‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 108 sur 188 · LETTRE LXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIX

AMÉLIE A ERNEST

Ua château de Grandson , S août.

Depuis ma dernière lettre , trois semaines se sont écoulées , et votre silence dure encore Ce n'est point un silence de mort , ainsi que je l'ai cru , et la vérité m'est enfin connue.

Il y a huit jours que mon frère m'a quittée. Ce matin, est arrivée pour lui une lettre de Blanche; je l'ai ouverte; Albert l'avait permis; voici ce qu'elle contenait : Adolphe de Reinsherg est arrivé chez madame de JFoUlemar depuis peu de jours. Depuis peu de jours ! et si je vous en crois , il y a plus d'un mois que vous êtes à Dresde ; votre lettre du 29 juin dernier était datée du château de Woldemar. // ne quitte point Ernest ^ qui est fort mal. Ce n'est donc pas vous qui êtes malade? cette raison , sur laquelle je fondais votre excuse , n'existe donc point ? Sans valoir son ami, il a une sorte de rudesse qu'il serait assez flatteur d'adoucir. Je ne vous ai jamais connu cette rudesse; et quelques lignes plus bas , elle ajoute : Quoiqu'il traite Tamour de démence , et qu'il condamne sans exception ceux qui s'y livrent, je ne crois pas qu'il en soit si loin qu'il le prétend : deux ou trois choses qu'il m'a dites me prouvent que quelques doux regards le fer aient bien' tôt changer d'opinion et de langage.

Eh quoi ! ce serait vous qui ne verriez dans l'amour qu'une folie, et qui pourriez vous laisser subjuguer par une coquette }

Il soigne son ami par devoir, mais sans le plaindre, parce qu'une passion malheureuse est la cause de son mal.

Infortuné Ernest ! l'amour te fait mourir, et c'est Adolphe qui n'a pas une larme à donner à ton malheur! Je ne sais plus où fixer ma pensée; tout est contradiction entre ce que vous m'avez dit et ce que Blanche écrit La lumière funeste que m'apporte sa lettre n'éclaire qu'une partie de mon sort,

AMÉLIE MANSFIELD

l'autre reste dans d'épaisses ténèbres ; je suis environnée de pièges, de mystères et de mensonges Si vous êtes

Adolphe, vous me trahissez maintenant; si vous ne l'êtes point , songez dans quel

moment vous m'avez trompée le ciel,

et peut-être mon cœur, n'ont point de pardon pour un semblable crime.

Si vous n'êtes pas plus Adolphe que vous n'étiez Henry, qui donc êtes-vous?

tout de vous m'est inconnu; mais si j'ignore le nom de l'homme auquel j'appartiens, ce que je sais du moins, c'est qu'il m'a indignement trahie ; ce que je sais, c'est qu'il s'est joué de ma vertu, de ma vie et de mon bonheur ; ce que je sais, c'est qu'il m'a conduite à ce dernier terme de la misère qui me fait envier la condition de la plus misérable créature , qui connaît au moins son séducteur Que me faut-il de plus ? n'en

est-ce pas assez pour être sure qu'il ne me reste de ressource que le désespoir , et que le moment est venu de décider mon sort? Si cette lettre vous parvient, et qu'il fut possible que la violence de mes maux vous touchât , quoiqu'assurément mes expressions soient bien faibles pour l'état où je me trouve , et dont moi seule je peux connaître toute l'horreur; que la pitié ne vous ramène

cependant, comme je ne veux point me parer à vos yeux d'un sacrifice que je n'ai point lait, je vous avoue que, malgré la vive et profonde tendresse qui m'appelle toujours où vous êtes , j'aurais moiTis écouté sa voix que celle du devoir, qui me prescrivait de ne point abandonner ma sœur , si cette tendre amie , tout en larmes, ne m'avait demandé à deux genoux, au nom du repos de toute sa vie , de ne point hasarder mon bonheur. « Albert , me disait-elle , avec cet accent pénétrant qui est son plus grand charme, et qui vous sied si bien , Blanche, quand vous daignez l'employer ; Albert , dans l'état où je suis , la seule consolation qui me reste sur la terre est de te voir heureux : si un délai de ta part indisposait les parents de Blanche, ou la livrait ellemême à un nouveau goût , en vain je demanderais au ciel la force de vivre pour toi , il ne me la donnerait pas , Albert Promets- moi donc de partir,

mon frère , de partir sur-le-champ. » Et en parlant ainsi , elle élevait vers moi ses mains suppliantes. J'ai vu que sa conscience était oppressée du mal que mon séjour en Suisse pouvait me faire, que mon départ lui rendrait la tranquillité, et je ne dissimule pas qu'en me décidant à revenir auprès de la femme qui

pointici;vousm'ychercheriezen vain m'est si chère, dans l'espérance de rece

Je ne reverrai plus les lieux où je vous ai connu ; je fuis , je renonce à vous, je renonce à tout; je hais un monde où il se trouve de pareilles douleurs et de telles perfidies ; enfin , lorsque je pourrais vous croire encore , lorsque vous m'aimeriez toujours , je repousserais la confiance, je rejèterais votre amour, et de même qu'à présent la mort me semblerait plus douce que tout le bonheur que vous pourriez m'offrir.

LETTRE LXXX

ALBERT A BLANCHE

Munich , 4 août.

Je vais vous revoir, Blanche, et je sens, en m'approchant de vous, diminuer le regret d'avoir quitté ma sœur ;

voir une main qui doit faire les délices de ma vie , c'est aux prières de ma sœur que j'ai cédé. Je vous connais assez , Blanche , pour être sûr que cet aveu ne vous blessera pas; je n'en dirais pas autant des paroles échappées à ma sœur sur le nouveau goût auquel vous pourriez vous livrer : il se peut qu'un pareil soupçon révolte votre fierté ; cependant , mon amie , considérez que ce )i'est pas moi qui l'ai dit, ui qui l'ai craint, et qu'Amélie, qui vous connaît moins et qui m'aime avec excès, a pu, sans vous offenser , se livrer à des alarmes exagérées : il faut peut-être vous avoir observée avec tout l'intérêt d'un cœur qui vous est aussi dévoué que le mien , pour être sûr qu'il est des bornes que vous ne passerez point, et que jamais vous ue

AMÉLIE MANSFIÈLD.

■fous livrerez aux amusements d'une innocente coquetterie aux dépens de la foi, du devoir et de la vertu ; vous vous rappellerez que je vous ai dit souvent que , s'il était pardonnable de céder quelquefois à ce penchant, l'habitude en était dangereuse, parce qu'en s'y abandonnant saqfS cesse, il tournait en besoin, et qu'il était plus aisé de le vaincre que de le modérer. Mais le temps des remontrances est passé, Blanche, et puisque vous m'aimez toujours , je ne vous dois que des actions de grâces : de tous les torts que vous pourrez avoir , il n'y a que celui de l'indifférence que je ne vous pardonnerais pas : soyez innocente de celui-là, ô ma Blanche ! et vous ne serez coupable d'aucun autre. Répondez - moi quelques mots , je vous conjure , à Prague , où je serai forcé de m'arrêter trois jours.

LETTRE LXXXL

BLANCHE A ALBERT

Du cliàtcau de Woldeinar, 9 août.

J'ai reçu votre lettre dans la maison de douleur que j'habite depuis l'accident de ma tante, et je vous assure qu'ayant sous les yeux l'effrayant spectacle du délire d'Ernest, et l'état misérable où peut entraîner l'impétuosité des passions , je n'ai pu qu'applaudir à l'empire que vous avez sur les vôtres , et à la sagesse de votre attachement pour moi.

J'aurais bien quelque chose à répondre aux remontrances que vous me faites , tout en disant que vous n'en faites pas ; mais pour entamer cette discussion , j'attendrai que vous soyez ici , afin que , pouvant vous justifier plus tôt , je puisse vous pardonner plus vite.

Je n'en veux point à Amélie, car assurément je dois excuser, plus que personne , une erreur qui ne vient que de vous trop aimer.

Vous verrez Ernest , sans doute vous en aurez pitié; sa tête est aussi malade que son corps; une fièvre lente le consume, et sa raison semble l'abandonner par moments. J'ai été surprise de l'impression que lui a causée la nouvelle de

votre arrivée , car enfin , il ne vous connaît pas, et, depuis huit jours, c'est la seule idée qui ait paru lui faire impression : à l'instant même où il l'a apprise, l'agitation a remplacé l'immobilité, et, au lieu du morne silence qu'il gardait , il répète souvent : Jlbert arrive, je le verrai , oïd , je le verrai , je lui parlerai.

Quel que soit le motif de cette bizarre fantaisie, vous y céderez assurément :

quand l'humanité ne vous y engagerait pas, l'amitié vous en ferait la loi : car Ernest parle d'Amélie avec intérêt; le souvenir qu'il en conserve est d'un cœur sensible, et je votis assure qu'il ne la voit pas des mêmes yeux que sa mère.

Je crois encore que la sensibilité que vous savez mettre dans la raison, et l'onction avec laquelle vous prêchez la sagesse, feront plus d'effet sur l'ame d'Ernest que l'inflexible rigorisme de son ami. Je dispute souvent avec Adol phe, et dussiez-vous me gronder encore, je vous avouerai que je ne vois point sans plaisir que je suis la seule à laquelle il cède : quand on aime un peu la domination, on se plaît à captiver ce qui résiste , et h voir faible pour soi ce qui est fort contre tout le reste ; cependant, Albert, soyez sur que je m'enorgueillis peu de ces légers triomphes, et que le plaisir de vous les sacrifier est leur plus grand prix à mes yeux.

Adolphe n'est point aimable comme Ernest; il étonne et ne touche point : lors même que je ne vous aimerais pas , peut-être aurais-je pu l'écouter, mais jamais lui répondre.

Je pars demain pour Dresde, afin que vous m'y trouviez à votre arrivée; j'ai mille choses particulières à vous dire, et ici je suis entourée de trop de témoins pour espérer vous voir à mon aise : vous savez bien que quand un autre est là avec vous , je suis avec vous comme avec un autre , et cet arrangement ne fait pas le mien , ni le vôtre , j'espère.

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