JOURNAL D'AMÉLIE
12 août, neuf heures du soir.
Dans l'obscurité dont on m'environne, ne pouvant rien deviner, sinon que je fus indignement trompée et que je m'approche de la tombe, sur laquelle peutêtre la calomnie me poursuivra encore, je veux laisser un journal ; j'y inscrirai toutes mes pensées, toutes mes actions, depuis qu'aucun être n'aura plus correspondu avec une infortunée....; je le veux, pour dévoiler une inconcevable perfidie, pour montrer à l'innocence le malheur d'une passion, et pour mettre la crédulité à l'abri de ces séduisants dehors de vertu qui m'ont perdue.
Je ne sais dans quel lieu ni quel jour j'aurai cessé de souffrir; mais si l'homme dans les mains duquel tombera ce recueil, a une sœur, un enfant, si son cœur est accessible à la pitié, s'il a quelque respect pour la volonté des mourants , je le conjure de faire remettre ces papiers au comte Albert de Lunebourg, à Dresde.
12 août, onze heures du soir.
Avec quelle douce tranquillité mon oncle vient de me dire adieu! s'il avait
su que c'était le dernier le dernier!
Oh ! que le ciel le protège et le rende insensible à ma fuite ! que la paix demeure dans cette maison qui m'a reçue, dans ce cœur qui m'a aimée! qu'Amélie soit oubliée, haïe même de son bienfaiteur!
mais qu'elle ne lui coùtepas une larme !... Une nécessité absolue, irrésistible, me commande de partir : je vois l'abime s'ouvrir devant moi; mais tel affreux
AKSFIELD.
qu'il soit, je crains moins d'y tomber que d'endurer plus long-temjis le mal qui me roiit^e le cœur... .l'abandonne mon fils : il dort, je ne verrai pas ses larmes, je n'entendrai pas ses cris qui déchireraient mes entrailles ; ])endant qui! dort,
je puis le fuir Quand il s'éveillera,
son innocente voix appellera sa coupable mère ; sa mère ne lui répondra plus ,
mais il ne demeurera pas sans appui
O vertueux Albert ! toi que je n'ose plus nommer mon frère, tu soutiendras l'orphelin délaissé ; il ne restera pas seul au
monde comme moi Seule? ai-je dit;
ah! malheureuse! que ne l'es-tu? C'est le pire degré de ton infortune, de sentir que tu ne mourras pas seule, et d'envelopper dans ton sort cette créature, ton opprobre et ton désespoir.... ; cette créature qui se meut dans ton sein pour y réveiller sans relâche l'épouvante et le remords. Oh ! que je fusse demeurée vertueuse, et je n'aurais perdu que mon bonheur; j'aurais pu vivre pour mon fils et pour Albert! L'innocence, étendant ses consolations sur mon cœur désolé, m'aurait montré le ciel pour refuge et l'éternité pour récompense ! mais tramer des jours dévoués à l'ignominie ; n'oser me jeter dans les bras d'un Dieu qui me condamne, me sentir indigne de l'amitié de mon frère, du respect de mon enfant, et porter le fruit de ma honte sans savoir encore, et peut-être jamais, quel est le perfide qui fut son père ! c'est un si effroyable supplice, que la religion terrible, menaçante, n'en a point d'égal à offrir à l'infortunée qui , égarée par la
douleur , oserait attenter à ses jours
O mon frère! quel exemple pour celles qui croient ne devoir point commander à leurs passions ! J'étais née honnête , je chérissais la vertu, on trouvait mon cœur bon et généreux Mais je m'abandonnai sans réserve au premier sentiment qui voulut me dominer, et je perdis l'estime de mes parents, de mes amis, je fis le malheur de mon frère, et je fus forcée à m'expatrier ; je croyais être toujours tranquille; mais bientôt je sentis que , sous le nom d'amitié , un attrait in-
AMELIE MANSFIELD.
vincible m'entraînait : je fermai les yeux, je ne voulus pas voir qu'un nouvel orage allait fondre sur moi : le premier n'avait fait que mon malheur; celui-ci a fait ma honte, il m'a tout enlevé; je suis perdue, déshonorée; celle que tu nommais ta vertueuse sœur, ta douce Amélie, est au moment peut-être de commettre un crime horrible. ...je n'ose envisager moimême toute ma pensée Et toi que cache un voile mystérieux, impénétrable auteur de ma misère, de quoi ne seraistu pas responsable si je me présentais, couverte du sang de ton enfant et du mien devant le tribunal d'un Dieu !... Ah ! cette seule idée ne devrait-elle pas m"ar-
rêter? ]Non, je n'appellerai point la
malédiction du ciel sur ta tête ; je supporterai la vie pour te sauver de l'inexorable remords : jamais il ne t'arrivera un malheur par Améiie, et je ne veux
il assez terrible ? et la puissance que tu exerces sur mon hîche cœur te laisset-elle quelque chose à désirer ? Hélas ! c'est pour toi et pour toi seulement que j'ai abandonné mon fils : j'ai vu son sommeil , son innocent sourire ; j'arrosais son visage de mes pleurs criminels , et je
restais mais tu m'as appelée, et j'ai
obéi. Ah! qui dira les douleurs d'une mère désolée.^ Tandis que je descendais la montagne , l'ombre plaintive de mon lils errait autour de moi ; je croyais l'entendre gémir: « Laisse-moi, m'écriai-je, laisse-moi aller chercher le père de cette autre victime..... » Au bas de la montagne, je me suis assise sur une pierre, pour regarder encore le château : combien de fois je vous y ai vu placé à mes cotés ! mais vous n'y étiez plus : un effrayant silence enveloppait l'univers, la lune répandait sur tous les objets sa lueur
mourir qu'après t'avoir pardonné froide et mélancolique, et ne semblait les
IMais il faut te connaître, il faut te voir une fois encore, j'y suis résolue.... Voilà minuitqui sonneà l'horloseduchàteau...
Hélas ! ainsi je comptai la même heure
cette nuit nuit fatale, nuit terrible où
je te trouvai presqu'expirant sur les marches de mon appartement , et où , te réchauffant contre mon cœur brûlant , je te rendis la vie pour te donner la mienne ; et ce fut à ce moment que tu osas trahir et ton épouse et la vérité ! Je ne sais encore celle que tu me cachas alors ; mais telle affreuse qu'elle j)iit être, dans l'abîme où tu venais de m'entraîner, il eût été moins barbare de me tuer que de me
tromper Je n'ajoute rien : si un jour
ces lignes , trempées de mes larmes , parviennent jusqu'à toi, elles te diront assez ce que j'ai dû souffrir en les écrivant :
que ce soit ta seule punition Voilà
l'instant.... il faut partir ; la chaise m'attend au bas de la montagne... O mon fils! mon pauvre fils ! adieu !...
Continuation du journal d'Amélie.
19 août.
Dis , homme cruel ! es-tu satisfait delà passion qui me dévore? son empire est-
éclairer que pour me montrer que j'étais seule au monde. Je me suis arrachée à mes déchirantes l'éflexions : la chaise m'a emportée loin de mon fils; mais si elle m'avait approchée de toi, et que tu m'aimasses encore !..... O toi que je ne connais que par l'amour que je te porte, et qui n'ai d'existence que celle que tu voudras me donner, si je pouvais une seule fois encore sentir ton cœur battre contre le mien , et ta voix médire qu'Amélie t'est chère, je ne me plaindrais point de mon sort, et je mourrais en paix.
Dans peu de jours je serai chez madame de Simmeren : c'est là sans doute que m'attend cette vérité terrible que je brûle et que je tremble de découvrir.
Contimiation.
27 août.
Je n'ai pas eu le courage de descendre chez madame de Siumieren : au moment de connaître mon sort , j'ai frémi de ce qu'il allait être, et j'ai retardé une nuit encore ce redoutable éclaircissement. Je suis dans une misérable auberge ; la pluie bat par torrents contre mes fenêtres ; l'orage ébranle la maison , une triste lampe
àl
éclaire à peine le papier sur lequel j'écris ; la tête appuyée contre la pierre de ma cheminée, je jette mes regards sur la journée de demain, et passant alternativement de l'effroi à l'espérance , je hâte et je retarde
par mes vœux ce jour qui va paraître
Que m'apprendra-t-il ? je vais voir la mère d'Adolphe, elle me parlera de lui ; mais Adolphe est-il celui que j'aime ? Que va penser madame de Simmeren en me voyant arriver chez elle ? Si en effet tu lui dois le jour, tu l'auras instruite : merecevra-t-elle comme sa fille ; ou me repoussera-t-elle conime une femme coupable que tu te seras fait un jeu cruel de séduire ? Toi-même , où es-tu ? Tu m'as écrit de Dresde , où tu n'étais pas : maintenant que tu dis y être, peut-être te trouverai-je ici ; peut-être dans ce moment même dors-tu paisiblement au château de Simmeren , tandis qu'à quelques pas de toi je veille dans les larmes , et que ma pensée erre dans le vague de l'univers
pour t'y chercher Oh! s'il était vrai,
s'il était possible que demain!.... Avec quelle lenteur les heures se traînent; la nuit ne finit point ; le jour ne paraîtra jamais : le temps s'est-il arrêté pour moi seule, pour prolonger la mortelle incertitude qui pèse sur mon cœur ?
Continuation.
29 août.
Il était près de midi quand je suis arrivée au château. J'ai demandé madame de Simmeren; on m'a dit qu'elle était malade, et qu'avant de m'introduiredans sa chambre , on allait s'informer si elle était en état de me recevoir. Je n'ai pas osé proférer le nom d'Adolphe : ce nom qui occupait seul ma pensée, que je croyais voir écrit sur tous les murs , a expiré sur mes lèvres, (juand j'ai essayé de le prononcer : ma force n'a pas pu aller jusque-là. Je suis restée seule dans le salon , tandis qu'on a été avertir madame de Simmeren. « S'il est auprès de sa mère quand on annoncera que madame IVIansfield est là, me disais-je, il va accourir. » Et au moindre mouvement qui se faisait dans la
ANSFIELD.
maison, tout mon corps tremblait avec tant de violence , que je craignais de perdre connaissance ; oui, je le craignais, car je ne voulais pas mourir sans l'avoir vu. J'ai entendu revenir quelqu'un : au moment où on ouvrait la porte , j'ai porté la main sur mes yeux pour ne pas voir qui entrait , et j'ai attendu avec une inexprimable anxiété la voix qui allait parler : c'était celle du même domestique qui venait de me quitter ; il m'apprenait que madame de Simmeren avait appris mon arrivée avec beaucoup de joie, et m'attendait impatiemment. Je me suis levée pour le suivre; mais , à l'entrée de l'appartement , je me suis arrêtée ; je ne pouvais plus respirer. « Pourquoi trembler ainsi , me suis-je dit ? Il n'est pas chez sa mère, assurément il n'y est pas. » Cependant, avant d'entrer, j'ai demandé au domestique : « Madame de Simmeren estelle seule? « Mais ma voix était si faible, si altérée, qu'il ne m'a pas entendue; et, n'osant me faire répéter, il m'a annoncée. A ce nom , j'ai entendu un cri ; tout mon
cœur a frémi; je me suis précipitée
Madame de Simmeren était seule. « Estce vous, ma chère Amélie, m'a-t-elle dit en se soulevant de dessus le canapé où elle était couchée , et étendant ses deux bras vers moi , est-ce bien vous que je revois } Hélas ! j'aurai donc encore un plaisir dans ce monde. » Je l'ai embrassée en silence; et, la considérant ensuite, je l'ai trouvée pâle, maigre, abattue; cette physionomie si tranquille, si gaie, qui l'embellissait il y a quinze mois, avait fait place à la tristesse la plus profonde. » Sont-ce les combats que son fils lui a livrés, qui l'ont mise en cet état.? me demandais-je. Mais, s'il était vrai, me recevrait-elle avec tant de bonté.? » Elle a vu ma surprise : « Vous me trouvez bien changée, m'a-t-elle dit; mais, Amélie, ma figure l'est moins que mon cœur : il a reçu de terribles coups, bien terribles en effet, quand c'est la main d'un fils qui les porte.» A ces mots , j'ai penséqu'Adolphe lui avait tout dit, à l'exception du nom de celle dont il était aimé. Je lui ai demandé où il était actuellement, elle m'a répondu ;
AMELIE MANSFIELD.
« A Dresde. » Je l'ai regardée ensuite en silence, en attendant qu'elle s'expliquât : « Mon fils a détruit là paix de ma vie, a-telle continué : poussant la vertu jusqu'à la barbarie, il regarde comme un crime la faiblesse d'une femme tendre — Comme
un crime!.... lui! Adolphe! » Je n'ai pas pu continuer ; tant de douleurs réunies ont saisi mon cœur , que je suis demeurée sans voix et presque sans mouvement.
«Qu'avez-vous, m'a-t-elle dit avec intérêt, vous paraissez bien émue ? » J'ai appuyé ma tête sur son épaule sans lui répondre , abîmée dans cette pensée : " L'hommeque j'aime est-il cet Adolphe qui a prononcé de si cruelles paroles ? et, si ce n'est pas lui, qu'est-ildonc' » Et, par un mouvement involontaire, j'ai étendu la main comme pour repousser le fantôme effrayant qui , depuis la dernière lettre de Blanche , semble acharné à me poursuivre. Madame de Simmeren a pressé ma main avec tendresse, en me disant d'une voix caressante : « Ma jeune amie, je vous trouve bien changée aussi; auriez-vous eu des peines ?^Des peines, ai-je repris avec un sourire amer ; oui , j'en ai eu ; elles m'ont rendue malade. — Le séjour de la Suisse vous a donc été funeste ? — Oh beaucoup ! beaucoup. Madame. — Vous avez bien fait de la quitter. Et vous allez respirer l'air natal? — J'ignore si j'oserai aller à Dresde. — Croyez-moi, mon enfant, n'allez pas vous exposer à de nouvelles humiliations; restez avec moi.... — Quoi!
Madame, ai-je interrompu, vous me garderiez chez vous malgré madame de Woldemar .^ — Eh quoi ! Amélie, ne vous souvenez-vous plus que je vous l'ai déjà proposé une fois? — Et vos dispositions n'ont point changé? — Hélas! mon Amélie, depuis que je n'ose plus compter sur l'amour de mon Cls , imaginez avec quelle ardeur j'ambitionnerais de vous fixer ici ; mais peut-être que je fus autrefois trop coupable, pour que vous me jugiez une amie digne de vous. — Ah ! madame , ne me parlez pas ainsi , me suis-je écriée , en cachant dans mes mains mon front humilié. — Pourquoi parlerais-je autrement , Amélie? je n'ai pas assez perdu le
goût de la vertu pour ne pas rendre justice à la vôtre. — C'est assez.... assez, ai-je interrompu, ne pouvant plus endurer des éloges qui redoublaient ma honte. — BonneAmélie, mon repentir vous touche; vous m'avez vue plus tranquille jadis. Hélas ! je touchais à la fin de ma vie sans avoir senti mes torts ; mais le premier regard de mon fils me les a fait connaître ; et la punition , pour avoir tardé long-temps, n'est arrivée que plus terrible ^lalheureuse mère, d'avoir à me
reprocher l'infortune de mon unique enfant! malheureuse mère, d'avoir donné le jour à une créature qui maudit co funeste présent, et ne voit dans sa naissance qu'un opprobre! plus malheureuse mère encore, d'être regardée commecriminelle par mon propre fils ! 0 A mélie ! soyez toujours sage : si une passion vous poussait jamais hors des bornes du devoir , pensez à moi : que mon exemple vous effraie, et souvenez-vous bien que de tous les malheurs, le plus affreux sans doute est de donner la vie à une créature qui a le droit de vous mépriser. » Pendant qu'elle parlait, je sentais palpiter daiis mon sein.... j'écoutais l'horrible prophétie, et je ne mourais point.... Tout-à-coup un désespoir violent m'a saisie; je me suis levée brusquement pour sortir. » Où allez-vous donc? m'a-t-elle demandé en faisant un mouvement pour me retenir. — Je vais faire préparer une chaise et demander des chevaux. — Mais votre projet, Amélie, ne peut être de me quitter si tôt? — Dans une heure. — Ah ! mon Dieu ! ma chère , que m'annoncez-vous ? venez , je vous en conjure , venez vous asseoir un moment près de moi.» Je suis retournée à ma place. « Je vous assure, Amélie , que vous n'êtes pas bien , et que je ne vous laisserai pas partir ; vous êtes extraordinairement pâle, et vous paraissez souffrante. — Oui , je le suis ; oui , je souffre beaucoup ; mais mon mal a besoin de mouvement , et je ne puis m'arrêter plus long-temps. — Ma chère enfant, en vous voyant, mon premier sentiment a été de vous confier mes peines ; mais je metrompe fort , ou vous ne me dites pas toutes les vôtres. »
Je n'ai pas répondu donc rien ? » Pai secoué la tête. « Et vous allez donc me quitter, ma fille? » A ce nom, j'ai retrouvé des larmes, et je me suis précipitée à ses genoux en m'écriant : « Ah ! Madame , quel nom ! moi , votre fille ! et vous l'auriez voulu ! — Hélas! mon Amélie! si le ciel m'en eiit donné une pareille, j'eusse été trop heureuse; mais je ne la méritais pas. » Après cette réponse , il n'aurait plus dû me rester aucun doute sur la perfidie de celui qui avait pris le nom du fils de madame de Simmeren. Cependant , il m'est venu une idée quej'ai voulu éclaircir ; et levant unemain vers le ciel, j'ai dit à l'intéressante amie qui fixait sur moi ses yeux haignés de pleurs : « Jurez-moi , au nom de ce Dieu qui punit les parjures, de ne jamais révéler à personne les demandes que je vais vous faire , et le secret que vous allez deviner peut-être. — Je m'y engage, a-t-elle i-epris en me regardant avec surprise. — Eh bien , dites-moi : si votre fils m'eût aimée, et qu'il eût désiré s'unir à moi , lui auriez-vous refusé votre aveu ? — IMoi ! s'est-elle écriée , frappée d'un profond étonnement, je me serais refusée à un nœud qui eût assuré le bonheur du reste de ma vie ! — Mais croyez-vous que le consentement de madame de Woldemar lui eût semblé aussi nécessaire que le vôtre? — Infiniment davantage, Amélie; car il estime bien plus sa bienfaitrice que sa mère, il lui doit tout ce qu'il est. — Dieu soit béni ! me suis-je écriée, il me reste encore un espoir; la peur de m'effrayer l'aura empêché de me faire connaître tout l'empire que la reconnaissance exerce sur son ame : peut-être est-ce encore Adolphe. — Expliquez-vous mieux, a interrompu madame de Simmeren avec beaucoup d'agitation. Vous connaîtriez mon fils? il vous aimerait? — Ne m'interrogez pas davantage; souvenez-vous du secret que vous m'avez promis, et laissez-moi partir. — Au iK)m du ciel ! parlez-moi.— Je ne le puis à présent : quand je saurai quel est mon sort , je vous l'apprendrai , je reviendrai ici. — Hélas! ma fille , si vous tardez long-temps , ueut-être
AMELIE MANSFIELD.
Vous ne me direz ne me retrouverez-vous plus. — Ah ! lui
ai-je dit, que savons-nous si le tombeau ne me recevra pas avant vous ?- Amélie , vous avez une consolation que je n'ai plus ; vous êtes sans remords; votre douleur n'est pas comme la mienne. — Connnela vôtre ! me suis-je écriée hors de moi ; et mille fois plus affreuse ! » Mais en proférant ces mots, qui dévoilaient presque ma honte . je me suis élancée hors de la chambre. Madame de Simmeren , quoique faible, a voulu courir après moi.
« Amélie, medisait-elle, écoutez ; j'ai un soupçon, un mot l'expliquerait.... » Ce mot, j'ai tremblé de l'entendre; j'ai fui avec plus de rapidité, et me suis jetée dans ma voiture, qui m'a emportée ici.
Adolphe est un homme dur , sévère, qui juge impitoyablement les erreurs qu'entraîne une irrésistible passion ! Adolphe n'a point dit à sa mère qu'il aimait, il ne lui a pas prononcé le nom d'Amélie...!
INon, tu n'es pas Adolphe Qui donc
es-tu , être terrible ! qui ne t'es approché de moi que pour consommer ma ruine, et m'abandonner ensuite à une inconsolable douleur....? Oh! ce mot de madame de Sinnneren, ce soupçon qui erre autour de moi comme une ombre menaçante....! s'il était des destinées écrites dans le ciel ! si, du fond de sa tombe, mou inflexible aïeul avait su m'atteindre, et punir ma désobéissance par cette main même.... si cet homme était....! Non, non, je ne le tracerai point ce nom fatal... Lui! il serait le père....! O mon Dieu ! si c'est là mon sort, permets-moi d'aller h toi avant d'avoir connu toute l'étendue de mon malheur. •<
LETTRE XCII
ERNEST A ADOLPHE
Vienne, G septembre.
Comment ne vous ai-je pas vu avant mon départ, Adolphe? comment ne m'avez-vous pas écrit un seul motdejiuis? Je m'en suis plaint à ma mère ; elle prétend que vous avez bien fait : sait-elle donc vos raisons? se pnsse-t-il entre vous deux quelque chose que j'ignore? et mon ami
AMÉLIE MAISSFIËLD.
me trahirait-il ? Ah ! pardonnez, Adolphe, à un homme dont la tèle est encore malade, d'avoir pu former un pareil soupçon : je vous rends justice; je sais que vous êtes le plus fidèle ami et le plus vertueux des hommes; mais il y a un mystère qui nvinquiète et qu'il faut éclaircir. Je ne suis pas content de ma mère : à mesure que ma santé se rétablit , elle reprend un regard sévère, et parait prête à m'imposer silence chaque fois que je prononce le nom d'Amélie : ah! qu'elle l'osât faire une seule fois , et mon parti serait bientôt pris : elle verrait alors quel fruit elle recueillerait d'avoir violé sa promesse.
Allez tous les jours chez Albert pour veiller à ce qu'il m'envoie sans retard la réponse qu'Amélie doit lui adresser : je l'ai vivement conjuré de ne pas perdre un moment ; mais que votre amitié me prête aussi son secours. Jusqu'à ce que cette lettre soit entre mes mains, jusqu'à ce que j'aie vu par mes yeux qu'Amélie me pardonne , m'aime encore et se croit heureuse, je n'aurai pas un instant de repos ; mes jours sont agités, mes nuits sont sans sonnneil ; mille pensées, mille craintes se présentent tour-à-tour : mon Amélie a du tant souffrir! avec un caractère si doux, elle a un cœur si susceptible, si prompt à s'effrayer , si capable de résolutions extrêmes! Dans sa dernière let- . tre, elleparlait de projets , de désespoir :
depuis elle n'a plus écrit d'où vient
ce silence....? O Adolphe! prenez pitié de moi; pas une minute, une seconde de retard dans la lettre que j'attends : peut- ■ être Albert me l'apportera-t-il lui-même ; car ^I. de Geysa, qui est arrivé hier avec sa famille, m'a assuré qu'il ne tarderait pas à le suivre : sa présence est nécessaire ici pour la cassation du testament; mais quoique son mariage avec Blanche ' doive se conclure immédiatement après, • j'espère qu'il ne partira pas avant d'avoir ' reçu la lettre de sa sœur. Adolphe, veili lez sur lui , veillez pour moi , pour la vie ; de votre ami.
LETTRE XCIIL
M. GRA-NDSON A ALBERT.
Du chàtAau de Grandson , i seplemfarc.
Je n'y puis plus tenir, il faut que je lui désobéisse. .Mon cher monsieur le comte, Amélie m'a quitté; je ne sais ce qu'elle est devenue : depuis ce jour, je ne puis ni manger ni dormir, je pleure du matin au soir : vous savez comme je l'aimais; elle était ma fille, je voulais lui donner toute ma fortune : eh bien! elle s'en est allée sans me dire en quel endroit. Malgré son ingratitude, je ne puis lui en vouloir : sa lettre, à laquelle je ne comprends rien , me montre son pauvre cœur si plein de tristesse ! la malheureuse enfant! que va-t-el!e devenir toute seule, sans domestique , sans argent peutêtre.....^ En vérité, monsieur le comte, la tête m'en tourne, et si elle ne m'avait conjuré de ne pas quitter son petit Eugène, j'aurais été courir le monde pour la retrouver. Elle m'avait reconnnandé aussi de ne vous apprendre sa fuite qu'au bout d'uiî-mois, que d'ici-là elle me donnerait de ses nouvelles ; malgré ce qu'elle me fait souffrir, je voulais lui obéir; mais comme voilà plus de quinze jours qu'elle est partie, et que je n'ai pas reçu un mot d'elle, je n'y puis plus tenir ; il faut bien que je vous dise la vérité pour que vous me la rameniez. Damnation sur cet Henry Semler! je parie qu'elle en était toujours occupée, quoiqu'elle n'en parlât plus , et qu'il est pour beaucoup dans tout ceci. Cependant, ce qui me déroute, c'est que la veille de son départ, elle donna une lettre à un de mes gens pour qu'il la mît à la poste le jour même : il l'oublia, et n'a eu rien de plus pressé que de me la donner quand Amélie ne s'est plus trouvée le lendemain dans la maison. Cette lettre est adressée à Adolphe de Reinsberg : mon domestique assure qu'elle en a écrit beaucoup à cette même adresse.
Qu'est-ce donc que cet Adolphe? et ou l'a-t-elle connu? Au reste je vous envoie cette lettre, peut-être vous donnera-t-elle quelques lumières sur la route qu'il vous
faut tenir pour retrouver votre sœur.
Eugène est au désespoir ; il appelle à chaque instant sa mère, et quand il vienr xne la demander à moi, je ne sais faire autre chose que de me désoler avec lui : en vérité, dans toute ma vie je n'ai pas versé autant de larmes que depuis cette cruelle aventure. IMalédiction sur le coupable! mais que le ciel protège la pauvre innocente, car, je le jure, elle est innocente. C'est la nuit du 12 août qu'elle est partie : j'ai pris des informations à tous les loueurs de voitures de Bellinzonna, et j'ai appris de l'un d'eux qu'il en avait vendu une, huit jours avant la funeste époque, à une jeune dame qu'il ne connaissait pas : je sais bien qu'Amélie, vers ce temps-là, fut passer une journée à Bellinzonna , et je ne doute point que ce ne soit elle qui en ait fait l'emplette; mais comment s'est-elle procuré des chevaux, et quel chemin a-t-elle pris? c'est ce que je ne puis deviner. Si vous voulez m'en croire, vous tournerez vers la Bavière; c'est là qu'est cet Henry Semler : je me donne au diable qu'Amélie n'est pas loin ; peut-être se sera-t-elle jetée dans quelque couvent. Voyez, informez-vous à toutes les grilles, et ramenez la pauvre brebis égarée au cœur paternel de son vieux oncle; elle sera reçue, conune l'enfant prodigue, à bras ouverts : dites-lui bien que je ne suis pas fâché, et que son fils se porte bien , cela lui fera plaisir; dites-lui que le jour où nous la reverrons sera le plus beau dema vie...! oui, le plus beau...! un véritable ange...! INIais si elle ne reparaît pas , monsieur le comte , je n'ai plus qu'à mourir.
LETTRE XCIV
ALBERT A BLANCHE
Dresde , 1 2 septembre.
Je viens de recevoir une lettre de M.
Grandson, qui m'apprend qu'Amélie a quitté sa maison , son fils , et qu'on ne sait où elle est allée : je ne m'étendrai pas en plaintes sur cet événement ; il ne s'agit pas de gémir , mais de la sauver
AMÉLIE MANSFIELD
m'arrêter, de ne prendre un moment de repos, et de ne vous revoir, que quand j'aurai retrouvé ma sœur. L'infortunée!
elle a pu quitter son enfant ! Qu'elle est affreuse la puissance qui a pu l'y déterminer ! et dans quel état elle doit être !.... Malgré moi , mes larmes inondent mon papier : ah ! ce sera peut-être des larmes | de sang qu'il me faudra verser sur son sort ! Blanche, gardez un profond silence i sur ce funeste événement ; taisez-le sur- i tout à Ernest : il ne pourrait contraindre sa douleur, il voudrait voler après Amélie , son départ donnerait de la publicité à l'imprudence de ma saur; sa mère irritée y pourrait trouver un prétexte pour . h révoquer sa promesse, et le saisirait avec { f, joie : il faut éviter ce malheur. Quand je [m vous reverrai , vous saurez ce qui a dé- j % terminé celui de ma sœur; vous frémi- jn rez en voyant les suites terribles qu'en- Ij traîne ce désir immodéré de plaire qui vous domine toujours. Vous avez voulu paraître aimable à Adolphe et même à Ernest ; vous vous êtes vantée d'avoir réussi ; vous avez cru n'être que légère... Blanche, je n'accuse point votre cœur; mais, par le mal que vous avez fait, vous apprendrez trop tard qu'une fenune ce* quette peut bien être toujours vertueuse, mais qu'elle n'est jamais innocente.
Mon absence olfensera peut-être vos | parents : vous pourrez les apaiser en leur i disant que j'ai été appelé à Lunebourg, t pour une afl'aire importante : si cette ] excuse ne leur suffit pas, et qu'ils me || jugent coupable , je vous recommande, 1; Blanche, au nom du repos de ma vie jj entière, de ne pas me justifier en accu-lj sant ma sœur ; ne prononcez pas le nom | d'Amélie : que je la sauve et que vous me conserviez votre amour, c'est tout;f ce qu'il faut à mon cœur. 1
tre
LETTRE XCV