‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 134 sur 188 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Pel de jours après , l'archevêque se disposait à continuer aux princesses l'histoire d?s succès de Saladin, lorsqu'un eunuque noir, apportant un message de Malek Adhel , fut introduit chez la reine, et lui dit que le prince la faisait prévenir qu'ayant une nouvelle importante à lui communiquer , il allait se rendre dans l'instant auprès d'elle.

A cette annonce, la jeune vierge rougit et se leva en regardant l'archevêque , comme pour lire dans ses yeux si elle devait s'éloigner ou attendre le prince. Guillaume réfléchit quelques minutes , puis , prenant Mathilde par la main , il la fit asseoir entre la reine et lui. » Il faut rester, ma fille, lui dit-il ; la moindre marque de défiance pourrait offenser le prince, et le plus sûr moyen de contenir les àmcs grandes et généreuses, est d'avoir l'air de se fier à elles ; d'ailleurs , ^Slalek Adhel a , par sa discrétion , mérité notre con-

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fiance, puisque, depuis votre séjour à Damietle, voici la première ftis qu'il ose se présenter devant vous. » A ces mots , la docile "Mathilde s'assit en baissant son voile sur son front virginal. Bérengère, toujours occupée de son époux , ne doutait pas, du moment qu'on lui annonçait une nouvelle importante, qu'il put être question d'autre chose que de lui ; elle allait interroger l'archevêque, lorsqu'elle fut interrompue par Malek Adhel, qui, suivant de près son message , parut toutà-coup devant eux.

Après s'être avancé vers la reine et l'avoir saluée d'un air également doux et respectueux , il se retourna vers la princesse, la regarda long-temps et non sans émotion. A la fin s'adressant à l'archevêque, il lui dit: «Vénérable père des Chrétiens , ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons ; si nos croyances sont différentes, j'ose penser que nos âmes ne le sont pas , et qu'en parlant de moi à mes illustres captifs, vous ne m'avez pas représenté comme un maître implacable et un ennemi sans miséricorde ? — Les princesses peuvent vous dire, répondit Guillaume, dans quels termes je me suis exprimé sur votre compte. — Seigneur, interrompit vivement Bérengère, Parchevêque nous a confirmé ce que la renommée nous avait déjà appris; nous savons que IMalek Adhel est un héros aussi brave qse magnanime, toujours vainqueur au champ de bataille , toujours clément après la victoire; si, les armes à la main , il subjugue les plus fiers courages , quand il les a posées , il ne résiste point aux larmes de l'infortune.

Seigneur, vous voyez devant vous une reine iïémissante ; ce n'est point son trône qu'elle pleure et vous redemande, c'est son époux , un époux que seul vous pouvez lui rendre , puisque vous êtes maître de son sort. — INon , ^ladame , je ne le suis point, reprit Malek Adhel avec attendrissement; si je l'étais, soyez sûre que vos chaînes seraient déjà brisées ; mais j'ai voulu vous dire moi-même que demain j'envoie demander votre liberté à mon frère, au grand Saladin, après

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Mahomet le plus grand des Immains; il ne voudra pas prolonger vos peines ; confiez-vous à sa bonté, Madame, à mes prières, et à son amitié pour moi. Mais ne pourrais-je savoir, continua-t-il, en s'adressant à la princesse, avec un sentiment de crainte et d'embarras dont il s'étonnait lui-même, ne pourrais-je savoir si la sœur de Richard partage l'opinion flatteuse que la reine a de moi , si elle daigne me regarder aussi favorablement? » La vierge, qui avait toujours tenu ses yeux baissés vers la terre depuis l'entrée du prince, les releva timidement vers lui à cette question , et répondit : « Comment pourrais-je avoir une opinion à cet égard, quand ma pensée ne peut comprendre qu'il soit quelques vertus parmi les Infidèles ?.... IMais , s'il est vrai qu'ils en possèdent, quels prodiges d'ingratitude sont-ils donc , puisqu'ils méconnaissent le Dieu dé qui ils les tiennent ? » Le prince tressaillit h ce mot; la hardiesse d'une telle parole et la timidité du maintien de la princesse offraient un contraste si étrange , qu'il la regardait en silence sans pouvoir ni lui répondre, ni la comprendre; Bérengère craignant qu'il ne fdt offensé , se hâta d'excuser sa sœur : « Pardonnez , Seigneur, lui dit-elle, la témérité d'une jeune fille qui, élevée loin du monde, ne connaît que la loi de Dieu , et ignore le respect que l'on doit aux grands de la terre ; mais son intention est si louable, que la manière dont elle s'est exprimée ne doit point vous irriter. — M'irriter! interrompit vivement le prince; ah!

Madame, soyez sure qu'il n'est pas en la puissance de la princesse d'Angleterre de pouvoir m'irriter contre elle. — En disant toute sa pensée, la princesse ^Mathilde n'a fait que suivre son devoir , reprit le pieux Guillaume, car le Dieu qui l'inspire , ce Dieu auquel elle est consacrée, ne permet point que son zèle soit arrêté par de frivoles considérations ; qu'est-ce que la naissance , qu'est-ce que le rang et les honneurs du monde pour celle qui les a sacrifiés à son salut ? Prince, ajouta-t-il . en s'adressant à

Malek Adhel, ce langage ne doit point vous surprendre, car si vous vous rappelez les fréquents efforts que j'ai faits pour vous attirer au vrai Dieu durant mon séjour à Damas , les vœux de mon cœur vous sont bien connus, et vous pouvez imaginer avec quelle ardeur je joins mes prières à celles que la reine et la princesse adressent chaque jour au ciel pour votre conversion. — Est-il vrai, s'écria Malek Adhel, en jetant des regards pleins de feu sur Mathilde , est-il vrai qu'une bouche si charmante prononce mon nom sans colère ? Est-il vrai , Madame, que, malgré ma croyance, vous preniez quelque intérêt à moi ? »

J^a princesse, les yeux attachés vers la terre, et la rougeur sur le front, lui répondit d'une voix calme : « Votre croyance méfait horreur; votre aveuglement me fait pitié. L'empire du démon , qui s'étend à l'aide de votre bras , ferait place à celui du Christ , si vos yeux s'ouvraient à la lumière ; puis-je trop demander cette grâce à Dieu ? — Ah ! Madame , interrompit le prince, en saisissant sa main, il faut bien que ce Dieu ne soit pas le vrai Dieu, car s'il vous entendait, et qu'il fiit tout-puissant, résisterait-il à votre voix, et n'exaucerait-il pas vos prières.?» La vivacité du jeune Arabe troubla la vierge; elle retira sa main, fit quelques pas en arrière, et levant vers l'archevêque des yeux pleins de confusion et d'innocence, elle lui dit : « Ne puis-Je pas me retirer maintenant, mon père ? » Guillaume lui fit signe qu'elle le pouvait; Malek Adhel n'osa point la retenir, mais à peine fut-elle sortie , qu'il s'écria : « De quel ciel cette fille est-elle descendue ! Assurément ce n'est point une créature humaine, et les houris que le Prophète nous promet ne peuvent avoir cette ravissante beauté. — La beauté de la fille des rois n'est point une beauté profane, répondit gravement l'archevêque; elle vient du dedans, et ses traits brillent de la pureté de son àme : si elle perdait son innocence, elle ne serait plus qu'une beauté ordinaire. — Non, non, interrompit le prince , l'amour lui prête-

rait, s'il est possible, de nouveaux charmes. Heureux, mille fois heureux celui qui la verra embellie par l'amour !» A ce mot, le cœur de l'archevêque fut saisi d'effroi; car dès-lors il prévit et les désirs du prince et les dangers de INIathilde ; mais sa longue expérience lui fit sentir l'obligation d'opposer la ruse à la force; il feignit donc de n'avoir pas compris le sens de ces paroles; et la reine, qui les avait à peine écoutées , rompit le silence , et suivant toujours la seule pensée qui l'occupait, elle dit : « Seigneur, vous n'ignoi-ez point sans doute ce qui se passe au camp des Croisés : s'est-il livré quelque bataille ? mon époux a-t-il combattu ? le vaillant , le noble Richard n'estil point blessé ? — Si j'en crois les nouvelles que je reçois de l'armée, répondit Malek Adhel, la discorde qui règne parmi les Chrétiens aura bientôt mis fin à cette funeste guerre, sans que nous ayons à ^ peine besoin de les combattre; depuis l'arrivée du roi d'Angleterre en Syrie, il n'y a point eu d'action générale; mais seulement quelques combats particuliers , où votre époux a fait briller sa valeur et s'est acquis une gloire nouvelle, sans qu'il en doive rien coûter à votre repos : peut-être, iNIadame, pourrai-je vous en dire davantage à mon retour. — Eh quoi ! seigneur, interrompit Bérengère effrayée, partez-vous pour Ptolémais, et votre invincible épée va-t-elle se diriger contre le cœur de mon époux .^ — ?s'on , INÎadame , reprit le prince : la volonté de mon frère me retient encore Cil Egypte ; il me commande de me rendre au Caire, pour y rassembler de nouvelles troupes, et je reviendrai attendre ici le moment où il m'ordonnera de les lui amener. Durant mon absence , vous commanderez seule dans ce palais, vos moindres ordres y seront respectés : je demande seulement qu'en faveur de nos usages, qui commandent aux femmes .une retraite sévère, les seigneurs de votre cour se montrent peu chez vous , et que vous ne donniez à aucun le droit d'entrer dans vos jardins. Cette demande ne vous regarde point , mon père , continua-t-il ,

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en s'adressant à l'archevêque; le respect dû à votre caractère, la profonde vénération que vos vertus m'ont inspirée, me disposeraient plutôt à obéir à tous vos ordres, qu'cà oser vous en donner : je sens que vous êtes ici la seule consolation et l'unique appui des priiicesses; ne les quittez donc point, et que la liberté que je vous laisse de ne jamais les perdre de vue, vous assure du moins de la pureté de mes intentions. » Alors il réitéra à Bérengère la promesse de parler en sa faveur à Saladin, et sortit de l'appartement.

A peinefurent-ils seuls, que Guillaume dit à la reine : « Votre majesté ne frémit-elle pas des dangers auxquels la princesse va être exposée? Sa beauté a enfiammé l'Infidèle, et je ne connais que trop Malek Adhel : son âme est généreuse, mais ses passions sont violentes; et habitué comme il l'est à les écouter si Dieu ne vient au secours de la vierge sa vertu ne la sauvera pas. — Mon père reprit la reine, ne vous exagérez-vous pas vos craintes? Suffit-il d'un jour, d'un instant, pour faire naître une passion? Le prince ne connaît poiqt ma sœur, il n'a vu que sa beauté; et, quoique la beauté soit beaucoup, ce n'est pas assez cependant pour inspirer un attachement durable. — IMadame, répondit l'archevêque, nous ne sommes point ici en Europe, où les femmes, libres dans leurs choix, ont besoin de temps pour aimer et pour être aimées, parce qu'elles ne peuvent former que des liens exclusifs et indissolubles , que le bonheur de ces liens ne s'appuie que sur des vertus , et que les vertus ne se découvrent qu'avec l'aide du temps; mais en Orient , où les femmes sont assujetties à un maître qui en dispose à son gré , les qualités de l'âme sont comptées pour rien , les charmes extérieurs sont tout, et pour les voir et s'en laisser euflaniiuer, il ne faut qu'un instant. — A insi , mon père , vous croyez donc que le prince a conçu de l'amour pour Mathilde? -- Je suis surpris qu'un pareil malheur ait échappé à la pénétration de

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votre majesté. — Biais , mon père , pourquoi appeler cet amour uu malheur ? ^'e savez-vous pas qu'il est impossible de résister à ce qu'on aime ? et s'il est vrai que Malhilde soit chère au prince , elle n'aura besoin que d'un mot pour faire tomber nos chaînes, et obtenir de lui qu'il nous renvoie au camp des Croisés. — ^lon caractère, reprit Guillaume avec gravité, m'a toujours préservé de ce délire que vous nommez amour; mais, autant qu'il m'a été permis de l'observer dans les autres, il m'a paru que, pojr rhomme qui en était atteint , il n'y avait ni devoirs, ni serments, ni rien de sacré sur la terre , qu'il ne consentît à braver, et qu'enfin il était capable de tout faire pour l'objet de son amour , si ce n'est de lui immoler cet amour, et de lui sacrifier ses désirs ; ainsi , je puis bien croire que Malek Adhel accorderait tout aux l)rières de la princesse, hors ce qui toucherait les intérêts de sa passion; pourvu qu'elle lui reste, peut-être romprait-il nos chaînes; mais, Madame, serait-ce assez , et si votre sœur ne vous suivait pas , auriez-vous le courage de partir ? — Mon père, re,;rit la reine en hésitant, de quel secours ma présence pourrait-elle être à Malhilde? que dis-je, ne lui seraisje même pas plus utile, en allant demander à Richard de venir la délivrer l'épée à la main , qu'en restant à gémir ici avec elle? Sans doute,' mon père, vous ne vous défiez pas de sa vertu, et vous ne pouvez croire qu'un prince, tel que vous noiis avez peint "\lalek Adhel, soit capable d'une violence criminelle? — Je vois, reprit l'archevêque d'un air surpris , qu'on ne peut porter la tendresse conjugale plus loiii que votre majesté, puisqu'elle pourrait vous donner le courage d'abandonner la princesse. Kon, Madame, je ne me défie point de la vertu de cette chaste enfant; mais, auprès de Malek Adhel , la séduction sera terrible, et jamais peut-être pluç rude combat n'aura éprouvé l'innocence. Votre majesté coiniait trop bien l'ardent amour qui m'attache à la foi du Christ, pour supposer qu'un prince mahométaii puisse

m'inspirer un fol enthousiasme; mais, j'ose vous le déclarer. Madame, ni Philippe-Auguste, ni l'illustre Richard, les deux plus grands rois de la chrétienté, ne possèdent cette réunion d'éclatantes vertus , cette grfice de l'esprit , ce charme entraînant du cœur, qu'on remarque dans 'Malek Adhel; mais dans l'erreur à laquelle il est livré, tant de brillants avantages ne sont que des sources de corruption, et ne servent qu'au malheur du monde; vous ledirai-je, IMadame, ils ont séduit une fille chrétienne, une fille qui était née près du trône, dans cette Jérusalem où son père avait régné, et où son Dieu était mort, la fille d'Amaury et de IMarie, nièce de l'empereur de Constantinople, cette Agnès si célèbre dans tout l'Orient par sa beauté et par sa valeur, qui , l'épée à la main, brava mille fois la mort, et s'élevant ainsi au-dessus des habitudes de son sexe, dont elle voulait être la gloire, en devint bientôt l'opprobre, en en méconnaissant les devoirs comme elle en avait oublié la pudeur.

Fière héro'ine, toi qui méprisais les modestes vertus de tes compagnes , qui riais de les voir se plaire dans la retraite et l'obscurité , et t'enorgueillissais de ta supériorité, parce que tu pouvais répandre le sang, pour avoir eu un cœur sans pitié il n'a pas été sans faiblesse ; et sans doute, si, au milieu des exercices des guerriers, du bruit des batailles, et des regards des hommes , tu n'avais pas appris à ne rougir de rien, tu aurais rougi de ton amour pour un Sarrazin. — Que dites-vous? ô cirl ! s'écria la reine avec effroi. — Une vérité cruelle, affreuse, au souvenir de laquelle mon cœur saigne tous les jours : mais j'entrerai dans tous les détails de cette déplorable aventure, lorsque je reprendrai l'histoire de Saladin, et peut-être alors pourrez-vous mieux juger de ce que nous avons lieu de craindre et d'espérer du caractère de ]\Ialek Adhel. »

Peu de jours après cette conversation, la reine fit" dire à l'archevêque qu'elle allait se rendre avec Mathilde dans le berceau d'orangers le plus voisin du palais,

MATH et qu'elle le priait devenir les y joindre, afin de leur achever le récit qu'elles étaient si impatientes d'entendre.

Bérengère et sa sœur, se tenant par le bras , couvertes de leurs voiles , descendirent dans les jardins. En attendant l'archevêque, elles se promenaient tranquillement autour du berceaud'orangers, lorsque tout-à-coup, du milieu d'un épais buisson , dont les branches touffues s'étendaient le long de la muraille qui fermait le jardin , un bruit inattendu les fit tressaillir. Bérengère s'avança : elle vit avec surprise une petite poite secrète, fabriquée dans le mur, se dérobant à tous les regards sous le feuillage qui la cachait, s'ouvrir à l'instant, et une esclave tremblante, éperdue, accourir et tomber à ses pieds. A la vue d'une suppliante, INIaihilde, dont la frayeur avait suspendu la marche, vint à elle pour la relever ; mais l'esclave , collant ses lèvres sur la robe de la princesse , s'écria : « O cher et saint habit! ô brillante et bienheureuse croix ! ô vierge digne de la porter , soyez bénie mile fois ! Ah ! Aladame , ajouta-t-elle, en se débattant contre Matliilde qui s'eTorcait toujours de la relever, que vos chastes mains ne me touchent point : je suis une malheureuse souillée du plus noir des crimes; j'ai renié mon Dieu et ma patrie, pour suivre en ce lieu impie ma royale et coupable maltresse. Séduite par le plus grand des héros, elle sacrifia tons ses devoirs à sa folle passion, et ne doutait point de régner toujours dans le cœur de Malek Adhel, et de partager avec lui la puissance de Saladiii; mais au lieu de cette gloire, de ce bonheur qu'elle attendait, Malek Adhel l'accable de mépris; il traite la fille d'Amaury , qui s'est donnée à lui, comme les esclaves qu'il achète; elle se meurt de douleur et de honte.

Plus d'une fois elle a voulu repreiidre ses armes, et quitter ce séjour abominable; l'amour la retenait, et plus encore la crainte de reparaître dans sa patrie irritée : queliuefois, saisissant $a retoutable lance, elle a voulu appeler au combat son ingrat amant: il lui

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répondait qu'il né savait pas se battre contre une femme, ni aimer une femme qui savait se battre; enfin. Madame, quand nous avons appris que vous étiez prisonnière à Damiette, mais traitée en reine par Malek Adhel, j'ai conjuré ma maîtresse de me permettre de chercher le moyen de parvenir jusqu'à vous , afin d'implorer votre secours : sa fierté ne pouvait s'y résoudre ; mais ce matin , un nouvel affront l'a déterminée à briser, si elle peut , les chaînes oij on la retient , et à remettre son sort entre vos mains. Le croiriez-vous. Madame? ce n'était point assez pour le prince de confondre la fille d' A maury avec la foule de femmes qui remplit son sérail; ce n'était point assez de la traiter avec une froideur insultante; ce n'était point assez enfin de renoncer à elle; il veut la livrer à un autre époux , avant de partir pour le Caire. En sortant de votre palais. Madame, le prince a déclaré à toutes ses femmes qu'il allait leur choisir des époux parmi les émirs de la cour, et cet ordre humiliant , auquel des esclaves pouvaient obéir, croiriez-vous qu'il a osé ledonner aussi à la princesse de Jérusalem ! Celleci, justement indignée, lui a répondu qu'elle voulait quitter à l'instant même le palais du tyran qui la menaçait d'un pareil opprobre : ^lalek Adhel s'y est opposé. « En vous donnant à moi , lui a-t-il dit, en adoptant le culte de ^lahomet, vous êtes devenue esclave, et les lois du sérail m'interdisent de vous rendre la liberté; choisissez donc, ou de l'époux que je vous propose, ou d'une éternelle captivité; et qu'à mon retour du- Caire, je vous trouve déterminée. »

En achevant ces mots, il s'est éloigné, et la princesse, désespérée, se jetait sur son poignard pour terminer sa misérable vie, lorsque j'ai arrêté sa main : alors, à force de prières et de gémissements, j'ai obtenu d'elle de venir en son nom implorer votre protection. « Va donc, m'a-t-elle dit, va supplier cette reine d'Europe de jeter .un regard de pitié sur mon infortune : dis-lui 'de quel affront la priiicejse de .1 érusalem est menacée , c'en

sera assez sans doute pour l'engager à m'y soustraire. » Aussitôt, JMadame, j'aurais volé dans votre palais , si j'avais été libre de sortir de celui du prince; mais, ne l'étant point, j'ai cherché par quel moyen je pourrais arriver jusqu'à vous; en marchant le long des miirs du jardin du sérail, j'ai découvert une issue secrète, cachée comme de ce côté-ci, par d'épaisses touffes de verdure, et qui est ignorée de Malek Adhel' lui-même; c'est par là, c'est sous mes habits, que ma maîtresse viendra tomber à vos sacrés genoux, et je vous conjure, au nom du divin Sauveur, qui ne repoussa jamais les cris du cœur brisé, je vous conjure d'arracher cette triste victime des mains du cruel Sarrazin qui l'outrage , et de vouloir bien protéger sa fuite et la mienne. » En parlant ainsi , l'esclave prosternée baissa son f'-ont sur la poussière et attendit la réponse de la reine. Bérengère ne la fit point attendre ; son cœur tendre et compatissant était toujours empressé de soulager les pleurs de l'infortune et du repentir; elle répondit donc avec une dignité mêlée d'indulgence, que, quoique esclave elle-même, elle promettait à la fille d'Amaury de mettre tous ses soins à favoriser son évasion , dans le cas où elle ne pourrait pas obtenir de Malek Adhel la permission de la laisser partir librement : « IMais, ajouta-t-elle, j'exige une promesse de la princesse de Jérusalem ; après une faute comme la sienne, elle doit sentir que le monde lui est à jamais fermé, et qu'il ne peut plus y avoir d'asile pour elle parmi les Chrétiens, que dans le cercueil de la pénitence. — Oui, IMadame, s'écria l'esclave , c'est "bien là oii nous voulons nous ensevelir toutes les deux, et où d'éternelles larmes n'effaceront jamais assez notre irréparable faute. — Si telle est votre intention, reprit la reine, recevez ma parole royale de ne jamais vous abandonner ni l'une ni l'autre : mais dites-moi , sait-on quel est le motif de l'étrange conduite du prince, et pourquoi ses femmes lui sont devenues tout-à-coup si odieuses. — On assure, Madame, re-

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partit l'esclave, qu'un amour nouveau, né d'un regard et d'un instant, en est cause; que cet amour pur, chaste, généreux , semblable à celui qu'éprouvent nos chevaliers, et digne en un mot de l'objet qui l'inspire, est ce qui ferme le cœur de Malek Adhel à tout autre désir. — Et nomme-t-on, demanda la reine, celle qui a produit un si merveilleux effet? — Oui, sans doute. Madame, on la nomme; mais votre majesté me pardonnera si le respect qu'inspire un nom si beau , si révéré, m'empêche de le prononcer devant elle. »

Bérengère pénétra facilement ce que l'esclave voulait taire, mais Mathilde ne devina rien : elle avait écouté l'histoire de la fille d'Amaury avec une sorte d'effroi : son innocente pensée se refusait à comprendre des crimes si nouveaux, et cependant elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée par les images qu'on lui présentait : ne venait-elle pas d'entendre qu'une fille chrétienne avait renié sa patrie et son Dieu; qu'elle avait choisi un TMusulman pour maître; qu'elle encensait les autels de Satan; et pourrait-on s'étonner de la secrète horreur qui remplissait son âme, et du tremblement universel qui l'avait obligée de s'appuyer contre un arbre pour se soutenir? « Mon Dieu! Madame, s'écria l'esclave, en se relevant tout-à-coup, n'est-ce point l'archevêque de Tyr qui s'avance vers vous?

Ah ! je fqis ; je ne peux supporter encore sa présence; hélas! Tidée de paraître à ses yeux est la plus mortelle des craintes qui agitent ma maîtresse. — Les paroles du pieux Guillaume sont pourtant si consolantes et si douces ! répondit la princesse. — Elles le sont pour vous, Madame, qui êtes pure et sans reproche, reprit l'esclave; mais pour les consciences criminelles, ô que les regards de l'homme de bien sont terribles! »

En parlant ainsi, elle referma vivement la petite porte sur elle, et la reine, s'avançant vers l'archevêque, lui raconta ce qu'elle venait d'entendre; Guillaume fut surpris, mais remercia le ciel de ce qu'il avait enfin touché le cœur de l'in-

MATH fidèle princesse de Jérusalem. « Elle a tort de me craindre , dit-il ; si son repentir est profond et sincère, je la soutiendrai contre les terreurs que l'énormité de son crime a diHui donner. Et vous, ma fille, ajouta-t-il, en s'approchant de Ma- Ihilde, vous qui semblez encore épouvantée de l'effroyable histoire dont on vient de souiller vos chastes oreilles, croyez que la Providence n'aurait pas permis que vous entendissiez de pareilles choses, si leur connaissance ne devait pas vous être utile un jour : sans doute, vous êtes destinée à des épreuves dont votre seule innocence ne vous sauverait pas , et c'est parce que la sagesse divine a prévu que vous auriez besoin des lumières de la vertu, qu'elle vient d'ouvrir vos yeux à l'image du mal , pour vous faire mesurer l'abîme où les passions précipitent ; mais , venez , mon enfant ; suivez la reine avec moi ; nous allons reprendre et finir l'histoire de Saladin; vous entendrez les malheurs de vos frères; vous pleurerez sur leurs châtiments, surtout sur leurs fautes, et vous apprendrez, par leur exemple, qu'il ne faut pas s'attendre à reposer doucement sur cette terre, mais à y souffrir beaucoup. »

A la vue de cet avenir qu'on lui présentait, Alathilde soupira profondément; etagitéedeuii.lecraintesconfusesqu'elle ne pouvait ni comprendre ni définir, elle s'achemina eu silence vers le berceau d'orangers , où l'archevêque reprit en ces termes le triste récit des victoires musulmanes.

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