LETTRE LXXIV
ERNEST A ADOLPHE
Dresde, 29 juin, huit heures du matin.
Je viens d'écrire à Amélie ; je ne sais comment il m'a été possible de lui tracer quelques lignes dans l'agitation où
je suis Voila l'heure qui approche;
je vais descendre ; je m'arme autant que je le puis de sang-froid et de courage : combien ne m'en faudra - 1 - il pas pour entendre déchirer Amélie sans me plaindre, et résister aux larmes de ma mère sans m'émouvoir? Mais mon parti est pris; il n'est point d'ordre, de prières, qui puissent me faire renoncer à celle que j'aime : si ma mère ne cède point à mes vœu.x, je lui désobéirai ; et demain matin, soit que sa malédiction ou son consentement m'accompagne , je serai sur la route de Suisse, et peu de jours après l'époux d'Amélie.... Ce titre sacré, je le prendrai avec une joie pure! Pourquoi serait-elle troublée .^ en demandant le consentement de ma mère, n'aije pas rempli ce que je lui devais ? si elle s'cppose à mon bonheur, dois-je être la victime de son féroce orgueil, de son insatiable haine? dois-je surtout leur sacrifier la femme angélique qui m'a nommé son époux.^ la vertu même n'aurait-elle pas horreur de ma soumission ? et si c'est la vertu qui me conduit dans les bras d'Amélie, pourquoi ma conscience murmurerait-elle ?
J'entends sonner l'heure Ce soir,
Adolphe . vous saurez l'issue de l'affreux combat que je vais soutenir : combien cet
je dois l'essayer du moms , car si je succombe sous le poids du malheur qui m'accable, cette lettre-ci deviendra un testament de mort, où Amélie trouvera peut-être l'excuse de l'horrible serment
que j'aiTait
Je vous quittai avant-hier pour me rendre auprès de ma mère ; elle m'attendait ; son air était grave , mais tranquille; en m'apercevant, elle me présenta sa main que je baisai , me lit signe de m'asseoir, garda un moment le silence, et puis levant les yeux sur moi , elle me demanda , avec un profond soupir : « Est-ce le hasard , Ernest , est-ce votre volonté qui vous a fait connaître Amélie ? Dans quel lieu l'avez-vous vue.^ Combien de temps êtes-vous restés ensemble.^ Vous êtes-vous nommé à elle.' Donnez-moi, je vous prie, tous les détails d'un événement sur lequel je pleurerai long-temps sans doute. » Alors , sans parler à ma mère du long ressentiment que j'avais nourri contre Amélie, dans la crainte qu'elle n'y trouvât des raisons d'alimenter le sien, je lui racontai simplement comment, en traversant les montagnes, j'étais prêt à périr , et que le courage , l'humanité d'Amélie , m'avaient arraché à une mort certaine. «Ah! Madame! quand je revoyais celle que vous m'aviez destinée dès l'enfance, brillante de cette beauté , céleste d'un ange qui vient de sauver des infortunés , quand je lui devais la vie , comment ne lui aurai.s-je pas donné^ la mienne ? Vous connaissez ses charmes, en est-il de plus puissants ? mais que sont* ils auprès de ses vertus ? ce sont elles qui m'ont enchaîné. Moi aussi , par un'
instant tardait à mon impatience!.... vain préjugé, j'ai voulu me défendre de
Ma mère me fait dire qu'elle est seule, qu'elle m'attend Je descends.
l'aimer; mais, depuis, combien j'ai rougi d'en avoir eu seulement la pensée ! je me serais méprisé moi-même si l'orgueil avait pu termer mon cœur à l'objet le plus digne et le plus vertueux. Non , ma
AMELIE MAîs'SFIELD..
mère , non , Ja honte n'est pas pour celui qui adore Amélie , mais pour l'homme dur et insensible qui aurait pu la voir et n'être point touché. Ah ! laissez-moi achever, ai-je continué vivement, en voyant qu'elle allait m'interrompre , je n'ai pas encore tout dit , mon cœur est plein , il faut qu'il s'épanche ou qu'il se brise; et quand je parle d'Amélie, de cet objet de mon culte, de mon idolâtrie, et que j'en parle à une mère également respectée et chérie , c'est à genoux que je dois exprimer mes vœux. » En prononçant ces mots , je suis tombé aux pieds de ma mère , et penchant mon visage sur ses deux mains, j'ai continué ainsi : «Vous ne savez pas que cette femme que vous haïssez , que vous accablez de vos malédictions, vous aime et vous bénit; je l'ai entendue moi-même faire des vœux pour votre bonheur ; ne me connaissant point, elle ignorait devant qui elle les prononçait; ce n'était point l'effort d'un cœur orgueilleux qui se dompte pour qu'on l'applaudisse , mais l'effusion d'une ame douce et tendre, qui, ne sachant qu'aimer, plaint celui qui peut la haïr, et prie pour ceux qui l'accablent. O ma mère ! un jour M. Grandson a voulu me donner la main de sa nièce; Amélie y consentait; le bonheur était là; je vous l'ai sacrifié : un refus m'exposait à toute la colère de M. Grandson, et portait le désespoir dans le cœur d'Amélie : je m'y suis décidé plutôt que d'être heureux sans votre consentement. Ce n'est pas tout : il fallait taire les motifs de ma conduite, il fallait laisser croire à Amélie que je l'aimais faiblement, et que je la trompais peut-être : ce courage, que la vue d'une mort certaine ne m'aurait pas donné, je l'ai trouvé dans la
crainte de vous offenser » A ces mots,
les sanglots ont étouffé ma voix , ma poitrine était en feu ; j'ai été forcé de m'arrêter. « Ernest , a repris ma mère d'une voix un peu émue , je suis plus contente de vous que je ne l'espérais ; je vois avec plaisir qu'au milieu de vos écarts vous n'avez point oublié tout-à-fait les droits de votre mère , et qu'il y a une ex-
cuse au fol amour que vous avez conçu. Amélie a sauvé vos jours , vous vous êtes attaché à elle par reconnaissance ; et quoique vous l'ayez portée à un degré insensé, néanmoins son motif est noble et vous rend moins coupable : votre plus grand tort est de ne vous être pas nommé ; je pense que si Amélie avait su qui
vous étiez — Ah! ma mère! je n'ai
pas tout dit; vous ne connaissez pas encore ce que le cœur d'Amélie renferme de courage et de vertus , vous ne savez pas quelles hautes obligations vous lient vous-même à cette femme angélique. »
A ces mots , ma mère a fait un geste d'indignation ; sans lui laisser le temps de m'interrompre , j'ai ajouté vivement :
« Et de telles obligations , que , même en lui donnant votre lils , vous ne les acquitterez pas. Il est vrai , la crainte de vous offenser , peut-être celle de contracter un mariage nul en épousant Amélie sous un nom supposé, me donnèrent la force de refuser sa main ; mais lorsque son oncle m'eut éloigné d'elle , que je me peignis ses larmes, sa douleur, les doutes que peut-être elle avait conçus sur mon amour, il me fut impossible de songer à partir avant de l'avoir rassurée. Je lui demandai une entrevue, je l'obtins; le soir , je me rendis chez elle, nous étions seuls; là, tombant à ses pieds, je lui jurai à la face du ciel que je n'aurais jamais d'autre épouse; elle unit ses serments aux miens. — Ils sont illégitimes, odieux; le ciel ne les a point reçus, et ta mère les réprouve et les déteste.... — Au moment où je venais de recevoir la foi d'Amélie, ai-je continué en regardant fixement ma mère, je pressentis le cri de haine que je viens d'entendre, et, désespérant de pouvoir toucher votre cœur , je conjurai Amélie de fuir avec moi au bout de l'univers; et si elle m'eut écouté , jamais je ne serais rentré dans ma patrie , jamais vous n'auriez revu votre fils. » Ma mère s'est levée avec un mouvement d'horreur ; mais en jetant les yeux sur moi , l'idée qu'elle avait pensé me perdre pour toujours l'a attendrie sans doute, car elle s'est précii3
pitée dans mes bras en versant un torrent de larmes. « O mon fils ! mon fils ! s'écriait-elle, tu l'as pu concevoir l'horrible pensée de m'abandonner ! » Et elle me pressait sur son coeur de toute sa force, comme pour me retenir près d'elle. «Ah ! ma mère, lui ai-je dit, jugez donc s'il est possible de vaincre un amour assez violent pour m'avoir déterminé à un pareil crime. » Cette réponse a paru l'ébranler; cependant elle n'a rien ajouté, et, sans me regarder davantage, elle s'est promenée dans la chambre en rêvant profondément; quelques instants après, elle s'est approchée d'une petite table pour prendre une fiole d'éther, dont elle a avalé quelques gouttes , ensuite elle a recommencé à marcher , plongée dans la même méditation. Au bout d'une demi-heure de silence , elle est enfin revenue à moi , et m'a dit d'une voix calme et grave : « Et quand vous engageâtes Amélie à fuir avec vous, sut-elle alors qui vous étiez? — IN'on; pour lui faire cet aveu , j'attendais son consentement : elle ne le donna pas. — Mais puisque vous ne lui apprîtes point la force de l'obstacle qui s'opposait à votre union, comment excusàtes-vous à ses yeux l'extravagance du parti que vous lui proposiez ? — Je me fis passer pour Adolphe ; je lui parlai de la reconnaissance que je vous devais, de votre influence sur l'esprit de madame de Simmeren — Bon
Dieu! a interrompu ma mère, que de détours ! de faussetés ! se peut-il que mon fils, le pur sang des Woldemar , se soit avili à ce point? — Oui, ma mère, je suis coupable, je le suis beaucoup ; j'ai trompé Amélie! mais elle, qui fut toujours sincère, tendre, généreuse, faut-il qu'elle porte la peine de mon crime, et que, parce que je l'ai abusée , je l'abandonne ? — Le ciel est juste, quels que soient les maux qu'il réserve à Amélie, ils seront toujours moindres que ses torts , et j'applaudirais à un châtiment qu'elle n'a que trop mérité , si la cause n'en était déshonorante pour vous, puisqu'elle vient de votre artifice. Mais, répondez : lorsque cette femme crut voir en vous le fils .
AMÉLIE MANSFIELD
de madame de Simmeren , elle pensa donc que, sans l'aveu d'une mère illégitime, elle ne pouvait pas s'unir à vous ? — Dans cette occasion , comme dans toutes celles de sa vie , Amélie n'a pas craint de s'immoler elle-même, et, sûre de ne pas survivre à un refus , elle a préféré la mort à l'idée de coûter des larmes à ma mère. — Ainsi , je puis être sûre que , dès l'instant où elle saura la vérité , elle n'hésitera pas à vous rendre vos serments et à renoncer à vous ? — Renoncer à moi ! me suis-je écrié avec effroi ; et croyez-vous que, lorsqu'elle s'y résoudrait, je renoncerais à elle? — Je n'ai pas encore si peu de confiance en votre raison , qu'il puisse me rester quelque doute à cet égard ; je vous prie seulement, mon fils, de m'écouter à votre tour avec la même patience que j'ai mise à vous entendre. » J'ai été attéré par l'air tranquille et froid dont ma mère a prononcé ces mots : il me disait que son parti était pris , qu'il n'y avait plus d'espoir ; alors, baissant les yeux vers la terre dans le morne accablement d'un malheureux qui a cru obtenir sa grâce, et qui va recevoir son arrêt de mort , j'ai laissé ma mère poursuivre. « L'amour, mon fils, ne remplit qu'une petite portion de la vie, dont il ne fait pas même le bonheur; et à peine est-il évanoui, qu'on reste seul avec le souvenir des faiblesses et des crimes où il nous a entraînés , et du mal irréparable qu'il nous a fait : ainsi, l'honnne que cette passion subjugue commence sa carrière par la folie et la finit par les remords ; voyez , au contraire , quelle est l'existence de celui qui demeure toujours fidèle à l'honneur ; entouré d'estime , de respects , les distinctions viennent le chercher , les souverains se disputent ses services, et celui auquel il s'attache se croit honoré du choix : cependant, quelque brillantes que soient les marques de considération qu'on lui donne, sa réputation l'élève encore audessus d'elles, et il semble, par son caractère, si grand et si noble aux yeux de tous , que rien ne peut l'ennoblir. Vous me direz, Ernest, que cet honneur que je
AMÉLIE MAIN'SFIELD.
vante, et auquel j'espérai long-temps vous voir uniquement dévoué , ne s'oppose point à votre mariage avec Amélie, que sa faute n'a blessé que nos préjugés et non pas la vertu : ce n'est point la ce que j'examine, je vois seulement, et vous le savez comme moi, que, d'après nos lois , nos usages , nos mœurs , son mariage l'a couverte d'ignominie, et que vous ne pourriez l'épouser maintenant sans la partager avec elle; que son exemple du moins vous serve de leçon : l'amour qu'elle vous inspire ne peut être plus vif que celui qui l'entraîna jadis vers M. Mansfield; elle lui a tout sacrifié : voyez quel fruit elle en a recueilli : sa faiblesse l'a fait mépriser de son séducteur même ; il l'a délaissée pour les plus viles créatures ; sa famille l'a rejetée de son sein avec indignation : forcée de s'expatrier , la fille du comte de Lunebourg n'a trouvé d'autre asile que la maison d'un marchand. Que de larmes elle a dû verser ! que de repentirs elle a dû connaître ! O mon fils ! en vous abandonnant comme elle à votre honteux délire , ne voyez-vous pas que la même punition vous attend ? Que dis-je , la même ! ainsi que votre crime votre châtiment serait bien plus grand, car enfin, malgré la haute naissance d'Amélie , son sexe lui donnait la facilité de s'ensevelir dans l'oDscurité ; mais vous , issu du sang le plus illustre, héritier et seul rejeton des comtes de Woldemar, destiné aux premières charges de l'Etat, agréé par votre souverain comme Tépoux d'une fille de son sang , où irez-vous cacher la splendeur de votre nom quand vous en serez déchu ? Les titres qui font aujourd'hui votre gloire vous poursuivront alors pour éclairer votre opprobre; chacun aura le droit de vous le reprocher; les hommes de la plus basse extraction pourront vous dire : « Je vaux mieux que toi, « car je suis resté dans le rang où le ciel « m'a placé; mais, toi, c'est par ta faute » que tu as perdu le tien. » Ernest, ce n'est pas en vain que mon sang coule dans vos veines : vous avez de l'orgueil, vous ne vous verrez point sans désespoir
l'objet du mépris général , et celle que vous pourriez accuser d'en être la cause ne tarderait pas à vous devenir odieuse. Alors, sans amour, errant dans un autre hémisphère, à cet âge où l'ambition parle le plus fortement au cœur, quel sera votre sort ? où trouver des consolations.? Vous penserez à votre patrie, que vous étiez destiné à honorer, et où votre nom ne se prononcera plus qu'avec dédain ; vous penserez à votre mère , qui avait mis en vous tout son espoir et sa gloire, et que vous aurez conduite au tombeau. J'aurais voulu, mon fils^ ne vous toucher que par les seules considérations de l'honneur ; j'aurais voulu que, pour renoncer à vos projets , vous n'eussiez pas eu besoin de savoir que je n'y survivrais point. Ah ! n)on enfant ! croistu que je pourrais supporter ta honte?
crois-tu que je pourrais vivre pour te voir déshonoré.? et Amélie elle-même, si elle a les vertus que tu lui prêtes , si elle n'est pas tout-à-fait indigne de l'amour qu'elle t'inspire, pourra-t-elle consentir à t'entraîner dans cet abîme où elle s'est perdue, et dont , mieux que personne , elle doit mesurer la profondeur .? Quelle idée devrions-nous prendre d'elle si elle le voulait? et quelle estime pourrais-tu faire d'une femme qui, pour satisfaire sa passion, consentirait à dégrader son amant ? Ernest , j'ai meilleure opinion d'Amélie que vous n'en avez vous-même : malgré son impardonnable faute, elle a de la bonté dans le cœur et même de la noblesse ; elle a pu vouloir se sacrifier elle-même à son amour, mais elle n'y sacrifiera jamais un autre. Hélas ! mon Ernest ! qui l'a plus aimée que moi, cette Amélie? » a continué ma mère en versant quelques larmes ; et tandis qu'elle parlait, je sentais mon sang bouillonner dans mes veines et se porter à mon cœur et à ma tête avec tant de violence, que je craignais de perdre connaissance, et de ne plus entendre la voix de ma mère dire qu'elle avait aimé Amélie.
« Long-temps je fis tout mon bonheur de te la donner pour épouse ; je sais quels charmes, quelles vertus elle promettait; i3.
AMÉLIE MANSFIÉLD.
et si elle se fût conservée pure , la fille même des rois ne l'eut point égalée à mes yeux. Mais, mon fils, plus je rends justice à ce qu'elle était, plus vous me trouverez inexorable maintenant : sa conduite l'a souillée d'une tache indélébile qu'aucune puissance de la terre ne peut effacer : mon consentement même, à quoi vous servirait-il ? il ne vous sauverait pas du déshonneur. Ah ! mon cher enfant ! si en le donnant je n'immolais que moi-même , crois-tu qu'en voyant tes larmes j'eusse compté ma vie pour quelque chose ? » Elle s'est arrêtée pour attendre ma réponse, sans doute; mais je ne pouvais parler : toujours à genoux , la tête appuyée contre le marbre de la cheminée, une sueur froide coulait sur tout mon corps ; ma langue était glacée. « J\'avez-vous rien à me répondre, Ernest?» m'a dit ma mère. .Te suis demeuré dansmon immobilité, flllea relevé ma tête, et, effrayée sans doute de mon extrême pâleur, elle m'a dit, d'un ton plein d'effroi : « M >n fils ! mon cher fils ! qu'avez-vous ? vous sentez-vous malade? — Ah ! ma mère ! me suis-je écrié en mettant sa main sur mon cœur, c'est là qu'est Amélie; elle y est avec ma vie, vous ne pourrez les en arracher qu'ensemble. » A ces piots , elle m'a repoussé, et se levaiit brusquement, elle a fait quelques tours en silence dans la chambre; puis, s'arrêtant debout devant moi , elle m'a dit : « Je vois que votre esprit est tout-à-fait troublé , et que ce serait une folie d'essayer de vous convaincre par des arguments raisonnabJes ; je vous commande donc , sous peine d'encourir ma malédiction , de ne plus songer à Amélie comme à votre épouse , de cesser toute correspondance avec elle, et de me laisser le soin de lui apprendre qu'Ernest étant celui qu'elle aime, elle doit renoncer à l'espoir d'être à vous. « A cet ordre, à cette menace, toutes mes forces sont revenues; et me levant avec impétuosité : « Eh bien! lui ai-je dit, contentez donc votre haine, maudissez votre fils , car il renouvelle en votre présence le serment qu'il a fait à Amélie de lui
être fidèle et de n'avoir jamais d'autre épouse.... — Arrête, arrête, mon fils , a interrompu ma mère, rétracte ce serment impie fait dans un moment d'égarement : non, tu n'as point juré ta honte; non, tu n'as point juré ma mort , a-t-elle ajouté en tombant à mes genoux. O mon enfant ! cher objet de ma tendresse, mon unique consolation, je t'en conjure, prends pitié de ma douleur , prends pitié de toi-même ; au nom de ce sein qui t'a nourri, de ces entrailles qui te portèrent, ne repousse pas les prières d'une mère au désespoir; elle ne rougit point de baigner tes pieds de ses larmes : pour obtenir le seul bien dont elle soit jalouse sur la terre, elle s'humilierait plus encore; prosternée devant toi , elle attend son arrêt. Ah! promets que tu lui conserveras l'honneur de son fils. » Adolphe, l'état de ma mère, son abaissement, ses sanglots m'ont terrassé; j'ai voulu lui obéir, mais vainement; j'ai tenté de dire que je renonçais à A mélie , il m'a été impossible de proférer ces horribles paroles. — Tu ne veux donc pas obéir? m'a-t-elle demandé d'une voix tremblante et suffoquée par la douleur. — Hélas ! ma mère , ma vie est à vous; mais trahir Amélie, mais promettre de l'abandonner, non , je ne le puis , je ne le puis.— Ah ! c'en est trop, -> a-t-elle dit en se levant et portant la main à son front. Elle r fait quelques pas vers la porte ; je la suivais des yeux ; je l'ai vue tout-à-coup pâlir et tomber sur le parquet; je me suis élancé vers elle; elle était sans mouvement et ne respirait plus.
Elle est restée vingt-quatre heures dans cet état : les médecins que j'ai fait appeler ont déclaré que c'était une apoplexie causée par le sang et la contraction des nerfs. J'ai veille tout le jour et la nuit auprès d elle dans un desespoir dont un seul mot peut vous donner l'idée. Durant ces heures si longues , où je croyais la voir expirer à chaque minute, l'image d'Amélie ne s'est pas présentée une seule fois à ma pensée. Je ne puis rien dire de plus.
T>a force des remèdes lui a rendu la
connaissance; le premier signe qu'elle en a donné a été de demander son fds. Je me suis approché de son lit , et j'ai couvert de mes larmes sa main qu'elle essayait d'étendre vers moi. < Dieu soit loué! m'a-t-elle dit d'une voix faible et sourde , je ne mourrai point sans avoir pardonné mon enfant. » A ces mots , Adolphe, j'ai senti qu'une mère qu'on vient d'assassiner, et qui vous bénit encore, avait plus de puissance sur le cœur que l'amour même. Je me suis prosterné devant elle en m'écriant :
« Ah ! si je vous avais perdue, je vous aurais suivie. — Ernest , m'a-t-elle répondu , tu ne sacrifieras donc plus ta mère à ta passion? » A cette question, j'ai cru voir Amélie devant moi , j'ai enveloppé ma tête sous les rideaux comme pour me cacher l'objet qui m'empêchait d'obéir à ma mère. Le médecin , qui a vu ce geste sans en deviner la cause, s'est penché vers moi , et m'a dit trèsbas : » Prenez garde, sa vie ne tient encore à rien, la moindre émotion, la plus légère contradiction peuvent la tuer surle-champ. « J'ai frémi, et écartant vivement le rideau : « Disposez d-e moi , ma mère , me suis-je écrié , vous êtes maîtresse de mon sort. » Elle a tenté de me serrer la main; sa physionomie s'est éclaircie. « Je suis contente, m'a-t-elle dit; maintenant je puis mourir en paix.»
Épuisée alors par l'effort qu'elle venait de faire, elle est retombée sans couleur et presque sans mouvement sur son oreiller : cependant la nuit a été calme; elle a fait usage de la main qui semblait parolysée. La journée d'hier s'est passée sans accidents graves , et ce matin , le médecin m'ayant assuré qu'il commençait à avoir quelques espérances, je me suis retiré un moment pour vous écrire.
O Adolphe ! celui qui n'a point vu sa mère expirante, qui ne s'est point dit, c'est moi qui la tue, qui n'a point senti l'épouvantable remords prêt à s'attacher a toute l'existence, et poursuivre jusque dans la tombe , le refuge de tous les autres malheurs ; celui-là , dis-je , n'excusera jamais le crime dont je me suis
rendu coupable envers Amélie Amélie ! ô Amélie ! que ton nom me déchire! tu pleureras sur mon silence , et je n'oserai t' écrire; non, je ne t'écrirai point pour t'apprendre que j'ai renoncé à toi. Écoutez, Adolphe, prenez toutes mes lettres , depuis la première que je vous écrivis en arrivant au château de Grandson jusqu'à celle-ci ; rendez-vous auprès d'Amélie , et dites-lui , en lui remettant ce funeste paquet : « L'infortuné qui les « écrivit a dû obéir à sa mère , mais il « n'a pas pu survivre à votre perte; et « quand il a vu qu'il fallait exister sans « vous , il est descendu vous attendre au
«tombeau « Adolphe, un cercueil
a\ec Amélie, voilà maintenant où se bornent tous mes vœux ; le ciel ne les
rejètera pas, j'espère Déjà je sens
un froid mortel arriver jusqu'à mon cœur.... les forces me manquent : adieu.
LETTRE LXXVL
AMÉLIE A ERNEST
Uu cbàteau de Grandson , 6 juillet.
Quoique vous ne me disiez point la cause qui peut vous faire différer votre retour, et qu'il soit possible que vous soyez demain ici, il suffit que cette lettre puisse vous trouver à Dresde pour me déterminer à l'écrire.
Il y a dans celle que j'ai reçue de vous , ce matin , quelque chose que je ne puis définir, et qui m'a troublée jusqu'au fond de l'ame. Je suis moins effrayée peut-être des malheurs que je prévois , que du désordre, du mystère qui règne dans toutes vos expressions , et que je ne sais à quoi attribuer. Vous avez quitté la Suabe sans m'avoir dit un seul mot des dispositions de votre mère; vous arrivez à Dresde , et ne me parlez que de celles de madame de Woldemar; et quand c'est elle qui va prononcer sur mon sort, c'est pour Ernest que vous me demandez ma pitié Adolphe, croyez-vous
donc que, dans la situation où je suis , il puisse me rester quelques larmes à donner à des peines étrangères ? Enfin , pour la première fois , vous me déclarez
AMÉLIE MANSFIELD
positivement que vous avez un secret pour moi, et vous ne paraissez seulement pas vous souvenir que vous avez passé quinze jours entiers sans m'é-
crire quinze jours entiers, Adoiplie!
et sur cela pas une excuse! Eh bien,
peut-être as-tu mieux fait de n'en point donner : puisque tu ne songes pas à te justifier, il faut bien que tu sentes que tu n'en as pas besoin , et qu'il y a assez d'amour dans ta lettre pour m'empêcher
de pouvoir t'accuser aussi, je ne
t'accuse point, je t'obéis, je me fie, comme tu le demandes , à ta foi et à ton amour. Ah! je n'ai pas un cœur qui puisse croire aisément que ce que j'aime est coupable.
Je lisais encore votre lettre, lorsqu'Albert est venu m'en apporter une de Blanche, arrivée par le même courrier; le nom d'Ernest n'y est pas tracé une seule ffris : ce silence dont mon frère se réjouissait, m'a semblé, d'après ce que vous me dites, du plus sinistre augure: j'ai tremblé que déjà elle n'eût quelque chose a cacher , et qu'elle ne se tîit sur les nouvelles dispositions de madame de "Woldemar, que par la crainte de ne pouvoir dissimuler le plaisir qu'elles lui causaient. Pendanf que mon frère me parlait de sa joie, je demeurais les yeux attachés sur votre lettre , et le cœur palpitant d'un secret effroi : il me parlait de sa joie , l'infortuné ! et le papier qui pouvait la détruire était là, près de lui; sa main aurait pu le toucher ; il y portait même des regards distraits! O
Adolphe! qui peut répondre qu'il n'existe pas tout près de soi ce mot , cette vérité qui doit détruire à jamais le bonheur dont nous nous croyons le plus assurés? je l'avoue , la confiance d'Albert me fait trembler sur celle que je vous accorde : il me semble être entourée de fantômes mensongers , d'ombres qui fuient devant moi; et, pour croire même à votre existence, Adolphe, j'ai besoin de vous revoir. Ah ! prends pitié d'un esprit troublé , d'un cœur malade que ta présence seule peut guérir ; et puisque ma vie est encore le premier intérêt de la tienne ,
ne diffère plus ton retour ; mais si ce n'est pas demain que tu arrives, sans doute tu ne trouveras plus mon frère ici : toute sa destinée dépend peut-être de son prompt retour à Dresde; avec cette idée, tu crois bien que je le presserais de partir, lors même que mon intérêt demanderait qu'il restât. Les regards de mon frère me gênent ; je vois qu'il ose à peine épancher devant moi tous les sentiments honnêtes dont son ame est remplie; il craint que l'éloge de la vertu ne soit la condamnation de sa sœur. O mortelle et trop juste douleur ! j'ai donc perdu l'estime d'Albert! mais, s'il me méprise, pourquoi m'aime-t-il encore?.... Ah! qu'il parte, qu'il m'oublie ; je sens que je puis tomber dans de telles situations où son amitié me deviendrait le plus insupportable des liens. Adolphe, ne t'effraie pourtant pas de ma douleur, car je puis pleurer encore : les larmes sont le seul soulagement du cœur brisé; mais on ne veut de soulagement que tant qu'il reste de l'espérance.