‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 113 sur 188 · LETTRE LXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVI

ADOLPHE A MADAME DE WOLDEMAR

Dresde, i5 août

Je sais ce que je suis , et ce que vous avez fait pour moi , Madame : jusqu'ici je me suis toujours honoré de vos bienfaits; mais si maintenant vous croyez ne m'avoir élevé au rang de l'ami de votre fils que pour faire de moi un vil esclave, reprenez tous vos dons , je les respecte trop pour consentir qu'ils deviennent le salaire d'une lâche complaisance.

Jeté par ma naissance dans une classe que l'opinion des hommes dévoue à l'opprobre, je sentis de bonne heure que je ne pourrais supporter la vie qu'en élevant mon ame au-dessus de ma condition; et en voyant le mépris public me flétrir à mon berceau, je jurai de lutter contre lui jusqu'à ce qu'il eût fait place à l'estime qu'on doit à une irréprochable vertu. Quand c'est là le but oui j'aspire, n'espérez pas. Madame, que ni les récompenses, ni les menaces puissent m'en détourner; je vous écouterai avec la déférence que je dois à vos bontés , , mais je ne recevrai d'ordres que de mon devoir ; sa voix sera plus forte que celle de la reconnaissance qui me parle poui vous, plus forte que l'amitié qui m'uniti à Ernest : en dépit du pouvoir qu'elles exercent sur mon cœur , je résisterai à leur séduction ; je le dois à vous , à mon ami , à moi-même ; votre intérêt me l( commande autant que mon honneur ; quand je vois ce que j'ai de plus cher au monde, vous et votre fils, emportés pai de tyranniques passions , je dois user d( i la raison qui m'est conservée pour vouj éclairer tous deux. Votre ame se soulèvt à ce langage. Madame, et l'opinion qu( je parais avoir de ma supériorité vous offense : hélas! je n'en ai d'autre qu( celle qui tient à des principes qui ne peu vent m'égarer ; et si, dans cette occasion je crois voir plus juste et marcher pluf feime que vous, c'est que l'équité seuh me conduit, et qu'un tel guide ne trompt pas; tandis que l'orgueil et l'amour, n< i

consultant que leur intérêt, sans égard pour ceux qu'ils froissent, s'embarrassent peu si les moyens qu'ils emploient sont ou non désavoués par l'honnêteté.

Le consentement que vous avez donné t à votre flls est raisonnable , il est même " généreux : soyez , Madame , tout ce que vous paraissez être, tachez de détourner votre fils d'un hymen que le monde ne juge pas sortable; mais que ce soit sans artifice, sans violence; n'usez avec lui que de douceur, de patience, et de ces tendres prières si fortes dans la bouche d'une mère , quand elle oublie son autorité pour ne faire parler que son amour; peut-être ces moyens, les distractions et le temps, changeront-ils le cœur d'Ernest : je le désire pour votre bonheur à tous deux; et comme je pense qu'il est de son devoir d'y travailler, je l'encoura- 1 gérai à se vaincre. Mais si tous nos soins sont inutiles, Madame, j'ose croire que ce n'est pas une vaine promesse que vous avez faite à mon ami , et qu'Amélie deviendra votre fille, s'il persiste à ne voir de bonheur qu'avec elle: ce n'est qu'à ce prix que je m'engage à lui remontrer fortement tous les malheurs d'une union désassortie; autrement, si votre parole ; n'est qu'une défaite pour gagner du temps, n'espérez rien de moi : je ne vous aiderai pas à tromper mon ami ; et quels que soient vos motifs, je n'appuierai jamais un artifice, même de la personne que j'honore et que je respecte le plus. On m'a reproché souvent. Madame, d'avoir des principes plus que sévères sur la conduite des femmes : il est vrai qu'à cet égard l'indulgence ne me semble : autre chose qu'une indifférence coupable, > qui trouve tout bien parce qu'elle ne >• trouve rien de mal ; aussi a-t-il pu m'ar- . river de blâmer une faute avec trop de ; rigueur , mais jamais de la soupçonner ; légèrement : si je m'élève contre ceux ; ;}ui ferment les yeux sur la dépravation ! ies femmes , je blâme plus encore ceux '; jui attentent à la pureté de leur réputation. Amélie est dans le malheur , ]Ma- ■f iame ; elle n'a pour tout bien que l'ajOtnour d'Ernest et sa vertu : n'est-ce pas

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assez de vouloir lui ôccr le premier, sans tenter encore de noircir l'autre? Vous, sa protectrice naturelle, et par votre sexe et par votre sang , avez-vous pu sans frémir porter la première atteinte au bien le plus précieux de cette infortunée?

I\Ioi , ^Madame , à moins de l'évidence , je n'élèverai jamais la voix contre Amélie : par cela seul que je n'ai aucune preuve contre elle, je la crois pure et sans tache; d'ailleurs , elle ne serait point telle par vertu, que, puisqu'elle aime votre fils, elle aurait dû l'être par intérêt ; plus on lui suppose le désir de l'épouser. plus on doit la croire à l'abri de toute faiblesse, car elle doit savoir qu'il n'est point d'homme qui voulût prendre pour sa femme celle qui aurait commencé par être sa maîtresse.

Il est vrai, Madame, que les lettres d'Amélie me sont adressées : j'en envoie deux aujourd'hui à votre fils , c'est vous dire assez que je ne souscris point à votre demande : ces lettres sont le bien d'Ernest, c'est à lui seul que je dois le rendre ; quant à ma conscience , elle ne me reproche point le rôle dont j'ai été forcé de me charger , et je crois que vous ne seriez pas plus sévère qu'elle, si vous saviez tous les détails que je dois taire; au reste , fussé-je coupable autant que je vous le parais, cette conscience à laquelle vous en appelez ne m'eût jamais dit , comme à vous , qu'il n'y avait qu'une perfidie qui pût racheter une faiblesse.

Si j'étais votre égal, Madame, peutêtre vous eussé-je pai'lé moins librement ; mais un malheureux comme moi, qui n'a de bien que son honneur , et de moyens pour le défendre que sa fierté , doit peutêtre, quand on l'attaque, prendre un ton qui fasse sentir aux grands et aux heureux de la terre que leur puissance ne s'étend pas jusqu'à pouvoir avilir l'homme de bien.

Comme vous pouvez voir. Madame, que mes dispositions ne s'accordent pas avec vos projets , et que par conséquent ma présence auprès d'Ernest pourrait vous être importune, j''attendrai pour me présenter chez vous, et pour le revoir,

l'assurance que je puis continuer à être juste et vrai sans craindre d'exciter votre colère ; je vous dois assez pour consentir à vivre loin de mon ami , si vous l'exigez, et à payer ainsi vos bienfaits de mon bonheur; mais ils ne valent pas le prix que vous y mettez aujourd'hui.

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