‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 102 sur 188 · LETTRE LVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LVIII

AMÉLIE A ERNEST

Le même jour, à onze heures.

Il est vrai, je t'appartiens ; la coupable Amélie est à loi. ]Mais, quels que soient tes droits sur moi, faut-il t'obéir quand tu m'ordonnes de délaisser mon oncle

nées pour rester une minute de plus..... dans sa vieillesse, d'empoisonner la vie

Depuis une heure, j'erre autour de ta maison; le médecin qui sort d'auprès de toi m'assure que tu es tranquille : puisque tu es en état de m'entendre, écoute donc ce que j'ai à te dire.

L'effroi que t'a causé le nom d'Adolphe vient sans doute des liens qui l'attachent à la famille des Woldemar : tu as vu ta tante entre nous deux, et tu as craint que son influence ne rompît notre union! Eh bien! Amélie, ne nous exposons pas à un si grand malheur, et, sans tenter de ramener à toi un cœur aigri, que peut-être on aurait pu fléchir, pour ne plus nous quitter, pour ne pas l'abandonner à des souffrances qui seraient au-dessus de tes forces, de ce moment, ne nous séparons plus; ôtons à nos tyrans tout moyen de troubler notre bonheur. Ici nous sommes encore trop près d'eux, ils pourraient nous atteindre : fuyons au bout de l'univers ; allons consacrer nos nœuds sous un autre hémisphère; nous serons tout l'un pour l'autre, et nous oublierons ce monde où il faut dissimuler, souffrir, être oppresseur ou victime.

Ma chaise et mes chevaux seront prêts dans une heure ; ils nous conduiront à Gènes, où nous trouverons promptement le moyen de nous embarquer. Je t'attends, viens me joindre; nous partirons aujourd'hui même. Qui peut te retenir? n'es-tu pas mon épouse? Cette

d'Albert pour prix de tous ses bienfaits, d'abandonner mon enfant ou de l'envelopper dans mon exil; enfin, de mériter de ta mère l'éternel reproche de l'avoir privée de son fils? Est-ce là ce que tu demandes ? Est-ce là ce que tu veux ? Oh! jamais je n'y pourrai consentir; et, quelles qu'en soient les suites , dussé-je en mourir, non, Adolphe, non, je ne fuirai point avec toi.

Et pourquoi désespérerions-nous d'être heureux? Si j'ai pensé expirer quand tu as prononcé ton nom , c'est qu'il m'a semblé entendre retentir celui de Woldemar; ton amitié pour Ernest, les obligations qui t'attachent à sa mère, m'ont seules frappée dans le premier moment; et, en voyant mon sort dépendre de cette famille, j'ai cru voir la mort devant moi. Cependant, autant qu'il m'est possible de réfléchir dans le trouble où je suis, le consentement de madame de Simmeren ne me paraît pas impossible à obtenir : je me souvieTi;; de l'amitié qu'elle m'a montrée à mou passage en Souabe, il y a près d'un au , et de la proposition qu'elle me fit de garder toujours chez elle. Si le seul intérêt que je puis lui inspirer dans une si courte visite l'avait disposée à braver pour moi le courroux de madame de i VVoldemar, comment n'aura-t-elle pas I le même courage, lorsqu'il s'agira du| bonheur de son fils? Et ta naissance

AMELIE M

Adolphe, dont je ne te parlerais pas si elle ne me présentait de nouveaux motifs d'espoir; ta naissance, qui te condamne à l'obscurité, ne rendra-t-elle pas madame de AVoldemar moins implacable, et ta mère plus indulgente? Mais c'est ta mère seule qui m'occupe : madame de "Wolderaar, qu'aucune puissance humaine ne pourrait fléchir en ma faveur, n'a heureusement d'autre pouvoir sur toi que celui que ta reconnaissance consent à lui donner, et tu ne lui accorderas certainement pas celui de disposer de notre sort. Eh quoi ! mon Adolphe, lorsque pour être heureux nous n'avons, sans doute, que des instances à faire, des délais à souffrir, plutôt que de t'y résigner, tu voudrais fuir ta patrie, abandonner ta mère, et

violer ainsi tous tes devoirs ? 0 mon

Adolphe! dans l'abime ofi l'amour m'a plongée, tu t'étonneras peut-être de m'entendre encore parler de devoirs; mais écoute : si j'ai pu les trahir pour toi, je ne me résoudrai jamais à te les voir méconnaître; et du moins, en manquant à la vertu, je n'aurai fait tort qu'à moi. S'il se pouvait que ta mère s'opposât à notre union , si je croyais déchirer son cœur en te prenant pour époux, jamais, Adolphe, jamais je ne

te permettrais de braver son autorité

Je ne sais alors quel serait mon sort; sans doute je n'aurais pas long-temps à souffrir; mais la mort est un bien moindre malheur que les reproches et

les larmes d'une mère Cependant.

mon Adolphe, ne nous laissons point égarer par de fausses alarmes ; je connais trop madame de Simmeren pour n'être pas assurée qu'elle nous donnera son aveu, et nous le donnera même avec joie. Pars donc, vole auprès d'elle, va lui demander la vie de ton Amélie : hâtetoi, hâte-toi, chaque instant de retard me sépare de celui où tu reviendras.

Peut-être as-tu mal fait de me tromper si long-temps ; mais je ne te reproche rien. Assurément, si j'avais su qu'un Jien quelconque t'unît à l'odieuse famille des Woldemar, je t'aurais fui, et je se-

AWSFIELD.

rais encore innocente ; tu ne t'es nommé que lorsqu'il n'était plus temps de rompre nos nœuds; tu as bien fait, tu m'as épargné l'horrible douleur de m'efforcer de renoncer à toi. Maintenant ce n'est pas seulement mon bonheur, c'est mon devoir de te livrer toute mou existence; hâte-toi donc , je te le répète , va chercher l'aveu qui doit assurer notre félicité, et modère tes inquiétudes sur ma douleur. Tu m'aimes, je t'ai rendu heureux; sois tranquille, avec cette idée, mon cœur n'a ni remords ni larmes.

LEl'TRE LIX.

ERNEST A ADOLPHE

Le même jour, à quatre heures du soir.

Amélie ne veut point partir : dans cette ame si tendre, l'amour, tout impérieux qu'il est, ne peut étouffer la voix de la nature et du devoir : son fils, son frère la retiennent. 0 Amélie ! je ne me plains point de ton cœur; mais cependant ma mère ne m'arrêterait pas.

Si j'avais pu croire que ce refus vînt de la confiance que lui inspire le caractère de madame de Simmeren, et de l'espoir d'obtenir facilement son aveu, je lui aurais appris, pour la décider, l'obstacle que nous avions à redouter, et l'ennemi que je voulais fuir; mais elle déclare positivement qu'elle ne m'épousera pas malgré madame de Simmeren ; que , s'il était possible que cet aveu nous filt refusé, elle s'y soumettrait, et que la mort lui paraît moins affreuse que le remords d'avoir fait le malheur de ma mère L'insensée, dans sa vertueuse exaltation, ne pense donc pas an

mien! Mais, n'importe, je suis silr,

dans les dispositions oii elle est, que, .si j'avais nommé Ernest, j'aurais vu Amôlie pour la dernière fois. Mon ami, poiir la conserver, je n'ai d'autre moyen quo de prolonger son erreur jusqu'à ce que j'aie déterminé ma mère : vous voyez donc que mon sort est entre vos mains, car je n'ai pas le droit de me servir de votre nom sans votre consentement, et vous avez celui de détromper Amélie ;

mais rappelez-vous tout ce qui s'est passé, l'état où l'a réduite le seul nom de l'ami d'Ernest, et que le premier mot qui lui est échappé, que la première idée qui Ta saisie, a été le second jUs de madame de fFoldemar. Je vous le répète, s'il lui avait fallu dire son propre fds, à présent je n'aurais plus d'épouse. Ce n'est qu'autorisé de l'aveu de ma mère que je puis me découvrir sans risquer sa vie : jusque là, Adolphe, j'ai besoin non seulement de votre silence, mais de votre secours. Il est indispensable que vous me renvoyiez à Dresde les lettres qu'elle vous adressera en Souabe, et que vous fassiez mettre à la poste de Keuipten celles que je lui écrirai de la Saxe. Adolphe, s'il était possible que vous vous refusassiez à ce que je vous demande, et que, par votre impitoyable franchise, vous portassiez la mort dans le sein de la femme que j'adore, il n'y aurait plus de reconnaissance, d'amitié qui me retînt; je ne verrais plus en vous le compagnon de ma jeunesse, mais un bourreau, un assassin ; je vous poursuivrais comme teljusqu'auboutdu monde,

et je verserais votre sang Oui, votre

sang, Adolphe, j'y pense et je ne me dédis pas. O mon ami ! prends pitié d'un malheureux qui ne se connaît plus; cède un moment; que l'austérité de tes principes fléchisse devant l'amitié suppliante ; prends pitié de mon épouse, dont tu dois admirer la conduite. Veux-tu dtcr la vie à celle qui t'a conservé ton ami ? si elle eût partagé mon délire, tu me perdais pour toujours ; je me déshonorais, je brisais ton cœur, j'enfonçais un poignard dans celui de ma mère, je devenais ravisseur, parricide; c'est elle seule qui m'a retenu sur le bord du précipice; et, pour prix de ce bienfait, pour prix de sa vertu , Adolphe , tu lui

donnerais la mort Non, tu n'es pas

capable de cette barbarie, je puis être siir de toi; et la reconnaissance, l'humanité, l'honneur, doivent me répondre de ton silence autant que l'amitié même.

AMÉLIE MANSFIELD

LETTRE LX

ERNEST A AMELIE.

Le même jour, cinq heures du soir.

Tu le veux , tu l'exiges , je vais partir, je vais chercher le consentement de ma mère; mais partir tranquille, ô mon amie , mon épouse ! comment peux-tu le supposer ? comment peux-tu le vouloir .^ Que je sois tranquille quand je te quitte ! que je sois tranquille quand tu viens

d'être à moi ! Si entièrement unis il

y a quelques heures, et maintenant un espace effroyable entre nous ! verser des larmes de douleur quand je t'ai tenue dans mes bras, enfin te fuir quand tu

m'appartiens ! Tu veux que je parle

tranquille quand je te sais livrée au plus affreux désespoir? Penses-tu que la feinte tranquillité de tes paroles puisse me rassurer, et que je te croie sans remords , 'juand je les ai vus te déchirer au moment où mon bonheur aurait dû te faire tout oublier? mais, ô ma bien-aimée, dis - moi , pourquoi ces remords viennent-ils du regret d'avoir rendu ton amant le plus fortuné de tous les êtres ? serait-ce celui de n'avoir encore d'autre garantie que ma tendresse et mon honneur ? aurais-tu craint que ma passion diminuât et que ma vénération pour toi s'affaiblît? Mais, ce que je n'aurais pas cru possible, je t'idolâtre et te respecte plus qu'avant ton abandon ; mais les serments les plus solennels, la cérémonie la plus auguste, la publicité la plus grande, ne rendront pas nos noeuds plus étroits, plus indissolubles , plus saints qu'ils ne le sont; mais, enfin, quand je n'ai de vie que par ton amour, et que je ne respire que pour te rejoindre, si tu conservais un repentir ou une frayeur, c'est alors seulement que tu sei'ais coupable. O toi, à qui je ne sais quel nom donner ! car ceux d'amie, de maîtresse, d'épouse, ne satisfont pas assez mon amour; toi, ame de ma vie, que jamais l'ombre d'un repentir n'arrive jusqu'à ton cœur, et garde -toi de croire que Dieu puisse nous faire un crime sur la terre de cet

amour qui doit être notre récompense dans le ciel.

Écoute, Amélie; j'exige que, durant mon absence, tu ne laisses soupçonner à personne le secret de notre union , et qu'Albert lui-même n'en soit point instruit : quelque question qu'il te fasse, quelque prière qu'il t'adresse dans ses lettres , aie la force de te taire. Je te l'avoue, l'influence qu'il exerce sur toi est si puissante, elle me cause un tel effroi, que je ne partirai point d'ici avant d'avoir reçu ta promesse que tu ne parleras d'Adolphe à ton frère que quand je serai libre d'aller lui demander ta main.

LETTRE LXL

AMÉLIE A ERKEST.

Le même jour, sept heures du soir.

Quelles vaines recommandations m'adresses-tu, Adolphe! Crains -tu que je veuille dévoiler ma honte .^ et, de tous les êtres qui existent, à qui ai -je plus d'intérêt à la cacher, qu'a ce frère respecté et chéri qu'elle accablerait de douleur , et qui ne pourrait se consoler de ne pouvoir plus estimer sa sœur ?

Adolphe, je t'en conjure, ne cherche plus par de faux raisonnements à me prouver que je n'ai pas manqué à la vertu, et ne l'outrage point en feignant de la méconnaître. Ce passage de ta lettre m'a fait de la peine; il manque de vérité, et il est inutile : ce n'est pas là les consolations que mon cœur te demande. Ah !

ne crains point de me montrer la vertu dans toute sa beauté, et l'innocence avec tous ses charmes ; plus tu les élèveras , plus mon cœur pourra te dire : « Juge combien je t'aime , puisque c'est

à elles que je t'ai préféré » Mais

laisse -moi du moins verser des larmes sur ma faute. Hélas ! de tous les sentiments vertueux que Dieu a mis dans notre cœur, il ne me reste que le repentir. Veux-tu donc me l'arracher aussi, Adolphe ? ne t'ai-je pas assez sacrifié.^ Puisse du moins le ciel ne pas me punir de mon égarement par la perte de ton

amour ! j'en mourrais sans doute, mais je l'aurais bien mérité.

Écris-moi , écris-moi sans cesse : dans la situation où je suis , ne tenant à l'existence que par toi , une négligence de ta part, un événement imprévu, peuvent m'être bien funestes. Tu ne sais pas combien la défiance est naturelle à l'infortunée qui a à rougir de soi : il lui semble que tout le monde la voit comme elle se juge, et le léger oubli qu'elle eût aisément pardonné avec une conscience pure lui parait une preuve de mépris

quand elle se sent coupable *Ali!

puisses - tu toujours être heureux ! ton bonheur est ma seule excuse.

LETTRE XLU.

EKXEST \ AMÉUE.

Coire, 24 mai , huit heures du soir.

Je fais arrêter un moment ; je ne puis passer tout un jour sans t'écrire.

Il a donc fallu partir sans te revoir , sans te presser sur ce cœur que tu embrases ; il a fallu partir Je suis resté

accablé dans cette voiture qui m'entraînait loin de toi ; un nuage épais était sur ma vue , un froid mortel avait glacé mon sang ; toi-même tu ne peux concevoir mon désespoir. Et, si je n'étais pas sur, sur comme je t'aime, de revenir près de toi avant peu , ni la foudre du ciel, ni les malédictions d'une bienfaitrice, ni l'autorité la plus sacrée, n'auraient pu m'arracher de tes bras.

Écoute, Amélie, peut-être as-tu bien fait de t'opposer à notre fuite : avant de prendre un pareil parti, il faut avoir tenté tous les moyens de l'éviter ; avant de se soustraire au pouvoir d'une mère,

il faut s'être efforcé de la fléchir Mais

si elle demeurait inflexible , si mes prières ne la touchaient pas , oserais-tu dire alors que mon devoir serait d'obéir?

Quoi ! pour me soumettre à une volonté tyrannique j'abandonnerais mon épouse l je la livrerais au déshonneur ! je paierais ainsi les biens que j'a^ reçus d'elle ! je dévouerais le reste de nos jours à l'ignominie et au désespoir ! Amélie , quelles

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sont donc ces horribles vertus? A pprendsmoi , si tu le peux , comment je pourrais violer les plus saints droits de l'amour et de l'honneur sans devenir le plus criminel des hommes. Tu crains moins la mort, dis-tu, que les larmes de ma mère? Mais es -tu libre de mourir? ne m'appartiens-tu pas ? d'ailleurs ta mort n'eiitraînerait-elle pas la mienne? veuxtu aussi disposer de ma vie? Ah! ma vie ! elle est à toi, sans doute , mais croistu que ces larmes de ma mère , dont tu es si effrayée, couleraient moins pour la mort que pour la fuite de son fils ? Prends garde, Amélie, de vouloir pousser la générosité, l'oubli de toi-même jusqu'à un excès condamnable. J'emploierai sans doute tout ce que le coeur d'un fils a de puissance sur celui d'une mère : si je ne réussis pas, tu seras convaincue qu'il n'y a aucun moyen de succès. Alors, Amélie, soumets-toi à ta destinée ; je dis plus , soumets - toi à ton devoir, qui t'ordonne de me suivre partout où je voudrai te conduire. Je te déclare donc que, si mes sollicitations sont sans effet, je reviens te chercher, t'entraîner au pied des autels , fuir avec toi, ou m'imnioler à tes yeux

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