‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 104 sur 188 · LETTRE LXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXII

ERNEST A ADOLPHE

Du cbàteaa de Woldemar , 28 juin ù minuit.

Demain est le jour fixé pour m'expliquer avec ma mère; demain je connaître i mon sort , et tout sera fini.

Ce moment doit être terriWe aussi pour elle ; car elle sait déjà que mon amour est au-dessus de son pouvoir , et qu'Amélie en est l'objet.

Amélie! enfin j'ai osé prononcer son nom; enfin je me suis affranchi de l'insupportable contrainte où je vivais depuis mon retour; j'ai dit à ma mère que je n'aurais jamais d'autre épouse; et, malgré sa colère et sa haine , depuis cet aveu , elle m'a encore nommé son fils ,

et m'a parlé avec tendresse Adolphe,

peut-être parviendrai-je à la toucher :

elle n'est point insensible ; j'ai vu couler ses larmes , et jusque dans ses reproches,j'ai retrouvé le cœur d'une mère

Je tomberai à ses pieds, j'invoquerai sa

pitié, son amour mais ne l'ai-je pas

déjà fai*^ , et vainement ^ si ma mère

ANSFIELD. 185

me refuse, Adolphe, il faudra donc la fuir ? Oui , plutôt que d'abandonner Amélie, je suis déterminé à la fuite; mais que ce parti m'eût semhié plus facile avant d'être revenu ici ! Alors je me souvenais à peine de ma mère, j'avais presque oublié ses traits , je ne venais pas de recevoir ses caresses, de l'entendre me nommer son enfant , son unique bien ; cette sainte voix de nature ne retentissait pas dans mon cœur O

mon Amélie! si je ne puis toucher ma mère , en m'envoyant ici , tu auras augmenté nos maux; mais, n'importe, je t'immolerai tout, et, en te faisant un pareil sacrifice , sans doute j'aurai mérité que tu ne m'en refuses aucun, et que tu n'hésites plus à me suivre....

Durant cette cruelle nuit qui précède peut-être un jour plus cruel encore, comment espérer un moment de repos?

Ce n'est point a Amélie que je puis adresser le détail de mes combats avec ma mère : recevez-le donc, mon ami , et peut-être qu'un jour, quand je serai exilé loin d'elle, seule, dans sa vieillesse, en lisant le récit de ce que son ambition m'a fait souffrir , elle s'attendrira , et pardonnera à son fils , a son lils proscrit , errant dans les terres étrangères, et portant partout le remords de l'avoir offensé.

Après avoir reçu votre dernière lettre, Adolplie, où vous exigiez qu'Amélie tut instruite de la vérité, je vis bien qu'en quelqu'état que fut ma mère, je ne pouvais plus différer à lui ouvrir mon cœur ; je descendis le même jour auprès d'elle dans cette intention : je la trouvai un peu souffrante; elle me pria de lui donner le bras pour aller faire le tour de son parterre , dans l'espoir que le grand air diminuerait l'oppression qui l'étouffait. Tourmenté du désir d'exécuter mon projet , et de l'obstacle que la santé de ma mère y opposait pour l'instant , je ne pouvais trouver une parole ; elle-même gardait le silence; et tous deux , rêveurs, distraits, nous marchions sans regarder de quel' côté , et sans calculer la distance.

Nous avions fait déjà une assez longue promenade, lorsque ma mère, en levant la tête, tressaillit tout-à-coup, et son visage devint tout en feu. « Qu'est-ce? lui dis-je; vous sentez-vous plus incommodée ? — Bon Dieu ! s'écria-t-elle sans me répondre, est-ce là le zèle, est-ce là la soumission que je devais attendre d'un serviteur qui vit depuis trente années dans ma maison ? Quoi ! malgré mes ordres, ce bosquet subsiste encore! Guillaume m'a désobéi, Guillaume nva trompée, il en sera puni, et ne passera pas une nuit de plus chez moi. — Ah ! mon Dieu ! repris-je effrayé de son désordre, qui peut vous faire autant haïr ce bosquet, et quel si grand crime Guillaume a-t-il commis en ne le détruisant pas? » Elle m'a regardé fixement. » Savez-vous pourquoi ce tilleul fut planté, et quelles mains élevèrent ces arbustes ! — Tvon , je l'ignore, et — Puissiez-vous l'ignorer toujours! interrompit-elle vivement; et demain, si je vis encore, il ne restera pas vestige de ce lieu abhorré. » Comme elle parlait, elle aperçut dans le fond du parc Guillaume qui allait rejoindre quelques ouvriers : elle me fit signe de l'appeler. En s'approchant de ma mère, il parut interdit, consterné : « Guillaume, lui dit-elle du ton le plus sévère, vous vovez les reproches que j'ai à vous faire, et que, si je vous traitais comme vous le méritez, je vous chasserais à l'instant même : cependant, en considération de vos longs services, de votre âge et de votre famille, je puis vous faire grâce, pourvu que, devant moi, à la tête de ces ouvriers que je vois là-bas, vous abattiez sur-le-champ cet odieux bosquet. »

Le bon honnne se mit à ijleurer. « Fautil donc sortir de cette maison où je croyais mourir? — Vous hésitez, Guillaume? — Hélas! Madame, comment avoir le courage de détruire tout ce qui reste de ma jeune maîtresse? » A ce nom, Adolphe, je ne doutai plus de ce que l'air de ma mère ne m'avait que trop fait soupçonner. « Qui donc a planté ce bosquet, Guillaume? demandai-je avec la plus vive émotion. — Ah !

AMÉLIE MATsSriELD,

monsieur le comte ! obtenez grâce pour lui, afin que ma jeune maîtresse n'ait pas dit vrai lorsqu'elle m'assurait ici , il y a un an, que c'était la dernière fois qu'elle voyait son bosquet. — Il y a un an ? interrompit impétueusement ma mère. Qu'entends-je ? Amélie est venue ici il y a un an ! vous lui avez permis d'entrer chez moi ! nous avons respiré le même air ! la même terre nous a portées ! » Guillaume est tombé à ses pieds, je m'y suis précipité aussi : elle nous a repoussés tous deux. « Mon fils, m'at-elle dit, avec une agitation qui lui permettait à peine de parler, si vous comptez ma vie pour quelque chose, ôtez de devant mes yeux cet homme qui ose m'outrager au point de conserver une pareille affection à l'opprobre de notre maison. » A ces terribles paroles, le bon vieillard fondit en larmes; son chagrin ne toucha point ma mère, elle lui fit signe de s'éloigner. « Du moins, ajouta-t-il en sanglotant, madame la baronne ne permettra-t-elle pas que je la soutienne jusqu'au château ? elle est si mal ! — IS^on, reprit-elle, je ne veux point de vos secours, mon fils me suffira allez )> Il obéit. Je restai

seul avec elle , je la tenais dans mes bras presque expirante ; et cependant cette scène m'avait causé tant de douleur, que, ne considérant plus rien, j'ouvrais la bouche pour déclarer à ma mère qu'Amélie était mon épouse, lorsqu'elle me prévint, en me disant d'une voix éteinte: « Oui, mon fils, tu me suffiras! mon fils! mon seul bien, mon unique consolation ! viens mon Ernest, viens te

presser sur le cœur de ta mère ! et par ton respect et tes caresses , en chasser le trouble et l'indignation. » Je l'avoue, ces mots m'otèrent le courage de parler; et quand ma mère, tout en pleurs, me couvrait de ses bénédictions , je ne pus me résoudre à choisir cet instant pour lui percer le sein : d'ailleurs, nous ne restâmes pas long-temps seuls, Guillaume avait été jeter l'alarme dans le château , en disant que ma mère s'était trouvée mal dans le parc; tous ses gens

AMELIE M

accoururent à son secours , on la transporta dans son appartement; la nuit elle eut de l'agitation et de la lièvre. Inquiet de son état, j'envoyai au point du jour chercher son médecin à Dresde; il arriva à midi avec M. et madame de Geysa et Blanche. Ma mère reposait aiors ; on me questionna sur la cause de son indisposition ; je répondis, en m'efforçant de caciier mon trouble, que la veille, en se promenant dans ses jardins, elle avait été frappée par des sou- > cnirs qui l'avaient violemment émue.

'-- J'espère, me dit Blanche, avec beaucoup de vivacité, que vous ne l'avez pas ror.duite vers le bosquet d'Amélie? — .) ignorais qu'il existât....? Ah! si je l'avais su ! — C'est donc là le motif,

interrompit madame de Geysa. Eh bien !

Blanche, vous voyez ce que vous avez gagné à nous empêcher d'instruire votre tante de la désobéissance de Guillaume; elle ne nous pardonnera pas de lui en avoir fait un mystère. — Je me pardonnerais bien moins, reprit sa fille, de n'avoir pas préservé le plus long-temps possible tout ce qui nous reste de la pauvre Amélie. » Ce mot, ce sentiment de Blanche, m'attendrirent à un tel point, que, pour cacher mes larmes , je portai mes deux mains sur mon visage. Blanche me dit alors : « Ktes-vous donc fâché, Ernest, que je ne haïsse pas aussi Amélie? » Je ne lui répondis point; mais combien je l'aimais alors! combien elle me paraissait aimable : et, je le confesse, cet attachement qu'elle conserve à une infortunée me l'a rendue si chère, que, depuis ce moment, je sens bien que je lui montre une amitié qui peut faire croire aux autres et à elle-même que je la regrette. Madame de Geysa, qui n'a cédé qu'avec peine au désir de son mari, d'unir Blanche à Albert, favorise tous mes tête-à- I; tête ïrvec sa fille; celle-ci peut-être s'y , prête un peu trop; la coquetterie est son seul défaut; et si je prolongeais plus long-temps l'erreur qu'a fait naître l'expression de ma reconnaissance , je serais sans doute coupable ; mais demain tout s'éclaircira , demain chacun

ANSFIELD. 187

apprendra qu'Amélie est mon épouse, et seule l'objet et la cause de toutes mes affections.

Je reviens à mon récit; peut-être le désordre qui y règne vous empêchera de le comprendre; mais, dans mon anxiété, comment écrire avec suite et exactitude?

Le médecin , après avoir vu ma mère, revint auprès de nous. « Cet accident ne sera rien , nous dit-il , pourvu qu'on lui évite toute espèce d'émotion : il ne lui faudrait maintenant que de la distraction et un peu de mouvement. » M. de Geysa proposa alors de l'engager à venir pa^sser quelques jours à Geysa ; le médecin assura que ce petit voyage contribuerait beaucoup à la remettre , et aussitôt qu'on en eut parlé à ma mère, elle l'accepta avec empressement et parut même désirer de partir dès le lendemain.

Cependant j'étais inquiet du sort de Guillaume : aussitôt que chacun fut retiré le soir, je me rendis chez lui; je le trouvai fort triste : IM. de Geysa était venu le jour même lui annoncer de la part de ma mère, qu'il fallait qu'il quittât le château sans délai , et que sa place était déjà donnée. « Ah ! monsieur le comte ! me dit-il , je ne me plains point de souffrir pour ma jeune maîtresse ; mais vous que j'ai vu au berceau , et qui , depuis votre retour, vous êtes montré si bon, si généreux, faut-il aller mourir loin de vous? — rson, bon Guillaume, lui dis-je; de quelque manière que tournent les choses , soyez siir que nous ne vivrons pas séparés; maintenant ne fatiguons pas ma mère par des instances inutiles; quittez son château puisqu'elle l'exige; mais retirez-vous ici près; je saurai vous retrouver avant peu. « En parlant ainsi je mouillais de mes larmes le visage de ce bon vieillard; car je pensais que, si j'étais obligé de fuir avec Amélie, il deviendrait le compagnon de notre exil.

Je ne vous peindrai pas combien, pendant notre voyage à Geysa , j'observais avec soin les moindres altérations de la santé de ma mère; mon inquiétude à cet égard était si visible, que plus d'une

AMÉLIE MAKSFIELD.

fois elle me témoigna combien elle en était touchée; et moi, malheureux! je rougissais intérieurement de sa reconnaissance; car, je l'avoue, c'était bien moins la piété filiale que le désir de trouver un moment favorable pour lui parler d'Amélie, qui me rendait si attentif à sa santé.

Enfin , la veille de notre départ de Geysa , Blanche me proposa d'aller visiter la terre de Lunebourg, qui touche à celle

-de son père. J'acceptai cette partie avec une sorte de joie, nie faisant une fête de voir les lieux où Amélie avait passé son enfance , et de jouir de l'idée qu'elle avait été partx)ut où j'allais être. Le baron voulut nous accompagner, et ma mère, qui se sentait beaucoup mieux, désira être aussi de la partie.

Arrivés à Lunebourg, nous parcourûmes les jardins, nous visitâmes les appartements : en entrant dans celui du comte Albert , le premier objet qui frappa mes regards fut le portrait d'Amélie, de grandeur naturelle et d'une ressemblance extraordinaire : cette vue me jeta dans un tel délire, que, sans songer que ma mère pouvait m'entendre, j'étendis les bras vers le portrait en m'écriant : c'eU elle! Ma mère me jeta un regard terrible, et appelant le concierge,

' qui était demeuré en arrière avec les autres personnes, elle lui dit : « Le comte

'de Lunebourg ne vous a-t-il point donné l'ordre d'arracher d'ici cette odieuse image? — Madame ne sait donc pas que c'est le portrait de sa sœur, de la jeune comtesse Amélie? — Dites de madame Manslield, interrompit ma mère d'une voix tremblante de colère , et ce nom sera toujours la plus mortelle injure pour tous les Woldcmar, tant qu'il restera unsentimentd'honneur dans leur ame. Mademoiselle, ajouta-t-elle, envoyant entrer ]îlanche dans la chambre, j'espère que , lorsque vous serez devenue la maîtresse de cette maison, vous ferez abjurer au comte Albert l'avilissante faiblesse qui l'attache à la femme qui nous a couverts d'ignominie; et pour moi, je vous déclare que vous ne me reverrez ici que quand les

cendres de ce portrait auront été livrées au vent. »

Elle sortit, et je demeurai acablé, n'ayant plus le courage de regarder cette céleste figure que ma mère venait de maudire, et dont le doux sourire me déchirait le cœur. Je quittai la chambre pour cacher mes larmes à lîlanche ; je m'enfonçai dans l'endroit le plus sombre du parc, et au bout d'une heure, ayant aperçu toute la compagnie s'avancer d'un autre côté , je revins pwmptcnu'nt au château : je voulais revoir le portrait d'Amélie, et surtout le revoir seul. Je trouvai le concierge qui sortait de l'appartement , je le priai de me l'ouvrir encore : il obéit; je lui fis signe de me laisser en liberté quelques instants. « Ah! monsieur le comte! s'écria-t-il au momciit de sortir, c'était vous , à ce qu'on dit, qui deviez épouser ma jeune maîtresse; quel dommage que cela ait tourné ainsi! il y a eu bien du malheur dans tout cela. — Oh ! oui , bien du malheur! ai-je répété avec un cri douloureux ; mais à présent laissez -moi, mon ami, je vous suivrai dans un moment. » Il s'est retiré, et je suis tombé à genoux devant le portrait; je ne pouvais en détacher mes regards. Amélie! Amélie!

m'écriai-je, comme si elle eut pu m'entendre.... Bientôt l'idée des inquiétudes dont elle devait être tourmentée, l'attente de cette explication dont dépendait notre exi.stence, les malédictions de ma mère qui retentissaient encore à mes oreilles ; enfin , tout ce qu'il y a de douleurs dans notre situation s'empara avec tant de violence de mon cœur, que, ne pouvant plus soutenir ma peine, je tombai le front contre le plancher que j'inondai de mes pleurs , en répétant : Amélie ! Amélie ! et je ne sais combien de temps je serais resté dans cet état, si le bruit d'une porte qui s'ouvrait no m'en eut arraché; je tournai la tête, je vis ma mère : « Ernest, s'écria -t-elle avec force, pourquoi êtes-vous ici? — ]\la mère, je vais tout vous dire. — Kon , nialbeureux! ne me dis rien :

veux-tu que je te baisse aussi ? — O ma

AMÉLIE MArsSFiELD. i8D

pai-Icrez-vous donc toujours de crilëge? oserez-vous jurer une seconde

Hiere

haine! votre coeur n'est -il pas las de haïr? n"aurez-vous aucune pitié de moi?

et les longues souffrances d'Amélie ne vous feront-elles jamais pardonner une erreur de sa jeunesse! Regardez-la, ma mère , peut-on la voir sans l'aimer ? regardez-la : elle souriait alors , maintenant elle pleure : ah ! si vous saviez le mal que ses larmes font à votre fils, vous lui diriez assurément : « Va , cours les essuyer, et ramène dans mes bras ma fdie d'adoption et ton épouse. » A ce nom , ma mère a frémi , et me regardant d'un air égaré : « Ai-je bien entendu? est-ce Ernest qui parle? le noble comte de "Woldcmar désire la main de celle qui lui préféra un vil artiste ! — O ma mère, c'est moi qu'elle outragea par un pareil choix ; mais je l'ai vue, et j'ai tout oublié; je -l'ai vue, et tout mon cœur s'est donné à elle : daignez la voir aussi, et bientôt vous lui pardonnerez, vous l'aimerez. — Indigne enfant ! qu'oses-tu proposer à ta mère? voir Amélie!.... plutôt mourir que de céder! — Eh bien ! ma mère , le cri de l'amour sera comme celui de la haine : plutôt mourir que de céder! Reçois-en le serment, ô Amélie! ai-je ajouté en tombant à genoux devant le portrait , plutôt que de souffrir qu'un ressentiment aveugle, une volonté tyrannique m'arrachent à ce que j'aime, je saurai tout braver, et mourir s'il le faut. — Juste ciel ! s'est écriée ma mère avec un mouvement d'effroi , n'avez-vous prolongé ma vie que pour me faire voir un pareil instant? » Ses paroles m'eussent attendri peut-être; mais il y avait dans son geste tant d'aversion pour Amélie , que la nature est restée muette dans mon sein , et , élevant les bras vers l'image adorée, j'ai dit : « Douce et toucbanie victime ! ne crains rien , mon amour s'augmente de la haine qu'on te porte, et si une mère barbare te repousse, je ne vivrai plus que pour toi. » A ces mots , elle s'est approchée de moi , et me regardant d'un œil fi\eet imposant, elle m'a dit : « Oserez-vous , mon fils , répéter ce vœu sa-

fois que vous abandonnerez votre mère?

^- Kon , ma mère , non , je ne l'^i pas dit, j'ai juré seulement de vivre pour Amélie. — Vivre pour Amélie ! c'est donner la mort à votre mère : choisissez , mon fils. » A ce discours terrible mon sang s'est glacé, ma tête s'est troublée; j'ai regardé le portrait : Adolphe , il ne souriait plus ; il m'a semblé le voir se couvrir de larmes , attendant son arrêt avec une anxiété pareille à celle qui désolait mon cœur : cette douleur que je me représentais m'a rendu insensible à celle de ma mère. « Ah ! calme-toi ,''me suis-je écrié, ma bien-aimée, essuie tes pleurs : il n'y a de crime pour ton amant que celui de t'abandonner , et plutôt que d'en concevoir l'horrible pensée , je jure.... — rs'achève pas, cruel enfant!

et si tu ne frémis pas du coup que tu vas me porter , tremble du moins pour toi : le ciel frappe les enfants ingrats. — Je ne tremble que d'être séparé d'elle : tous les autres maux ne sont rien au prix de celui-là. — Eh bien! poursuis, malheureux ; va , cours aux pieds de cette vile créature.... — Tse continuez pas , madame ; je ne souffrirai jamais de personne, ni de vous, qu'Amélie soit indignement traitée. — Sacrifie-lui tes devoirs , ton honneur et ta mère , a-t-elle ajouté sans me répondre : chargé du poids d'un parricide, unis tes mains sanglantes à ses mains déshonorées , alor? vous serez dignes l'un de l'autre. — Oui, quelles qu'en soient les suites, je serai l'époux d'Amélie : dussiez-vous à l'instant m'accabler de vos malédictions , je suis déterminé à les braver , et je jure encore.... — Arrête, Ernest :

pour achever ton serment impie attends du moins quelques moments, et ne renonce cà ta mère que quand elle ne t'entendra plus. » Elle s'est éloignée. Je suis demeuré anéanti; je ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne sais ce qu'il me restait à faire pour mourir. ]Ma mère s'est arrêtée à la porte : en voyant l'excès de mon désespoir, son cœur a été ému , sans doute , et elle s'est écriée

190 AMÉLIE MANSFIELD

avec un accent aussi douloureux que pénétrant : '< (^en est donc fait , Ernest , je n'ai plus de (ils? » A ces mots , la nature a repris tous ses droits, et courant me précipiter aux pieds de ma mère , je les ai arrosés d'un déluçe de pleurs ; les siens aussi inondaient son visage; je les sentais couler sur le mien , tandis qu'elle me serrait contre son sein en s'écriant : « J'ai donc retrouvé mo)i fils ! mon fils m'est donc rendu ! » Je n'ai rien répondu; et, je l'avoue, je recevais plutôt ses caresses que je n'y répondais; car, malgré l'attendrissement dont elle m'avait pénétré, je voyais toujours Amélie entre nous deux. Après un long silence, quand nous avons été plus calmes l'un et l'autre, ma mère m'a relevé avec bonté, en me disant d'un ton qui devenait plus grave à mesure qu'elle parlait : « Sortons de cet appartement, Ernest, et puissé-je n'avoir jamais dans ma vie une heure pareille à celle que je viens d'y passer : taisons cette scène h tout le monde, afin que votre honte demeure, s'il se [)eut, ensevelie.... — De la honte, ma mère ; il ne peut y^en avoir que pour les lâches et les perfides , et soyez sûre que votre fils ne méritera jamais de pareils noms. — Ne dites pas un mot de plus sur ce sujet, Ernest; je vous promets de reprendre cette conversation dans un autre moment : je vous demande seulement de me laisser le temps de m'y préparer, afin d'avoir la force de la soutenir. »

Je me suis incliné sur sa main en soupirant profondément, et nous avons été rejoindre la compagnie, qui nous attendait pour partir. IMon désordre et le ressentimentde ma mère n'ont point échappé à l'œil perçant de Blanche ; aussitôt que nous avons été seuls , elle m'a demandé une explication que j'ai refusé de lui donner : je ne veux point lui dire qui j'aime, elle l'écrirait à Albert, et Amélie serait bientôt instruite d'une vérité qu'elle ne doit apprendre que par moi.

O Adolphe! vous ne saurez jamais ce que c'est qu'aimer connue j'aime; il me semble toujours la voir devant moi :

oui, voilà son sourire, son regard; j'en- '/p tends sa douce voix : si je suis dans un iî,f cercle, elle y est; si je suis seul dans i j; ma ch.ambre, elle y est encore : partout j j; je la vois, je lui parle; et malgré l'effrayante distance qui nous sépare , et ce monde étranger qui m'entoure et m'ac- „, cable, ce n'est qu'avec elle et pour elle ,\\ seule que j'existe. Dans cet état que je j; vous dépeins, Adolphe, vous sentez 'jj, tout ce qu'il m'en a coûté pour attendre que ma mère m'indiquât le moment qui va décider de ma vie. Depuis trois mortels jours que nous sommes de retour à Dresde, j'espérais à chaque instant qu'elle allait s'expliquer; et voyantqu'clle ne me disait rien , je commençais à ne pouvoir plus commander à mon agitation, ni endurer cet éternel silence, lorsqu'en nous quittant, ce soir, ellej m'a remis le billet suivant :

La baronne de IVoldemar à son fils,

« Demain matin , descendez à dix heures dans mon cabinet; nous serons seuls; je vous promets de vous écouter avec patience me parler d'Amélie et de votre amour; c'est promettre peut-être au-delà de mes forces ; n'importe , mon fils n'aura point à me reprocher d'avoir manqué de complaisance; mais quand je fais autant pour vous , Ernest , j'ai droit^ d'exiger, je pense, que de votre côté vous entendiez, avec une respectueuse soumission , les projets dont je faisais mon bonheur dans ces temps où je croyais n'avoir qu'à bénir le ciel de vous nommer mon fils. »

Le jour commence à paraître.... Tan- fl^ dis que je veille dans toutes les perplexités de l'incertitude, Amélie dort peut-être tranquille.... Mais puis-je lait supposer en paix, quand j'ai laissé pas- "f ser quatre courriers sans lui donner de mes nouvelles? Hélas ! j'espérais chaque jour un lendemain plus heureux , et je

l'attendais pour lui écrire Que ne

doit-elle pas penser de ce silence? L'image de sa situation me fait plus de mal que tous les chagrins que j'endure ici... Cependant, avant la scène qui s'apprêta

je veux essayer de lui écrire.... Peut-être ne pourrai-je pas partir tout de suite; si ma mère me demande quelques jours pour réfléchir , je ne les lui refuserai pas ; mais durant cette terrible suspension , je sens bien qu'il me serait plus difficile qu'en ce moment même de nvadresser à Amélie sans lui ouvrir tout mon cœur ; et si je suis repoussé par ma mère , si sa cruauté me contraint à la fuir, pour déterminer Amélie, il faut qu'Albert ne --^it plus en Suisse; Albert n'entendrait mon lans^age, il ne comprendrait ivis que le devoir de l'amour est de braver tous les autres devoirs : c'est donc

lélie seule que je veux voir, c'est elle

le que je veux persuader.

LETTRE LXXIIL

ERNEST A AMÉLIE

2g juin , huit bcares do maliii.

Je suis à Dresde ; ce matin même je vais parler de toi et de notre amour à ma bienfaitrice, et lui demander un aveu d'oi^i dépend celui de ma mère : si toutes deux le refusent , je retournerai près de toi sans remords , content d'avoir rempli mon devoir; et quand tu sauras tout, s'il était possible que tu m'opposasses encore des scrupules que je n'aurais plus , je croirais ton amour bien faible , et alors seulement je serais arrivé au dernier terme du malheur.

Après cette lettre-ci, je ne t'en écrirai plus; moi seul je t'apprendrai la réponse de madame de "Woldemar. Je compte partir demain; cependant, si in départ se différait de huit jours, u en conçois aucune inquiétude, mon Amélie , et repose-toi avec confiance sur rhonneur, l'amour et la foi de ton époux.

]Mai3 , crois-moi , tâche d'engager ton frère a revenir ici promptement ; sa présence y est plus nécessaire qu'il ne pense. Blanche passe sa vie à ^Voldemar, auprès d'Ernest, et paraît se plaire beaucoup avec lui : l'amitié qu'elle lui montre est si affectueuse et si tendre, qu'il résisterait difficilement à tant de séduc-

ANSFIELD. Ï91

tion et de charmes , si son cœur n'était défendu par la plus violente passion. 0 mon Amélie ! cet Ernest , l'objet de ton inimitié, est malheureux comme nous!

Il lutte aussi contre l'ambition et la volonté de sa mère , et est décidé à les braver plutôt que de renoncer à la femme qu'il aime. Cette ressemblance d'infortune ne t'attendrira-t-elle pas sur son sort? ne fera-t-elle pas succéder la pitié à l'aversion qu'il t'a toujours inspirée ."* Pourquoi le haïrais-tu ? Il est bien loin de te hair , lui ! il m'a révélé son secret , et je suis sûr que, s'il ne peuttpucher sa mère, lui aussi penserait à fuir avec nous : s'il prenait ce parti , s'il ne voulait pas laisser l'orgueil de madame de AVoldemar disposer de son bonheur,

le trouverais-tu donc coupable? Tu

t'étonnerais de ce que je t'entretiens d'un pareil sujet, s'il était sans rapport avec notre situation , et si ce que je dis ne prouvait pas ce que tu sais bien , que tout me reporte à l'intérêt de notre amour.

J'ai encore un mot à te dire sur Albert : tu n'ignores peut-être pas que, maigre ses rares qualités, ce n'est qu'à regret que madame de Geysa consent à lui donner sa fille ; elle eût préféré beaucoup l'unir à Ernest; de son coté, madame de AVoldemar, lors de l'arrivée de son fils, tremblait de le voir s'attacher h Blanche; et maintenant qu'elle connaît et désapprouve le choix qu'il a fait, elle cherche tous les moyens d'augmenter l'amitié qu'il montre à sa cousine, et de faire valoir tout ce que celleci a d'esprit et de charmes. Je crois bien que le cœur de Blanche sera fidèle à son premier attachement ; mais, je te le répète, je voudrais qu'Albert battit son retour, ne fût-ce que pour prévenir les faux jugements qu'un trop grand désir de plaire pourrait faire porter contre son amie : il ne suffit pas que l'épouse qui lui est destinée n'ait aimé que lui, il faut qu'elle n'ait jamais laissé soupçonner qu'elle eût pu. lui préférer un autre homme.

Adieu, mon amie, mon épouse , adieu ;

quel que soit le sort qui m'attend aujourd'hui, ce sera le plus beau jour de ma vie, puisque, dans quelques heures, je pourrai verser tout mon creur dans le tien , et être délivré de l'horrible tourment d'avoir un secret pour toi.

AMELIE MANSFIELD.

LETTRE LXXV.'

ERNEST A ADOLPHE

Dresde, 2 juilU'I.

Oui, j'aurai la force de vous écrire,

Page 1