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On croit donc devoir placer en tête de ce roman une Introduction, dans laquelle , après avoir jeté un coup d'œil sur Jérusalem, antique objet de la vénération des Chrétiens, et sur les pèlerinages qui ont précédé et préparé les guerres de la Terre Sainte, on essaiera de donner une idée des deux premières croisades; on présentera ensuite sur la troisième, tous les détails qui peuvent offrir quelque intérêt, et l'on aura soin de faire remarquer le parti que madame Cottin a tiré de l'histoire, soit lorsqu'elle y a pris les événements et les caractères , soit lorsque, créant de nouveaux personnages, elle a réuni en eux les traits épars qu'elle a trouvés dans les annales du temps.
Les pèlerinages à .Térusaiem remontent aux premiers siècles du christianisme. Adrien avait fait disperser les ruines de la cité qui avait été prise et détruite par Titus , et , pour en effacer jusqu'au souvenir, il avait fait bâtir une nouvelle ville à laquelle il avait donné le nom d'Elia, d'Aélia , û' Adria capitolîna, « Il fit dresser, dit l'auteur d'une His- « toire ecclésiastique, une idole de Ju- « piter au lieu de la résurrection de Jésus- « Christ, et une Vénus de marbre au Cal- « vaire, sur la roche de la croix; il dé- " dia à Adonis la caverne où Jésus-Christ « était né. » Mais les saints lieux n'en étaient pas moins dès-lors visités par les Fidèles. Constantin, ayant embrassé la religion chrétienne, rendit Jérusalem au culte du Christ ; il orna le saint sépulcre, et inaugura lui-même l'église de la Résurrection : cette pompeuse cérémonie avait attiré une foule innombrable de Chrétiens. Hélène, mère de Constantin ,
INTRODUCTION
fit plusieurs pèlerinages à Jérusalem , et y tennina ses jours. Les tentatives inutiles de Julien , pour rebâtir l'ancien temple des Juifs; les prodiges qui, au témoignage même d'Ammien Marcellin ( auteur païen ), détruisirent les premiers travaux et portèrent l'épouvante parmi les ouvriers, durent frapper l'imagination des peuples , et augmenter leur vénération pour les saints lieux. Aussi, dès le quatrième siècle, les pèlerinages étaient déjà si multipliés , que plusieurs Pères de l'Eglise firent sentir les dangers auxquels ils exposaient les Fidèles. Ces pieux voyages, loin d'être suspendus lors de l'invasion des Barbares, devinrent encore plus fréquents. Au milieu des malheurs de tous genres qui les accablaient, les Chrétiens allaient chercher un asile et des consolations à Jérusalem; ils traversaient les camps et les armées ; le bourdon et la pannetière leur servaient de sauve-garde , et les Barbares , déjà disposés à embrasser la foi , leur portaient une sorte de respect.
Au commencement du septième siècle, Chosroès s'empara delà Palestine, enleva le bois de la vraie croix , dévasta .Térusalem, y substitua la religion des Perses à celle dès Chrétiens. Héraclius dirigea contre lui toutes les forces de l'Empire; après une guerre longue et opiniâtre, il repoussa les Perses, et obtint la restitution de la croix. Les historiens remarquent que la caisse dans laquelle elle avait été renfermée n'avait point été ouverte, et que les sceaux mêmes étaient restés intacts. T^empereur Héraclius reconduisit en triomplie celte précieuse relique à Jérusalem; il traversa la ville pieds nus, et porta lui-même la croix jusqu'au mont Calvaire. Cette cérémonie, qui fut célébrée dans tout le monde chrétien , par l'institution de la fête de l'exaltation de la croix , ne pouvait que redoubler l'ardeur des pèlerinages.
Cependant , Mahomet venait de fonder unenouvelle religion, dont il avait étendu le culte, moins parla persuasion que par la force d?s armes. Ses lieutenants, après sa mort , poursuivent le cours de ses con-
quêtes. Omar se rend maître de la Palestine; il établit l'islamisme, et bâtit des mosquées dans Jérusalem. On se borne d'abord à interdire aux Chrétiens toutes cérémonies extérieures; mais bientôt on les abreuve d'outrages , et on les force de porter une ceinture de cuir, comme marque de leur servitude. Les dissensions qui s'élèvent entre les Omniades et les Alides, leur permettent, pendant quelque temps, de respirer ; ils sont tour-à-tour favorisés et persécutés sous les Abassides; mais les persécutions les plus violentes ne peuvent effrayer les pèlerins, qui bravent les dangers et la mort pour visiter les saints lieux. Harroun-al-Raschild, le plus illustre calife de la race des Abassides , leur accorde une protection particulière. La politique lui imposait la loi de se concilier l'amitié des Chrétiens. Il craignait que Charlemagne, dont les exploits et la puissance remplissaient le monde , ne dirigeât contre lui toutes les forces de l'Occident, et ne tirât vengeance des invasions, encore récentes, des Sarrazins. On vit donc arriver à la cour de Charlemagne des ambassadeurs du calife, qui apportèrent les clefs de Jérusalem et du saint sépulcre. Les Chrétiens purent alors élever dans la ville sainte un hospice et des maisons pour les pèlerins ; des relations de commerce s'établirent ; les Francs eurent un marché à Jérusalem , et tous les ans on tenait, le 15 septembre, sur le Calvaire , une foire , dans laquelle on échangeait les marchandises d'Orient et d'Occident. Mais les Chrétiens furent bientôt exposés à de nouvelles persécutions sous les successeurs d'Harroun-al- Raschild.
V^ers la fin du dixième siècle , Jean Zimiscès, qui avait assassiné Nicéphore Phocas , et usurpé l'Empire Grec , voulut faire pardonner son crime et son usurpation, en combattant les Sarrazins ; déjà il s'était emparé de la plupart des viiles de la Palestine , lorsqu'il fut empoisonné. Après sa mort, Jérusalem retombe au pouvoir des Infidèles, et le sort des Chrétiens devient plus misérable que jamais , sans que toutefois le zèle
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des pèlerins se ralentisse. Le pape Sylvestre n, vivement touché de leurs maux, excite les peuples d'Occident à prendre leur défense : l'histoire ne fournit presque aucun détail sur cette expédilion, qui peut être considérée comme une première croisade ; on sait seulement qu'elle n'eut aucun résultat : les Pisans, les Génois , commandés par Boson , roi de Bourgogne , et beau-frère de Charles-le- Chauve , roi de France, prirent seuls les armes ; ils firent une descente sur les côtes de Syrie, et se rembarquèrent après avoir dévasté quelques lieues de pays.
Cette tentative inutile ne pouvait qu'envenimer la haine des IMusulmans contre les Chrétiens : les persécutions redoublèrent, mais elles ranimèrent le zèle au lieu de l'éteindre, et des pèlerins partaient de tous les points de l'Occident , pour faire le voyage de la Terre Sainte. Tous les Chrétiens, sans distinction d'âge, de sexe, ni de rang, étaient enflammés du désir d'adorer Dieu dans le lieu même où, suivant la belle expression de saint Jérôme, la lumière de l'Evangile commença à briller du haut de la croix.
D'ailleurs, les pèlerinages avaient été substitués aux pénitences canoniques : les coupables espéraient trouver le pardon de leiu's fautes sur le tombeau de Tésus- Christ, et l'on obtenait des indulgences en secourant les pèlerins sur leur route comme en allant soi-même en pèlerinage.
Voici les détails que donne sur ces voyages un auteur justen^ient estimé ^ Avant de partir, un pèlerin se présentait devant le prêtre de son église , qui !:;i remettait le bourdon et la pannetière , s langes marqués de la croix, une lettre ■ l'èvêque attestant l'objet du voyage, répandait l'eau sainte sur ses vêtements, et l'accompagnait à la tête d'une procession jusqu'à la prochaine paroisse ; on ^■'Mupressait de lui offrir sur sa route '!S les objets dont il pouvait avoir beîn ; on ne lui demandait que ses prières our prix de l'hospitalité qu'il recevait. -es hospices étaient bâtis pour les pèle-
.' M. Michaml,
rins, sur le bord des fleuves, sur les montagnes, dans les lieux déserts, et jusque dans les provinces de l'Asie. Le pèlerin ne portait point d'armes; le bourdon et la pannetière suffisaient pour le mettre à l'abri de toute insulte, même chez les ÏMusulmans, lorsqu'il n'y avait pas de persécution déclarée. Arrivé près de Içi cité sainte , les Chrétiens établis à Jérusalem allaient au-devant de lui. Il entrait dans la ville par la porte d'Ephraïm, et payait le tribut aux Sarrazins. Ce tribut était une pièce d'or, et c'était souvent le seul argent que le voyageur eut apporté; quelquefois même, il ne la possédait pas, et il attendait l'arrivée de quelque seigneur qui payait pour lui. Les pèlerins trouvaient la nourriture et le logement dans des maisons que dirigeaient des moines grecs , et qui étaient entretenues par les aumônes que ces moines allaient, chaque année, recueillir en Occident. Il y avait des couvents particuliers pour les femmes. Dès l'année 1048, quelques habitants d' A malfi s'étaient réunis pour fonder un hospice oij ils soignaient eux-mêmes les malades ; ils prirent le nom d'Hospitaliers , furent plus tard constitués en ordre religieux et militaire de saint Jean de Jérusalem; et après les croisades , cet ordre devint l'ordre souverain de Rhodes et ensuite de Malte.
Après s'être préparés par la prière et par le jeûne , les pèlerins se présentaient au saint sépulcre, couverts d'un drap mortuaire, qu'ils conservaient avec soin pendant tout le reste de leur vie, et dans lequel ils voulaient être enterrés. La grâce qu'ils demandaient à Dieu avec le plus de ferveur, était de mourir dans la cité sainte. Ils parcouraient la montag)ie de Sion , celle des Oliviers ; ils quittaient Jérusalem pour visiter Bethléem où naquit le Sauveur, le mont Thabor où il fut transfiguré, et tous les lieux témoins de ses miracles. Ils se baignaient ensuite dans les eaux du Jourdain, et cueillaient, dans le territoire de Jéricho, des palmes qu'ils rapportaient en Occident. De retour dans leur pays, ils pré-
sentaient au prêtre une de ces palmes, qui était déposée sur l'autel de l'église, comme une marque de reconnaissance envers Dieu qui avait protégé leur voyage, et ils jouissaient d'une réputation particulière de sainteté.
Bientôt les pèlerins ne voyagèrent plus isolément. En 1054, un archevêque de Cambrai se mit en route pour la Palestine, avec trois mille Chrétiens de son diocèse, qui périrent presque tous misérablement, sans avoir pu parvenir jusqu'à Jérusalem. En 1064, l'archevêque de Mayence et quiitre évêques partirent avec sept mille hommes : attaqués le vendredi saint par les Arabes, ils ne voulurent point se défendre; ceux qui échappèrent furent reçus en triomphe à Jérusalem , mais plus de la moitié de la troupe était tombée sous le fer des Sarrazins, ou avait succombé aux fatigues du voyage , et à peine trois mille hommes purent revenir dans leur pays.
Une foule innombrable de Chrétiens bravaient ainsi les fatigues, la misère, les dangers de toute espèce, pour visiter le tombeau de Jésus-Christ; ils supportaient avec une résignation que la religion seule peut donner, les vexations des Sarrazins : le noble chiitelain, qui eût vengé dans le sang la plus légère offense, s'y soumettait comme le plus pauvre voyageur : tous offraient à Dieu leurs souffrances, se plaisaient à les raconter à leur retour; et ces récits, pleins d'intérêt, excitaient à la fois l'enthousiasme religieux et la haine contre les ennemis de la foi ; ils frappaient surtout l'imagination des enfants, y laissaient des impressions profondes, et préparaient ainsi la première croisade.
Quelque déplorable que fiU la condition des Chrétiens et des pèlerins en Palestine, de nouveaux désastres allaient fondre sur eux, mettre le comble à l'indignation des peuples d'Occident, et soulever l'Europe contre l'Asie. Les Turcs, sortis des contrées situées au-delà de l'Oxus , après avoir conquis la Perse, s'étaient emparés de Jérusalem; ces barbares dirigèrent principalement leur rage contre
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les Chrétiens. Tous ceux qui tombèrenentre leurs mains furent massacrés, dét pouillés, ou vendus comme esclaves ; ceux qui purent échapper parcoururent l'Occident et enflammèrent les esprits par le tableau de leur malheur et de celui de leurs frères. Ils montraient leurs cicatrices, la marque des fers qu'ils avaient portés; ils peignaient la dévastation des saints lieux, la profanation des reliques, les églises changées en mosquées, les femmes chrétiennes livrées à la brutalité des soldats, leurs enfants circoncis, et les pèlerins menacés de l'esclavage ou de la mort , s'ils osaient pénétrer en Palestine. Les fiu'eurs et les excès des Turcs augmentaient la vénération des Chrétiens pour Jérusalem désolée; et les pèlerinages, devenus plus périlleux, n'en avaient que plus d'attraits pour la piété des Fidèles. Les voyageurs qui ne trouvaient point la couronne du martyre dans leur pieuse entreprise, revenaient animés du désir de venger le culte du Christ, et de délivrer son tombeau; partout ils faisaient partager la sainte ardeur dont ils étaient pénétrés.
Cependant les Turcs étendaient leurs conquêtes et menaçaient l'Empire Grec ; Michel Ducas avait imploré les secours du pape Grégoire VII; le caractère de ce pontife le portait aux grandes choses ; enlever la Terre Sainte aux Infidèles , réunir les Grecs à l'Eglise latine, étaient des entreprises dignes de lui. II avait promis de passer lui-même en Asie avec cinquante mille homme; mais, retenu par ses démêlés avec les empereurs, il mourut sans pouvoir réaliser son projet. Sous Victor III , son successeur , les habitants des principales villes maritimes d'Italie prirent les armes ; le pape les encouragea en leur accordant des indulgences; mais l'expédition n'était dirigée que contre les Sarrazins qui troublaient le rommerce de la ^Méditerranée. On fit une descente en Afrique, on pilla quelques villes, on leva des tributs, et l'on rapporta un ini' mense butin.
Dans la disposition où se trouvaient les esprits, il ne fallait que donner le si
INTRODUCTIO
gnal pour exciter un soulèvement universel parmi tous les peuples de la chrétienté. Il était réservé à un simple moine d'armer l'Occident contre l'Orient. Ce moine était Pierre l'ermite ' ; son esprit ardent, inquiet, lui avait fait essayer successivement toutes les conditions de la vie : il avait étudié les lettres, il avait été soldat, il s'était marié , puis ayant reconnu le néant des choses de ce monde, il s'était retiré dans un ermitage. Les dangers qui menaçaient les Chrétiens en Palestine ne pouvaient effrayer un homme de ce caractère ; il fit le voyage de Jérusalem. A la vue des maux auxquels les Chrétiens étaient en proie, son imagination s'exalte, une vision le détermine ; il promet au patriarche d'armer tout l'Occident pour la délivrance des saints lieux. Il revient en Europe , va se jeter aux pieds du pape , et lui fait part de son dessein, Urbain H, qui occupait alors le saint Siège , n'avait pas été étranger aux entreprises projetées par Grégoire VII et par Victor ; il brûlait de les voir exécuter. Pierre lui parait inspiré par le ciel même, et il le charge de prêcher la guerre contre les Infidèles.
L'ermite parcourt l'Italie, la France, et presque toute l'Europe ; il prêche dans les églises, dans les places publiques, sur les routes ; partout la population entière se presse sur ses pas : hommes, enfants, vieillards, riches et pauvres, seigneurs et serfs , s'animent ;. ses discours , et jurent de sacrifier leur vie pour la conquête des saints lieux. Celui qui armait ainsi l'Europe voyageait sur une mule; ses pieds étaient nus, il portait une robe de bure, et son corps était ceint d'une corde. Souvent il n'avait pas même besoin de parler pour embraser les âmes; et lorsque, succombant à la fatigue, ou ne pouvant se faire entendre de la foule immense qui l'entourait, il montrait en pleurant le crucifix qu'il portait à la main, ses gestes et ses larmes produisaient autant d'effet que son éloquence.
Cependant le pape avait convoqué à Plaisance un concile où se trouvèrent
» Suivant Oderic ii se nommait Victor-Pierre de Acheris.
réunis deux cents évéques , quatre mille ecclésiastiques, et plus de trente mille laïques. On y admit les ambassadeurs d'Alexis Coninène , qui sollicitaient avec instance les secours de l'Occident, et qui promettaient, au nom de leur maître, de joindre toutes les forcesde l'Empire Grec à celles des Latins ; ils ne se bornèrent point à peindre lesdangers et les malheurs de l'Eglise d'Orient ; ils firent à dessein le tableau le plus séduisant des contrées que les Chrétiens allaient délivrer et conquérir. La guerre sainte n'avait pourtant pas été définitivement arrêtée dans le concile, mais tous ceux qui y avaient assisté, reportèrent et répandirent dans leur pays les fortes impressions qu'ils avaient reçues. Un nouveau concile est convoqué à Clermont; Pierre l'ermite y déploie sa fougueuse éloquence; le pape somme tous les Chrétiens de prendre les armes au nom de Jésus-Christ , et l'assemblée entière se lève en criant : Dieule cent. « Oui, « Dieu le veut, reprend Urbain ; c'est lui « qui a dicté les paroles que je viens d'en- « tendre , qu'elles soient votre cri de « guerre, qu'elles annoncent partout la « présence du Dieu des armées. » Puis, montrant la croix , il ajoute : « C'est « Jésus-Christ qui sort de son tombeau « et qui vous présente sa croix ; elle sera « le signe qui doit rassembler les enfants « dispersés d'Israël ; portez-la sur vos « épaules , sur votre poitrine ; qu'elle « brille sur vos armes et sur vos éten- « dards ; elle sera pour vous le gage de la « victoire ou la palme du martyre ; elle « vous rappellera sans cesse que Jésus- « Christ est mort pour vous et que vous « devez mourir pour lui. » De toutes parts on demande la croix ; la guerre sainte prend le nom de Croisade, et le nom de Croisé est donné à ceux qui s'engagent à combattre les Infidèles. D'autres assemblées se tiennent dans différents pays ; partout la même ardeur éclate. L'Angleterre, à peine conquise par les jNormands ; l'Allemagne et l'Italie, malgré leurs troubles et leurs factions; l'Espagne même, à moitié envahie par les Sarrazius , suivent l'exemple de la France, et le cri Dieu
le veut retentit dans l'Europe entière.
Jamais, à aucune époque, la religion n'obtint un triomphe plus prompt et plus coniplet. Les princes oublient leurs ditférends et leurs projets ambitieux ; les peuples, leurs rivalités; les barons , qui se faisaient la guerre la plus opiniâtre , se réconcilient et ne demandent plus qu'à signaler leur valeur contre les Infidèles ; les intérêts particuliers même , auxquels il est si difficile d'imposer silence , n'osent plus élever la voix. Des anathêmes sont lancés contre celui qui refusera ou troublera la paix de Dieu. Les créanciers renoncent à toutes poursuites contre les débiteurs qui prennent les armes pour la guerre sacrée. Chose remarquable ! les hommes les plus dépravés , les voleurs , les brigands, viennent confesser leurs crimes aux pieds des évêques, et sollicitent , comme une grâce , la permission d'aller les expier en Palestine.
On ne doit pas dissimuler qu'à cette époque la condition des peuples, l'ambition des grands, et la politique des souverains, se réunissaient pour favoriser l'impulsion générale donnée par la religion.
Non-seulement les royaumes n'avaient pas de frontières fortifiées , et à chaque guerre les invasions ruinaient les campagnes ; mais les barons , retirés dans leurs châteaux, étaient presque toujours en état d'hostilité les uns contre les autres , et ravageaient les terres soumises à la domination de leurs ennemis. Le peuple, victime de ces dissensions , voyait dans mie expédition lointaine , sinon un adoucissement, du moins un changement à sa situation. Plusieurs barons n'hésitaient point à vendre , même à vil prix , leurs possessions , dans l'espoir d'en conquérir de plus brillantes en Asie ; et d'ailleurs , le bruit généralement répandu , que la fin du monde approchait, disposait les hommes de tout rang et de toute classe à faire les pKis grands sacrifices pour leur salut. Les souverains, souvent bravés par des vassaux trop puissants, les voyaient avec plaisir céder à prix d'à rgent la liberté aux communes, pour subvenir aux frais d'une guerred'outre-mer, qui permettait
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d'établir et d'étendre l'autorité royale. Enfin, les hommes qui n'étaient point étrangers aux idées politiques, sentaient la nécessité de réunir les forces de l'Occident, pour arrêter la puissance toujours croissante des peuples de l'Orient, qui avaient déjà envahi l'Europe et qui la menaçaient de nouveau. Ils n'ignoraient pas que le chef des Turcs , en consacrant son usurpation , avait pris deux couronnes , et s'était fait ceindre deux cimeterres, emblèmes de la domination à laquelle il prétendait sur l'Orient et sur l'Occident.
Partout on s'occupait donc avec un égal enthousiasme des préparatifs de la croisade. Le départ était fixé au jour de l'Assomption de l'année 1097 ; mais le zèie impatient des Croisés devança ce délai. Dès le printemps , une armée de cent mille Croisés, si toutefois on peut donner le nom d'armée à une troupe composée d'hommes , de femmes , d'enfants , et de vieillards , prend pour chef Pierre l'ermite , et se met en marche. On part des bords de la Meuse, on traverse l'Allemagne; les Croisés n'avaient pris aucune précaution pour leurs subsistances, la plupart d'entre eux ne soupçonnaient même pas la distance qui les séparait de Jérusalem; ils demandaient naïvement, à la vue de chaque ville, si c'était là la cité sainte. La piété des Français et des Allemands leur fournit d'abord des vivres ; mais arrivés chez les Hongrois et chez les Bulgares, ils ne trouvent plus aucuns secours. Ils étaient partis l'imagination remplie des prodiges que Dieu avait faits pour nourrir son peuple dans le désert, et ils ne concevaient pas qu'on piit laisser mourir de faim les soldats de Jésus-Christ ; ils enlèvent par force ce qu'on leur refuse ; lebesoin les excite au pillage, et, croyant punir des ennemis de Dieu, ils se livrent aux plus détestables excès. Les Bulgares , peuple belliqueux et sauvage, prennent les armes, et taillent aisément en pièces cette troupe indisciplinée , mal armée , et dont les chefs ignoraient l'art de faire la guerre. Pierre l'ermite rassemble les débris de sa troupe et se rend à Constanti-
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nople ; d'autres bandes, qui marchent sur ses traces , éprouvent à peu près le même sort.
Cependant cent mille Croisés se trouvent réunis sous les murs de la capitale de l'empire d'Orient. Ces nouveaux hôtes ne tardèrent pas à être à charge aux Grecs. Alexis , pressé de s'en délivrer , leur fournit des vaisseaux et les fait transporter au-delà du Bosphore. Leurs premiers revers ne les avaient pas rendus plus prudents ; ils croient marcher à des succès faciles ; ils s'avancent sans ordre; le sultan de Nicée en fait un horrible carnage ; trois mille échappent à peine au massacre , tristes restes de trois cent mille Croisés qui avaient quitté l'Europe. Cette première expédition eut les conséquences les plus funestes , et c'est peut-être à elle que l'on peut attribuer les désastres des croisades. « Par leurs excès, dit un histo- .( rien, les premiers Croisés avaient pré- « venu les Grecs contre ces entreprises ; « par leur manière de combattre , ils « avaient appris aux Turcs à mépriser les « armes des Chrétiens d'Occident. »
La nouvelle de ces malheurs ne refroidit pas cependant le zèle des Croisés ; des armées régulières se forment eu Europe, elles sont commandées par des chefs habiles. Godefroi de Bouillon, déjà célèbre par ses exploits , a réuni sous ses bannières la noblesse de France et des bords du Rhin ; il compte dix mille cavaliers et quatre-vingt mille fantassins.
Une seconde armée part de France , sous les ordres de Hugues de A^ermandois , frère du roi Philippe I ; Robert, fils aine de Guillaume le Conquérant, marche à la tête des Anglais et des habitants de la Normandie ; un autre Robert , comte de Flandre, commande les Frisons et les Allemands; Adhémar, légat apostolique et chef spirituel de la croisade, conduit, avec son frère Piayniond , comte de Toulouse, les soldats du midi de la France; Bohémond, prince de Tarente, a sous ses ordres les Italiens: toutes cesai'mées se rendent par terre et par différentes routt^ à Constantinople : aucun auteur ne parle des mesures prises pour leurs
subsistances; elles avaient pourtant àtraverser des contrées sauvages et presque inconnues alors.
L'empereur Alexis, qiii avait vivement sollicité les secours des peuples d'Occident contre les Turcs , craignait que les auxiliaires qu'on lui fournissait ne ressemblassent aux premiers Croisés ; ses inquiétudes devinrent plus vives lorsqu'il vit successivement arriver sous les murs de sa capitale, ces innombrables armées qu'Anne Comnène compare aux sables de la mer et aux étoiles du firmament. Au lieu de se mettre à la tête des Croisés pour conquérir l'Asie mineure, il laisse apercevoir sa crainte et sa faiblesse en essayant de tromper, de séduire, et de diviser les chefs. A force de présents et de caresses , il obtient d'eux un vain hommage de leurs conquêtes futures, espérant tirer tout le fruit de la guerre sans en partager les périls. Pendant les négociations, l'armée oisive s'amollit, se livre au pillage, et oublie le but de sa sainte entreprise; dès -lors des haines implacables s'élèvent entre les Chrétiens et les Grecs ; enfin, l'armée des Croisés, forte de cent mille cavaliers et de cinq cent mille fantassins , traverse le Bosphore et culbute l'ennemi : elle attaque Nicée, qui se rend aux émissaires qu'Alexis y avait envoyés; et à défaut de bois pour fortifier son camp , elle emploie les os des Croisés , qui , l'année précédente, ont péri victimes de leur imprudence, sous les murs de la ville.
Une nouvelle victoire remportée à Dorilée jette la terreur dans le pays; plusieurs villes ouvrent leurs portes; mais Antioche , place forte et défendue par une garnison aguerrie, arrête les Croisés pendant neuf mois. On manquait de machines pour le siège, et d'instruments pour en constx'uire; la valeur des Croisés échouait contre des murailles qu'ils ne pouvaient ni abattre, ni franchir; ils avaient à repousser les sorties des assiégés et les attaques des troupes turques : la trahison d'un renégat leur livre la ville au moment où le défaut de vivres allait peut-être les obliger de se retirer ; mais
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îa citadelle résiste encore : les Chrétiens sont bientôt assiégés eux-mêmes par l'ennemi, qui a réuni toutes ses forces. L'armée, épuisée par la faim et par les maladies, est réduite à la dernière extrémité ; déjà les Sarrazins se croyaient assurés de leur proie, quand tout-à-coup le courage des Croisés se ranime. Le fer de la sainte lance, découvert par un moine, leur semble un gage assuré de la protection divine: ils attribuent leurs revers à leurs fautes; ils font pénitence, et, certains d'avoir apaisé le courroux de Dieu, ils marchent avec confiance à l'ennemi : rien ne résiste à leur impétuosité; les Sarrazins, enfoncés de toutes parts, ne peuvent se rallier; on en fait un horrible carnage. Quelques historiens prétendent que cent mille Infidèles restèrent sur le champ de bataille.
On remarque souvent dans les croisades ce passage subit du découragement à l'enthousiasme, des excès les plus déplorables au repentir le plus sincère : la seule conséquence qu'on en puisse tirer, c'est que les Croisés, tout animés qu'ils fussent par le zèle de la religion , étaient hommes , et que la faiblesse , attachée à la nature humaine, leur faisait quelquefois oublier le but de leur sainte entreprise. La guerre offre partout les mêmes excès , et rarement de semblables exemples de repentir.
Après la bataille d'Antioche, les Sarrazins ne pouvaient plus arrêter la marche des Croisés , qui poursuivent le cours de leurs conquêtes; mais ces conquêtes deviennent un sujet de discordes parmi les chefs. Il avait été réglé que celui qui arborerait le premier sa bannière sur une ville, ou sur un château , en serait légitime possesseur. Le soldat qui mettait un signe quelconque à une maison , en devenait également propriétaire. Ces dispositions, qui avaient pour objet de prévenir les différends, répandirent le désordre dans l'armée. Les barons faisaient des expéditions particulières, afin de se former des établissements. Sou vent deux troupes arrivaient en même temps devant une ville, et au lieu de l'attaquer , on en ve-
nait aux mains, pour s'en disputer la possession.
L'ambition et ladiscordeaffaiblissaient ainsi l'armée des Croisés; les Sarrazins n'avaient point assez de forces pour hasarder une nouvelle bataille, mais ils inquiétaient la marche des Chrétiens , dévastaient les campagnes, et livraient leurs ennemis à toutes les horreurs de la famine. Il n'est peut-être pas inutile de remarquer qu'à cette époque, les Croisés firent alliance avec l'émir de Hazart ou Hésas, dont un des principaux officiers avait épousé une Chrétienne. C'est le premier traité entre les Croisés et les Musulmans : on avait refusé d'entrer en négociation avec le sultan d'Egypte , qui avait envoyé des ambassadeurs pendant le siège ^| d'Antioche. On remarque aussi que les ij Chrétiens trouvèrent, au milieu de leur disette, une ressource inattendue dans la canne à sucre, plante alors inconnue en Occident.
Après avoir éprouvé tous les désastres que la faim, la soif, les maladies, entraînent sous un climat brûlant et étranger, l'armée se dirigea sur Jérusalem. Comment peindre l'enthousiasme qu'éprouvèrent les Croisés, lorsque, arrivés sur les hauteurs d'Emmaiis, ils découvrirent enfin la ville sainte.? Les sentiments re- Ugieux, que les horreurs de la guerre avaient pour ainsi dire étouffés en eux pendant quelque temps, renaissent avec toute leur énergie; ils se jettent à genoux, ils baisent cette terre sacrée, ils confessent leurs fautes, et n"ont plus d'autre pensée que de les expier en délivrant les saints lieux. Les premières attaques sont repoussées; on manquait de machines, et l'on ne pouvait en construire faute de bois : l'ardeur des Chrétiens surmonte tous les obstacles : on appelle la protection de Dieu par le jeûne et par la prière; l'armée fait une procession autour de la ville comme jadis les Israélites autour de Jéricho ; une forêt éloignée fournit des matériaux qu'on amène à force de bras; des tours s'élèvent contre les murailles; on donne l'assaut deux jours de suite, et, malgré la plus opiniâtre résistance,
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l'étendard de la croix brille sur les murs de la cité sainte. L'animosité était telle , que la ville ne fut pas même sommée de se rendre , et que , pendant un siège de quarante jours, il n'y eut aucune communication entre les assiégés et les assiégeants. Le carnage devint horrible lorsqu'on fut maître de la place; tout était passé au fil de Tépée, sans distinction d'âge ni de sexe. Au milieu du massacre, on apprend que Godefroi s'est rendu , sans armes , pieds nus , au saint Sépulcre ; soudain le carnage cesse, la religion reprend son empire: les Croisés déposent leurs armes , et vont pleurer sur le tombeau de Jésus-Cbrist.
Un nouveau royaume s'élève; Godefroi, nommé roi par les Croisés, refuse de porter le diadème dans une ville où son Dieu a été couronné d'épines ; il ne prend que le titre de baron du saint Sépulcre. Pendant que Godefroi s'attache à établir l'ordre dans son royaume, et que les chefs se dispersent pour conquérir des villes et former des établissements, le sultan du Caire s'avance avec une armée formidable; les Chrétiens se réunissent, marchent à lui, et la victoire d'Ascalon termine la première croisade.
La conquête dés saints lieux paraissant affermie par la dernière défaite des Sarrazins , les Croisés considèrent leur vœu comme rempli , et ils retournent en Occident. Pierre l'ermite revient avec eux, rentre dans son cloître , où il meurt seize ans après , dans la pratique des plus rigoureuses austérités.
On ne peut voir sans étonnement le peu de troupes laissées par les Croisés pour défendre Jérusalem , qui allait avoir à lutter contre toutes les forces de l'Orient. Godefroi n'avait pu retenir près de lui que trois cents chevaliers , et quelques milliers de fantassins; il y réunissait les Chrétiens du pays répandus dans les campagnes, et qui prenaient les armes lorsqu'il était attaqué. Cependant, non-seulement il conserva ses conquê- .tes, mais il les étendit. Le royaume de "Jérusalem se composa des anciens royau-
mes d'Israël et de Juda. Il était divisé en quatre principautés : le comté d'Edesse, le comté de Tripoli, la principauté d'Antioche, et la baronnie de Jérusalem. Le roi ou baron de Jérusalem était le chef de cette espèce de confédération, mais il n'avait qu'une faible autorité sur ses grands vassaux, qui ne connaissaient d'autre dï-oit que celui de leur épée. Souvent il n'avait point assez de forces pour tenir la campagne, et, retiré dans Jé^ rusalem, il voyait les Sarrazins inonder la plaine , brûler les villages , et emmener en esclavage les paysans qu'il ne poiivaiîj secourir. Mais aussitôt que les troupes de pèlerins arrivés d'Europe lui permettaient de prendre l'offensive, il repoussait l'ennemi, et tentait quelques expéditions, auxquelles il était obligé de renoncer quand ses soldats, dont il n'était pas le maître, voulaient retourner dans leur pays.
Parmi ces croisades partielles on remarque celle de Siger , fils du roi de Norwége, qui débarqua en Palestine à la tête de dix mille hommes. Il ne demanda pour prix de ses services qu'un morceau de la vraie croix , et repartit après avoir contribué à la défaite des Sarrazins. Godefroi avait essayé de fixer les Latini< dans la Palestine , en ordonnant que tout homme qui habiterait une maison pendant un an et un jour, en deviendrait propriétaire, et que la propriété serait perdue par une absence de même durée; mais l'amour du sol natal l'emportait sur toute autre considération, et les pèlerins repartaient après avoir rempli leur vœu.
Cependant les forces des (chrétiens svaient suffi , sous Godefroi et sons ses premiers successeurs, pour repousser les armées que les souverains d'Egypte envoyaient en Palestine. Mais les Turcs de Syrie ayant pris les armes, et les chefs des Croisés se faisant la guerre entre eux , les provinces du royaume de Jérusalem furent envahies. La prise d'Edesse rallume le zèle des peuples d'Occident , une deuxième croisade est préchée par saint Bernard ; l'enthousiasm.e est le même qu'autrefois, et produit les mêmes
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effets, comme à la première croisade : à peine la guerre sainte est-elle proclamée, que toutes les guerres cessent en Europe, les peuples et les souverains oublient leurs différends, on n'entend plus parler de vols ni de brigandages, ceux qui ne peuvent prendre la croix fournissent de l'argent aux Croisés.
Des princes et des barons s'étaient mis à la tète de la première croisade ; dans la seconde, les souverains eux-mêmes veulent commander les armées. L'empereur Conrad réunit les Allemands à Ratisbonne ; et Louis VII , après avoir pris l'oriflamme à Saint-Denis, et reçu le bourdon et la paunetière des mains du pape, part de Metz avec les Français ; la Reine l'accompagne dans cette expédition. Les deux monarques, de concert avec le pape, avaient fait d'utih s règlements pour prévenir les désordres. Tout objet de luxe était interdit aux Croisés; on emportait les instruments nécessaires pour frayer les chemins, pour jeter les ponts, pour construire les machines de siège. Le nombre, le courage, et l'ardeur des combattants, semblaient assurer le succès de l'entreprise; l'imprudence et la perfidie la firent échouer. Le roi de Sicile avait offert des vaisseaux ; on fit une première faute en négligeant son offre , et les troupes se rendirent par terre à Constantinople.
Maimel, petit-fils d'Alexis, occupait le trône d'Orient ; il ne craignait pas moins les Croisés que les Turcs et les Sarrazins ; il traitait en même temps avec les Latins et avec les iMifsulmans; il espérait les affaiblir et les détruire les uns par les autres. Conrad arriva le premier à Constantinople. Séduit par les caresses de Manuel, par sa présomption, par le désir de remporter des victoires sans le secours des Français, il entre seul en campagne. Les Grecs lui dressent des embûches, lui fournissent des farines mêlées de chaux ; des guides infidèles engagent son armée dans des défilés impraticables, et disparaissent ; ses troupes, exténuées de faim etde fatigue, tombent, presque sans résistance, sous le fer des Musulmans, aux-
quels Manuel les avait livrées. Louis est également trahi par Manuel , qui lui persuade que l'armée triomphante de Conrad vient de s'emparer d'Iconium. Les Français s'aperçoivent trop tard qu'ils ont été le jouet de la perfidie; ils obtiennent cependant quelques avantages , que la désobéissance d'un chef rend bientôt inutiles.
La reine et toutes les dames de sa suite avaient suivi l'avant-garde de l'armée. Geoffroy de Rançon commandait le premier corps des Croisés, il avait ordre d'occuper pendant la nuit les hauteurs qui dominaient le camp; la montagne était sèche et aride , la plaine offrait un aspect agréable : la reine et ses dames le pressent d'y descendre; il a la faiblesse de leur céder : les Turcs s'emparent des hauteurs , l'armée est surprise et mise en déroute dans les défilés. Le roi , séparé des siens , se défend seul contre plusieurs Musulmans, et ne doit son salut qu'à son intrépidité; les revers se succèdent, la famine et les maladies viennent augmenter les désastres, et Louis peut à peine conduire à Jérusalem le quart des troupes avec lesquelles il avait commencé la guerre. Conrad , plus malheureux que lui, arrivait dans la ville sainte, sans suite, et comme simple pèlerin.
Les débris de l'armée, réunis ;iux forces du roi de Jérusalem et des autres princes chrétiens de la Palestine, suffisaient encore pour attaquer les Turcs et les Sarrazins, qui sont battus en diverses rencontres. On se décide à mettre le siège devant Damas; mais les barons se disputent d'avance la possession de la ville : du moment oii l'un deux en a obtenu la promesse, les autres cessent de s'intéresser au succès de l'entreprise,, et, si l'on en croit quelques historiens du temps , agissent même de concert avec les Sarrazins. Ayoub défendait la place; il avait avec lui son fils Saladin , dont les exploits furent, par la suite, si funestes aux Chrétiens. Il oppose une vigoureuse résistance; les Croisés, désunis entre eux, déploient une valeur inutile; ils
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manquent de vivres, sont obligés de lever le siège, et le roi de France revient en Europe , laissant la Terre Sainte dans une position plus critique qu'avant la se- I conde croisade. Il avait montré la bravoure d'un soldat plutôt que le génie d'un capitaine.
Suger, qui s'était vainement opposé au dépai't du roi pour la Palestirie, «t I qui avait été chargé de la direction des j affaires du royaume pendant la croisade, forme le projet d'une nouvelle expédition. Agé de soixante-dix ans, son in- > tention était de lever et d'entretenir une ; armée à ses frais , et de la conduire lui- I même en Syrie; la mort le frappa, et ! les Chrétiens d'Orient furent abandon- \ nés à leurs propres forces.
Ils pouvaient encore sortir victorieux ( de la lutte, s'ils eussent su proûter des discordes qui divisaient les Musulmans.
' L'Egypte était déchirée par la guerre ci- I vile. Un des partis avait réclamé les se- , cours de Noureddin sultan d'Alep et de Damas, l'autre s'était adressé à Amaury, roi de Jérusalem. Le général de Noured- ' din se met le premier en campagne, Amaury le force à la retraite ; Noureddin teiile une seconde expédition, les Chrétiens sont appelés de nouveau et repoussentsonarmée; mais, aulieudetirer parti de leurs avantages, ils font traîner la gucre en longueur, et quelques tributs sont le seul fruit de plusieurs victoires qui les affaiblissent.
iNoureddin et Amaury ambitionnaient tous les deux la conquête du pays où ils avaient été appelés comme auxiliaires.
Le sultan d'Alep avait réuni toutes les forces des Musulmans. Le roi de Jérusalem attendait vainement les renforts que Manuel lui avait promis , lorsqu'il apprend que les généraux de Noureddin sont entrés une troisième fois en Egypte, qu'ils se sont emparés du Caire, et ont déposé le souverain : il se voit menacé ■ par les armées victorieuses du sultan. Noureddin se disposait effectivement à Huvaliir la Palestine, et déjà il construisait de ses propres mains une chaire , qu'il voulait placer lui-même dans la prin-
cipale mosquée de Jérusalem. La mort vient arrêter ses projets ; il était réservé à Saladin de les exécuter.
L'histoire de l'élévation de Saladin, la manière dont il passa ses premières années, les circonstances qui favorisèrent son usurpation, sont racontées avec détail par l'archevêque de Tyr, dans le premier volume du roman de JMathilde, et il serait inutile de les répéter dans cette Introduction. Le nouveau sultan avait anéanti la secte des Fatimites, et par conséquent mis fin aux dissensions religieuses qui divisaient les Musulmans. II s'efforçait de rallier à lui les peuples d'Egypte et de Syrie, en manisfestant l'intention de faire la guerre aux Chrétiens ; mais son autorité , encore mal affermie , permit à Amaury de porter la guerre en Egypte, à l'aide de la flotte et des troupes que ^lanuel lui avait enfin envoyées ; l'entreprise échoue par la mésintelligence des Grecs et d^s Latins ; le roi de Jérusalem envoie des ambassadeurs en Europe, va lui-même à Constantinople, et meurt, après avoir épuisé son royaume pour une conquête qu'il n'aurait pas dii tenter.
Saladin avait à combattre les nombreux partisans du fils de son ancien maître, dont il avait usurpé le trône; l'intérêt des Chrétiens était donc de diriger leurs forces sur la SjTÎe, et d'y entretenir des troubles. Ils s'obstinèrent à suivre les projets d'Amaury, et l'Egypte devint encore le théâtre d'une guerre malheureuse. Le fils d'Ayoub profitait de leurs fautes , et se montrait à la fois grand général et profond politique : vainqueur ou vaincu, il n'hésitait jamais à faire la paix, dont il avait besoin pour consolider son pouvoir, et la paix était toujours violée par les Chrétiens , chaque fois que l'arrivée des troupes de pèlerins les mettait en état de prendre l'offensive. Chacun des chefs n'agissait qu'à sa volonté, n'écoutait que son intérêt; les victoires enrichissaient parle pillage, mais elles n'étaient d'aucune utilité pour la cause commune. Saladin étant entré en Palestine, son armée fut taillée en pièces ; lui-même ne se sauva qu'à peine ; les Croisés , au
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lieu de le poursuivre , mirent le siège devant deux villes peu importantes dont ils ne purent se rendre maîtres, et lui donnèrent le temps de réunir une nouvelle armée, avec laquelle il reparut bientôt plus formidable qu'auparavant. Une dernière trêve fut rompue par Renaud de Châtillon, qui, né de parents obscurs, avait obtenu la principauté d'Antioche en épousant la veuve de Raymond, mort sans enfants. Saladin demande inutilement satisfaction , Renaud s'y refuse, et le roi de Jérusalem ne peut l'y contraindre. Le sultan avait enfin soumis les partisans de la famille de Noureddin; les villes musulmanes de la Syrie et de la Mésopotamie fléchissaient sous ses lois ; il disposait de toutes les forces de l'Asie , et s'apprêtait à fondre sur la Terre Sainte.
Le royaume de Jérusalem était plus que jamais déchiré par les factions ; Baudouin V venait d'expirer, et Sibylle, sa mère, veuve d'Amaury, avait élevé au trône Guy de Lusignan , auquel elle avait donné sa main. Plusieurs barons, qui prétendaient à la couronne, refusaient de le reconnaître : on avait en vain réclamé les secours de l'Occident , le mauvais succès de la dernière croisade, et plus encore Terécit des désordres qui régnaient en Palestine, avaient éteint l'enthousiasme des peu[)les. Guy de Lusignan parvient néanmoins à réunir cinquante mille honunes dans la plainede Zéphouri : Saladin venait d'emporter d'assaut la ville de Tibériade, la citadelle tenait encore, et malgré l'avis des barons, le roi se décide à livrer bataille pour la sauver.
L'armée du sultan, postée sur les hauteurs, avait l'avantage du lieu; les Chrétiens étaient fatigués par une marche forcée, et manquaient d'eau et de vivres ; cependant, le premier jour, la victoire resta indécise , mais le lendemain , leur défaite fut entière. Ralliés autour du bois de la vraie croix, qui, dans cette affaire, comme dans toutes les batailles, était portée par un évéque, ils se défendirent en désespérés et ne succombèrent que sous le nombre. La croix étant tombée au pouvoir des Sarrazins, « un cri de dés-
« espoir, dit un historien, s'éleva parmi « les Francs, lorsqu'ils virent le signe de « leur salut entre les mains du vain- « queur : les plus braves jetaient leurs « armes, et, sans chercher à fuir, se « précipitaient sur les glaives des Infidè- « les; le champ de bataille n'était qu'un « lieu de désolation; les guerriers chré- « tiens qui n'avaient pu sauver la croix « de Jésus-Christ, ne craignaient plus de « perdre la liberté ni la vie. » L'armée fut anéantie, et le roi lui-même fait pri- j sonnier; Saladin l'épargna peut-être autant par politique que par générosité; I mais il souilla sa victoire en faisant mas- i sacrer devant lui tous les chevaliers du ;l Temple et de Saint-Jean , que le sort des •: armes avait livrés entre ses mains. L'or- i dre des chevaliers du Temple, qui rivalisait de zèle avec celui des Hospitaliers, avait été établi en 1118; il devait son origine à quelques gentilshommes qui s'étaient réunis pour protéger les pèlerins et pour défendre la Terre Sainte.
Ils avaient pris le nom de Templiers, parce que leur première association s'était formée sur le lieu même où jadis avait été le temple de Jérusalem. A l'époque des croisades, ils se faisaient remarquer par leur piété, par leur bravoure, et par la simplicité de leurs mœurs : à l'approche du combat, dit saint Bernard , ils s'armaient de foi au dedans , et de fer au dehors, et leur nom seul avait long-temps fait trembler les Sarrazins.
La journée de Tibériade soumettait au sultan toute la Palestine; la plupart des villes, restées sans défenseurs, ouvrirent leurs portes. Je ne parlerai point de la prise de Jérusalem, dont les détails se trouvent dans le roman, et terminent le récit de l'archevêque de Tyr.
Cet illustre et savant prélat, que madame Cottin a placé d'une manière si heureuse dans son ouvrage, prêcha la troisième croisade. On a peu de détails sur sa naissance; si l'on en croit quel ques auteurs, il était issu du sang des roisi de Jérusalem; il avait étudié les lettres; en Occident ; de retour dans la Palestine, \ il avait obtenu la faveur d'Amaury, qui
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,'ui confia l'éducation de son fils, le chargea de plusieurs négociations importantes , et le nomma chancelier du royaume. Elevé à Parchevêohé de Tyr, dont il avait été d'abord archidiacre, il fut appelé à Rome par les affaires de son église; il assista au troisième concile de Latran, et en rédigea les actes. A son retour en Orient , il fut chargé encore de différentes négociations, rétablit plusieurs fois la paix entre les souverains et les barons, jaloux de l'autorité royale. On croit qu'il mourut empoisonné.
Quelques historiens ont prétendu que c'était un autre Guillaume, également archevêque de Tyr, qui avait prêché la troisième croisade; mais ce n'est point ici le lieu d'examiner cette question, qui est indifférente pour l'intelligence du roman : madameCottinauraitétéd'ailleurs librede réunir lesdeux personnages, pour en former un seul caractère.
Guillaume a composé deux ouvrages :
le premier est une Histoire orientale; le second, une Histoire des guerres de la Terre Sainte, qui va jusqu'en 1183, et qui est d'autant plus précieuse, que les quinze premiers livres ont été écrits sur les lieux, d'après des traditions récentes, et que dans les sept derniers, l'auteur rnconte les événements dont il a été témoin. Ses histoires prouvent qu'il possédait l'Ecriture-Sainte et même les poètes de l'antiquité, dont il fait de fréquentes citations. Madame Cottin a profité habilement de cette indication, pour enrichir ses discours des plus beaux passages des Ecritures. Rien ne porte à croire, du ! o.-te, que l'archevêque de Tyr ait figuré dans la croisade qu'il a prêchée, et encore moins qu'il y ait exercé l'influence que lui prête madame Cottin. Mais dans son beau caractère et dans sa noble conduite, elle a réuni les divers traits qui distinguent un saint prélat, et elle a su lui conserver le coloris du temps; c'était tout ce que l'on pouvait exiger d'elle.
Il serait difficile de donner une idée de la consternation dans laquelle l'Europe fut plongée à la nouvelle de la prise de Jérusalem : le pape Urbain III en mourut
de douleur. Tous les Chrétiens pleuraient sur la ville sainte et sur la profanation des saints lieux. Suivant quelques auteurs arabes, des prêtres parcouraient les villes et montraient des images oij l'on voyait le saint sépulcre foulé aux pieds des chevaux, et Jésus-Christ terrassé par ^lahomet. De toutes parts l'ancien zèle des croisades se réveillait : comme autrefois, la religion reprenait son empire; on renonçait au luxe, on prodiguait les aumomes, on confessait ses fautes, on faisait pénitence.
Guillaume, chargé par Grégoire VDI de prêcher la croisade, traverse l'Italie, et arrive en France : à sa voix, Henri II, roi d'Angleterre, et Philippe-Auguste, qui se faisaient la guerre, déposent les armes; les deux rois, jusqu'alors ennemis implacables, s'embrassent en pleurant, et jurent, ainsi que la noblesse de leurs royaumes, de voler à la délivrance de .Tésuralem. L'enthousiasme gasne les provinces, et partout retentit de nouveau le cri de Dieu le veuf. La croisade est différée par la révolte de Richard contre son père; Henri II meurt, Richard, devenu roi , n'a plus d'autre pensée que d'aller cherclîer en Palestine des lauriers et le pardon de ses fautes.
Les victoires de Saladin inspiraient une telle terreur en Occident, que, pour hâter les préparatifs de la guerre sainte, l'impôt d'un dixième fut ordonné indistinctement sur tous les Tiiens laïques et ecclésiastiques; cette dîme fut nommée la dîme saladine. Philippe-Auguste et Richard, animés de la même ardeur, se promettent une amitié inviolable , se garantissent réciproquement leurs possessions, et se disposent à partir pour la croisade. Les malheurs des premières expéditions avaient enfin montré les inconvénients des voyages par terre; on équipe des flottes , et les deux sou verains se donnent rendez-vous en Sicile avec leurs armées.
L'Allemagne avait également pris part à la croisade; Frédéric Rarherousse s'était rendu par terre à Constantinople avec une armée. Andronic, dont les
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cruautés paraissent à peine croyables aujourd'hui, avait été massacré par le peuple. Isaac l'Ange occupait le trône d'Orient : Adèle à la politique de ses prédécesseurs, il faisait des protestations amicales à Frédéric et traitait avec Saladin. Ses gouverneurs avaient ordre de harceler les Croisés. L'empereur d'Allemagne met leurs troupes en déroute, force isaac à lui fournir des vivres et des vaisseaux, et passe en Asie. Le sultan d'Iconium avait également essayé de tromper Frédéric par de fausses démonstrations; il espérait engager et surprendre son armée dans les délilés de la Cilicie, qui avaient déjà été funestes aux Chrétiens. Mais l'événement trompa son attente : les Allemands étaient sur leurs gardes; ils font un horrible carnage des Musulmans, les poui'suivent sans relâche, prennent d'assaut la ville d'Iconium , et jettent l'épouvante dans le pays. Barberousse avait su maintenir la discipline la plus exactedans son armée triomphante; tout semblait annoncer en lui le vengeur de la Palestine; déjà il avait traversé le mont Taurus, et se mettait en marche pour la Syrie; il meurt en se baignant dans la rivière de Sélef , et ses victoires deviennent inutiles à la croisade. Les soldats, privés de leur chef, désertent ; sept cents cavaliers et cinq mille fantassins rejoignent seuls, plus tard, l'armée des Chrétiens.
Les retards qu'entraînaient les préparatifs de la croisade avaient laissé à Saladin le temps d'achever la conquête du royaume de Jérusalem. Presque toutes les villes avaient ouvert leurs portes : Tyr résistait encore; mais déjà elle envoyait des députés au vainqueur, lorsque Conrad , fils du marquis de llontferrat , se jette dans la place : sa réputation l'y avait devancé; il s'était rendu fameux dans les guerres d'Italie ; passé en Orient, il avait porté les armes pour Isaac l'Ange, et ses services lui avaient valu le titre de César et la main de la sœur de l'empereur. In caitable de jouir d'un bonheur paisible, il était parti pour la Palestine. La présence d'un seul homme sauva la
ville contre laquelle échouèrent toutes les forces de Saladin. Le marquis de ]\!ontferrat avait été fait prisonnier à la bataille de Tibériade : le sultan propose à Conrad de reirdre la liberté à son père ; il lui offre de riches possessions en Syrie ; s'il s'obstine à défendre la ville, il le menace de faire périr le vieillard. Conrad estsourdàtoutespropositions; il répond que si les Sarrazins sont assez barbares pour massacrer un Croisé qui s'est rendu sur parole, il se fera gloire de descendre d'un martyr. Saladin , désespérant de forcer une place dont tous les habitants étaient devenus des héros, et où les femmes et les enfants combattaient comme de vaillants soldats, lève le siège, et attaque en A'ain Tripoli. Un guerrier, que l'histoire désigne sous le nom du Chevalier aux Tirmes vertes, soutient la valeur des Chrétiens, et rend inutiles les efforts des Musulmans. La forteresse de Carac poussait également la résistance jusqu'à l'héroïsme : les Croisés , chargés de sa défense, et réduits aux dernières extrémités, avaient vendu leurs femmes et leurs enfants pour avoir des vivres : la fortune trahit leur courage, ils furent obligés de capituler. Saladin , qui était sensible aux grandes actions, ne voulut point que les femmes et les enfants de gens si intrépides demeurassent dans l'esclavage, il brisa leurs fers, et permit aux assiégés de les emmener avec eux.
A peu près à la même époque, il rendit la liberté à Guy de Lusignan, qui était prisonnier depuis la bataille de Tibériade; il lui avait fait jurer sur l'Evangile de renoncer au royaume de Jérusalem et de retourner en Europe : le sultan comptait peu sur la promesse du roi ; mais il avait étudié le caractère de Lusignan , et il aimait mieux le voir à la tête des Chrétiens qu'un autre chef plus habile. Lusignan, aussitôt qu'il est libre, fait annuler son serment par les évêques, ot songe aux moyens de recouvrer son royaume. Il se présente devant Tyr, on lui en refuse l'entrée : Conrad avait seul conservé h place; il y commandait en maître, et D| voulait point reconnaître un souveraii
qui n'avait pas su défendre ses états. Lusignan, condamné à errer dans son royaume, où il ne possédait pas une seule ville, rallie quelques Chrétiens; des troupes de Croisés qui avaient devancé l'expédition de Piicîiard et de Philippe-Auguste, se réunissent à lui; et, avec une armée de neuf mille hommes, il va mettre le siège devant Ptoléniaïs. Les assiégeants étaient moins nombreux que les assiégés ; Lusignan n'avait aucun espoir de s'emparer de la ville, mais il voulait, par une entreprise éclatante, fixer sur lui l'attention des Chrétiens. En effet, sa petite armée ne tarde pas à se grossir par l'arrivée des Génois, des Vénitiens, des Pisans, et des autres Croisés d'Italie ; bientôt elle compte quatre-vingt mille hommes, et donne des inquiétudes à Saladin.
Le sultan appelle à son secours tous les peuples de Syrie ; et pendant que ses lieutenants assemblent de nouvelles armées , il part avec ses troupes pour Ptolémaïs; il attaque les Croisés, pénètre jusque dans la ville , examine du haut des tours la position des Chrétiens , donne ses ordres pour la défense de la place et revient dans son camp : les Chrétiens et les Musulmans reçoivent de toutes parts des renforts, on se bat tous les jours; les succès sont balancés; il n'y a point d'action décisive; et, chose assez remarquable, les deux camps sont envahis et pillés tour a tour. Lusignan , depuis la perte de la vraie croix, faisait porter dans les batailles le livre de l'Evangile, enveloppé dune étoffe de soie et soutenu par quatre chevaliers ; unchar surlequel s'élevait une tour surmontée d'une croix et d'un drapeau blanc, servait de point de ralliement aux Chrétiens.
Cependant le siège n'avançait point; l'armée des Chrétiens s'affaiblissait par les combats et par les maladies ; on manquait souvent de vivres; et plusieurs (a-oisés retournaient en Occident. La discorde vint augmenter leursniaux :1a reine Sibylle, qui avait élevé Lusignan au trône en l'épousant, meurt ; et, à sa mort, les droits de Lusignan au trône sont
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contestés. La couronne semblait appartenir à Isabelle, seconde fille d'Amaury ; Onfroi du Thoron, son mari, fait valoir sesprétentions ; Lusignan les lui dispute : pendant ces différends, Conrad de Montferrat parvient à plaire à Isabelle, fait casser le mariage de la princesse, obtient sa main, quoiqu'il fût déjà marié lui-même avec la sœur d'Isaac l'Auge, et il prend le titre de roi de Jérusalem. Les Croisés se partagent entre les princes rivaux; on 's'exaspère, on s'enflamme de part et d'autre; on est sur le point d'en venir aux mains. I^es éveques font soumettre l'affaire au jugement de Philippe et de Richard, dont l'arrivée prochaine était annoncée : le calme est rétabli pour quelques moments , et de nouvelles dissensions se préparent.
Les souverains de France et d'Angleterre s'étaient rendus en Sicile avec leurs troupes , ainsi qu'ils en étaient convenus, et ils devaient partir en même temps pour la Palestine. Malgré l'amitié inviolable qu'ils s'étaient jurée, chaque jour amenait de nouveaux sujets de discorde, et plus d'une fois ils furent sur le point d'en venir à une rupture ouverte, même avant de s'embarquer pour la Terre Sainte. Tous deux étaient ambitieux, absolus, avides de gloire, jaloux de leur puissance. Richard était vassal du roi de France; mais loin de supporter aucune supériorité; il laissait rarement échapper l'occasion de braver Philippe : C'é- « tait, dit l'abbé de Velly , une image fi- « dèle de deux rivaux, qui ne sont bien en- « semble que jusqu'à ce qu'ils se soient « aperçus qu'ils aiment en même lieu. » Une .circonstance particulière alimentait leur mésintelligence : le roi d'Angleterre avait du épouser Alix, sœur de Philippe; plus il montrait d'éloignement pour ce mariage, plus le roi de France insistait. Philippe renonça enfin à cette union; les deuxprinces se réconcilièrent, et le départ fut résolu : ils s'étaient promis de se secourir avec tout le zèle que deux frères d'armes doivent avoir l'un pour l'autre; toutes les conquêtes devaient être fidèlement partagées ; et pour
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se donner une dernière preuve de confiance, ils avaient décidé que si l'un des deux périssait dans l'entreprise , ses troupes et ses trésors seraient à la disposition de l'autrejusqu'à la délivrance de la Terre Sainte, mais le caractère entier des deux monarques devait bientôt troubler cette union , qui était pourtant cimentée par tout ce que la religion a de plus puissant. Madame Cottin les a peints l'un et l'autre avec baucoup de vérité dans son roman ; on y trouve l'orgueil indomptable de Richard , sa valeur brillante , sa bouillante impétuosité, sa téméraire audace; elle a placé très-heureusement dans sa louche le mot d'un Croisé, qui s'écriait, •en admirant l'armée chrétienne : « Que Dieu reste neutre, et la victoire est à nous. « Elle a opposé avec art aux emportements de Richard , la politique plus sage , la valeur plus calme de Philippe- Auguste.
Le roi de France arriva le premier devant Ptolémaïs. Il fut reçu , dit un historien , comme un ange libérateur; sa présence ranima le courage des Chrétiens , qui depuis plus de deux ans assiégeaient inutilement la ville; les Français, à peine débarqués, attaquent les murailles, font xme large brèche , et se disposent à donner l'assaut : le roi pouvait se rendre maître de la place, mais, par un raffinejnent d'esprit chevaleresque que l'on aura peine à concevoir, il veut attendre Richard , afin de partager avec son frère d'armes l'honneur de la conquête. Les assiégés profitèrent de cette faute pour xéparer et augmenter les fortifications , ei des flots de sang devaient encore être répandus, avant que l'étendard de la croix brillât sur les murs de Ptolémaïs.
La flotte de Puchard, battue parla tempête, avait été poussée sur les cotes de file de Chypre. Isaac gouvernait cette île avec le titre d'empereur. Non-seulement il refuse l'entrée de ses ports au vaisseau qui portait Bérengère de Navarre, que Richard allait épouser , mais il jette dans les fers les Chrétiens naufragés. Le bouillant Richard, impatient de venger une pareille injure, débarque avec ses trou-
pes, s'empare de l'île, et, insultant au vaincu, il charge Isaac de chaînes d'argent.
C'est ici que commence la partie historiqueduromandemadameCottin. Elle embellit du charme de son imagination le détail des fêtes célébrées dans l'île de Chypre, à l'occasion du mariage de Richard. On doit lui savoir gré de n'avoir pas compliqué son intrigue en profitant d'une circonstance que lui offraient les chroniques du temps. Richard, en remon- ] tant sur ses vaisseaux, avait emmené la I fille d'Isaac ; plusieurs historiens préten- i dent que cette princesse partageait avec Bérengère le cœur du monarque anglais.
La jeune Mathilde, sœur de Richard et l'héroïne du roman , est un personnage créé par l'auteur. Le roi d'Angleterre ï avait effectivement une sœur nommée i Mathilde, mais elle n'avait pas été des- s tinée au cloître; elle était l'aînée de Ri- jj chard , et ne l'avait pas suivi dans son ex- ! pédition ; elle a été mariée à Henri , duc j Saxe, et elle avait plus de trente-quatre : ans lors de la troisième croisade.
Si le personnage de Mathilde , tel que ; madame Cottin le présente, n'a point existé, il n'en a pas moins la couleur historique, parce que l'auteur a réuni , pour le composer, les traits qui caractérisaient les femmes les plus pieuses de cette époque : l'enthousiasme de la Terre Sainte, la haine des Sarrazins. L'imagination des i femmes s'enflammait facilement pour les ( pèlerinages , et surtout pour la déli vrance/ii d'un pays consacré par le mystèrede la ré- 1 dempti'on. Leur zèle avait égalé et même surpassé celui des hommes, soit lorsqu'il ne s'agissait que de visiter Jérusa-i lem , soit lorsqu'il avait été question df la conquérir. On les avait vues , oubliant: la faiblesse de leur sexe , braver les fati gués et les dangers d'une pareille entre t prise, et partir avec les pèlerins pour la Palestine.Hélène,néed'unefamillenobl(i de Suède, avait fait à pied ce voyage , e cet exemple n'est pas le seul que l'oit pourrait citer. Aux deux premières croi sades, des milliers de femmes avaien marché avec les armées, et comhatti
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avec elles. Leshistoriensfont même mention d'une troupe d'amazones qui s'étaient distinguées pendant la précédente expédition. La reine de France, Eléon( re de Guyenne , dont l'histoire a céléj)ie la beauté, les grâces, et même la co- (juetterie, avait suivi Louis VII , avec une partie de sa cour. La reine Bérengère n'avait point quitté son époux; elle s'était embarquée pour la Palestine avec .leanne, sœur de Richard et veuve de rxuilJaume-le-Bon, roi de Sicile; la même qui , plus tard , fut sur le point d'épouser Malek .Adhel et de partager avec lui le t lone de Jérusalem. ^ladame Cottin, loin de choquer la vraisemblance , s'est donc conformée aux mœurs du temps en supposant qu'une jeune princesse, destinée au cloître, a voulu accompagner son frère, (4 visiter le tombeau de Jésus-Christ avant de prononcer ses derniers vœux.
Klle a rendu avec autant d'énergie que de vr rite rhorreur que devait inspirer la présence d'un Sarrazin à une jeune Chrétienne élevée dans un cloître, son étoniicment lorsqu'elle voit qu'il n'a pas la liiiure hideuse que les Ecritures donnent à Satan, son désespoir quand elle découvre que son cœur brûle malgré elle [)our un ennemi de son Dieu.
Ayant choisi le frère de Saladin pour le iiéros du roman, madame Cottin ne montre le sultan que dans le lointain, afin qu'il n'éclipse pas Malek Adhel, et elle pare ce dernier de tout l'éclat des vertus chevaleresques. Les Sarrazins avaient admiré ces vertus dans les précédentes iroisades , et Saladin lui-même, ainsi que son frère, avait voulu être armé chevalier. En recevant ce titre, ils avaient iaré de protéger le faible et de défendre les dames; ainsi, les égards de Malek \dhel pour les deux princesses prisonnières, et pour les dames de leur suite, ont toute la vraisemblance historique que l'on peut exiger , surtout dans un roman , et l'on ne doit point être étonné que Alalek se déclare le chevalier de Alathilde. La générosité du frère de Saladin envers les Chrétiens captifs, est également appuyée sur l'histoire. Après la prise de
Jérusalem, il avait payé la rançon de deux mille prisonniers, et les avait rendus à la liberté. Enfin, madame Cottin, en peignant l'amour de cet Arabe , lui a donné ce degré de violence et d'énergie que les passions acquièrent sous un climat brûlant.
Le plan de l'ouvrage éloignait nécessairement, pendant plusieurs mois, ÎMalek Adhel et IMathilde , du théâtre de la guerre; aussi n'y trouve-t-on que peu de détails sur les événements du siège de Ptolémaïs. Lorsque Richard fut arrivé devant la ville, l'armée chrétienne r:^unissait toute la noblesse et les plus vaillants guerriers de l'Europe. Le camp ressemblait à une ville : on y avait bâti des maisons, tracé des rues, élevé des églises; chaque nation avait son quartier séparé. Aux premières expéditions , tous les Croisés portaient une croix rouge ; dans celleci, les Français seuls avaient conservé cette couleur. Les Anglais avaient pris la croix bleue, et les Flamands avaient adopté la croix verte. Cette armée brillante et pleine d'ardeur , commandée par les plus habiles capitaines du siècle, aurait pu aisément soumettre la Palestine et même toute l'Asie, si la discorde n'eût divisé les chefs.
Lespi'étentions de Lusignan et de Conrad sur la couronne de Jérusalem, avaient été soumises au jugement de Philippe et de Richard. Le roi de France s'étant prononcé pour Conrad , Lusignan était allé trouver en Chypre le roi d'Angleterre, et , par ses soumissions , l'avait mis dans ses intérêts. Avant de débarquer à Ptolémaïs, Richard avait voulu visiter la ville de Tyr, dont les portes lui avaient été fermées , dans la crainte , dit-on , qu'il ne s'en emparât. Il suffisait, d'ailleurs, que Philippe se fût déclaré en faveur de Couradj pour que le prince anglais favorisât Lusignan. Les Croisés de toutes les nations prirent parti dans la querelle. Les Allemands, les Génois, et les Templiers, se rangèrent avec les Français ; les Pisans et les chevaliers de l'Hôpital se réunirent aux Anglais. Au lieu de pousser le siège, on était prêt à se faire la guerre ; lorsque
les Français attaquaient la place, les Anglais restaient dans Tinaction, et de leur coté, les Français laissaient les Anglais aller seuls à l'assaut. Les deux rois tombent malades; ils s'accusent réciproquejnent d'avoir employé le poison, pour se défaire d'un rival. Saladin leur envoie des médecins et des rafraîchissements ; ils se reprochent l'un à l'autre d'avoir des négociations avec les Sarrazins.
Madame Cottin fait arriver au camp l'archevêque de Tyr, qui, par son éloquence, rétablit la bonne intelligence entre les deux souverains. L'influence qu'elle donne au saint prélat est autorisée par l'exemple d'Adhémar, légat du pape, qui , pendant la première croisade, avait plusieurs fois étouffé la discorde parmi les Croisés , et les avait rappelés à l'objet de leur sainte entreprise. Elle se rapproche de l'histoire, en rapportant les conditions arrêtées pour terminer le différend de Lusignan et de Conrad ( le premier devait conserver le titre de roi pendant sa vie; le second devait hériter du trône, et le laissait à ses descendants); mais elle s'en écarte , lorsqu'elle fait prendre la ville d'assaut, dès le lendemain de la réconciliation. ^
Malgré les efforts réunis des Croisés, le siège traîna encore en longueur. Les Sarrazins avaient réparé leurs fortifications, ils en avaient élevé de nouvelles; Saladin les secondait en attaquant chaque jour les Croisés. Cependant la place commençait à manquer de vivres, et le gouverneur demanda à capituler. Philippe- Auguste exigeait pour première condition , que Saladin rendît toutes les places tombées au pouvoir des Musulmans, depuis la bataille de Tibériade; le sultan y consentait, mais il voulait que les Chrétiens réunissent leurs forces aux siennes pour soumettre des émirs révoltés contre lui. La négociation est rompue, on se bat de nouveau. Plusieurs fois les Chrétiens escaladent les murs, pénètrent sur les remparts , i Is sont toujours repousses ; mais les brèches deviennent de plus en plus praticables, et la garnison est aux abois : des plongeurs traversaient le port,
TJCTION.
et se rendaient au camp des Sarrazins; des pigeons, porteurs de messages, allaient informer le sultan de la détresse des assiégés. Saladin se disposait à faire un dernier effort, lorsqu'il apprit que la capitulation était signée.
On fera remarquer ici que madame Cottin n'a pas suivi l'histoire, en tenant Saladin éloigné de Ptolémaïs à l'époque où la place fut prise. Il commanda toujours en personne l'armée qui inquiétait les assiégeants; ainsi, il n'y a rien d'historique dans tout ce qu'elle fait faire à Metchouh ; cet émir n'est connu que pour avoir vaillamment défendu la ville. Les | émirs s'étaient engagés , si on laissait la vie et la liberté aux habitants et aux sol- 1 dats, à faire rendre aux Croisés le bois de > la vraie croix et seize cents prisonniers, et de payer deux cent mille besans d'or;j la garnison devait rester en otage jusqu'à | ce que ces conditions fussent remplies, i Les deux rois entrèrent dans Ptolémaïs , s et se partagèrent la ville; ils abandonnè-j rent aux soldats les provisions de bouche , \ mais ils se réservèrent l'or, l'argent, les ' bijoux, et tous les prisonniers; ce qui ex--i cita beaucoup de mécontentement dansi l'armée, et décida un grand nombre d( Croisés à retourner en Europe. Cepen-jj dant on pressait le sultan d'exécuter h capitulation, et celui-ci éludait, sous dij vers prétextes. Richard , irrité de ces rel tards, fit massacrer cinq mille prisonnier!! qui étaient entre ses mains, et, par ce actede barbarie , dégageaSaladin de tout obligation.
Le siège de Ptolémaïs avait duré prè de trois ans. On avait livré plus de cen combats et neuf grandes batailles sou les murs delà ville. Les Chrétiens avaien eu souvent à souffrir des maladies et d; la disette. Les Croisés du Nord , plus mai heureux que les autres , parce qu'on n'ei tendait pas leur langue, ne pouvaient di mander les secours dont ils avaient b soin. Quarante seigneurs de Brème et c Lubec dressèrent des tentes avec les voili de leurs vaisseaux , y donnèrent asile ai pauvres soldats de leur nation, les so gnèrent dans leurs maladies, et formera
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ainsi l'ordre teutonique, qui devint depuis si fameux et si puissant.
■ Pendant ce siège mémorable , les Chrétiens et les Sarrazins se distinguèrent par des prodiges de valeur. Souvent ils se provoquaient à des combats singuliers ; et comme ils s'adressaient des discours, et même assez ordinairement des injures avant d'en venir aux mains , on les a comparés aux héros d'Homère. Plusieurs femmes se signalèrent aussi dans ces combats ; les jeunes s'y précipitaient , dit une chronique du temps, et les vieilles les animaient par leurs discours.
Il ne sera peut-être pas indifférent au lecteur de connaître la manière dont on était armé, et dont on combattait alors'. Les barons et les chevaliers , dit un historien, portaient un haubert, espèce de tunique, faite de petits anneaux de fer ou d'acier ; chaque guerrier avait un casque, et un bouclier qui était couvert d'un cuir épais et qui résistait aux flèches ; l'on voyait quelquefois , sur le champ de bataille, des soldats hérissés de traits, que les Sarrazins comparaient à des porcsépics. Les Croisés se servaient, pour les combats, de la lance, d'épées si énormes, et dont la trempe était telle, qu'au siège d'Antioche, Godefroi avait pourfendu un Sarrazin. L'empereur Conrad s'était distingué par le même exploit, au siège de Damas. Les chevaliers avaient en outre une espèce de couteau ou poignard, appelé mhéricorde, la massue, la hache d'arme, la fronde, qui lançait des pierres ou des balles de plomb, l'arc, et [è l'arbalète, arme récemment inventée, et fj sonsidérée comme si meurtrière , qu'un M 30nciledeLatranenavait défendul'usage ei lia deuxième croisade. Lors des premiè- ;J res expéditions de la Terre Sainte, les BjÉ^erriers d'Occident n'étaient point en- '« îore couverts de cette pesante armure de ;1 'er, que portèrent les chevaliers du moyen \ ige, et que les Croisés empruntèrent des >ii Sarrazins. Ils prirent également d'eux les ,il ianibours , qui étaient inconnus en Eu-
S( ' Les détails qni suivent , sont en très-grande par- [Ojjte tirés de l'Histoire des Croisades, de M. Michaud.
rope. C'est aussi aux expéditions de la Terre Sainte que remonte l'origine des armoiries. Les princes et les chevaliers avaient sur leurs bannières, sur leurs boucliers, des images ou des signes qui servaient de point de ralliement à leurs soldats : ces signes devinrent plus tard les attributs de la noblesse.
Dans les batailles, quand l'armée s'ébranlait, l'ardeur du butin faisait presque toujours abandonner les rangs; les chevaliers écoutaient peu leurs chefs , et ne leur demandaient que l'exemple du courage. Le principe d'honneur qui les animait et les empêchait de fuir, même dans un combat inégal, était le mobile le plus actif de leur bravoure , et leur tenait lieu de discipline. Abandonner son compagnon dans le péril , se retirer devant l'ennemi , étaient des actions infâmes aux yeux de Dieu et des hommes. Tantôt les évéques, les prêtres, et les moines, combattaient comme de simples soldats ; tantôt un crucifix à la main, ils animaient les guerriers , marchaient à leur tête, et tombaient percés de flèches , en annonçant, au nom de Dieu, la victoire aux Croisés. Quelquefois l'animosité des combattants était telle, qu'après avoir épuisé leurs carquois, ils retiraient les flèches de leurs blessures et les renvoyaient à l'ennemi. Souvent les Chrétiens, lorsqu'ils étaient vaincus, ne voulaient pas survivre à leur défaite , et se précipitaient sans espoir sur les Sarrazins. Après une bataille perdue, onavii un chevalier se jeter dans les rangs ennemis en s'écriant : Que ceux qui veulent venir souper avec moi en paradis me suivent. Les entreprises se concertaient dans le conseil des chefs, et lorsque l'on n'était pas d'accord sur une expédition, le sort, qu'on appelait la volonté de Dieu, en décidait; c'est ainsi que fut résolu le siège de Tyr.
Les Sarrazins étaient à peu près armés comme les Chrétiens; ils avaient repris la lance , dont ils ne se servaient plus lors des premières croisades : ils étaient surtout habiles à tirer l'arc; ils entendaient mieux l'attaque et la défense des places , et ils avaient recours, dans la guerre, à
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toutes sortes de stratagèmes que les Chrétiens ne daignaient pas employer. Madame Cottin s'était bien pénétrée de l'esprit qui régnait parmi ces derniers , lorsqu'elle a peint l'indignation de l'armée au moment où on découvrit la rusede guerre par laquelle Lusignan s'était rendu maître de Césarée. Les Sarrazins conservaient encore moins d'ordre que les Chrétiens dans les batailles; ils inondaient la plaine, attaquaient pêle-mêle, ainsi que les Mamelucks le font encore aujourd'hui. Aussi Manuel , empereur d'Orient, conseillait-il à un chevalier de se tenir toujours au centre, jamais à la tête ni à la queue de l'armée. Des deux côtés, on s'occupait rarement d'assurer la retraite, et une armée mise en déroute était presque toujours taillée entièrement en pièces.
Quelquefois on se livrait au pillage, au lieu de poursuivre les vaincus , qui se ralliaient et remportaient la victoire. A l'attaque, lorsque les Chrétiens ne se dispersaient pas , leurs rangs serrés , leur haute stature, leurs chevaux de bataille, couverts comme eux de fer , étonnaient et renversaient les bataillons sarrazins; se tenaient-ils sur la défensive, ils étonnaient encore plus les barbares , qui ne pouvaient entamer ni rompre ces murs de fer.
Saladin n'avait rien négligé pour enflammer le fanatisme des Musulmans, afin de l'opposer à l'enthousiasme religieux des Croisés. On le voyait s'arrêter subitement sur le champ de bataille, pour faire sa prière, ou pour lire un chapitre du Coran. Ses soldats se plaisaient à insulter aux objets du culte des Chrétiens. Pendant le siège de Ptolémaïs, ils élevaient des croix sur les remparts , les battaient de verges , les couvraient de boue et de poussière, et les mettaient en pièces : la même chose était déjà arrivée au siège de Jérusalem. Ces outrages excitaient la fureur des Croisés, et les portaient à des excès qui amenaient des représailles , et augmentaient les malheurs de la guerre. Mais ce qui paraîtra le plus singulier, et ce qui peint le mieux l'esprit du temps , quelquefois des
troupes d'enfants sortaient de la ville et se battaient contre les enfants des Chrétiens , eu présence des deux armées , qui restaient immobiles , et se bornaient à les encourager par leurs cris.
Cependant la guerre avait pris un caractère moins cruel que dans les premières croisades ; à la longue , des relations s'étaient établies entre les chefs qui s'estimaient , et même entre les soldais. On a déjà vu que Saladin envoyait des rafraîchissements et des médecins aux deux rois malades pendant le siège; on négociait en se battant, et les Croisés étaient admis à la table du surtan, comme les émirs étaient reçus à celle de Richard et de Philippe. Quelquefois on suspendait pendant plusieurs jours les hostilités; alors les Chrétiens et les Sarrazins, oubliant leurhaine , se réunissaient et jouissaient de tous les plaisirs de la paix. On donnait des tournois; les champions se haranguaient avant d'entrer en lice; le vainqueur était porté en triomphe, et le vaincu, racheté comme prisonnier de guerre. Tantôt on dansait au son des instruments arabes, tantôt au chant des ménestrels. L'esprit chevaleresque s'était perfectionné; il inspirait la générosité, le désintéressement, et les grandes actions. Madame Cottin a montré, dans les deux nations, le beau idéal de la chevalerie, en peignant Malek Adhelet Josselin de Montmorency. Ce dernier avait péri, ainsi que son frère Matthieu, sous les murs de Ptolémaïs, et non dans une expédition aventureuse. Ils s'étaient l'un et l'autre distingués parleur bravoure; madameCottin a réuni en Josselin toutes les perfections d'un véritable chevalier, qui n'hésitait jamais à se sacrifier pour son Dieu et pour la dame qu'il avait choisie. Le roman de Mathilde acquiert un nouveau degré d'intérêt , par les noms illustres de cette antique noblesse française, dont elle s'est plu à décrire les exploits, à une époque où les descendants de ces héros gémissaient proscrits loin d'une patrie qui devait sa gloire aux services de leurs familles.
L'histoire ne fait point mention
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cette Agnès, fille d'Amaiiry, qui joue -un rôle si odieux dans le roman de Mathilde. Mais , si ce caractère est forcé dans plusieurs de ses parties, l'idée première du personnage n'est point contraire à la vraisemblance. Plusieurs femmes chrétiennes n'avaient point rougi de se livrer aux ^Musulmans. On prétend même qu'Éléonore de Guyenne , femme de Louis VII , s'était montrée sensible à la beauté d'un jeune Turc. La veuve de Baudouin, roi de Jérusalem, avait fui chez les Sarrazins avec Andronic, qui depuis monta sur le trône d'Orient, et par ses cruautés acquit une célébrité si funeste. Le grand Saladin lui-même se glorifiait de devoir le jour à une Chrétienne. De nombreux exemples autorisaient donc madame Cottin à créer le personnage d'Agnès, et à l'opposer à celui de Mathilde. Ce personnage n'est point à l'abri du reproche dans ses développements , mais il peut être- considéré comme historique sous beaucoup de rapports.
Dans le cours de l'ouvrage, l'auteur a donné au caractère de Guy de Lusignan , des couleurs plus brillantes que celles avec lesquelles il est peint dans l'histoire; l'époux de Sibylle n'avait point ces grandes qualités qui justifient quelquefois l'ambition ; sa famille était sujette de Itichard, qui le protégeait comme un vassal , plutôt qu'il ne le traitait en roi. Le monarque anglais ménageait si peu Lusignan, qu'il ne l'avait pas même admis au partage des dépouilles de Ptolémaïs. Loin de le choisir pour frère d'armes, de lui offrir sa sœur en mariage, et de vouloir le rétablir sur le trône de Jérusalem , il l'avait forcé de lui céder ses droits à cette couronne, en lui donnant en échange File de Chypre, île déjà vendue par lui aux Templiers , et dont il avait reçu le prix. Il destinait le royaume de Jérusalem à Henri , comte de Champagne , son neveu , auquel il avait fait épouser la veuve de Conrad , et contre lequel personne ne pouvait plus élever de prétentions. Par une singulière destinée , Isabelle apporta à ses trois époux le titre
de souverain d'un royaume qui n'existait pas, qui ne devait plus exister.
D'un autre côté , Lusignan n'est jamais descendu au degré d'avilissement où le plonge madame Cottin à la fin de son ouvrage ; et l'on peut dire , de la manière dont elle le traite ,
Qu'il n'avait inérilé >'i cet excès d'honneur, ni celte indignité.
Madame Cottin , obligée de s'occuper des amours de IMalek Adhel et de Mathilde, ne prend, parmi les événements qui ont suivi la prise de Ptolémaïs , que ceux dont elle a besoin pour soutenir la marche de son roman, et elle la dispose à sa fantaisie : tantôt elle intervertit l'ordre des faits ; tantôt elle suppose des sièges, des combats, et des batailles, qui n'ont jamais eu lieu; mais, lors même qu'elle s'éloigne le plus de l'histoire, le coloris du temps est presque toujours conservé avec une fidélité scrupuleuse.
Son talent se fait surtout l'emarquer lorsqu'elle décrit des assauts ou des batailles; on voit qu'elle a fait une étude approfondie d'Homère et du Tasse , et ses tableaux ont autant d'énergie que de variété.
Elle ne parle point des nouveaux différends qui s'élevèrent entre Richard et Philippe, et qui décidèrent ce dernier à repasser en Europe. Le roi de France ne se trouvait point lié à l'action principale du roman , et madame Cottin se serait écartée de son sujet par des digressions inutiles , si elle eût peint ces funestes discordes. Sa fable lui fournissait d'ailleurs assez d'autres moyens de mettre en jeu et de faire ressortir l'orgueil et l'impétuosité de Richard. Ce prince, plus altier que jamais, ne gardait plus aucun ménagement ; il bravait ouvertement Philippe, dont la puissance l'importunait; il voulait être seul chef de la croisade; il répandait ses trésors parmi les troupes du roi de France , et cherchait à les attirer sous ses drapeaux. Philippe, épuisé par une longue maladie , fatigué des tentatives et des prétentions de Richard , craignant d'être obligé de rompre entiè-
rement avec lui , et de compromettre les intérêts de la guerre sainte , prit la résolution de quitter la Palestine. Plusieurs historiens anglais présentent les choses sous un autre point de vue, et mettent tous les torts du côté du roi de France : ces torts furent sans doute partagés; mais , à considérer les choses de la manière la plus impartiale, il estdificile de croire que Richard n'ait pas donné lieu aux premiers sujets de mécontentement.
Sa conduite et son caractère ne permettent pas d'hésiter à cet égard. Philippe, en partant , laissa à son rival dix mille fantassins, cinq cents chevaliers, pourvut à leurs solde, et se rendit à ïyr , où il trouva des ambassadeurs de Saladin , qui lui offrirent des présents magnifiques, au nom de leur maître. Soit que le sultan eût apprécié la sagesse et les hautes qualités du roi de France , soit qu'il eiît l'intention d'humilier Richard , ses ambassadeurs étaient chargés de complimenter Philippe , comme le plus puissant monarque de l'Occident.
Richard se trouvait à la tête de cent mille hommes ; il laisse une forte garnison à Ptolémaïs et se dirige vers Césarée. Madame Cottin lui fait faire le siège de la place, dont elle confie la défense à Malek Adhel. Le siège, les espérances que fondent les Chrétiens sur la conversion du prince arabe , ses démêlés avec Salodui , ne sont point historiques ; mais les divers événements se rattachent à l'histoire par les détails. Les moyens d'attaque et de défense en usage alors sont présentés avec beaucoup d'exactitude; et comme plusieurs princes mahométans s'étaient, à différentes époques, montrés disposés à embrasser la foi, l'auteur n'a pas choqué la vraisemblance en faisant supposer aux Chrétiens de semblables dispositions dans Malek Adhel.
Le roi d'Angleterre , en entrant en campagne , se croyait assuré de la conquête de la Palestine; la force et la vaillance de son armée lui faisaient peu redouter les troupes de Saladin ; mais il ne prévoyait pas l'espèce de guerre qu'il allait être obligé de soutenir. Le sultan ,
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qui ne voulait pas s exposer à perdre dans une bataille le fruit de ses conquêtes, lui dispute le terrein pied-à-pied, et évite d'engager une action générale :
ses coureurs enlèvent tous les soldats qui s'écartent du gros de l'armée, et les massacrent , en représailles du carnage des prisonniers de Ptolémaïs. Les Chrétiens, sans cesse harcelés, mettent six jours pour franchir un espace de douze lieues. Ces premiers obstacles donnèrent à Richard des inquiétudes sur le succès de son expédition, et dès-lors il entama des négociations avec Saladin.
Il eut une entrevue avec Malek Adhel, il n'exigeait plus , comme Philippe-Auguste, la restitution de toutes les places conquises depuis la bataille de Tibériade; il ne demandait que la ville de Jérusalem et la vraie croix. Mais la cité sainte n'était pas moins sacrée aux yeux des Musulmans qu'àceuxdes Chrétiens. Suivant leurs traditions, Mahomet s'y était miraculeusement transporté avant de monter en paradis , et ils ne croyaient pouvoir la céder sans impiété et sans crime. Quant au bois de la croix, Saladin refusait de le rendre , sous prétexte de zèle pour l'islamisme ; mais la [)olitique était la véritable cause du refus : il avait appris, par sa propre expérience, combien cette relique, portée dans les combats, augmentait l'ardeur des Clirétiens. La négociation n'eut donc aucune suite, et Richard se remit en marche , résolu de forcer le sultan à recevoir la bataille. Les deux armées en vinrent effectivement aux mains , dans la plaine d'Assur. La victoire , disputée avec acharnement, resta aux Chrétiens.
Si l'on en croit quelques historiens , Saladin et Richard se rencontrèrent dans la mêlée, et fondirent l'un sur l'autre Té' pé.e h la main : suivant d'autres, Richard aurait couru lance baissée sur le sultan, et lui aurait porté un coup si terrible, que l'Iiomme et le cheval auraient été renversés. Ce qu'il y a de certain , c'est que Richard ne tira aucun avantage de cette victoire, qui devait le rendre maître la Terre Sainte. En poursuivant l'enneraf,
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il anéantissait l'armée turque ; en se portant sur Jérusalem , il marchait à une conquête assurée que Saladin n'était plus en état de lui disputer. Il prend la route deJaffa, ville abandonnée et démantelée par les Sarrazins, mécontente et fatigue son armée pour réparer les fortifications , y fait venir la reine Bérengère , Jeanne, reine de Sicile, et la fille d'Isaac; donne les fêtes les plus brillantes , s'endort au sein des plaisirs, paraît avoir oublié entièrement le soin de la guerre, et donne au sultan le temps de réparer ses pertes.
Cependant, réveillé par les murmures des Croisés, il forme le projet d'assiéger Ascalon. Saladin désespérant de défendre la place , la livre aux flammes ; Richard entreprend de lafairerebàtirpar son armée, et excite de nouveaux mm'mures : plusieurs chefs refusent d'obéir, disant qu'ils ne sont ni charpentiers, ni maçons, qu'ils sont venus en Asie, non pas pour bâtir des villes , mais pour conquérir Jérusalem ; quelques-uns retournent en Europe, d'autres cherchent à négocier avec Saladin. Richard fait faire de nouvelles propositions au sultan; mais comme il insistait sur la restitution de la cité sainte et de la vraie croix, il est refusé avec hauteur. Il ne songe plus qu'à sauver sa gloire et à se retirer sans honte d'une entreprise dont le mauvais succès ne pouvait être attribué qu'à Ja manière dont il l'avait conduite. Il cherche à mettre en jeu l'ambition du frère de Saladin. 11 propose de donner en mariage à ce prince, sa propre sœur, Jeanne, reine de Sicile, à la condition que les deux époux régneraient ensemble sur Jérusalem, où les IMusulmans et les Chrétiens trouveraient une égale protection. Les historiens grecs et latins ne parlent point de cette négociation, mais elle est rapportée avec détail par les historiens arabes. Le projet était tout à l'avantage du sultan, qui paraissait disposé à y donner les mains; mais il fut combattu avec autant d'ardeur par les imans que par les évêques . et il fallut continuer la guerre.
C'est sur la négociation dont il s'agit que madame Cottin a fondé presque toute l'intrigue de son roman : elle a substitué la jeune Malthide à la reine Jeanne, âgée alors d'environ trente ans ; et en supposant, dès le début, un amour qui n'a jamais existé, en peignant les progrès d'une passion longuement combattue par l'honneur et par la religion, l'auteur a donné Tintérét le plus puissant à une circonstance qui n'est que bizarre dans l'histoire.
Après la rupture des négociations , on ne trouve presque plus aucune tracî de l'histoire dans le roman de madame Cottin. Mathilde se retire au monastère du mont Carmel , que l'auteur suppose être un couvent de religieuses. A la fin du xii'' siècle, un moine de Calabre s'était effectivement établi , avec quelques pieux cénobites, sur le mont Carmel, près de la caverne d'EIie , et y avait relevé les ruines d'un ancien monastère , qui avait été détruit par les Sarrazins; mais au milieu des horreurs de la guerre, il est difficile de supposer la formation d'un couvent de religieuses, dans un lieu qui n'était point à l'abri des incursions des Turcs. D'après le plan de l'auteur, il fallait que le couvent où Mathilde s'était retirée ne fût point inaccessible à Malek Adhel : cette circonstance a mène des scènes trèspathétiques , mais el le n'a pas le degré de vraisemblance nécessaire.
Pour préparer son dénouement, madame Cottin fait prendre Césarée par ruse; elle livre IMalek entre les mains des Chrétiens; elle le fait périr, ainsi que Lusignan , dans une bataille, près d'Ascalon ; elle le fait convertir avant sa mort, et enterrer avec pompe au monastère du mont Carmel ; elle suppose enfin que Saladin a permis aux soldats de son armée d'assister à cette auguste et lugubre céi-émonie , et qu'un grand nombre d'entre eux demandent le baptême.
Le talent de l'auteur, la rapidité du récit, la pompe des descriptions, font passer sur ce qu'il y a d'invraisemblable dans ces différentes suppositions. La dernière surtout ne s'accorde guère avec
la profonde politique du sultan, et avec le zèle ardent qu'il a toujours montré pour l'islamisme. Malek Adhel ne périt point dans la croisade, il survécut même à Saladin. Il avait servi fidèlement son ftère ; mais après la mort du sultan, il ne garda pas la même fidélité à ses neveux, et s'empara de la Mésopotamie et de l'Egypte. Lusignan ne trouva pas non plus la mort en Palestine , il alla gouverner le royaume de Chypre que Richard lui avait abandonné, ou plutôt vendu.
Mais revenons à l'histoire, et indiquons en peu de mots les derniers événements de la croisade. Richard, cédant aux instances de ses soldats, se décide enfin à prendre la route de Jérusalem : il espérait encore pouvoir forcer le sultan à une bataille ; mais Saladin avait des moyens plus sûrs pour l'arrêter : il faisait brûler les villes et dévaster les campagnes ; son armée , divisée par petites troupes , enlevait les convois , barrait les chemins, inquiétait sans cesse les Chrétiens, et les réduisait à la famine. Le roi d'Angleterre n'ose s'avancer dans un pays ravagé ; il revient sur ses pas , et met le comble aux mécontentements des Croisés. Sur ces entrefaites, on apprend que Conrad , qui avait traité avec Saladin, et réuni ses forces à celles des Musulraans, vient d'être assassiné : sa mort es* imputée à Richard , qui redoutait en lui un rival habile, valeureux, et entreprenant. Le roi impose silence aux murmures, et, profitant des moments où Saladin avait licencié une partie de son armée, il fait plusieurs expéditions, dans lesquelles il déploie toute sa bravoure et toute son audace : il porte la terreur jusque sur les confinsde l'Egypte, et se dirige de nouveau sur Jérusalem.
Le sultan s'y était renfermé , et avait juré, avec son armée, de s'ensevelir sous les ruines de la ville plutôt que de se rendre. Déjà Richard était campé près des montagnes de la Judée; mais la division régnait entre lui et les autres chefs des Croisés; il ne voulait point partager avec eux la conquête, et eux se montraient peu disposés à seconder une en-
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treprise dont il tirerait seul tout le fruit. La jalousie fait exagérer de part et d'autre les obstacles que l'on avait à surmonter. Lorsque Richard insiste pour le siège de la ville sainte, les chefs s'y refusent; paraît-il y renoncer , on excite les soldats, qui demandent qu'on les conduise sous les murs de Jérusalem. Dans l'impossibilité où l'on était de s'accorder sur le parti qu'il y avait à prendre, vingtquatre chevaliers sont chargés de prononcer , et la retraite est résolue par eux. Le monarque anglais devient de plus en plus odieux à l'année : en vain étonnet-il l'vVsie par des prodiges de valeur, on dit qu'il ne travaille que pour accroître sa renommée et non pour la cause commune : on l'accuse d'avoir déclaré aux ambassadeurs de Saladin qu'il attachait peu d'importance à la conquête des saints lieux; les Français et les Allemands l'abandonnent : il reste seul avec les Anglais.
Sa position devenait critique : tantôt il voulait retourner en Europe sans avoir fait la paix; tantôt il suppliait Saladin, tantôt il le menaçait et cherchait à l'effrayer , en annonçant l'arrivée de toutes les forces de l'Occident.
Les deux armées étaient campées fort près l'une de l'autre , et toutes deux , également fatiguées de la guerre , restaient dans leurs retranchements : on convint enfin d'une trêve de trois ans trois mois et trois jours , suivant quelques historiens; de trois ans et huit mois, suivant quelques autres. Jérusalem restait ouverte à la dévotion desChrétiens ; ils conservaient la possession de toute la côte maritime depuis Jaffa jus(|u'à Tyr. On ne s'accordait pas sur la ville d'Ascalon : il fut décidé qu'elle serait rasée. Tous les princes chrétiens et musulmans de la Syrie furent invités à signer le traité, dans lequel on ne fit point mention de Lusignan. La paix fut célébrée par des tournois et par des fêtes , où se déploya tout le luxe de l'Europe et de l'Asie. Madame Cottin les a placés à l'époque des négociations qui ont lieu pour le mariage projeté de aiathilde et de Malek Adhel , et
INTRODUCTION
elle les a décrits avec cette richesse d'imagination qui n'appartient qu'à elle.
Richard, dans cette croisade dont l'issue fut si peu glorieuse pour lui , s'était s i nalé par des traits d'audace et de valeur (ju! surpassent ceu.xdesAniadis et des Roland. Si l'on en croit quelques historiens, avec quinze cents hommes il défit douze mille Turcs, qui escortaient un convoi destiné pour Jérusalem. Plus tard, ayant appris que les Turcs pressaient Joppé avec une armée considérable, il s'embarque avec quatre-vingts chevaliers et quatre cents fantassins, fond sur les assiégeants, les met en ilé^oute , entre dans la place par la brèche qu'ils ont faite, taille en pièce ceux qui assiégeaient la forteresse , et sauve ainsi la ville qui allait tomber au pouvoir de Saladin. Dans une autre circonstance, avec une poignée de chevaliers , il affi''onte sept mille cavaliers nuK sulmans , et tue leur chef de sa propre main. On raconte enfin que, surpris pen-
dant son sommeil par un nombreux détachement de Sarrazins , il a l'inconcevable hardiesse de se précipiter sur eux avec quelques seigneurs de sa suite. Les exploits de Saladin avaient répandu la terreur en Europe, ceux de Richai'd étonnèrent et effrayèrent l'Asie, et y laissèrent de profonds souvenirs : plus d'un siècle encore après sa mort il suflisait aux mères , pour faire taire leurs enfants , de leur dire : FoUà le roi Richard. Mais ces exploits , qui le firent surnommer Cœurde-Lion, furent inutiles pour la cause des Chrétiens : le bouillant Richard, toujours emporté par son impétuosité , ne savait ni combiner de grandes entreprises, ni s'assurer les moyens de les exécuter : rebuté aux premiers obstacles, il changeait ses résolutions aussi légèi'ement qu'il les avait adoptées, et un historien observe avec raison qu'il semble moins appartenir à l'histoire qu'aux romans de chevalerie.
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