MANSFIELD
mais à l'émotion , à la fuite d'Ernest, je suis sttre que c'est elle quj était là toutà-l'heure. » TMadame de Woldemar m'a quittée précipitamment, elle a fait appeler ses gens, leur a ordonné de chercher son fils dans toute la ville, et, hors d'état de commander à son trouble, elle s'est retirée dans son appartement.
Les heures s'écoulaient, nous n'apprenions aucune nouvelle : "les gens de ma tante rentraieiit de moment en moment dire qu'ils n'avaient rien rencontré. A la pointe du jour, toute la compagnie a quitté le bal. J'ai fait part en peu de mots à ma mère de l'inquiétude de madame de Woldemar, et je lui ai demandé la permission de rester chez elle jusqu'à ce qu'on eut acquis quelques lumières sur l'aventure de la nuit. Ma mère n'a pas voulu me quitter : nous avons été joindre toutes deux matante, dont l'inquiétude m'aurait véritablement touchée , si elle n'eut pas mêlé aux angoisses maternelles qu'elle éprouvait pour Ernest, les plus injurieuses invectives contre Amélie.
Enfin, à huit heures du matin, un homme inconim lui a apporté un billet de son fils, mais dont l'écriture était si trendjlante et si altérée , qu'au premier coup d'œil aucune de nous ne l'a reconnue. Voici ce qu'il contenait :
Ernest à sa mère.
A six heui'es du matin.
« Amélie a pensé périr cette nuit :
« c'est par un miracle que je l'ai sauvée; « je suis auprès d'elle, et j'y suis pour « toujours. Nous sommes dans un misé- « rable cabaret sur le bord du Danube : « si cet asile vous parait peu digne de « votre fils, et que vous vouliez qu'il vous « amène votre nièce et son épouse, eu- « voyez une voiture les chercher tous « deux ; mais si vous fermez votre inai- « son à Amélie, votre fils n'y rentrera « plus; car il jure de ne jamais paraître « où on refusera de la recevoir. »
En lisant ce billet, ma tante a changé de couleur plusieurs fois, et a marché dans sa chambre sans nous parler; à la
AMÉLIE MANSFIELD
fin elle a sonné avec violence : un domestiqué est entré. « L'homme qui a apporté ce billet est-il encore ici ? a-t-elle démandé. — Oui, Madame, il attend !a réponse. — Qu'il attende encore : qu'on mette mes chevaux, il conduira ma voiture où elle doit aller ? je donnerai un billet. » Le domestique est sorti. Ma tante a été à son bureau , elle a essayé d'écrire; mais ses nerfs étaient si ébranlés , qu'il lui a été impossible de tracer une ligne : elle ni'a appelée. « Blanche, m'a-t-elle dit enme donnant la lettre de son fils, lisez ceci à votre mère, et puis vous viendrez vous asseoir ici , je vous dicterai ma réponse, car je ne puis tenir ma |)lume. » J'ai pris ce papier, que je n'ai pu lire sans verser bien des larmes sur les souffrances d'Ernest et de votre sa av. Après l'avoir entendu , ma mère s'est recueillie, et regardant madame de "VVoldemar, elle lui a dit : « C'est trèsextraordinaire!.... qu'en pensez-vous ma sœur? Je suis très-surprise, en vérité très- surprise ! Je croyais Ernest plus disposé à vous obéir : ce n'est pas là le respect, la soumission que vous deviez attendre d'un fils pour lequel vous avez tant fait. — Non , a interrompu la baronne, ce n'est pas là le prix que méritait ma tendresse, ni le fruit des soins que j'avais employés pour lui donner des sentiments dignes du sang dont il sort; mais il y a long-temps qu'il m'a fallu renoncer à des espérances dont il était le seul objet, et que l'ingrat a si bien trompées ! — En vérité, si j'étais à votre place, je ne les recevrais point chez moi. — Oh ciel! que dites-vous? me suis-je écriée vivement. — Vous n'êtes pas de cet avislà , Mademoiselle ? a repris ma tante en me regardant avec hauteur. — jNon, Madame, et j'oserais répondre que vous n'en êtes pas non plus. — Vous allez le savoir; placez-vous ici et écrivez. » J'ai pris la plume; mais avant de commencer, je lui ai dit : « Je vous préviens. Madame, que je n'écrirai pas un refus. — Prétendez-vous faire des conditions avec votre tante? a repris ma mère. — Je crois, Madame, que, sans manquer au respect que
j'ai pour elle , je puis la prévenir que si l'arrêt qu'elle va dicter est injuste et cruel, ma main ne le tracera pas. — Vous voyez, a dit madame de Woldemar eu regardant tristement sa sœur , le digne effet de la rébellion de mon fils, et ce que son exemple produit sur l'esprit de Blanche. — Croyez, Madame, ai-je ajouté, que je n'avais pas besoin de l'exemple d'Ernest pour haïr l'injustice et m'élever contre elle. — Blanche, a repris ma tante avec plus de douceur que je n'en attendais , est-ce, le moment où vous me voyez plongée dans l'affliction que vous devriez choisir pour me parler ainsi ? » Ce reproche m'a touchée. « J'ai tort, ai-je répondu en baisant sa m ain ; dictez , Madame
La baronne de IVoldemarà son fils.
A Imit heures.
« Je ne vous fermerai point ma porte, « quoique vous l'ayez mérité peut-être ; <i mais je veux ignorer du moins que vous « ne revenez pas seul : arrangez-vous pour « que cette femme ne paraisse pas à mes « yeux , c'est tout ce que jepuis faire pour « vous. «
Voilàtout, m'a-t-elle dit; fermez la lettre. Elle s'est tournéedu côtéde ma mère , et alors je me suis empressée d'ajouter :
« Venez, hâtez-vous, mes amis ; si vous « ne trouvez pas une mère ici , vous trou- « verez du moins une sœur , une amie oui « vous chérit tous deux et brûle de vous n revoir. »
J'aibien vite cachetélebillet pour qu'on ne vît pas mon apostille. « I^e ferai-je partir , Madame ? ai-jedemandé à matante. — Assurément, » a-t-elle répondu. J'ai voulu le porter moi-même, dans l'espoirdequestionner le com)nissionnaire d'Ernest ; mais madame de Woldemar, qui s'est doutée de mon dessein , a dit à ma mère : '( Laissez-vous sortir Blanche , IMadame? — INon , il n'est pas nécessaire. Ne pouvez-vous pas sonner. Mademoiselle? »
Je suis revenue sur mes pas en soupirant ; j'ai tiré la sonnette , le domestique est venu , et le billet est parti. « Je crois , ai-je dit à ma mère , qu'il serait à propos d'expédier un courrier au comte Albert , pour
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lui apprendre que sa sœur est ici. — Ecrivez un billet, et donnez-le à Fritz ; il partira sur-le-champ. » Je l'ai écrit; et comme alors j'ai eu la permission de sortir, j'ai donné des ordres à Fritz pour qu'il fût dans toutes les villes où vous m'avez dit de vous écrire.
En rentrant , j'ai trouvé le déjeuner servi ; ma mère s'est approchée de la table et a versé du chocolat dont elle seule a goûté : ma tante et moi , occupées du même objet, quoiqu'avec des dispositions bien différentes, étions trop émues pour pouvoir ni manger , ni parler ; en vain ma mère tàchait-elle d'engager la conversation en nous interrogeant, nous répondions par monosyllabes, et la conversation tombait. Il y avait bien une demiheureque, fatiguée de sesinutiles efforts, elle avait pris le parti de garder aussi le silence , lorsqu'il a été interrompu par le bruit d'une voiture qui roulait dans la cour : mon cœur a battu violemment ; j'ai regardé ma tante ; elle a pâli , ses lèvres tremblaient.» La voilà ! la voilà donc qui rentre dans ma maison, » a-t-elle dit en levant au ciel ses yeux pleins de courroux. Pour moi, en pensant qu'Amélie était à quelques pas de moi, je n'ai pu me contenir plus long-temps ; et m'élançaut hors de la chambre , malgré ma mère qui voulait me retenir, j'ai étél^ientùt au bas de l'escalier, où j'ai trouvé Amélie soutenue par Ernest. En me voyant, elle m'a tendu les bras, en s' écriant : « Ma cousine ! — O ma sœur ! ai-je répondu en la pressant contre mon sein.— Ta sœur, Blanche? ah ! que ce nom m'est doux ! Albert sera donc heureux? » En parlant ainsi, elle a quitté le bras d'Ernest poi'v s'appuyer sur le mien, et un rayon de joie a ranimé ce visage pale et abattu. « Où la conduirons-nous? ai-je demandé à Ernest : ma tante n'a point fait préparer d'appartement.— Dans le mien, a-t-il interrompu vivement : n'est-elle pas mon épouse?— Elle le sera sans doute, mais
jusque-là — Jusque-là, ma mère ne
me refusera pas , je pense , un autre logement dans sa maison ? — Assurément. »
Et nous avons inonté chez Ernest.
AKSFIELD.
Amélie gardait le silence , et était sifai- ' ble et si oppressée, qu'elle n'aurait pas eu la foTce de monter l'escalier , si Ernest ne l'eût portée dans ses bras. En entrant dans l'appartement, elle a fait quelques j pas seule ; et élevant ses mains vers le ciel, | elle a dit : » Je suis donc chez lui! — Ouiikui mon Amélie ! vous êtes chez votre époux ,T a-t-il répondu en la faisant asseoir sur un j canapé et se plaçant auprès d'elle, chezJL vous, dans votre jnaison. » Elle a souri tristement , et puis tournant ses regards vers moi avec une douceur angélique :|,(i ' Ah ! Blanche ! puisque mes soupçons fu- 1]. rent injustes, puisque mon frère t'est cher, s'il était ici, s'il était entre nous deux, j'aurais encore un doux moment..,. L; — Chère Amélie ! il viendra ce moment im où nous serons tous heureux. — Heureux.... ou tranquilles, a-t-elleajoutéavec un ton qui m'a fait frémir. » J'ouvrais la bouche pour répondre, lorsque nous avons entendu venir quelqu'un; Amélie ;>, tressailli. » Ce n'est pas ma tante? ce n'est pas votre mère? Ernest! » s'estelle écriée avec effroi. Il se levait pour s'en assurer, lorsqu'un domestique est entré et m'a dit que ma mère me demandait. « Ma mère ne sait-elle pas que je suis auprès de ma cousine? — Je l'ignore. Mademoiselle; madame la baronne m'a seulement ordonné de vous {irier de monter auprès d'elle. — - Va , ma Blanche, m'a dit doucement Amélie; tu vois bien qu'ils ne veulent pas te laisser avec moi. — S'il était vrai ! » a interrompu impétueusement Ernest. Et il s'est tu , comme ne voulant pas exprimer toute sa pensée. « Eh bien ! s'il était vrai ? que feriez-vons? lui a demandé Amélie en le regardant avec inquiétude. — Ce que je ferais! a répondu Ernest, en contenant autant qu'il le pouvait sa bouillante impatience ; à l'instant même je vous emmènerais d'ici avec Blanche; nous irions trouver Albert ; et, loin de la tyrarmie, du despotisme de parents durs, orgueill?ux et inflexibles, nous connaîtrions encore ; des jours heureux. — Cher Ernest! a-telle dit en élevant les bras vers lui.... » l\Iais l'attendrissement l'a empêchée de
AMELIE M
continuer; elle a penché sa tète sur mon épaule, et ce nest qu'après un moment assez long qu'elle a ajouté : « Cher Ernest! attendez encore quelque temps ; il peut arriver de telles choses qui vous permettent de prendre un parti moins violent. » Elle s"est efforcée de sourire en prononçant ces mots; mais, si je les ai compris , elle y attachait une hien funeste pensée. « Que faut-il répondre à madame vclre mère, a repris ledomestique, qui atteiidait toujours à la porte .^ — Dites-lui, a repris vivement Ernest , que dans ce I' ■inent mademoiselle de Geysa ne peut {uitter sa cousine. Allez,» a-t-il ajouté >' r ■ un geste d'impatience. ?yous sommes restés seuls, et alors Ernest ni"a raconté brièvement les détails que je vous ai donnés depuis l'instant où il avait quitté le bal jusqu'à celui où il était rentré dans la maison; mais madame de AYoldemar ne m'a pas laissée long-temps à cet intéressant entretien. Le domestique est revenu m'annoncer que ma mère m'ordonnait de me rendre sur-le-champ auprès d'elle. Ernest m'a retenue par la main , mais Amélie m'a dégagée, en me disant tristement : « Va, ma Blanche, va; ne les i'i'itons pas davantage. « Je me suis le- . je l'ai embrassée plusieurs fois. « Un - avant de te quitter, Blanche! Sais-tu r si mon frère ? — Oui , je le sais ; nous t.i parlerons quand je reviendrai. — Crois-tu donc qu'on te laisse revenir.' — Qui oserait l'en empêcher ? a demandé Ernest. — Qui? a répondu Amélie en le fixant avec tendresse; sa mère; une mère a bien des droits , Ernest ! je les connais , je les respecte, je ne permettrai jamais qu'on les brave pour moi. — Jamais....
jamais, a-t-il dit d'un air effrayé; et que deviendrions-nous donc si manière....' — Ne parlons point de cela maintenant , a-telle interrompu , je suis trop faible ; mais j'espère , si Dieu m'en donne le courage , vous persuader que ce n'est point en offensant sa mère qu'on peut atteindre le bonheur. » Elle a voulu se lever pour me conduire jusqu'à la porte; mais ses jambes tremblantes ne lui ont pas permis d'avancer ; elle est retombée sur le canapé
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presque en défaillance. « Je vais lui envoyer des gouttes, ai-je dit à Ernest. — Oui , et les femmes de ma mère pour la servir. »
J'ai volé à l'appartement de madame de ^Voldemar ; ma mère y était encore; toutes deux m'ont reçue avec une extrême sévérité : j'ai paru n'y faire pas attention. « Ma tante, ai-je dit, Amélie est fort mal , elle a besoin de secours ; ordonnez à vos femmes de se rendre auprès d'elle, et veuillez me donner vos gouttes que je les lui porte. — Est-eile donc prête à mourir ? m'a demandé ma mère. — Prête à mourir ! me suîs-je écriée; le ciel nous préserve d'un pareil malheur ! — Un malheur ! a répété madame de AVoldemar en soupirant amèrement ; elle appellerait cela un malheur. Blanche, a-t-elle continué d'un ton imposant; votre présence n'est pas nécessaii'e à cette femme , et ce n'est pas à moi à prendre soin d'elle. >Lais mon fils, est le maître décommander à mes gens; ce qu'il voudra d'eux, il le prescrira. — Aladame , je l'ai laissé seul avec Amélie : elle était presque sans connaissance; il ne peut pas la quitter. « >Jadaine de ^Voldemar a sonné : « Passez chez mon fils ; demandez-lui ses ordres : s'il a besoin de mes femmes, vous les avertirez. » ^la.
mère a eu l'air très-surpris. « Vous êtes, d'une extrême bonté pour Amélie , lui a-t-elle dit après un moment de silence. — ^'on , ce n'est point par pitié pour elle que j'agis ainsi , mais pas respect pour moi-même que je fais respecter mon fils. Il n'est pas perdu sans retour encore ; jusque-là je lui conserverai dans rr,n maison la considération qui lui est due. — Mais du moins faites-lui dire de se rendre ici : pourquoi lui permettre de rester auprès d'Amélie? — Pour l'empêcher de me désobéir : dans ce moment, il serait capable de le faire : épargnonslui une offense que je ne lui pardonneraispeut-être point, Quant à vous , Blanche, vous ne paraîtrez plus dans cet ap« partement. — Madame , ai-je interrompu vivement , ma mère ne nie l'a point dit. » Celle-ci s'est hâtée de répliquer : « Ne
AMELIE MANSFIELD.
vous suffît-il point, Mademoiselle, que votre tante vous l'ordonne ? — Ah ! me suis-je écriée, si Albert était ici.... — Eh bien ! Mademoiselle, s'il était ici , il vous soutiendrait : est-ce là ce que vous entendez ? — Non , ma mère; mais il soutiendrait Amélie; elle aurait du moins un' ami pour la plaindre et la consoler. —Eh ! la misérable ! n'en a-t-elle pas un ? a interrompu madame de Woldemar, ne m'a-t-elle pas enlevé mon fils....? Oui, plût à Dieu qu'Albert fût ici ! je saurais à qui remettre cette femme : il l'emmènerait de chez moi. — Je doute qu'Ernest le permît, ai-je répliqué. — Vous doutez donc qu'il m'obéisse? — Ne le pensiez-vous pas aussi tout-à-l'heure. Madame? — Vous vous oubliez , Mademoiselle. — Ah! Madame, c'est que j'ai vu leur douleur, et que je parle à celle qui la cause. » Ma tante , irritée , m'a dit de sortir de devant ses yeux; et ma mère, par son ordre sans doute, m'a enfermée dans la chambre où je suis à présent.
On m'y a apporté mon dîner, auquel je n'ai pas pu toucher; mais j'ai prié le domestique de me procurer du papier, une plume et de l'encre; il s'est chargé d'un billet pour Amélie , où je la console autant que je le puis, où je lui donne l'assurance de lavoir demain, quoique je ne sache trop si j'en aurai , je ne dis pas la permission , mais la possibilité. Voilà plus de trois heures que j'écris, Albert , je suis brisée par la fatigue et l'inquiétude, levais chercher un sommeil dont j'ai bien besoin. Que n'étes-voUs ici? je vous appelle de tous mes vœux.
LETTRE CL
BLANCHE A ALBERT
Vienne, 5 octobre, onze heures du soir.
Voici le premier moment de tout le jour que j'ai trouvé pour vous écrire. Oh quel jour, Albert, que celui-ci! Amélie a été bien mal, et je dois à ce danger la faveur de rester cette nuit près d'elle. Tandis qu'elle dort, je vais continuer à vous instruire de tout ce qui s'est passé.
Ce matin , vers dix heures , la femme
de chambre de confiance de ma tante est venue ouvrir ma prison , et me dire qu'on m'attendait pour déjeilner. En descendant l'escalier, je lui ai demandé si elle savait des nouvelles d'Amélie; elle a secoué tristement la tête... « Ah! mademoiselle Blanche, quel dommage! — Quoi donc! ai-je repris avec effroi, que lui est-il arrivé? — Ah! Mademoiselle!
si jeune, si belle, être tombée dans la
disgracede tous ses parents ! — C'est
la fauce de ses parents. — Oh! pardonnez-moi , Mademoiselle, les parents n'ont jamais tort; c'est ce qu'assure madame la baronne. — Vous n'avez pas vu ma cousine? ai-je interrompu vivement. — Ah ! je voudrais ne l'avoir pas vue , Mademoiselle, je le voudrais; car depuis ce moment elle est toujours devant mes yeux. Ce matin, quand madame la baronne s'indignait contre elle, je me la représentait comme elle était hier au soir, quand je lui ai dit qu'elle ne vous verrait plus; si touchante! si résignée dans sa douleur ! à genoux devant Dieu , qu'elle priait avec tant de pieté et de ferveur!.... Mademoiselle, on n'a point le cœur méchant quand on prie comme cela. » J'ai prolité de cette bonne disposition pour l'engager à me laisser descendre un moment chez Amélie : « Ma tante ni mes parents n'en sauront rien, lui ai-je dit. — Non, Mademoiselle, non; cela m'est défendu Vous savez qu'entre monsieur le comte et cette dame les choses ne vont point comme elles devraient aller : on dit que ce serait un mauvais exemj)Ie pour vous. » Mes instances ayant été inutiles, je lui ai demandé du moins si elle voulait se charger de faire partir la lettre que je vous avais écrite pendant la nuit « Trèsvolontiers, Mademoiselle; de ce côté, les choses sont bien : vous devez épouser M. de Lunebourg, il ne peut point y avoir du mal à ce que vous lui écriviez. » Alors elle m'a quittée, et je suis entr;;e chez ma tante.
Elle était au coin de son feu avec ma mère ; elles parlaient d'un ton assez animé ; elles se sont tues en me voyant : je les ai saluées; elles m'ont fait un si-
AMELIE MANSFIELD.
gne de tête assez froid , et on a servi le déjeilner.'
Il était à peine fini, et je n'avais pas ouvert la bouche encore, lorsqu'une des femmes de madame de Woldemar est entrée très-émue.« Monsieur le comte m'envoie vous dire, ^Madame, que madame votre nièce est très-mal... — Cette femme n'est point ma nièce, a interrompu la baronne : cette femme ne m'est rien. — 0 cœur barbare et cruel! » me suis-je écriée hors de moi. TMa tante m'a regardée sans colère. « Je n'ai de nièc£ ici que vous, Blanche, m'a-t-elle dit; mais si la personne qui s'est à jamais rendu indigne d'un pareil titre est véritablement en danger , je ne m'oppose pas ta ce que l'humanité vous inspire. » Je n'en ai pas demandé davantage, et j'ai couru ciiez Amélie.
Elle était sur un lit, pâle, sans mouvement et les cheveux épars. Le médecin qu'on avait appelé était àrextrémitéde la chambre , et Ernest paraissait au désespoir. « O mon Dieu! mon cousin, qu'at-elie donc? — D'horribles convulsions, d'effrayantes faiblesses. — Et le médecin, que dit-il ? — Quand il veut approcher d'elle, son mal semble redoubler; elle s'agite et le repousse. » Je me suis avancée près du lit : « Amélie, ma sœur, m'entends-tu? » Elle m'a serré la main. « Au nom d'Ernest, au nom d'Albert, permets que le médecin examine ton état pour soulager tes souffrances. » Elle a secoué la tête. « Kon, non, » a-t-e!le dit d'une voix étouffée. Ernest est tombé à genoux devant son lit. « Amélie! s'estil écrié douloureusement, Amélie, tu veux donc mourir? — Ah! malheureux Ernest! a-t-elle répondu avec un soupir déchirant , crois-tu que je serais venue malgré ta mère dans cette maison, si ce n'avait pas été pour y mourir? « A ces mots, elle est retombée dans une crise si longue et si terrible, que j'ai cru la voir expirer dans mes bras ; mais au milieu de ses douleurs , quoique sa tète semblât perdue , chaque fois que le docteur tentait de s'approcher de son lit, elle jetait des cris, et ses bras se raidissaient pour le repousser. « Qu'il ne me touche pas !
criait-elle dans son égarement : Albert , mon vertueux frère, préserve -moi de lui,.... Mon pieu, épargne-moi.... que je meure avec mon nialheur !.... » Plusieurs mots inintelligibles se sont succédé ; nous ne pouvions expliquer cette espèce d'horreur , que lui donnait l'idée d'un secours, qu'en pensant qu'elle ne voulait pas être sauvée. A la fin , l'épuisement total de ses forces l'a rendue plus calme, et lui a douné même quelques heures de sommeil. Le médecin a profité de ce moment pour s'approcher d'elle, et, après lui avoir long-temps tâté le pouls, il nous a assuré qu'avec une grande tranquillité de corps et d'esprit on pouvait espérer, mais que de trop vives impressions de peine la tueraient. Ernest lui a dit : « Docteur, passez chez ma mère, communiquez-lui tout ce que vous pensez de l'état de sa nièce; répétez-lui que de trop vives ivipressions de peine la tueraient^ ajoutez que mon existence est attachée à celle d'Amélie : après cela elle saura ce qu'elle a à faire pour nous conserver ou nous perdre tous deux. » Il y avait dans l'air d'Ernest quelque chose desi sombre , qu'aussitôt que nous avons été seuls j'ai cherché à lui doimer quelques consolations ; mais il m'a interrompue vivement : « Blanche, vous ne savez pas ce qu'il faut me dire, vous ne connaissez pas ma situation ; je suis affligé , mais tranquille; et, tout en tremblant sur la vie d'Amélie, je suis moins malheureux que quand j'étais séparé d'elle ; car à présent je suis sur de ne plus la quitter.... non, jamais,» a-t-il ajouté d'un ton solennel. Alors il s'est levé, et, tombantà genoux au pieddulitd'Amélie, il a essuyé ses pleurs , en répétant d'une voix faible : « j\on, jamais, je le jure! puisque mon sort est irrévocablejiient lié au tien, quelqu'affreux qu'il soit, il l'est moins qu'il ne l'a été , et maintenant du moms je puis le supporter. >>
Le médecin est rentré. « iMadame la baronne vous demande , monsieur le comte. — Moi? docteur : que me veutelle ? qu'a-t-elleàmedire ? — Je n'ai point osé l'interroger là-dessus. — Lui avez-
AMÉLIE MANSFIELD
vous parlé dd Vétat d'Amélie? que vous a-t-elle répondu? — Pas un mot. — Pas Tui mot ! quand sa nièce se meurt ! et c'est là ce qu'elle appelle de la grandeur d'ame! — Irez-vous la voir, Ernest?
lui ar-je demandé. — Non , je ne quitterai point cette chambre tant qu'Amélie sera en dan2;er; non, je n'irai point auprès d'une mère cruelle qui voit sans pitié l'innocence expirante : cependant , Blanche, allez auprès d'elle, dites-lui que son fds est prêt à tomber à ses pieds ; îiiais qu'elle ne l'y verra qu'en consentant à recevoir Amélie dans ses bras. — J'y vais. — Dites-lui que je me regarde •<^omme l'époux d'Amélie, qu'aucune puis- ■sance humaine ne me fera renoncer à ce ;titi-e sacré. — Je lui dirai.— Et revenez •^ensuite auprès de cette infortunée, vous •presser avec moi contre son cœur et l'enitourer de tant de tendresse, que l'idée qu'il est des êtres inhumains qui la repoussent ne puisse pas l'approcher. — Je i-eviendrai, Ernest, soyez-en sur. »
li Riait près de cinq heures quand je me suis présentée chez madame de AVoldemar ; ma mère était toujours là, et j'ai trouvé mon père auprès d'elle : on venait d'auuoncer le liiner. Je n'ai pas pu parler à ma tante; mais je l'ai priée, en sortant de table, de m'accorder un moment en particulier. « On vous a donc chargée du rôle d'ambassadeur ? m'a dit mon père enricanant.— Et les propositions ne peuvent i)as se faire devant nous ? a ajouté -ma mère du même ton. — Blanche, m'a dit ma tantetrès-graveraent, prenez garde à ce que vous allez faire : j'ai permis , j'ai approuvé même que vous alliez soigner cette femme : à votre âge , la pitié doit l'emporter sur le ressentiment , et vous ne deviez pas la laisser périr sans
• secours ; mais maintenant, si vous osiez parler en sa faveur et tenter de lajusti-
' lier , je crois que vos parents feraient sagement de vous éloigner d'ici , pour vous
• garantir des mauvais conseils et du pernici'^ux exemple que vous pourriez y recevoir. — C'est bien notre intention, a répondu ma mère en regardant son mari ; Ji'est-il pas vrai , M. de Geysa ?- - Assuré-
fiîe
ment , ma chère ; et si notre présence n'est pas nécessaire à notre sœur , je veux que dès ce soir nous enfermions Blanche h la maison , jusqu'à ce que toute cettt affaire -ci soit flnie. » J'ai vu tous les ,
..... . , . , . Mil
esprits SI aigris , queje n ai pas cru devou , les irriter davantage ; et, rapportant les^„j^ paroles d'Ernest, j'ai seulement dit ;i « Si j'ai dû la permission de voir Améîif > à l'idée que sa vie est en danger , pour- ij"." quoi me la refuserait-on maintenant ; Le danger existe; et, si le docteur a biei;, vu, Amélie est même sans ressource. "S'a] t-il pas dit qu'une impression de peiiu ^ la tuerait. Il ne me semble pas qu'ot l soit disposé à la lui éviter. — Ceci m regarde apparemment, Mademoiselle!
m'a demandé ma tante avec hauteur.— Quand cela serait. Madame, vous aurais . je offensée? ai-je fait autre chose que dt ^^a répéter ce que vous ne cessez de dire; ', car enfin , lorsque la passion de votrt fils et le triste état d'Amélie n'ont pi affaiblir votre haine, que toutes vos pa • rôles, tous vos gestes l'expriment, qu(
vous voulez en accabler cette infortunée
n'ai-je pas lieu de penser que vous ne lu: j^^ éviterez pas les impressions qui peuvent (■ la tuer? — Mais où a-t-elle donc prij k^^ tout ce qu'elle dit aujourd'hui? a repart ^^.^ mon père en regardant ma mère d'un ail jj^ étonné. — Auprès du lit d'Amélie, a ré- i^j pliqué ma tante. — 11 faut donc bien s( jj donner de garde de l'y laisser retourner. » j. Je suis tombée à ses genoux : « Ecou- ^, tez, mon père, Amélie est fort mal, peut- y être ne vivra-t-elle pas demain; elle esl ^^ loin de son frère, abandonnée de toute j ' sa famille : medéfendrez-vousde recueil- j{ lir son dernier soupir , et de passer cettt l. seule nuit auprès d'elle? si elle est mieux ^^^ demain , je me soumettrai sans murmurf j ' à tous vos ordres. » Il m'a relevée. «[ J m'embrassant. « En vérité, ma lille, v(J| ^ faites de moi tout ce que vous voulez. En ^^j vérité, ma sœur, je ne puis pas refuser j^j Blanche. » j\Ia tante s'est promenée dans ^^^ la chambre sans répondre; j'ai bien vu i^ que sans son consentement je n'obtien- j^ drais point la faveur que mon père ve- ^^^ nait de m'accorder : je me suis appio
AMELIE MANSFIELD.
chéed'elled'un air suppliant : «Matante, lui ai-je dit, Amélie est si mal , que dans ce moment Ernest n'est pas en état de vous entendre ; tant qu'elle sera en danger, il est résolu à ne la quitter ni jour ni nuit : serait-il donc convenable que votre nièce restât seule avec votre fils qui l'aime, et des domestiques qui dépendent de lui ? jugez-vous, ma tante, que ce soit décent, même pour vous ! » Elle s'est arrêtée toutà-coup, comme frappée de ce que je lui disais : » Vous avez raison , Blanche ; oui , en effet , il ne faut pas les laisser seuls.... Quelle imprudence ! Je vous remercie de votre avis. Blanche; retournez-y, et ne les quittez pas. — Quoi ! ma sœur , vous voulez que ma fille reste là? vous ne craignez plus pour elle la société d'Amélie? lui a demandé ma mère. — Non, non. Blanche a raison, il n'est pas décent qu'ils soient seuls; et puisque mon fils est décidé à rester là Ecoutez, Blanche, a-t-elle ajouté, vous voyez que quand jc'ii un tortj'en conviens sans peine; mais lussi , quand la justice et l'honneur sont pour moi, je ne cède jamais.... vous pouvez dire cela à Amélie. — Vous me pernettez donc de retourner près d'elle ?
— Oui, allez-y, et annoncez à Ernest jue , puisqu'il refuse de venir vers sa nere, sa mère ira vers lui : quand Amélie era en état de m'entendre, c'est à elle [up je parlerai. — Quoi ! vous consentez i l;i voir ? — Oui , j'y suis résolue : il m'en oùtera beaucoup, mais n'importe; l'inérèt de mon fils me demande encore ce acriûce. — Ah ! Madame, ce ne peut être lie pour lui pardonner que vous voulez \ voir. — Pour lui pardonner? » a-t-elle iterrompu.... Elle s'est arrêtée tout-àoup, a paru réfléchir, et puis a ajouté en le regardant fixement : « Oui, Blanche, est pour lui pardonner que je veux la oir; il dépendra d'Amélie de se réconilier avec moi. — Et quel sera le prix e cette faveur? ai-je demandé en tremlant. — Quand je croirai devoir l'en isUuire , vous l'apprendrez : jusque-là, lanche , dispensez-vous de m'interroer. > Je n'ai pas répliqué, et après l'avoir iluée, ainsi que mon père et ma mère,
j'ai couru promptement chez Amélie.
Elle avait de la fièvre , et était beaucoup plus animée que le matin : Ernest avait obtenu d'elle de prendre les potions du docteur. « Quoi ! ils t'ont permis de revenir. Blanche? a-t-elle dit en me voyant ; leur colère est donc suspendue? — Je ne sais, lui ai-je répondu, quelle est l'intention secrète de madame de Woldemar ; mais c'est de son aveu que je viens ici , et elle compte même y venir elle-même quand tu seras assez bien pour la recevoir. — Qu'entends-je! s'est écrié Ernest; quoi! ma mère veut voir Amélie? O changement inattendu! Gravissante espérance! Mon Amélie! si ma mère veut te voir , ce n'est que pour te nommer sa fille. Ah ! qu'elle hâte ce fortuné moment. — Non, non, qu'elle ne le hâte point , a interrompu Amélie. — Pourquoi, ma bien-aimée, t'effraierais-tu du bonheur ? — Ce bonheur, a-t-elle dit tristement , ce bonheur ne vaudra peutêtre pas tes espérances : crois-moi , Ernest, ne les échange contre lui que le plus tard que tu pourras. — Ainsi, Amélie, tu refuses absolument de croire que nous serons heureux? — Heureux! s'est-elle écriée en pleurant ; nous étions destinés à l'être, et c'est moi qui ne l'ai pas voulu: il fut un temps oii ta mère n'aurait pas dédaigné Amélie, tu m'aurais nommée ton épouse sans rougir ; mon frère ne serait pas errant et désespéré , depuis long-temps Blanche lui appartiendrait; ce pauM'e orphelin que j'ai abandonné ne pleurerait pas sur sa coupable mère; enfin, a-t-elle ajouté en cachant sa tête dans le sein d'Ernest, ce qui fait aujourd'hui ma honte et ma misère ferait mon
orgueil et ma félicité » Les larmes
ont étouffé sa voix. Après une assez longue pause, elle m'a parlé de vous : je lui ai dit que j'avais envoyé un courrier vous avertir qu'elle était à Vienne, afin que vous hâtassiez votre retour. « Ah ! m'a-t-elle dit , que je puisse le revoir encore une fois , quej'obtienne son pardon , que le généreux Albert reçoive le repentir et l'adieu d'un cœur que l'orage des passions n'a pu distraire de l'amitié! 0 i6
AMÉLIE MANSFIELD
ma Blanche! tu feras le bonheur de mon frère, tu répareras tout le mal que je lui ai fait : tu as beaucoup à réparer. » Je l'ai embrassée en silence.
Quand elle a vu que je voulais la veiller, ainsi qu'Ernest, elle s'y est vivement opposée : pour la satisfaire, nous avons feint de nous retirer; et laissant une des femmes de la baroime auprès d'elle, nous sommes passés dans la pièce voisine. Aussitôt que j'ai été seule avec Ernest, je lui ai demandé si Amélie lui avait dit quels motifs l'avaient déterminée à quitter la Suisse : ses réponses n'ont été ni claires ni précises; cependant elles ont suffi pour me prouver que j'ai mérité vos reproches, et qu'en cherchant à vous inquiéter en vous laissant croire que je pouvais plaire à Ernest , j'ai contribué à l'infortune de votre sœur. Ke croyez pas, Albert, que pour m'excuser, je me rejette sur la pureté de mes intentions : assurément j'étais bien loin de prévoir les suites terribles de mon étourderie ; mais j'aurais dû sentir que, même pour augmenter votre amour , je n'avais pas le droit de vous peindre l'amitié qu'Ernest me témoignait connue un sentiment plus tendre. O mon Albert! quand je suis frappée des conséquences funestes que peut avoir ce que j'appelais une innocente coquetterie, s'il était possible que dans le cours de ma vie entière vous en ayez un seul mouvement à me reprocher, il faudrait me repousser loin de vous comme une créature indigne de l'estime de tous les cœurs honnêtes.
Deux lieiires de la nuit.
Je viens d'entrer doucement chez Amélie; elle sommeille : on m'a préparé un lit près d'elle : je vais dormir jusqu'à ce qu'elle s'éveille. J'ai obtenu d'Ernest qu'il prit quelques heures de repos; mais il ne veut point quitter l'antichambre d'Amélie; c'est même avec peine qu'il a consenti à sortir de la pièce où nous allons reposer toutes deu\ : il s'étonnait que j'insistasse, et moi je trouvais assez simple qu'il s'obstinàt , tant il y a dans les grandes douleurs quelque chose de
grave et de pur, qui permet de braver la décence sans blesser la modestie.
LETTRE CIL
BLANCHE A ALBERT
6 octobre à iniiU.
Amélie est mieux ce matin , et je com- ^ mence à espérer que madame de 'Wolde- |, mar s'apaisera : ah! qu'il m'est doux, ^ cher Albert , d'avoir quelque chose de j consolant à vous marquer.
Ce matin, assise sur le lit d'Amélie, je causais avec Ernest de votre prochaine arrivée, et de tous les heureux effets que pourrait produire votre présence; Amélie nous écoutait en silence, et paraissait agitée d'un sentiment pénible : on est venu m'avertir que ma tante me priait de passer chez elle ; ce message nous a troublés. » Que peut-elle me vouloir ? aije demandé à Ernest. — C'est pour vous parler d'Amélie. — Assurément. — Mais que vousdira-t-elle. Blanche ? - Ah ! mon Dieu ! je n'en sais rien. » INous étions tous deux si agités, que nous marchions dans la chambre comme des insensés; Amélie était tranquille et souriait triste ment. « Va, Blanche, m'a-t-elle dit, ne t( fais point attendre : à présent qu'il t'esl permis de revenir , je te vois sortir avec moins de peine. » Ernest m'a accompa gnée sur l'escalier, en me recomman dant beaucoup de choses dont je n'ai pa entendu la moitié. J'ai trouvé ma tant avec mon père : après les avoir salués j'ai demandé des nouvelles de ma mère elle dormait encore rj'attendais qu'on m, parlât d'Amélie , mais personne ne disai rien ; a la lin , mon père , après avoir fai quelques tours dans la chambre , est ven à moi , m'a regardée avec tendresse : « J te trouve changée, ma Blanche, a-t-il dit tu as le cœur si sensible! tu t'inquiète trop facilement; tu auras veillé toute 1 nuit : voyez comme elle est pâle, m sœur ! En vérité cette vie ne lui vai rien. — Tranquillisez-vous mon frère tout cela ne durera pas long-temps. '\ Alors elle m'a fait approcher, et m" questionnée sur les motifs qui ont ei
AMÉLIE MANSFIELD
gagé Amélie à quitter la Suisse : je lui ai dit ce que je savais , et il m'a été aisé de lui prouver que les torts d'Ernest et mes imprudences étaient la cause de l'extraordinaire démarche où Amélie avait été entraînée . elle ne m'a point répondu et est tombée dans une profonde rêverie , dont mon père ni moi n'avons osé la distraire ; enQn elle s'est levée et m'a dit : « Vous pouvez retourner auprès d'Amélie , faites-la soigner avec zèle, et aussitôt qu'elle sera mieux, ne manquez pas de me le faire savoir sur-le-champ. » Alors , sans attendre de réponse, elle est entrée dans son cabinet.
« Ah ! mon père ! me suis-je écriée , que peut signifier un pareil intérêt ? se pourrait-il que ma tante s'adoucît, et que le malheur d'Amélie eût enfin touché ce cœur si vindicatif? » Mon père m'a reproché de parler trop librement sur le compte de madame de Woldemar; cependant , il a fini par être de mon avis , et par convenir qu'elle usait d'une rigueur excessive envers Amélie et Ernest; il m'a même promis de parler pour eux, mais je compte peu sur son secours, et je crains bien qu'au premier mot de madame de AVoldemar, tout son courage ne l'abandonne.
LETTRE cm.
BLANCHE A ALBERT
Vienne, 7 octobre, à midi.
Mes espérances se fortifient : Amélie
est mieux qu'hier ; je viens de passer chez
ma tante pour le lui dire : cette nouvelle
a paru lui faire plaisir. « Retournez chez
Amélie : vous pouvez lui annoncer que
je la verrai bientôt... Ne la quittez point;
je vous enverrai à d iner dans sa chambre :
j'ai à parler à vos parents en particulier;
1 vous ne viendrez point que vous ne soyez
appelée. » ^la mère a approuvé cet or-
" dre d'un signe de tête; et moi, le cœur
* tremblant d'espoir, j'ai été raconter à
"jmes amis l'heureuse disposition où pa-
'Jraissait être madame de Woldemar : Er-
"jlnest a regardé Amélie, et est resté en
"! suspens comme n'osant fire ériater sa
joie avant qu'elle eût marqué qu'elle la partageait ; mais Amélie a baissé les yeux en soupirant , et une sombre douleur s'est répandue sur la physionomie d'Ernest. Votre sœur s'est aperçue de ce changement : nous étions seuls dans la chambre; elle a tendu la main à Ernest, et le faisant asseoir près du canapé où elle était couchée , elle lui a dit : « Pardonnemoi si je n'ose espérer; pardonne-moi de ne plus croire au bonheur , et que les larmes que je ne puis m'empécher de verser ne me rendent pas importune à ton cœur.
— 0 mon Amélie ! que tes craintes me touchent ! au contraire, il me semble que tu m'aimerais moins si tu pouvais te rassurer si vite ; et cependant , quand je saisis avec tant d'ardeur la moindi'e lueur d'espérance , où en est la cause , sinon dans le plus ardent amour ? Mais, écoute, mon Amélie, aujourd'hui que tu =îs plus calme, laisse-moi te parler de notre avenir. » Elle a tressailli, ses joues pâles se sont animées d'une vive rougeur ; elle a avancé la main pour repousser Ernest; mais voyant qu'elle l'affligeait , sa main est retombée, et souriant avec une douce langueur : « Parlez de notre avenir, a-t-elle dit à Ernest , je vous écoute.
— Ma bien-aimée , je me flatte encore que ma mère, puisqu'elle veut te voir, s'est adoucie, et je suis presque certain que, si elle te voit, elle ne résistera pas à ce charme qui captive tout ce qui t'approche ; mais si je me trompais, et qu'elle persistât à refuser son consentement à notre union, promets-moi, Amélie, de te résoudre a t'en passer ; et moi , je jure, ainsi que je l'ai déjà fait une fois, d'abandonner sans regret ma patrie, ma famille et ma mère. — Sans regret , Ernest ! tu t'abuses : ton cœur n'en est pas capable.
— Je le jure, a-t-il continué d'un ton plus ferme encore. Peut-être Albert consentira-t-il à nous suivre, et je suis sûr qu'en quelque lieu que nous allions , ton oncle nous accompagnera; ton enfant ne sera plus orphelin , il sera mon fils ; je n'existerai plus que pour ^*^' et pour luf . dis , Amélie, n'y consens-tu pas ? — Et pendant que nous serons heureux ensem-
AMELIE MANSFIELD.
ble, a répondu Amélie, ta mère vieillira sans soutien et mourra seule ? » Ernest s'est troublé. « Et quand tu apprendras qu'elle n'est plus, tu n'auras aucun regret ? » Ernest a marché doQs la chambre avecagitation. « Et la nuit, quand son pale fantôme viendra gémir auprès de In couche nuptiale, tu demeureras paisible et satisfait entre mes bras ? — Arrête, arrête, Amélie ! s'est-il écrié en se précipitant à genoux près du canapé , tu me déchires le cœur. » Elle s'est soulevée, et posant ses mains sur la tête de son amant , elle a ajouté avec une dignité mêlée de tendresse : « C'est parce que je le connais bien ce cœur, c'est parce que je l'estime ce qu'il vaut , que je suis siire qu'il ne se consolerait jamais d'avoir trahi un devoir sacré. — Et celui qui m'attache à toi , Amélie , crois-tu qu'il ne le soit pas ? — Celui qui te lie à ta mère est le premier de tous. — .Te t'ai juré de m'unira toi. — Je te dégage de tes serments. — Le ciel les a reçus. — Je t'en dégage , te dis-je , et si c'est un parjure, c'est moi qui m'en rends coupable, c'est moi que le ciel punira. ') A ces mots , Ernest a serré Amélie dans ses bras en s'écriant : « As-tu
donc oublié ? » Et puis il s'est arrêté
tout-à-coup, comme gêné par ma présence; alors, je me suis levée, et j'ai passé dans la chambre à côté , pour écrire à mon Albert ce que je viens d'entendre.
Le même jour, à cinq heures.
Quand je suis rentrée, Amélie avait l'air plus calme ; on nous a servi le dîner dans sa chambre. J"ai été enchantée du ton respectueux de tous les domestiques avec elle, et du zèle avec le([uel ils volent au-devant de ses moindres désirs. « C'est un ange, me disait , il y a une heure, la femme qui l'a veillée cette nuit. — Elle a l'air si triste et n doux, ajoutait une autre, que seulement de la regarder, les larmes en viennent aux yeux. — Pour moi , assurait à son tour la vieille femme de charge, il ne m'a fallu que jeter un coup d'œil sur madame iMansfield , pour ne pas douter que , dès l'instant où madame la
baronne l'aura vue , elle cédera à tout
ce que veut monsieur le comte »
iNfais je crois entendre sur l'escalier la
voix de ma tante il me semble qu'elle
vient ici.... Oui, c'est elle-même, elle entre dans l'antichambre ; mon père et ma mère sont avec elle : quels sont leurs desseins.^ .Te cours près d'Amélie....
Comme demain matin je ne serai plus ici sans doute , je vais employer une partie de la nuit à vous rendre la scène qui vient de se passer : je laisserai le paquet à Ernest , afin qu'il vous le remette à votre arrivée.
A peine ai-je entrevu Madame de Woldemar avec mes parents, que je me suis élancée dans l'appartement d'Amélie.
« Voilà ma tante , voilà votre mère , Ernest. » Amélie a pâli tout-à-coup si prodigieu-sement que nous en avons été effrayés.» Au nom du ciel, calmez-vous, mon amie , lui a dit Ernest , rassemblez tout votre courage : n'avez-vous pas ici Blanche et moi pour vous soutenir.? »
INfadamcde Woldemar est entrée; Ernest a couru au-devant d'elle. « Voilà quatre jours que je ne vous ai vu , mon lils. — Ah, Madame! de l'indulgence, a-t-il répondu en portant la main de sa mère à ses lèvres. — Oui, Madame, de l'indulgence, » s'est écriée Amélie avec un accent douloureux , et en faisant quelques pas vers la baronne; mais elle était si faible et si tremblante que , hors d'état de se soutenir , elle est tombée sans force aux pieds de son juge. » Levez-vous, Madame , lui a dit la baronne d'une voix un peu émue : ce n'est pas à vous à prendre cette attitude, car c'est moi qui viens A'ous implorer. « Ernest l'a soulevée dans ses bras et l'a replacée sur le canapé , madame de AVoldemar a refusé de s'asseoir auprès d'elle , et s'est placée sur un fauteuil à quelque distance. « Bonjour, Amélie, lui a dit mon pèred'un ton assez amical. « Ma mère l'a saluée froidement sans lui parler , et a été se placer près de la baronne. Ernest et moi avons fait asseoir Amélie entre nous deux sur le ca-
AMELIE MA?fSFIELD.
napé ; et mon père , à qui j'ai fait un signe, a poussé son fauteuil de notre côté.
Il s'est fait un long silence; chacun paraissait troublé ; on sentait que le sort , que la vie de deux personnes, étaient attachés au sujet qu'on allait traiter, et nul ne se trouvait assez de courage pour oser l'entamer. Je voyais madame de "Woidemar détourner ses regards de dessus Amélie , dont le visage charmant portait une telleempreintededouleur, qu'on ne pouvait le fixer sans être prêt a céder à un attendrissement que redoutait ma tante : elle évitait aussi de regarder son fils , dont l'attitude suppliante, l'air d'anxiété , la figure altérée, étaient faits pour porter le désordre dans l'ame d'une mère : elle a levé les yeux sur mon père et sur moi, et les a ramenés sur ma mère, qui, par son maintien froid et sérieux , Ta seule encouragée à commencer. Elle a débuté ainsi , avec un ton grave , lent , un peu solennel , sans gestes, et les regards attachés alternativement sur ma mère ou sur le parquet :
< Il a été un temps de ma vie où je mettais tout mon orgueil dans ma famille et tout mon bonheur dans mon fils ; je me glorifiais , je l'avoue , d'être alliée à une famille dont le sang était pur et sans tache; et la tendresse de mon Ernest , sa soumission, son respect, les grandes qualités qu'il promettait , remplissaient mon cœur maternel delà plus douce joie. Tous ces biens, je lésai perdus, tous m'ont été enlevés; vous savez par quelle main, ÎMadame, a-t-elle continué en fixant Amélie dun air imposant et sévère ; vous savez quelle femme est devenue la honte de notre maison , nous a fait rougir de notre nom , a avili mon fils en lui préférant un misérable , et veut maintenant le déshonorer sans retour en le forçant à s'unir à elle...! — iNIadame, je ne souffrirai pas un tel langage , a interrompu Ernest avec véhémence. — Il faut tout souffrir de votre mère, Ernest, a répliqué Amélie avec-beaucoup de dignité ; c'est ajouter à mes torts que de manquer , à cause de moi , au respect que vous lui devez ; et ,
si mes prières peuvent avoir quelque pouvoir sur vous , vous écouterez en silence les reproches qu'elle m'adresse avec trop de justice, peut-être. — Je vous suis obligée , ^ladame , a repris la baronne amèrement, de parler à mon fils en ma faveur, et de l'engager à vouloir bien écouter sa mère ; mais c'est un devoir que vous n'auriez pas eu besoin de lui prescrire , si depuis long-temps vous ne lui eussiez fait oublier les siens. — Ah ! Madame , s'il s'était nommé , si j'avais su qui je recevais près de moi ! mais, hélas ! tous mes malheurs sont venus de l'avoir rejeté et de l'avoir aimé sans le connaître. — ■ Et à présent que vous le connaissez. Madame, a continué la baronne , à présent qu'il dépend de vous de consommer sa ruine et mon désespoir , que vous me voyez réduite à vous implorer, vous qui m'avez fait plus de mal que mon plus mortel ennemi n'aurait pu m'en faire, quel sort nous réservez-vous à tous deux ? êtesvous résolue à arracher Ernest à sa mère, à sa patrie, pour l'envelopper dans la honte dont vous vous êtes couverte.' voulez-vous qu'il devienne l'opprobre de sa
famille et mon assassin .' — Arrêtez,
arrêtez, ma mère, s'est écrié impétueusement Ernest ; arrêtez , Amélie; avant de répondre, écoutez-moi : O mon Amélie !
qu'une fausse générosité ne vous égare pas ! Amélie ! ne me sacrifiez pas ! Ferezvous moins pour celui qui vous a donné son amour et son existence , que pour la femme hautaine qui veut sacrifier le lien sacré qui nous unit à de barbares préjugés ? — Voilà donc comme je suis
traitée par mon fils, a dit la baronne indignée ! Vous devez être contente. Madame, des effets de l'amour que vous inspirez; etla veuvede^I. Alansfielddoit se complaire à voir humilier la baronne de AVoldemar. — En vérité , a ajouté ma mère d'un ton dédaigneux , je ne crois point qu'Ernest eut osé s'oublier jusquelà, s'il n'y était encouragé par de mauvais conseils. — Hélas ! a dit Amélie en joignant les deux mains vei-s le ciel ; je sais trop que je suis la caufeedes torts d'Ernest , et de la division d'une famille que
je respecterai jusqu'à mon dernier soupir ; mais , Madame , a-t-elle continué en s'adressant à la ijaronne, si vous pouviez Kre dans ce cœur que vous déchirez , quelles sont les seules espérances qu'il ose concevoir, peut-être trouveriez-vous qu'elles expient assez l'erreur involontaire qui m'a rendue si coupable à vos yeux. — Je ne sais, Amélie, quelles espérances vous nourrissez , lui a dit Ernest avec émotion ; mais si elles sont autres que les miennes , si elles ne sont pas d'être à moi en dépit de toutes les oppositions, de tous les obstacles, de toutes les volontés , je Jure au ciel , à ma mère , à vous-même , je jure que ces espérances seront déçues. Ma mère , vous savez que j'ai le droit de parler ainsi , vous savez que vous-même m'avez promis de ne plus vous opposer à mon union avec Amélie : ou me trompiez-vous en le promettant , ou voulez-vous maintenant violer votre parole .^ — Mais vous-même, Ernest , ne vous souvient-il plus que vous m'aviez promis de renoncer àelle ? — Ah ! je ne l'ai pas oublié cet effort terrible qui a égaré ma raison, et qui m'eut coûté la vie si vous ne m'eussiez rendu un serment involontaire, impie, que j'abjure, et que vous ne deviez pas me rappeler, puisque vous l'avez annulé par le vôtre. O ma mère ! c'est parce que vous vous êtes attendrie sur mes maux, que j'existe encore ; ne me retirez pas vos bienfaits , je vous le demande à genoux. » Et en parlant ainsi, il embrassait ceux de madame de Woldemar avec ardeur : « Regardez mon Amélie, vous l'aimiez tant autrefois ! uiie faute dont son extrême jeunesse fut l'excuse , l'a-t-elle bannie sans retour de votre cœur? Regardez mon Amélie, ma mère, et vous l'aimerez encore , et vous me j)ardonnerez de ne pouvoir vivre sans elle , et vous direz : Otii^ c'est encore là l'enfant de mon cœur, la fille de mon adoption » Les sanglots ont étouffe sa
voix. « O Madame! a dit Amélie en se prosternant aux pieds de la baronne , ;\ côté de son amant , autrefois vous m'ouvriez vos bras, vous me pressiez contre Votre seia, vous me nommiez votre fille,
AMELIE MANSFIELD.
votre fille chérie ; l'époux que vous me destiniez , le voilà gémissant à vos pieds, vous demandant ma main comme on demande la vie : il est l'idole de mon cœur ; nous ne pouvons exister qu'ensemble.
Heureux par vous , nous vous contemplerions comme la divinité suprême qui d'un mot retire de l'abîme du désespoir pour donner la félicitédu ciel. O Madame! serez-vous insensible au pouvoir de dispenser tant de biens ? ô ma tante ! ma mère ! pardonnez si l'amotu' qui remplit mon cœur m'enhardit à vous donner ce nom, ne me rejetez pas, n'accablez pas de votre haine celle que vous avez tant aimée , qui vous chérit , vous révère , que votre fils a choisie , et que vous avez si long-temps regardée comme son épouse.»
A ce tableau si déchirant, aux accents de cette prière si pénétrante , je n'ai pu retenir mes sanglots ; mon père avait des larmes dans les yeux , ma mère semblait émue. Amélie s'est tournée vers elle :
a Et vous , ma tante, lui a-t-elle dit, ne parlerez-vous pas en faveur de l'enfant de votre sœur? ne soutiendrez-vous pas votre sang ? — Notre sang ! a interrompu madame de Woldemar en levanflesyeux au ciel ; oui , pour notre malheur , vous en êtes. Mais, Amélie, a-t-elle ajouté avec quelque trouble, relevez-vous et écoutez-moi. » Elle l'a fait asseoir près d'elle , a pris une de ses mains entre les siennes , et lui a dit : « Je vous ai beaU' coup aimée, et, en vous revoyant, quelle que soit ma colère et votre impardonnable faute, je sens bien que vous m'êtes encore chère, et je gémis que vous m'ayez mise dans l'impossibilité de vous donner pour épouse à nîon fils. — Dans l'impossibifité! a interrompu Ernest hors de lui. — C'est à Amélie que je parle , mon fils., c'est à elle seule à me répondre; et quant à vous , si vous osez m'interrompre une seule fois encore, je quitte à l'instant I9 chambre , et je ne vous verrai jamais Dii l'un ni l'autre.— Je ne dis plus rien , Madame , a repris Ernest en se levant. » 1^ il est demeuré debout appuyé contre le fauteuil d'Amélie.
(^ Vous aimez mon fils» Amélie^ et^
siil
Kl
crois que c'est d'un amour assez noble , assez désintéressé , pour que son bonheur vous touche plus que le vôtre même : eh bien, croyez-vous, dites-moi, que cette union le rende heureux? quelques instants peut-être, tant que le feu d'amour durera. Mais ce feu, que le temps éteint toujours «t que le mariage consume si vite , quand il aura disparu , que restera-t-il à Ernest , .sinon des regrets, et à vous du repentir? ])ans la plus brillante saison de la vie, dans celle de l'ambition, avec la flerté qu'il a dans l'ame et le nom qu'il porte, se consolera-t-il d'avoir perdu toute considération dans son pays, de n'oser prétendreàaucunedignité, et d'être regardé ,ivec mépris par ses égaux? Et vous, Amélie , vous consolerez-vous jamais d'avoir amassé de pareils malheurs sur sa tête? — Oh! non, jamais! jamais! a dit l'infortunée en cachant dans ses mains son visage inondé de larmes. — Ce n'est pas tout : ces tourments qui le déchireront, il vous les reprochera : il dira que non à présent que la passion l'égaré; mais ne le croyez pas, n'en croyez que la nature, qui nous porte toujours à nous plaindre de ce qui nous nuit. Et puis, Amélie, lors même que vous rempliriez si bien le cœur de votre époux, qu'il n'y resterait de place pour aucune espèce de regrets, croyez-vous que ce cœur si sensible à l'amour goûterait long-temps un bonheur qu'il aurait obtenu sans le consentement de sa mère? et ce consentement, ne l'espérez pas, je ne le donnerai jamaisau déshonneurdemon fils. — Ah!
j'en étais bien sûre, a répondu Amélie ; et quand je vous ai adressé mes prières, ^la- (lame , je n'avais pas l'espoir qu'elles pussent vous toucher. — Avez-vous tout dit , INIadame? a ajouté Ernest, en contenant h peine sa bouillante impatience; et puisje parler à mon tour ? — Pas encore , a répliqué la baronne ; attendez que je vous le permette. Et vous, Amélie, vous qui êtes la seule ici qui conserviez quelqu'ascendant sur l'esprit de cet insensé , voilà le moment d'en user dignement, et de vous rétablir, par un grand sacrifice, dans ropinion du monde et les bontés de
A^sSFIELD. 247
votre famille; montrez-lui ses devoirs en suivant les vôtres; rappelez-le à la vertu par votre courage ; ayez la grandeur d'amc de renoncer à lui , et aussitôt mes bras vous sont ouverts , je vous rends mon amitié , et je vous prends sous ma protection. Si la vie religieuse vous plaît, nommez le couvent que vous préférez, et sur-lechamp je vous en fais nommer abbesse... Votre fils... » Elle s'est arrêtée enfaisant Hn geste de mépris, c Votre fils, quoique portant le nom de ]\Iansfiekl, je vous le promets , A mélie , ne sera pas un étranger pour moi , je repoi'terai sur lui la reconnaissance du bien que vous m'aurez tait, et ce sentiment , en remplissant tout mon cœur , en effacera pour jamais le souvenir de votre conduite passée. » Elle s'est tue. « Avez-vous fini, ma mère? a demandé encore Ernest avec une colère concentrée. — Oui, je n'ai rienàajouter; mais, comme ce n'est point à vous que j'ai parlé, ce n'est point à vous à me répondre : qu'Amélie s'explique. — Et moi , ^ladame , je ne le lui permets pas ; car je sens bien que je ne lui pardonnerais point d'hésiter dans sa réponse. — Et si je vous ordonne de l'attendre ? — J'oserai braver les ordres d'une mère qui viole les engagements qu'elle a pris. O Amélie! a-t-il dit en la serrant étroitement dans ses bras, pourrais-je te pardonner jamais de désavouer nos nœuds, et d'être infidèle à tes serments? Que ma mère le soit aux siens , elle en répondra devant Dieu ; mais nous mourrons plutôt que d'être parjures : je suis ton époux, tu m'appartiens, tu es à moi. — Vous êtes à lui ! vous lui appartenez ! s'est écriée la baronne en pâlissant d'effroi. — Oui, je le déclare devant vous, devant toute ma famille assemblée, Amélie est mon épouse, et quiconque tenterait de nous désunir, commettrait un sacrilège.
— Je ne veux croire que vous, Amélie; étes-vous réellement son épouse? — Ose dire que non ! a interrompu Ernest. — Ah ! je ne puis mentir, lui a répondu douloureusement Amélie. — Quoi! tu n'es pas à moi ? — Je suis à toi , Ernest , mais je ne suis pas ton épouse; et le ciel sait que, si j'avais cru faire ton bonheur en
AMELIE MANSFIELD.
dévoilant ma honte, je ne l'aurais pas cachée si long-temps. » A cet aveu , ma mère s'est couvert le visage, mon père s'est levé, la baronne a paru satisfaite, et j'ai laissé échapper un cri de douleur. A ce cri , Amélie s'est retournée vers moi , et m'a dit , avec cet accent qui perce le cœur : « Ocompagnedu vertueux Albert! rougistu de moi, et nesuis-jeplusta sœur.!* «Je n'ai répondu qu'en me jetant dans ses bras, mais non sans gémir de ce que là perte de son innocence serait le motif du consentement de ma tante; et encore me suis-je trompée, car, après un morne et long silence de tous ceux qui avaient entendu ce terrible aveu , madame de Woldemara repris avec une espèce de triomphe : « Bon dieu ! c'est donc pour épouser une femme déshonorée de toutes les manières, qu'un flls ingrat se révolte contre moi , et c'est sa maîtresse qu'il a osé amener dans ma maison ! » A ces mots outrageants, la main d'Amélie, que je tenais dans les miennes , s'est glacée , et le rouge de l'indignation s'est répandu sur ses joues brûlantes. Elle s'est levée; et Ernest, la soutenant dans ses bras, lui a dit: « Viens, Amélie, éloignons-nous d'ici; fuyons une mère barbare, qui ne dégrade qu'elle en insultant ainsi l'objet sacré de mon amour et de ma vénération ;
viens — Non, pas encore, a répliqué
madame de Woldemar en retenant Amélie; il faut tout savoir, et j'ai encore des doutes à éclaircir. Le docteur m'a parlé de l'effroi qu'il vous inspirait, Madame; j'en attribuais la cause au désir que vous aviez de mourir; mais maintenant j'en soupçonne une autre. IN'aviez-vous aucune raison de craindre la pénétration du médecin ?» A mélie est restée debout , immobileetlesyeuxfixéssurlaterre. «Vous tremblez. Madame, et n'osez me répondre. — Après l'aveu que j'ai fait, a dit Amélie avec assez de calme , quand je n'ai plus rien à perdre, si je me tais à présent, ce n'est pas mon intérêt qui m'y engage. — Et lequel , Madame? lui a demandé la baronne avec dédain. — Peut-être le vôtre , Madame. — Le mien ! — Oui , Madame , le vôtre ; car c'est en me sacrifiant
pour vous que je voudrais payer vos outrages. — Amélie! a interrompu Ernest d'une voix altérée, Amélie! et moi aussi, je veux que vous répondiez à ma mère ; je veux savoir si le ciel bienfaisant m'a attaché à vous par plus de liens que je ne croyais encore en avoir. — Vous l'entendez. Madame, a repris Amélie; hélas! je le connais mieux que vous ; et si je lui cachais la terrible vérité que vous m'avez arrachée, c'était pour vous laisser un moyen de le séparer de moi ; maintenant vous n'en avez plus. — Je n'en ai plus ! et mes ordres , son honneur et votre dégradation, les comptez-vous pour rien?
— Ah ! IMadame, quand c'est à l'honneur d'Ernest que je me suis conliée, est-ce l'honneur qui lui persuadera qu'il doit m'abandonner ? Il sait maintenant que j'ai sur lui des droits plus sacrés que les vôtres. Pourquoi, en me forçant à dévoiler ce funeste mystère, lui avez-vousfait une loi de vous désobéir? »
Pendant ce dialogue, Ernest ne paraissait rien écouter : éperdu de la nouvelle qu'il venait d'apprendre, la joie semblait lui avoir ravi l'usage de ses sens. A la lin, il a dit d'une voix entrecoupée : « Amélie !... il est donc vrai ! O trop heureux Ernest ! ô mon épouse adorée ! viens sur mon sein.... Dieu bienfaisant! je te bénis de m'avoir donné une raison de plus de l'aimer!.... O mon Amélie! pourquoi cette rougeur sur ton céleste visage?
enorgueillis-toi au contraire de nos liens, de mon bonheur : ah ! je le jure , jamais , jamais tu ne parus plus touchante, plus chère, plus sacrée à mes yeux! « L'expression d'Ernest avait quelque chose de SI entraînant , que mon père s'est approché de madame de Woldemar, et lui a dit : « Eh bien ! ma sœur, ne pardoimerezvous pas à Amélie? — La religion , a répondu la baronne, nous commande, je le sais, d'être miséricordieux envers les coupables, mais non de les récompenser; et jamais, non jamais mon (ils n'obtiendra mon consentement pom* son mariage avec cette femme, qui a trahi tous ses devoirs; mais comme je vois bien qu'il est déterminé à s'en passer , et que je né
veux pas pourtant faire un éclat qui lui ôte toute la considération et les espérances d'avancement que rignoniiniede son mariage ne lui enlèvera que trop , dès ce soir je l'abandonne , je quitte ma maison, je l'en laisse maître absolu; je ne ferai aucune démarche contre l'accomplissement de ses vœux criminels : mais qu'il n'ignore pas qu'en les prononçant il déchirera le coeur de sa mère , et que dans le couvent où elle va se retirer, elle déplorera jusqu'à son dernier soupir le malheur d'avoir donné le jour à un tel fils. »
Elle est sortie alors, nous laissant consternés d'un refus qu'il paraissait d'autant plus impossible de vaincre, qu'il n'en résultait plus d'obstacles. Ma mère s'est levée pour la suivre ; Amélie a étendu les bras vers elle en s'écriant : « Partez^ vous aussi en me haïssant, ma tante?— Madame, lui a répondu ma mère d'un ton froid, vous' vous êtes étrangement^égarée, et dans la situation où vous vous trouvez, la bienséance ne permet pas que je tente rien en votre faveur. » Sans insister, Amélie a laissé tomber ses bras en levant doucement ses yeux au ciel, et ma mère s'est retirée. A peine a-t-elle été dehors que mon père s'est avancé, et prenant la main d'Ernest et d'Amélie, il leur a dit : « Je n'entends rien à tous ces discours ; mais je vois que le plus pressé est de vous marier. Si vous m'en croyez, mes enfants , ne perdez pas une minute , et aussitôt qu'Amélie aura le titre de comtesse de Woldemar , soyez sûrs que les dames les plus fières se feront un honneur d'être présentées chez elle. » Amélie s'est jetée dans les bras de mon père , en pleurant. « O mon oncle! il me reste donc un ami dans ma famille! » Ernest lui a serré la main avec une vive reconnaissance en ajoutant : « Mon oncle, dans la cérémonie, ne consentirez-vous pas à servir de père à mon épouse, à votre nièce? » lia paru embarrassé delà proposition. « Je le voudrais beaucoup, at-il répondu , mais je craindrais de me brouiller avec ma soeur, et de m'ôter ainsi tout moyen de vous réconcilier..— Mon
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bon père, lui ai-jeditenlecaressant, il faut absolument que v'ous et moi soyons présents au mariage d'Amélie : ce n'est pas assez de l'approuver en secret, il faut le soutenir hautement, et montrer au public qu'elle a reconquis l'amour de ses parents, puisque le chef de la famille la protège : mon père , voyez donc que c'est le meilleur moyen d'apaiser le courroux de ma tante , car votre opinion sera la règle de tous : quand on dira partout que M. de Geysa pense ainsi, personne ne se croira le droit de penser autrement ; soutenu de votre opinion, Ernest ne décherra dans celle de personne : à la ville, il pourra prétendre à la même estime; à la cour, aux mêmes honneurs ; et quand ma tante sera bien convaincue que le mariage de son fils n'aura point contrarié ses prétentions ambitieuses, elle pardonnera sans peine : c'est à vous , mon bon père , c'est à votre courage que nous devrons cet heureux succès. — Aimable flatteuse!
comme vous savez arranger les choses à votre fantaisie , et me faire vouloir tout cequevous voulez ! — Eh bien ! mon père, vous y consentez, n'est-ce pas? nous ne quitterons point cette maison qu'Amélie ne soit mariée, afin que, quand Albert reviendra, il y soit reçu par la comtesse de AVoldemar. — O généreuse amie! ce n'est donc pas assez pour toi de mon bonheur , tu penses aussi cà celui de mon frère, s'est écriée Amélie en m'embrassant avec ardeur , et tu veux qu'il ait à rougir le moins possible de sa sœur! — Et savez-vous, ma iille, quand il sera ici? m'a demandé mon père. — j\Iais dans quelques jours, je présume. — Voyez, Amélie, c'est pour courir après vous pourtant que votre frère a abandonné ma Blanche. — Mon oncle, lui a dit Amélie , prenez pitié de moi , et ne faites pas repasser dans mon cœur tous les maux que je cause : hélas ! je n'ai pas besoin qu'on me les rappelle. — ■ Non, mon enfant , je ne veux point vous affliger : si vous avez l'ame bien placée, vous devez souffrir assez du désordre qui règne dans votre famille, et que yous ne pouvez attribuer qu'à vous : un frère qui court sur
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les grands chemins, le mariage d'une amie reculé, un fils brouillé avec sa mère : voilà bien assez de raisons pour vous désoler sans que j'ajoute à votre peine. » Et cependant, tout en parlant ainsi, il enfonçait de nouveaux traits dans le cœur d'Amélie; la force passagère que lui avait inspiré la présence de madame de Woldemar était épuisée; je la voyais s'affaiblir malgré tous ses efforts, et sur son visage décoloré la souffrance physique se confondre avec la douleur morale. Ce changement n'a point échappé à Ernest ; il lui a présenté quelques gouttes pour la ranimer, avec une inquiétude qu'il cherchait à dissimuler. « Amélie, lui a-t-il dit, vous n'êtes pas bien : vous avez besoin de repos. — Vous avez raison, j'en ai besoin ; mais, a-t-elle ajouté avec un sourire forcé, le repos, il viendra. » A ce moment, un domestique est venu avertir mon père que ma mère le demandait.
« J'y vais, a-t-il dit. — Non, mon père, non, vous n'irez pas que vous n'ayez donné votre parole à Amélie d'assister à son mariage. — Mais puisque son frère revient, ne pourrait-il pas me remplacer ? — Je t'en conjure. Blanche, n'insiste pas davantage, a repris Amélie : la chaleur de ton amitié m'a fait tout le bien que je pouvais recevoir; mais le consentement de ton père, et même celui' de ma tante, viendraient trop tard à présent. — Amélie! qu'as-tu dit? » a interrompu Ernest d'un air effrayé. Moi, Albert, à ces tristes paroles, j'ai pleuré amèrement, et mon père ému a pris la main d'Amélie, en lui disant : « Il ne faut point vous affliger, mon enfant, fti désespérer de l'avenir : aussitôt que votre frère sera ici , épousez Ernest sans délai , je vous le
répète « Comme il parlait, un autre
domestique est venu l'avertir que madame de Woldemar désirait lui parler un moment avant de partir : mon père s'est précipité hors de la chambre, et Amélie, joignant les mains, a dit à Ernest : « Laisseras-tu ta mère quitter sa maison? me laisseras-tu mourir avec le remords de l'en avoir chassée? 0 Ernest! je t'en conjure, cours l'apaiser : si, pour y par-
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venir, il faut m'abandonner , n'hésite pas à le promettre : hélas! que gagnerais-tu à lui désobéir ? Ernest , ton amour ne peut plus me sauver : mon cœur est blessé à mort, et je suis perdue pour toi : que du moins mes derniers regards te voient réconcilié avec ta mère; et si ma présence lui est odieuse, si elle ne peut me souffrirprès d'elle, assure-la, Ernest, que j'aurai la force de m'en aller. — Qu'oses-tu proposer, Amélie? moi, je t'abandonnerais ! que me fait la tendresse de ma mère, que me fait la vie, si je ne dois pas les partager avec toi ? Laisse-la partir, cette femme inexorable qui a pu voir ta douleur sans en être attendrie , cette femme barbare qui a déchiré un cœur qui ne sut qu'aimer et pardonner.... Mais , Amélie , si tu ne peux vivre , je puis mourir : depuis que je porte dans mon ame la conviction que je te suivrai, tu peux me parler de ton dernier moment sans m'effrayer; ce ne sera pas celui de notre séparation. — 'Ernest, a-t-elle repris en pleurant, du jour oij j'ai commencé à penser et à sentir , je n'ai jamais demandé au ciel d'autre bonheur que celui d'être aimée comme tu m'aimes : hélas! comme il me punit aujourd'hui de m'avoir exaucée ! Faut-il que ton amour , cet amour ardent, exclusif, qui seul me semblait le bien suprême, soit l'instrument fatal que Dieu ait choisi pour me frapper!.... Mais j'entends un bruit extraordinaire : c'est ta mère qui part
Oh! cours, cours donc au-devant d'elle, embrasse ses genoux, retiens-la. » Ernest , éperdu , restait à sa place , ne répondait pas. « Tu ne veux donc pas y aller? s'est-elle écriée : eh bien, laissemoi remplir ton devoir. » Alors elle s'est dégagée des bras de son amant qui voulait la retenir, sa faiblesse a disparu , un sentiment exalté lui prêtait une vigueur surnaturelle; elle s'est élancée seule hors de la chambre, elle a volé sur l'escalier : nous pouvions à peine la suivre. « Ma tante! criait-elle, ma tante! au nom du ciel , écoutez-moi ! que je ne vous chasse pointde votre maison! laissez-moi en sortir ; je le veux , je le puis ! » Elle a atteint
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madame de Woldemar comme celle-ci allait passer la dernière porte, s'est jetée au-devant d'elle, et se couchant sur le seuil : « Ma tante, a-t-elle dit d'un air égaré, vous ne passerez qu'en me foulant sous vos pieds. Non, il ne sera pas dit qu'une femme criminelle vous ait forcée à fuir de chez vous ; je mourrai sur cette pierre, je le jure, plutôt que de vous laisser sortir. " Quelques mots qu'on n'a pu entendre ont suivi ; ses forces l'ont abandonnée, et elle s'est évanouie. Ernest, croyant la voir expirer , a jeté un cri affreux , et s'est précipité sur elle : moi j'ai regardé madame de Woldemar, j'ai vu ses yeux se remplir de larmes, et j'ai cru que la pitié allait enfin l'emporter. Pendant qu'on donnait des secours à Amélie, que chacun s'empressait autour d'elle, sa tante la contemplait avec émotion et paraissait irrésolue; à la fin elle m'a dit à demi-voix : « L'honneur me commande ce dernier effort , mais il me coûte plus que je ne puis l'exprimer... Je m'éloigne, car je ne résisterais pas à une seconde