‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 101 sur 188 · LA BARONNE DE WOLBEMAR A ERNEST · texte numérisé non relu

LA BARONNE DE WOLBEMAR A ERNEST

ANSFIELD.

état déplorable : depuis le crime d'Amélie, elle ne s'est jamais bien remise ; les inquiétudes que vous me causez peuvent empirer mon état; je vous en conjure, mon lils, pour votre intérêt plus encore que pour le mien, craignez de prolonger votre absence, craignez surtout de revenir indigne de moi : il est telle action qui pourrait vous arracher de mon cœur; mais je mourrais s'il fallait vous en arracher, et vous ne supporteriez pas, j'en suis sûre, le fardeau d'un pareil remords.

Je ne vous donne aucuns détails sur ce qui se passe ici ; je les crois inutiles. Si je vous connais bien, votre prompte arrivée, mon fils, sera votre seule réponse. Adieu, mon Ernest, mon cher enfant ! depuis dix ans je compte les jours de votre absence, et vous ne savez pas comme ils sont longs quand c'est un cœur de mère qui les compte !

J.ETTnE MIL

Dresde , 2g avril.

Depuis trois mois je vous attends, et depuis trois mois vous avez cessé de m'écrire. Les lettres d'Adolphe sont rares, courtes, sombres, et gardent sur votre compte un silence qui me glace : si je vous avais perdu , je suis sOre qu'il me l'aurait dit. 0 mon fils! mon cher fils! ai-je donc un malheur plus grand à redouter que celui de votre mort? Vous le sa ez, Ernest, depuis votre enfance je n'ai vccu que pour vous; j'ai sacrifié le bonheur de vous garder auprès de moi aux avantages que vous promettait la connaissance des cours étrangères; je voulais que vous revinssiez digne de l'estime, de la confiance de votre souverain et de la haute faveur qu'il consent à vous accorder : aurez-vous trompé mes espérances? et me ferez-vous regretter d'être mère?

Ernest, vous n'eûtes jamais un cour ingrat; vous frémiriez, j'en suis siire, à l'idée d'abréger mes jours. Je ne vous cache point que ma suiué est dans un

AMELIE A ALBERT.

Lngnno, jt moi.

J'étais contente ce matin : il avait embrassé mon fils; il semblait l'aimer : oh! quel bonheur de le voir prodiguer ses caresses à mon enfant! et quel torrent de joie inondait mon cœur en remontant à la cause d'un si doux changement ! Je contemplais ce spectacle avec ravissement, lorscpi'on lui a apporté des lettres : en les ouvrant il a pfdi , il a tremblé, et, après en avoir lu quelques lignes, il m'a quittée brusquement : depuis je ne l'ai revu qu'à dîner : il était sombre, taciturne, il ne m'a pas regardée, il ne m'a rien dit. Ah ! je ne doute pas de son aniour! mais qu'est-ce donc qu'il a appris? s'il a de la peine, pourquoi n'cst-il pas venu me la confier? en est-i! dont je ne puisse le consoler ? aurail-il des secrets pour moi? que pourrait-il vouloir me cacher? s'il a eu des torts dans sa vie, où trouvera-t-il plus d'indulgence que dans mon cœur? INIais cette femme qu'il a aimée dans l'enfance est peut-tHre l'objet qui le trouble? si elle était rêve-

AMELIE M

nue à lui ? que sais-je? si ses parents désiraient cette union? Jamais il ne m'a parlé de sa famille avec détail, j'ai cru lïiéme remarquer souvent qu'il évitait d'appuyer sur ce sujet; je n'insistais pas: pourquoi risquer de i'aflliger? Mais maintenant le souvenir de certaines phrases qui lui sont échappées se retrace à mon esprit, et vient me frapper de terreur. Le jour de notre promenade au presbytère, mon oncle nous avait laissés ensemble; j'étais émue; il toiuba à mes genoux en s'écriaut : Recevez- le serment H"-^ j^ /<ï'-'>' <i^ ^'ous adorer toujours,

mulrjré les obstacles Et le même

soir, en allant a la Grotte de l'Ermite : / o«.v ne me quitterez- pas , .Imétie , me disait-il; vous voyez- bien que cela n'est jKis possible; en vain tout me Cordonne, '■/i raiu le devoir me crie de vous fuir, 'ie le puis. Quels sont donc l'obstacle, U' «le. .ir , qui nous séparent, Henry? be'as;, <i ."n qu'ainsi que moi, le souvenir d'un auK.ur malheureux était l'unique cause qui u faisait craindre un autre attachement; j ni cru que l'uilérêt de ton bonheur, ou du moms de ta tranquillité, était le seul obstacle que tu voyais entre nous deux, et l'unique devoir qui t'obhgeait à me fuir : s'il en est d'autres, Henry, pourquoi ne m'en avoir pas insii-uite? .M'aurais -tu trompée?

Parle : que signifient ces phrases interrompues? que me cachent-elles de sinistre? A ce mot, un noir pressentiment s'élève dans mon sein, et me dit que

c'est un malheur terrible Albert, je

crois pouvoirsupporter le malheur quand il se présente devant moi; je ramasse alors toutes mes forces pour lutter contre lui : n'ai-je pas su ie vaincre une fois? mais, quand il faut le craindre, quand il semble errer vaguement autour de moi , et que je ne vois pas de quel côté je serai frappée , alors je n'ai plus de courage. Il faut que je voie Henry, qu'il vienne, qu'il me parle, qu'il me révèle la vérité Maisje crois l'entendre

sur la terrasse : oui, le voi!à qui s'approche de ma feuétre : il m'appelle ; je tremble

ANSFIELD. 15»

]Mon frère, il m'a demandé un moment d'entretien : il me prie de rappeler toutes mes forces; une sombre douleur enveloppe ses traits : que va-t-il me dire? que vais -je apprendre? je me sens mourir : le voila

A minuit.

A Ibert , tout est fini : il a refusé ma main que mon oncle a voulu lui donner : mon oncie, furieux. Ta chassé dr la maison : il est parti, parti pour toujours! mon destin est remph; je sens mes forces défaillir : ô mon Dieu! ô mon père! tu lrou\es sansduute quejai assez souffert. Adieu, Albert, mon Albert, sois heureux, et ne hais pas ma mémoire.

BILLET

ERJNEST A AMl.LIE.

Amélie, il faut que je vous voie un instant; il faut que j'exjjlique, que j'éclaircisse ce que je ne veux dire qu'à vous. Je vous en conjure, venez ce soir sous la roche du lac : dût le ciel m'ecraser, je ne partirai pas sans vous avoir vue!

BILLET

ERNEST A AMÉLIE

2 2 mai an malin.

Vous ne me répondez rien , vous ne daignez même pas me refuser : vous êtes offensée, Amélie : ah! si vous pouviez lire dans mon cœur, vous verriez si vous devez l'être 1 J'ai erré toute la nuit autour de votre demeure : j'espérais, ce matin, voir sortir un de vos

gens pour m'apporter une réponse

un silence mortel! Amélie, hàtez-vous de venir; la situation ou je suis est affreuse; chaque moment d'attente est un crime, car il peut tout iinir.

BILLET

ERNEST A AMF.LIE.

22 mai , à deux heures.

Écoute, femme cruelle et inexorable, ce n'est plus une réponse que je de-

mande, c'est toi que je veux voir : si ce soir, à huit heures, tu n'es pas à la roche du lac, je n'écoute plus que mon désespoir, je vais chez toi : en dépit de la défense, de l'emportement de ton oncle, en dépit de toi-même, je te verrai : si tu refuses de m'entendre, crois-inoi , tu pleureras ton refus plus d'un jour.

LEITRE I.IV.

ERNEST A ADOLPHE

Lugaiio, 22 mai , à trois Lenres.

Jusqu'à ce soir il me faut subir toutes les angoisses de l'incertitude; peut-être les calmerai-je en vous écrivant : depuis deux jours je n'ai pas été en état de le faire : j'ai perdu le repos, je suis en délire, j'erre le jour et la nuit comme un insensé; la santé de ma mère m'appelle, l'afliction d'Amélie me retient; le devoir et l'amour me déchirent également:

l'amour l'emporte : oui, je le sens et j'en frémis , dans ces instants où mon imagination frappée se représente ma mère expirante, et demandant son fils pour lui donner sa dernière bénédiction, alors même je ne puis partir, un invincible pouvoir m'arrête; non, je ne puis partir sans avoir apaisé Amélie. Ce soir, Adolphe, je saurai mon sort; ce soir, je serai délivré de ma peine ou de la Vie.

Le niéinc jour, à quatre heures et demie.

A quel inexprimable bonhetu' est venue ni'arracher !a lettre de ma mère, et depuis, par quelles souffrances, quelles tortures, n'ai-je pas payé ces heures de félicité? Oh! ces passions, ces cruelles passions, comme elles savent verser par torrent la joie et la douleur, vous ouvrir le ciel, vous précipiter dans l'abîme! Oij étais-je il y a deux jours? où suis-je maintenant? Ce bouleversement terrible a anéanti ma raison : quand j'étais heureux, quand elle m'aimait, j'aurais pu la quitter : sur de son amour, la confiance m'aurait soutenu; mais à présent que j'ai vu les bornes de sa tendresse, puisque je ne puis croire qu'elle pourrait vivre sans moi, si je me sépare d'elle, ce

AMÉLIE MANSFIELD

ne sera qu'avec la certitude qu'elle ne pourra jamais appartenir à personne.

Amélie, nous fûmes, dès le berceau, destinés l'un à l'autre, et notre sort voulait que nous fussions unis. Je peux mourir ce soir, mais, je le jure, je ne mourrai point sans avoir accompli notre sort.

Ah! pourquoi, Adolphe, m'envoyâtesvous ce funeste papier? ne saviez- vous pas que c'était la mort qu'il contenait? Ma mère m'appelle, ma mère languit; mais sa haine pour Amélie n'en est que plus ardente : elle l'accuse de son dépérissement. Je ne sais si elle aurait entrevu la vérité; elle n'exprime que des craintes vagues : cependant sa lettre m'en dit assez pour ne me laisser aucun doute que l'instant où j'engagerais ma foi à Amélie serait celui où je prononcerais l'arrêt de mort de ma mère : avec cette persuasion, comment aurais-if ^u acce|)ter cette main chérie? MaKs. en la refusant, j'ai brisé le cœur d Amélie :

elle a cru que je l'aimais faiblement

O terrible fantôme Ue ma mère! en vain tu m'obsèdes, tu cries autour de moi, je ne partirai pas sans l'avoir détrompée.... Les heures m'accablt nt de leur éternité! le soleil est encore au haut de l'horizon: ce n'est (jue ce soir, à huit heures, que je peux espérer de la voir : cet espace à parcourir me semble une vie entière. Je quitte la plume, je la reprends; je gravis les roches brûlantes qui bordent le lac; je reviens chercher l'ombre dans ma grotte; je sollicite du repos, je n'en puis trouver; je ferme mes yeux, je les rouvre aussitôt; je fixe avec inquiétude

l'aiguille de ma montre : à peine s'est-il il

écoulé une demi-heure Quoi! tant de h

courses, d'agitations, de douleurs en une demi-heure! quoi! si peu de durée pour tant de souffrances! si les heures se traînent ainsi, comment vivre jusqu'à ce soir! O Adolphe, vous avez raison, je |i ne suis plus digne d'être votre ami : un j il furieux en proie à une passion forcenée, j [ qui lui sacrifie tous les devoirs de l'hon- I neur, de l'amitié, de la nature, ne mérite pas même le nom d'homme. Il n'y a plus pour moi ni raison ni vertu ;

AMELIE MAINSFIELD.

mon ame n'a de place que pour l'amour, encore n'en a-t-elle pas assez; elle ne peut le contenir; il m'oppresse, il me tue. 0 Amélie! hàte-toi de venir , prends pitié de l'état où tu m'as réduit; mes torts sont ton ouvrage; ouvre-moi tes bras, laisse-moi y recouvrer la raison, y reprendre la vie, ou laisse-moi mourir à tes pieds

Le même jour, à six heures du soir.

Je viens de me baigner dans le lac; il me semble que je suis un peu plus calme ; je vais essayer de vous faire le récit de l'affreuse scène qui m'a séparé d'Amélie pour toujours peut-être Pour toujours, ai-je dit? O mon ami ! le croyezvous possible ? puisque je n'ai plus d'existence, de pensées , de facultés que pour elle , vous voyez bien que, si je la quitte,

il faut mourir Mais je reviens à vous,

et, pour pouvoir vous instruire de faits aussi importants, je vais tâcher de mettre quelque ordre dans mes idées.

Avant -hier, j'étais heureux, j'étais auprès d'Amélie, nous avions passé ensemble la matinée entière ; nous étions seuls encore, quand Eugène est entré :

sa vue ne m'a point déplu , je l'ai pris sur mes genoux ; et les caresses que j'ai faites au fils ont attendri la mère, et, pour exprnner sa reconnaissance, elle a pressé ma main sur son cœur avec une expression céleste. Ce mouvement si pur de sa part m'a causé une émotion bien différente ; en m'approchant ainsi de son rœur elle semblait me dire : « C'est là que je te paie de tout le bonheur que je te dois. " ]Mais moi, en sentant ce sein voluptueux palpiter sous mon heureuse main, en sentant que j'y étais placé et retenu par Amélie même, le feu s'est allumé dans mes veines ; loin d'être satisfait par ses regards et ses paroles d'amour, je n'ai plus mis de bornes âmes désirs, et, en m'enllammant de plus en plus , ils ne m'apprenaient que trop que la tendresse d'Amélie n'était que la moitié de mon bonheur. Je ne sais si elle a lu dans mes yeux, mais elle s'est détournée en rougissant. « Pardonne,

lui ai-je dit en l'entourant de mes deux bras, pardonne, femme adorée, mais tu sais bien que le don de ton amour me laisse encore d'autres vœux à former. » Elle a cru comprendre que je parlais du don de sa main, et, l'abandonnant doucement entre les miennes, ses yeux se sont remplis de larmes, et son front s'est couvert d'une modeste rougeur : je ne sais ce que j'allais lui dire , lorsqu'un domestique est entré pour me donner votre lettre : je ne voulais pas l'ouvrir ; Amélie m'y a forcé ; je me suis approché de la fenêtre pour décacheter le paquet : en apercevant l'écriture de ma mère , j'ai été frappé de terreur , comme si j'avais prévu mon sort ; un nuage s'est répandu sur ma vue ; je ne pouvais lire ; j'entendais une voix qui me criait :

«Viens, malheureux, viens expier ton bonheur ; si tu as obtenu l'amour d'Amélie, voici le moment d'en acquitter le prix. » Je suis sorti de la chambre sans avoir la force de dire un mot ni de jeter un regard à celle que j'y laissais ; je me suis retiré chez moi , et, lorsqu'il m'a été possible de lire cette fatale lettre , lorsque j'ai vu l'état de ma mère et ce qu'il exigeait de moi, ma douleur n'a point augmenté ; elle avait été portée au dernier terme en ouvrant votre paquet; la seule vue de l'écriture m'avait tout appris ; mais quel parti devais-je prendre? Le croiriez - vous , Adolphe ? j'aurais bravé la colère de manière si l'intérêt de mon amour ne s'y fût opposé , et c'est lui seul qui a pu me donner la force d'obéir à des ordres détestés. Si j'ai un moyen de fléchir ma mère, me disais -je en me promenant dans ma chambre, ce ne peut être qu'en lui peignant la situation où je suis maintenant : mon amour pour Amélie, celui que je lui inspire, le bonheur que je goûte ici, et la résolution que je prends de m'arracher à tant de biens pour être fidèle à mes devoirs; non, il est impossible que son cœur maternel ne soit pas touché de ma soumission , et que la grandeur de mon sacrifice ne désarme pas sa colère; mais, si je refuse de retourner près d'elle, et

AMELIE MANSFIELD,

qu'elle en apprenne la cause, (et elle l'apprendra, car je ne puis espérer de la cacher toujours ,) son ressentiment alors ne sera -t- il pas implacable? Et, si le mariage d'Amélie a détruit sa santé, assurément la rébellion de son fils lui donnera la mort. Que devenir alors ? où traîner des jours chargés du poids d'un parricide ? La vue même d'Amélie, en me rappelant mon forfait , me deviendrait odieuse, et, quand un jour elle découvrirait qui je suis et ce qu'elle m'a coûté, supporterait-elle le malheur qu'elle aurait attiré sur moi? 0 Ernest! gardetoi d'une faiblesse impardonnable, qui, en causant la perte de ta mère , entraînerait peut-être celle d'Amélie. Mais je ne puis partir sans la prévenir; et quel motif plausible donner à ce départ ? oserai-je dire la vérité? saura-t-elle qu'Ernest ? O Dieu ! me nommer quand je

la quitte, avec la connaissance qu'elle a du caractère de ma mère, et quand je n'ai pour la rassurer que la terrible lettre que j'ai reçue devant elle ! elle me la demandera, elle la voudi^a voir : que deviendra-t-elle en la lisant? elle perdra toute espérance , et , ne pouvant croire que j'en aie jamais conçu de réelles, elle ne verra dans ifion long séjour chez son oncle que le projet de la séduire, et la vengeance de l'orgueil dans l'amour que je lui ai inspiré. Sans vouloir m'entendre, elle s'arrachera à moi, m'accablera de reproches , et peut-être avant peu , succombant à sa douleur, expirera -t- elle avec l'horreur d'Ernest dans le cœur ?

Ai-je donc oublié ce qu'elle m'a répondu quand, sous l'air de la plaisanterie, j'ai essayé de la pressentir sur notre situation? En ajijyrenant ce noyn, f aurais entendu mon arrêt, et il ne me serait resté qu' une ressource. Et c'est moi qui la réduirais à cette extrémité ! Quand il serait possible que ma vue , mes prières , (;almassent son désespoir, ne dois-je pas tout craindre de lui quand je serai absent ? Il ne faudrait peut - être que le retard d'une lettre, une injure de ma mère, un reproche d'Albert, pour la porter à cet excès de douleur où la mort

seule Quoi ! je hasarderais les jours

d'Amélie! Ah! puisqu'il faut la quitter, ne la détrompons pas ; prolongeons une erreur qui nous sauve tous deux ; qu'elle ne le sache, ce nom fatal, qu'en apprenant que ma mère consent à notre union ; car alors seulement elle sera convaincue que l'amour qui a pu obtenir un tel effort a seul été capable de me donner la force de dissimuler si long-temps ; et, comme je ne puis être excusable à ses yeux qu'en réussissant dans mes projets, elle ne saura que c'est Ernest qu'elle aime que quand il aura réussi.

Invariablement fixé sur ce point, il me restait toujours à trouver un prétexte pour m'éloigner : je me suis décidé à m'approcher le plus possible de la vérité en disant que les nouvelles que j'avais reçues de la santé de madame Semler , ma mère , ne me permettaient pas un jour de retard ; mais qu'aussitôt que j'aurais obtenu son aveu et celui de ma famille, je viendrais réclamer la main de mon Amélie. Dans cette disposition , je me suis rendu le soir chez elle ; mais , en la voyant tout en larmes , accablé moi-même d'une bien autre douleur que la sienne , n'ayant aucune consolation à lui offrir,. et n'osant lui en demander, j'ai oublié ce que je voulais lui dire; je me suis précipité à ses pieds dans un inexprimable désordre, et pressant ses deux mains contre ma poitrine, j'ai voulu parler, et les sanglots ont étouffé ma voix. « Henry, m'a-t-elle dit, votre air me fait trembler : que contiennent donc ces lettres ? quel malheur

allez - vous m'annoncer ? — Jure - moi , mon Amélie, jure-moi de m'aimer toujours.— Ah! je le jure, a-t-elle interrompu avec véhémence ; quoi que tu puisses dire, quoi que tu m'apprennes, je te juré un éternel amour. » A ce cri si tendre, mon désespoir s'est adouci; j'ai cessé de me croire aussi malheureux en me voyant autant aimé ; et, penchant ma tête sur les genoux de mon amie , j'y ai versé un torrent de larmes ; les siennes ruisselaient le long de ses joues, et je les sentais tomber sur mon cou.

n Tu pleures, mon Amélie, et je ne t'ai rien dit encore. — Hélas ! je pleure de ta peine, a répondu la douce créature en pressant ma léte contre son sein. » O Adolphe, que cet état mêlait de charmes à mon affliction ! plût au ciel qu'il eût pu se prolonger ainsi toute ma vie ! je n'aurais pas demandé d'autre bonheur. Homme sans passions, qui te vantes d'en être exempt, imagine la félicité qu'elles donnent, puisque leurs peines

sont encore un si grand bien Mais

que dis-je .' quand je meurs , quand la mesure de mes maux ne peut ni se rendre ni se concevoir, quand je ne puis ni respirer ni gémir, que chaque partie de moi-même semble se multiplier pour souffrir, et que j'endure dans une minute toutes les tortures de l'enfer, je parle de la passion qui les cause comme d'un bien! Adolphe, vous le voyez, mon esprit est troublé, j'ai perdu ma raison, ma tête est en feu, je ne puis continuer

d'écrire

Je reviens, il faut que j'achève cette lettre : voici le temps qui s'avance ; encore deux heures, et mon sort sera décidé sans retour! Que sais-je si j'existerai demain?

J'étais aux pieds d'Amélie , je la pressais contre ma poitrine ; je lui apprenais mon départ et la raison qui m'y forçait; je ne lui disais rien de mes regrets : ah! qu'ils eussent été faibles si j'avais eu besoin de les dire ! Amélie , loin de blâmer ma résolution, m'encourageait à l'exécuter sans retard , et cherchait à

modérer mon affliction la modérer!

ah ! l'infortunée ! si elle avait su que c'était Ernest qui la tenait dans ses

bras Mais du moins cette peine lui

a été épargnée. « Chère Amélie, lui disais-je, quand j'aurai peint à ma mère et tes vertus et mon idolâtrie, ma mère, qui jusqu'ici n'a vécu que pour mon bonheur, ne s'y opposera pas. — Henry, m'a-t-elle répondu , je ne vous ai jamais fait de question sur votre famille ; vous paraissez les éviter; j'ignore quelles ont été vos raisons; je ne vous les ai pas demandées : ma confiance a répondu à

AKSFIELD. 16S

tout , et , à ce moment même oîi vous m'allez quitter, je m'abandonne à votre honneur, je vous remets ma destinée, et je vous verrai partir, non sans douleur, mais sans défiance. — O adorable amie ! ai-je interrompu vivement , ne crains point que je trahisse ta noble confiance : c'est à mon retour seulement que tu pourras juger si je l'ai méritée et si j'ai su t'aimer. » Je finissais à peine ces mots que la porte s'est ouverte, et M. Grandson est entré : nous ne l'avions pas entendu venir. Amélie s'est levée en rougissant : je suis demeuré interdit à ses pieds; mais M. Grandson s'est hâté de nous rassurer, et unissant ma main à celle de sa nièce : « INe vous troublez pas , mes enfants, a-t-il dit; que craignez -vous d'un oncle, d'un père dont tous les vœux sont de vous voir unis et heureux.' Depuis long-temps , Amélie , je vous désire un époux digne de vous : vous avez choisi M. Semler; j'approuve votre choix : il vous aime : son caractère est estimable ; je sais que sa famille est honnête, mon correspondant de Munich m'ayant confirmé plusieurs fois que le nom de Semler est connu et respecté en Bavière ; et, quant à sa fortune , que vous importe ? vous aurez toute la mienne. — O mon excellent oncle ! s'est écriée Amélie en se jetant dans ses bras. — Généreux homme! ai-je ajouté en lui baisant la main. — Oui, mes enfants, votre bonheur fera la joie de ma vieillesse. Mon cher Semler, c'est un ange que je vous donne : payez-moi ce don par son bonheur; il peut seul vous acquitter envers moi. » J'étais éperdu , je pleurais, je ne pouvais parler; l'émotion a gagné iM. Grandson; sa voix s'est altérée un moment; mais bientôt, essu vaut ses yeux : « Quelle folie, a-t-il dit , de pleurer quand on est content ! Allons , mes amis, pour sécher nos larmes , parlons de la noce : quand se ferat-elle? Vous êtes sur du consentement de vos parents, M. Semler? » Je n'ai pas répondu ; il a paru surpris. « M'entendez-vous? a-t il repris vivement; je

AMELIE M

ne suppose pas que vous puissiez avoir de doute sur ce point? » Mon silence a continué. Alors il m'a pris par le bras, et, me regardant fixement, il a dit:

« S'il était possible que vous eussiez chercbé à gagner le cœur d'Amélie sans être libre de recevoir sa main , je vous regarderais comme le plus vil des hommes. Répondez ; répondez sur-lechamp. » J'ai tressailli. « Croyez -vous, M. Grandson , que je laisse , même à l'ami , à l'oncle , au second père d'Amélie, le droit de m'interroger sur ce ton ? — O M. Semler ! qu'osez - vous dire.** a vivement interrompu la plus douce des femmes ; et vous , mon oncle , cessez de soupçonner une aine noble et pure comme la sienne : s'il s'ajïlige, si la douleur l'accalile et l'empêche de répondre, c'est qu'il va nous quitter

— Kous quitter , Amélie , quand vous consentez à être à lui ? — Sa mère est malade, et le presse de venir auprès d'elle. — Comment le savez -vous? — Il me l'a dit. — Votre mère vous a écrit , M. Semler? — Oui. — Montrez-moi sa lettre? — Je ne le puis, ai -je dit en penchant mon visage sur mes deux inains. — Vous ne pouvez? a-t-il repris, transporté de colère. » Il s'est arrêté un moment , comme pour la contenir , et peu après a ajouté d'un ton plus

, calme : « Et Amélie du moins ne la verra-t-elle point? — Ah ! je ne le puis ! je ne le puis ! me suis-je écrié avec désespoir et en frappant ma tête contre le mur. » Amélie s'est approchée de moi, et, me serrant la main, elle m'a dit d'un ton tendre et douloureux : « Quoi ! Henry, vous avez des secrets pour moi?

.Je vous ai donné mon cœur, ma vie, et vous me refusez votre confiance? — Amélie, a repris M. Grandson en fureur, cet homme-là est un fourbe, il nous a trompés tous deux. — 0 femme adorée !

ne le crois pas , ai-je interrompu , en tombant à ses genoux ; je le jure au nom du ciel qui m'entend ; quand je t'ai dit que je n'aimais que toi , que je te donnais ma vie, et que ma seule ambition

^ était d'unir mon sort au tien , non , je

ANSFIELD.

ne t'ai point trompée. — Je vous crois, Henry, et pour ajouter foi à vos serments, je n'ai pas besoin d'explications : loin de vous accuser, je vous plains; oui, puisque vous m'aimez, je vous plains beaucoup d'être forcé de fermer votre cœur à celle qui vous a livré tout le si-en. — Vous êtes trop faible, ma nièce, et, dans ces sortes d'affaires , il ne faut pas s'en fier aux discours : je parierais que cette lettre de sa mère est un mensonge, et qu'il n'en a point reçu ; qu'il vous montre une page , seulement les premières lignes. — O mon Dieu ! a quelle épreuve m'appelles-tu ? me suis-je écrié dans ma douleur. — Eh bien ! vous voyez ce qu'on doit attendre de lui , a ajouté M. Grandson. » Amélie a inarqué de la surprise. « Amélie , lui ai-je dit, vous avez le droit de me soupçonner, vous avez même celui de m'accabler de trop justes reproches ; car il est un point sur lequel je vous ai trompée , j'en conviens : non sur la lettre de ma mère , elle n"est que trop vraie ;

mais je vous ai trompée et je ne suis

pas justifié encore ! et votre intérêt comme le mien m'ordonnent également

de me taire! Ah! si vous pouviez

savoir ce que je souffre en vous faisant cet aveu, et la force des motifs qui m'empêchent de m'expliquer dans ce moment, soyez-en sure, vous ne blâmeriez pas mon silence. » J'ai vu qu'elle n'était pas persuadée ; alors j'ai pris sa main , je l'ai serrée contre ma poitrine: « Amélie, ai-je continué, avec une sorte d'enthousiasme, si vous hésitez à me croire, nous sommes perdus tous deux:

il n'y a plus de milieu maintenant , il faut me regarder comme le dernier des hommes et me rejeter avec mépris , ou m'estimer assez pour vous abandonner aveuglément à ma foi : je vous demande votre confiance, je vous la demande

entière et sans réserve Vous ap-

j)rendrez un jour si c'était pour en abuser. » Elle m'a regardé long-temps ; à la fin, elle m'a dit : « Henry, il ne peut point y avoir de malheur comparable à celui de douter de vous, quand vous

I • AMELIE M

' parlez ainsi En vain toutes les apparences vous accusent, votre ton m'a persuadée , et je m'engage à ne croire

que vous O mon oncle! a-t-elle

ajouté en voyant la désapprobation qui se peignait sur le visage de M. Grandson, ne me blâmez pas trop sévèrement:

Henry ne peut être coupable; j'ai là, dans mon cœur, quelque chose qui m'assure que le sien est généreux et sincère, et qu'il est impossible qu'il puisse trahir celle qui, dans une pareille situation, a osé se fier à lui. — Ma chère enfant, l'amour vous tourne étraTigement la tête : ne voyez-vous pas qu'il avoue luimême vous avoir trompée? Je suis sûr qu'il est marié. — IN'on , il ne l'est pas! » s'est-elle écriée avec force; mais en même temps elle a pâli, tremblé. Je l'ai soutenue dans mes bras. « Vous avez raison , Amélie : non , je ne suis pas marié; je n'ai promis ma foi qu.'à vous. — Eh bien ! mon oncle , j'en étais sure, lui a dit Amélie d'un air triomphant.— Cela ne suffit pas, mon enfant, et je vais m'assurer qu'il est véritablement un homme d'honneur. Vous n'êtes pas marié, M. Semler.' — IVon. — Votre famille est estimable.^ — Elle est digne (l'Amélie. — Vous aimez ma nièce? — Vous en jugerez tous deux quand il me sera permis de lui ouvrir mon cœur. — Et vous êtes sûr d'être libre, avant peu, de recevoir sa main ? — Oui , je le suis : un amour tel que le mien ne connaît pas d'obstacle. — Et vous, Amélie, croyez-vous à tout ce qu'il affirme ? — O mon oncle ! sa voix est pour moi celle du ciel même. — Vous sentez-vous la force de renoncer à lui ? — Hélas ! je ne désire pas même l'avoir. — Et vous faites votre bonheur de lui appartenir ?

— Je n'en peux plus connaître d'autre.

— Eh bien , si les choses sont ainsi , rendez-vous tous deux avec moi , ce soir à minuit, dans l'église des pères Récollets : un moine y bénira votre union : en sortant de la cérémonie , M. Semler, vous partirez sur-le-champ pour vous

I fendre chez vos parents. « A cette pro* ! j jpositiort, je l'ai pressée contre mort

ANSFIELD. 165

sein ; mais tout-à-coup , et en bien moins de temps que je n'en mettrai à les écrire, j'ai été assailli de réflexions qui ont étouffé ma voix , suspendu tout mouvement et glacé mes sens ; ces terribles réflexions, les voici :

Ou je l'épouserai sous mon nom , ou sous celui que j'ai pris : si je déclare qui je suis, je perds Amélie sans retour ; jamais elle ne consentira à ren trer , par un mariage clandestin , dan^ une famille qui la hait et la méprise. M. Grandson me verra avec horreur ; la certitude que j'ai de fléchir ma qière, il me sera impossible de la leur faire partager, et moi-même alors je ne l'aurai plus. Avoir irrévocablement conclu sans avoir seulement tenté d'obtenir l'aveu de madame de Woldemar, sans l'avoir frappée des conséquences de son refus, serait un crime qu'elle ne me pardonnerait pas même à l'heure de sa mort.

Si je conserve mon faux nom, j'irai donc tromper , jusqu'au pied des autels, la femme que je respecte , que j'idolâtre ; elle me croira son époux , et je ne serai qu'un vil séducteur; elle se reposera avec confiance sur un titre sacré , et ce

titre sera un parjure D'ailleurs, ma

mère ne fera-t-elle pas casser sur-le • champ ce mariage, dont la nullité ne pourrait se contester? Je la connais, l'éclat d'une pareille démarche ne l'arrêterait pas plus que mes prières ; elle en mourrait peut-être , mais elle serait inflexible ; et Amélie me pardonneraitelle de l'avoir déshonorée? et moimême me pardonnerais-je jamais ma

trahison et la mort de ma mère?

«Vous balancez, monsieur, m'a dit M. Grandson d'une voix altérée et en me secouant le bras ; lorsque c'est un père qui lui-même vous offre sa fille, le premier trésor de la terre ! — ]\on , monsieur, ai-je répondu d'un ^n ferme, je ne balance pas! et vous, Amélie, vous, que j'aime au-delà de ce que je croyais pouvoir jamais aimer, vous, près de qui j'oublie depuis long-temps les devoirs sacrés qui m'appellent , ah ! si vous saviez de quel prix vous êtes poui?

J66 AMELIE M moi, vous applaïKiiciez , j'en suis siir, au courage qui me forre à déchirer niou propre cœur en refusant le seul bien qu'il désire — Je m'y attendais, a interrompu M. Grandson avec une fureur qu'il ne pouvait [)lus maîtriser, il vous refuse. J'ai voulu voir jusqu'à quel excès il poussait l'outrage :Moi, livrer

mon Amélie , mon précieux enfant en de pareilles mains ! Que Dieu me punisse d'en avoir eu seulement la pensée ! Et vous êtes encore là? et vous

croyez que je vous garderai un jour de plus dans ma maiseii? Sortez-en, malheureux, sortez-en à l'instant même.— Amélie, ai-jedit, je n'ai recours qu'à vous; votre cœur me défendra quand tout conspire à m'accuser : il aime la vertu, il y croit, il vous dira qu'elle seule a pu l'emporter sur vous. — S'il est ainsi, Henry, je vous pardonne, a-t-elle répondu tout en larmes , et je ne m'offense point de votre refus; mais, si la vertu vous ordonnait depuis longtemps de vous arracher à mon amour, pourquoi vous étes-vous fait aimci? »

A ce reproche si doux, si tendre, et qui m'a pénétré jusqu'au fond de i'ame, j'ai voulu presser l'ange entre mes bras; mais M. Grandson s'est mis au-devant de moi ; et me poussant rudement vers la porte : <> Faut-il vous dire une seconde fois de sortir d'ici, monsieur? et me .forcerez-vous à appeler mes gens, et à ; vous faire traiter par eux comme le mé- .rite le plus vil des fourbes ? — IMonsieur, ai-je repris vivement, prenez garde à ce que vous dites , et surtout à ce que vous ferez : je n'endurerai pas impunément un affront. — O Henry ! s'est écriée Amélie en s'élançant vers moi , retirez-vous sur-le-champ, et respectez mon oncle : c'est le seul prix que je vous demande du mal que vous m'avez fait. » En unissant ces mots , ses forces l'ont abandonnée , et elle est tombée presque évanouie sur un fauteuil ; son oncle, effrayé, a tiré toutes les sonnettes de l'appartement « Elle va mourir, disaitil , vous allez faire mourir Amélie, et je vous vois encore devant mes yeux : sor-

ANSFIELD.

tez d'ici , ou je vous en fais arracher avec violence , et je donnerai de tels ordres, que jamais on ne vous laissera remettre le pied dans ma maison. »

Amélie m'a fait signe d'obéir ; je me suis approché d'elle; alors elle a soulevé la tête. « Éloignez-vous , je vous en conjure , m'a-t-elle dit d'une voix faible , cette dispute me fera mourir : je promets de vous écrire avant votre départ.

— Je cède à cette promesse et à votre volonté, Amélie; je n'obéis qu'à vous.

Adieu , ai-je ajouté en pressant sa main sur mon front , sur mes lèvres , sur mon cœur, adieu, Amélie; je remets au temps le soin de ma justification : elle sera prompte, elle sera complète. »

Alors j'ai quitté la chambre, l'âme brisée d'une douleur qu'aucune expression ne peut rendre ; je me suis retiré dans cette grotte témoin du premier aveu d'Amélie, et alors d'une félicité sans exemple. Je lui ai écrit, elle ne m'a point répondu; je lui demande un rendez-vous, elle ne parait pas. Si elle demeure inflexible, si dans quelques minutes elle n'est pas ici, je le lui ai dit, je vais chez elle : si elle partage la colère de son oncle , et qu'elle refuse de me voir, je forcerai sa porte, je pénétrerai jusqu'à son appartement ; et, si elle dit qu'elle a cessé de m'aimer.... n'attendez plus aucune nouvelle de moi, Adolphe, et allez consoler ma mère.

LETTRE LV

AMÉLIE A ALBERT

Lugano, toujours le 21 mai, à dix heures du soir.

]\Ion frère, il veut, il exige que je le

voie; il ne demande qu'un instant

Si tu savais de quel malheur il me menace si je le refuse, tu me dirais toimême de le laisser venir Cependant,

le recevoir seule, au milieu de la nuit, quand tout ce qui s'est dit dans cette affreuse scène d'hier devrait me rendre sa sincérité suspecte, quand la fièvre me dévore, que ma raison est aliénée, que je ne vois plus rien de criminel au monde que d'affliger ce que j'aime

AMELIE MAKSFIELD.

Dieu seul pourrait me secourir, et je ne puis prier je t'appelle, et tu ne m'entends pas; je t'appelle O mon frère !

serait-ce là le dernier effort de la vertu de ta malheureuse sœur ?

LETTRE LVL

ERNEST A ADOLPHE

Lugano, a3 mai, à six heures du matin.

Une force toute-puissante m'entraîne,

la passion a tout brisé Je ne connais

plus que les liens qui m'attachent à Amélie Pauvre Adolphe! je vous plains

beaucoup de m'avoir autant aimé, je ne

méritais pas un tel ami Je voudrais

que vous pussiez m'oublier; hors le cœur d'Amélie, je voudrais être mort dans tous les autres Adolphe, avec les résolutions qui fermentent dans mon sein, voici sans doute la dernière heure de ma vie que je donnerai à l'anntié. Je veux l'employer à vous apprendre comment j'ai été conduit au parti extrême que je me vois contraint d'embrasser : peut-être adoucirai-je l'amertume de vos regrets en vous laissant pour dernier souvenir la cerîitude que , jusqu'à ce jour du moins, si votre ami fut faible, il ne fut point-criminel.

Hier en vain j'ai attendu Amélie pendant une heure entière : prêtant l'oreille au moindre bruit, le mouvement de l'air, des eaux, celui d'une marche éloignée, me causaient de si horribles palpitations, que mon sang, se portant avec impétuosité à ma tête et à ma poitrine, m'empêchait de distinguer jusqu'au bruit qui m'avait frappé. Couché sur la terre, je semblais immobile, tandis que tout ce que la douleur a de poignant s'était retiré vers mon cœur pour le déchirer :

plus l'heure avançait, plus mes tortures devenaient intolérables : enfm est arrivé l'instant où je n'ai plus eu la force de les endurer; je me suis levé, j'ai couru à la maison d'Amélie, j'ai demandé à lavoir : on m'a dit qu'elle était malade; j'ai persisté à vouloir entrer; le domestique hésitait. « M. Grandson nous a dtfcndu de vous recevoir, monsieur,

et s'il allait vous rencontrer.... — Peu m'importe, je ne crains point sa colère. — INIais le bruit peut faire tant de mal à madame! >> Je me suis arrêté. «Écoutez, ai-je dit, demandez-lui du moins une réponse aux trois billets que je vous ai chargé de lui remettre hier et aujourd'hui : je l'attendrai ici. — Monsieur, je ne les lui ai pas remis : madame était si souffrante, qu'elle n'a laissé personne entrer dans sa chambre; mais, comme elle est mieux ce soir, je tacherai de les lui donner. » A cette nouvelle, j'ai respiré plus à mon aise : elle m'expliquait le silence d'Amélie, et me rassurait sur son amour. Cependant, déterminé à partir le lendemain, il fallait la voir la nuit même : j'avais un crayon dans ma poche, j'ai écrit : « Amélie, à minuit je « serai sur la terrasse de votre apparte- « ment; ouvrez la porte, soyez seule, je « n'ai qu'un mot à vous dire : ce mot « expliquera tout; mais, si vous êtes in- « flexible, songez-y bien, le lac est à « deux pas. » En écrivant ceci, Adolphe, je n'avais d'autre idée que d'obtenir une entrevue, car j'étais bien loin de pouvoir donner l'explication que je promettais; mais, entraîné par le besoin de voir Amélie un instant encore , je ne réfléchissais pas même que, lorsqu'elle m'interrogerait, je n'aurais rien à lui répon» dre, et que ce .silence après mon billet, ce mystère quand nous serions seuls , me donneraient un air si coupable , que je ne pourrais me justifier qu'en me nommant Et, dans le délire où j'étais, le

croiriez-vous, Adolphe? ce parti, qui pouvait tuer Amélie, me semblait moins terrible que de m'éloigner sans l'avoir revue. « Mon ami , ai-je dit au domestique , joignez ce billet aux autres, et portez-le sur-le-champ à madame jManslield : il faut qu'elle le lise ce soir même, il le faut absolument : il ne lui fera point de mal , soyez-en sur. » Il m'a promis d'exécuter mes ordres; je lui ai donné tout ce que j'avais sur moi, et je me suis retiré pour aller chercher un bateau qui pût me conduire à la terrasse de la chambre d'Amélie , qui donne sur le lac. J'y

suis arrivé à onze heures. Quel calme!

quel silence! et moi, quel volcan enflammé je portais dans mon sein! Je croyais avoir souffert dans la grotte en attendant Amélie, et maintenant que j'étais à deux pas d'elle, que, d'un mouvement , d'une volonté , allait dépendre mon bonheur ou mon infortune, qu'il n'y avait plus qu'une minute entre ma vfe et ma mort, l'état d'où je sortais, en comparaison de celui-ci, ne me semblait plus qu'un engourdissement tranquille.

Je m'en souviens, je sens encore cette étouffante oppression dont nulle autre douleur ne peut donner l'idée : si cette situation eût duré une heure de plus , Amélie m'eût trouvé sans vie à sa porte. Je commençais à ne plus penser, et déjà l'égarement de mon cerveau confondait tous les objets qui étaient autour de moi , tandis que la douleur restait comme un plomb sur mon cœur. Un léger bruit s'est fait entendre à la porte : tout mon être a tressailli; mais, par un mouvement inconcevable, loin d'écouter attentivement, la crainte de perdre l'espérance que je venais de concevoir m'a fait envelopper ma tête dans mon manteau :

c'est dans cet état que m'a trouvé Amélie; effrayée de mon immobilité, elle s'est penchée vers moi , et retirant mon manteau d'une main tremblante : Henry, que me voulez-vous? mevoiLà. " Le son de cette voix a tout changé; le monde 011 j'étais a disparu; la peine est sortie de mon cœur; une vision céleste m'enlevait aux supplices de l'enfer pour me transporter dans les régions de la félicité ; mais cet intervalle immense que je venais de franchir en une seconde a pensé me devenir funeste; j'ai cru que j'allais mourir, je ne pouvais plus respirer; j'ai mis la main d'Amélie sur mon cœur. « Ranime-le, lui ai -je dit d'une voix inarticulée, ou reçois son dernier soupir. » Et ma tête est retombée sans force sur la pierre. Oh! que l'amour inspire de courage! Cette femme, qui, peu d'instants avant, languissait abattue, ne sent plus son mal , ne sent plus sa faiblesse; elle me soulève, me soutient jus*

ANSFIELD.

qu'à sa chambre, me place sur un fauteuil , me prodigue ses soins, me couvre de ses larmes. Quel bien elles m'ont fait ces larmes! elles ontappelélesmiennes, et la vie m'a été rendue. Amélie alors est tombée à genoux pour remercier le ciel. Qu'elle était belle ! quel feu brillant à travers ses paupières humides! " Je jure, mon A mélie , me suis-je écrié , de n'avoir jamais d'autre épouse que toi, et de te consacrer ma vie : t'engages-tu par les mêmes serments, et acceptes-tu ma foi? » Elle l'a reçue.

0 Adolphe! le ciel sait proportionner la félicité à la peine : l'amour a plus de joies qu'il n'a de douleurs, et je n'avais pas acheté cet mstant trop cher.

Cependant, quand le jour, en commençant h paraître, nous a rappelé qu'il était temps de nous séparer, Amélie m'a dit, en retenant ses larmes ; « Maintenant que le ciel a entendu nos vœux, que je suis ton épouse, que nous ne devons plus avoir qu'un cœur et qu'une existence, quand tu vas me quitter , dismoi en quel lieu habite ta mère , et où j'adresserai les lettres qui vont devenir, hélas! la seule consolation de ton absence ? » Ensuite elle a ajouté avec un accent plus tendre, et en pressant ma main entre les siennes : « Avant de t'éloigner, ne me conlieras-tu pas la cause qui t'a fait rejeter l'offre de mon oncle, et pourquoi tu as craint de consacrer au pied des autels ces nœuds dont tu viens à l'instant même de prendre rÉternel pour témoin et pour dépositaire? » A mesure qu elle parlait, mon trouble croissait : je ne pouvais répondre; j'aurais voulu m'anéantir : tromper Amélie , quand je venais de recevoir sa foi , me semblait le plus impie des sacrilèges; mais, en lui apprenant que son époux était le fds de madame de "VVoldemar, j'allais la voir tomber sans vie à mes pieds. Étonnée de mon silence, elle m'a dit : « N'avez-vous rien à me répondre? n'obtiendrai -je pas un seul mot de l'homme à qui je viens , dans l'abandon d'une confiance sans bornes, de livrer toute ma destinée ? — Par pitié , Amélie, ne m'interroge pas, je sens que je

AMÉLIE MANSFIELD

ne puis te résister ; mais , si tu savais

tout — Je veux tout savoir, a-t-elie

interrompu d'une voix ferme. — Tu le veux , lui ai-je dit en la regardant fixe-

fixait sur moi ses yeux égarés ; elle respirait à peine : le nom qu'elle demandait allait la tuer, j'en étais sûr Je

n'ai point eu de forces pour un pareil

ment : quel aveu me demandes-tu ! crime; cependant elle me pressait, il

N'importe? ose me répéter que tu le

veux, et alors » J'allais tout avouer.

Je ne sais si ces mots , mon accent , mon regard lui ont fait prévoir un malheur au-dessus de ses forces ; mais ses genoux ont fléchi ; j'ai senti sa main se glacer dans la mienne , une terreur si forte s'est peinte dans ses yeux, que je n'ai pu douter que dans un pareil moment le nom d'Ernest ne lui donnât la mort.

Elle a voulu poursuivre , elle n'a pas pu ; alors, portant la main à son front, elle a dit : « Il y a une telle confusion dans

mes idées je ne sais plus où je suis ,

ni ce que je veux. » Effrayé de l'état où je la voyais , j'ai voulu la presser dans mes bras. « Laisse-moi, m'a-t-elle dit d'un air égaré , laisse-moi , ou parle-moi.

— Amélie , je te dirai tout ; mais à présent tu n'es pas en état de m'entendre.

— Que t'importe, si je préfère la mort à l'incertitude ? — Je t'en conjure , mon Amélie , attendons à demain ; demain tu seras plus calme : je ne partirai point sans t'avoir instruite. — A présent ou jamais, a-t-elle repris en pressant ses deux mains sur son cœur comme pour l'assembler toutes ses forces : expliquetoi , je t' écoute. — O Amélie! qu exigestu , et que vais-je t'apprendre ! » Je me suis précipité à ses pieds la face contre terre. « Amélie, pardonne, fais grâce à

un malheureux tu n'es point l'épouse

de Henry Semler. — Qui es-tu donc ?

a-t-e!le demandé sans changer d'attitude, et dans une immobilité effrayante.

— Si je parle , Amélie , tu vas me haïr.

— Ce n'est pas là ce que tu dois craindre , a-t-elle ajouté avec un sourire qui m'a fait frémir. — Eh bien , apprends donc qu'entraîné , égaré par la passion que tu m'inspires.... — Ton nom, ton nom? a-t-elle interrompu : c'est ton nom que je veux : si tu tardes un moment à le prononcer, peut-être ne l'entendrai-je plus. » Tout son corps tremblait; elle

fallait répondre. Eperdu, hors de moi.

je ne sais comment votre nom s'est présenté tout-à-coup ; mais , par un mouvement plus prompt que la pensée, il

m'est échappé Elle a jeté un cri.

« Adolphe de Reinsberg, l'ami d'Ernest, le second fils de madame de Woldemar!

ah! malheureuse, malheureuse! » Et elle est tombée évanouie sur le plancher. J'ai couru à elle pour la secourir; 'mais son cri avait éveillé ses femmes; j'ai entendu venir du monde : risquer d'être surpris la nuit près d'elle, c'était la perdre; il a donc fallu la quitter. O Adolphe! était-ce là un sacrifice! je la laissai expirante : ah ! si mon honneur seid l'eut exigé, il l'eût exigé en vain; mais compromettre celui d'Amélie, de mon épouse, il valait mieux mourir tous deux. Je suis sorti précipitamment sur la terrasse, et, refermant la porte sur moi , j'ai écouté ce qui se passait dans la chambre. On a mis Amélie dans son lit, et elle commençait à reprendre ses sens, lorsque ^l. Grandson est accouru. « Que lui est-il arrivé? qu'a-t-elle donc? s'estil écrié en entrant : est-ce une faiblesse? donnez-lui de l'air; il faut tout ouvrir.» Il s'est avancé vers la porte où j'étais ; j'ai tremblé qu'il ne me découvrît; et, comme il n'y avait sur la terrasse aucun lieu qui pût me dérober à sa vue, je me suis élancé dans le lac, et j'ai gagné à la nage mon bateau, qui m'attendait à un petit quart de lieue.

A présent, Adolphe, vous allez mo demander le parti que je compte prendre ; je n'en sais rien encore : je vais écrire à Amélie , et sa réponse décidera mon sort : si elle accepte ce que j'ose lui proposer; si elle consent à fuir avec moi, je m'affranchirai du poids insupportable d'une dissimulation odieuse, et elle saura enfin qui je suis. jMais vous , mon ami , vous n'entendrez plus parler de moi ; ma mère ne verra plus son fils \

AMÉLIE MANSFIELD

elle en mourra sans doute Ah! misérable Ernest! où fuiras-tu assez loin, où trouveras-tu des antres assez sauvages pour que la funeste nouvelle de cette mort ne vienne jamais jusqu'à toi?

LETTRE LVII

ERNEST A AMÉLIE

Le 23, à luiit heures tlu malin.

Amélie, personne ne m'a vu sortir de chez toi ; j'ai eu le courage de te quitter, tandis que tu étais encore sans connaissance : l'intérêt de ta réputation m'a fait fuir dans un moment où, si j'avais eu mille vies, je les aurais toutes don-

nuit de délices et de désespoir n'a-t-elle pas uni à jamais nos destinées.? Ne t'es-tu pas livrée à moi, et ne puis-je pas dire avec orgueil, avec ravissement, que je suis le maître d'Amélie, et que, quand je lui ordonne de me suivre, elle n'a plus le droit de me refuser ?

Page 1