ADOLPHE A ER^'E>T
Dresde, i3 septembre.
Hier, sur votre recommandation, je fus chez le comte de Lunebourg
il ve-
Je pars dans l'instant , et je jure de ne nait de partir en chaise de poste ; j'inia- Ç
hu
AMELIE MAKSFIELD.
gine qu'il a été vous joindre à Vienne : je devrais peut-être m'étonner qu'il n'ait pas daigné me dire un mot de son départ ; mais j'apprends chaque jour que dans ce monde, où le rang et la richesse sont comptés pour tout, celui qui est pauvre et obscur doit s'attendre à être compté pour rien.
Ernest , il est vrai qu'il y a eu entre votre mère et moi une explication qui nous a séparés pour jamais : je n'ai pu supporter d'être insulté : je ne le supporterais pas même de vous , qui m'êtes plus cher que la vie. Si je croyais que le récit de cette scène pût être utile à votre bonheur , je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour à vous en adresser les détails, mais cette connaissance ne pourrait que vous nuire , fiez-vous à moi , mon ami , et pour quelque temps encore laissez-moi garder le silence.
Vous me connaissez assez pour être sûr que ce n'est ni la crainte , ni des menaces que je méprise, qui m'éloignent de vous ; et moi je vous estime assez pour être sûr que, malgré les calomnies de la méchanceté, et les prétentions de l'orgueil , vous verrez toujours dans votre ami un honnête homme et votre égal.
LETTRE XCVL
ADOLPHE A ALBKRT,
Dresde , 20 septembre.
Monsieur le comte , elle ne m'a pas 'fait jurer de me taire avec vous, ainsi je puis, sans manquer à la probité, vous apprendre que votre infortunée sœur est
nier , sur les cinq heures du soir , on m'apporte un billet d'une écriture tremblante et déguisée , par lequel on me prie de me rendre sur-le-champ à l'hôtel du Cygne, pour une affaire importante :
j'hésitais, parce que je trouvais dans cette invitation une sorte de mystère qui me répugnait ; mais le domestique de l'hôtel m'ayant dit que la jeune dame était trèsfaible , très-malade , et insistait absolument pour me parler le soir même, je me suis décidé à le suivre.
On m'a introduit dans une chambre haute assez mal éclairée ; une femme , les mains jointes , la tête penchée sur sa poitrine et dans l'attitude d'une profonde méditation, était à genoux sur une chaise basse près de la fenêtre , le dos tourné vers la porte. « Madame , lui dit le domestique en entrant , voilà la personne que vous avez demandée. — C'est bon, répondit-elle sans changer de position ; retirez-vous. >> Le domestique sortit : à peine l'eut-elle entendu fermer la porte qu'elle se leva brusquement , vint à moi , me regarda , jeta un grand cri , et frappant ses mains l'une contre Tautre , tomba sur le parquet, en répétant à plusieurs reprises : « Ce n'est pas lui , ô mon dieu ! ce n'est pas lui ! »
IMa surprise égalait à peine mon embarras : l'extérieur noble et décent de cette femme ne permettait aucune idée défavorable, et ses traits si beaux, sa douleur si touchante , commandaient impérieusement le respect et la pitié. J'hésitais à lui parler, je craignais de proférer des mots qui la blessassent ; à la fin j'ai dit : « Si c'est Adolphe de Reinsberg que
vous demandez, ÎMadame — Eh bien,
Monsieur, a-t-elle interrompu en soulevant sa tête et me regardant d'un air égaré, si c'est Adolphe de Picinsberg? — Vous le voyez devant vous , Madame ; c'est moi qui me nomme ainsi. — Vous êtes Adolphe , a-t-elle repris en me fixant encore; vous êtes Adolphe, et lui, qui est-il donc? — Qui , Madame? de qui me parlez-vous? — De qui je parle?.... Ah ! Monsieur , a-t-elle ajouté avec véhémence, au nom du ciel , que ce ne soit pas votre ami ; nommez un autre que votre ami ; je puis tout supporter excepté ce nom-là.... » Ces phrases extraordinaires , prononcées avec un accent qui l'était encore plus, ont fait naître mes soupçons : j'ai regardé plus attentivement cette jeune personne : sa coiffure était en désordre, ses cheveux couvraient son cou et une partie de sa taille, sa figure peignait le trouble, la crainte, la douleur; la sensibilité de son regard, et sa singulière beauté, m'ont fait penser
AMELIE MANSFIELD-
qu'il n'y avait qu'elle au monde qui eiît pu allumer la terrible passion d'Ernest : reculant de quelques pas, j'ai dit à mon tour : " C'est elle, non , ce ne peut être une autre qu'Amélie !» A ce nom , elle s'est écriée , avec l'accent de la terreur : « Il m'a nommée, il me coimaît, il n'y a plus de doute, mon sort est accompli, je meurs de la main d'Ernest ! — Non , Madame , vous outragez mon ami ; votre vie lui est plus précieuse que la sienne même , il est rempli de respect , d'amour — N'achevez pas , a-t-elle interrompu dans un inexprimable désordre, ne profanez pas ainsi le respect, l'amour, en les plaçant dans l'ame de ce perfide. 11 me respecte, lui qui a pu tromper avec tant de bassesse et d'artifice un cœur innocent qui se livrait à lui tout entier! Dira-t-il qu'il fut entraîné malgré ses combats? qu'un irrésistible amour triompha de ses efforts ? Non , il ne lui restera pas même cette excuse. Au moment où il me vit, il savait qui j'étais et quel invincible obstacle s'élevait entre nous : il le savait si bien, que, pour pouvoir m'enlacer dans ses pièges, il me cacha son nom qui m'aurait si bien défendue contre lui. Qu'il m'ait aimée après, cela est possible; je veux bien croire encore qu'on ne parvient pas à feindre la passion qu'il a montrée ; mais qu'il ait voulu me tromper quand rien ne l'y excitait, qu'il ait voulu me tromper de sang-froid , quand il voyait clairement que ma ruine serait la suite inévitable de ses artifices, c'est ce que le malheureux ne peut se nier à lui-même, c'est ce que sa conscience lui répétera à toutes les
rompu avec un cri de surprise, comme si le ciel s'était ouvert tout-à-coup devant elle. — Oui , INIadame , elle s'est engagée à vous nommer sa fille. — A me nommer sa fille ! » Et elle est demeurée immobile et comme en extase. « Vous êtes certain , vous me jurez que la mère d'Ernest consent à me nommer sa fille.' » A cette question si positive, j'ai pensé à la dernière lettre que j'ai reçue de madame de AVoldemar, où elle persiste dans son refus; et, trop sûr que rien ne pourra l'ébranler à cet égard, je n'aurais pu promettre son consentement irrévocable à Amélie, sans me rendre coupable du plus vil mensonge. J'ai levé les yeux au ciel sans répondre ; elle a frémi de mon silence; toutes ses espérances l'ont abandonnée. Après m'avoir fixé quelques moments, elle m'a dit, avec le sourire amer de l'indignation : « Vous n'avez pas appris encore à tromper coinme lui. — Ah ! n'accusez pas Ernest des torts de sa mère; je vous jure.... — Ne jurez point, a-t-elle interrompu, je ne crois plus aux serments , je ne crois plus à la parole d'aucun homme ; il n'y a dans leur cœur que trahison , duplicité , mensonge. Retirez-vous , Monsieur, je n'ai pas besoin devons pour connaître mon sort. — Non, ]\ïadame, je ne vous quitterai point sans avoir justifié Ernest — Et croyezvous que cela soit possible ? a-t-elle rej)ris avec un profond uîépris ; et quand cela serait , peftsez-vous que je puisse ajouter foi aux assurances que vous me donneriez , vous , le complice de sa perfidie?.... Ah! il m'a guérie, guérie pour toujours de la confiance , a-t-elle ajouté
heures de sa vie jusqu'à la dernière en appuyant ses deux mains sur son
Monsieur, a-t-elle continué en me saisissant le bras , ne me parlez jamais de l'amour de votre ami : la haine de sa mère m'a fait moins de mal. — Je conviens, lui ai-je dit, qu'Ernest a été l)ien faible, bien coupable; mais par quels tourments n'at-il pas expié ses torts ! vos maux mêmes n'ont pas égalé les siens. Je l'ai vu prêt à perdre la raison, la vie; et si sa mère n'avait eu pitié de lui, si elle n'avait cédé — Sa mère a cédé ! a-t-elle inter-
cœur. » Son reproche m'avait pénétré , car il était juste : j'ai voulu répondre , elle ne m'en a pas donné le temps : « Quittez-moi , Monsieur , je ne peux plus supporter la présence d'aucun homme ; s'il est vrai qu'Ernest puisse avoir quelques excuses , ce n'est pas vous qui me le j)ersuaderez ; je n'en croirai que moi , et je sais quels moyens m'en instruiront. Allez, a-t-elle continué, en me faisant un signe de la main , votre vue ajoute à mon
supplice ; retirez-vous. » Elle était à genoux sur le parcpiet , le bras appuyé sur un fauteuil , où elle a caché sa tête en poussant des cris si plaintifs et si déchirants, que j'ai cru que son cœur allait se briser. J'ai voulu m'approcher d'elle pour lui donner du secours ; mais elle m'a repoussé en s'écriant avec une sorte de terreur qui m'a glacé : « ]\e me touchez j)as, homme! ne me touchez pas! » Je me suis retiré vers la porte , et là , m'arretant un instant, je lui ai dit : « Ne puisje donc rien faire pour vous? » A ces mots , elle a tourné vers moi son visage inondé de pleurs. <( Vous pouvez me promettre, a-t-elle répondu , de taire à Ernest, à sa mère, que vous m'avez vue et que je suis ici ; c'est le seul bien que je veuille et que je puisse recevoir de vous; je vous le demande de toutes les puissances de mon ame , et avec cette ardeur de prières qu'on adresse à Dieu; mais vous ne me l'accorderez pas ; un cœur d'homme ne peut vouloir, ne peut faire autre chose que le mal. — Je vous jure de garder le silence avec Ernest et sa mère : vous ne désignez pas d'autre personne? » elle n'a rien répondu. « ^le permettez-vous de vous voir un moment demain? une explication serait nécessaire. » Elle a fait signe que non. « Un seul moment : vous n'êtes pas en état de ni'entendre aujourd'hui ; mais demain ,
peut-être que plus tranquille — ?son,
ce n'est pas encore demain que je serai tranquille, » a-t-elle interrompu avec un si profond soupir , qu'il semblait sortir i!;: foPid de ses entrailles. Après une courte pause, elle a ajouté : » Souvenez- Vius de votre promesse; s'il vous est ) ossible d'y être fidèle , soyez-le : vous aurez de mes nouvelles demain : mainteli ;!it , je vous le répète , laissez-moi , j'ai i csciit de repos, je me sens fort mal. » Sa voix s'affaiblissait , j'ai craint qu'elle ne perdît connaissance ; je me suis hâté ('.e descendre pour envoyer une femme auprès d'elle ; j'ai attendu une heure dans la salle basse de l'hôtel pour savoir de ses nouvelles ; et quand j'ai été assuré qu'elle était mieux , et qu'on venait de la mettre
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dans son lit , je suis rentré chez moi , l'esprit troublé et le cœur malade de ce que je venais de voir.
Je pense que vous ne sauriez trop vous hâter de venir joindre votre sœur , peutêtre obtiendrez-vous d'elle plus de calme , de raison et de confiance ; en attendant , je viens de lui écrire une lettre assez détaillée qui lui explique tout ce qu'Ernest a souffert pour l'amour d'elle depuis son retour; j'espère qu'elle me lira avec plus de sang-froid qu'elle ne m'écoutait , et que ce récit sincère versera quelques consolations dans cette ame désolée.
Je vous adresse ma lettre à Vienne , où vous êtes sans doute arrivé..