‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 135 sur 188 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Je n'avais pas encore passé un mois h la cour de Damas, que, grâce à la protection de >IalekAdhel, j'avais obtenu de Saladin une trêve de trois ans , mais à des conditions si avantageuses, que Lusignan lui-même n'aurait jamais osé en demander de pareilles. iNIalek Adliel , plein d'une généreuse confiance, avait engagé son frère à se livrer à ma seule parole , à n'exiger de moi pour otage ni ville , ni citadelle , ni château fort , et l'a-

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mitié l'avait obtenu de Saladin, en dépit des représentations de la prudence : déjà le traité venait d'être signé, déjà le sultan avait donné des ordres pour qu'on suspendit jusqu'à l'expiration de la trêve les fortifications quil faisait élever à Rama, lorsque le marquis de Tyr, apprenant des nouvelles si favorables pour son rival, oublia sans doute qu'elles l'étaient plus encore pour les Chrétiens, et se décida à détruire par une perfidie, tous les succès que j'avais obtenus et le bien que je venais de faire : c'est le moment où les hostilités sont suspeiidues, où la trêve va être jurée, et la paix solidement établie , qu'il choisit pour armer ses soldats et aller attaquer, piller, ravager une caravane chargée de trésors que Saladin envoyait à la Mecque et à la Caabah ' .

« A la nouvelle de cette trahison , la cour de Damas, où j'étais encore, retentit de cris de fureur; le sultan ne voulut point comprendre que les intérêts de Lusignan étant opposés à ceux de Conrad, le crime de celui-ci ne devait point être imputé à l'autre ; il ne vit que son outrage ; il crut que tous les Chrétiens en étaient complices et méritaient également sa vengeance ; aussi dans le premier mouvement de son indignation, il ordonna que je fusse chargé de chaînes et jeté dans un cachot; Alalek Adhel s"y opposa, quoiqu'il partageât dans le ressentiment de son frère contre les Chrétiens , quoiqu'il dût être d'autant plus irrité contre eux, qu'il avait répondu de leur bonne foi sur sa tête; il osa représenter à son frère « que la perfidie de leurs ennemis n'autorisait pas la leur , que la personne d'un ambassadeur devait être sacrée, et que tout en détestant ceux dont je soutenais les intérêts, il défendrait ma liberté et ma vie jusqu'à la dernière goutte de son sang. » Saladin lui répondit : « Je mets un bien moindre prix à l'Empire que je possède, qu'à l'ami qui vient de m'erapêcher de commettre une grande faute!

Fais ce que tu voudras ; je remets la per-

I Temple de la Mecque.

Ib MATH

siàbne de l'archevêque sous ta garde.— Tes Sujets , reprit Malek Adhel , sont si 'justement indignés contre le peuple téméraire qui a osé attenter au trésor que îtù envoyais au tombeau du Prophète, que je ne crois pas que l'archevêque de Tyi- put traverser tes états avec sûreté ; j)erttiets donc que je l'accompagne jusqu'aux portes de Jérusalem, et, ce de- Voir rempli , permets-moi d'en remplir uh autre non moins sacré ; permets-moi de venger mon frère, le Prophète, et la foi des traités odieusement violée. — Je le veux , s'écria Saladin ; je veux aussi <5u'avant peu de jours nous mettions le âége devant Jérusalem , et que ce sabre que je te donne en ce moment , soit le premier que je voie briller sur le haut de ses remparts. — Tu l'y verras, reprit Malek Adhel , en pressant le Soudan contre sa poitrine ; tu sais que ton frère ne t'a jamais rien promis en vain. — Je le sais , dit le sultan , et je lis dans tes yeux que les Chrétiens sont perdus. — Ils le sont, » s'écria vivement le prince; et ils se séparèrent.

« Malek Adhel n'exécuta que trop fidèlement la promesse qu'il venait de donner à son frère; après m'avoir conduit jusqu'aux terres des Chrétiens avec des soins si généreux que la reconnaissance me fait un devoir de ne jamais les oublier, il poursuivit l'armée de Conrad qui revenait vers Tyr , chargée des dépouilles de la caravane ; il l'attaqua , la battit , et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels on comptait Raimond de Tripoli et Renaud de Châtillon : mais à peine achevait-il cette victoire, qu'il entend parler de la bataille qui va se donner à Tibériade; pour notre malheur, il y court; et pour notre plus grand malhem- encore, Lusignan refuse d'écouter mes avis, et, loin de se renfermer dans les murs de Jérusalem, ainsi que la prudence le lui demandait, il fait ouvrir les portes de la ville, sort à la tête de son armée et accepte le combat qu'on hù propose. Vous n'avez que trop entendu le récit de cette fameuse et à jamais déplorable journée, qui abat-

ILiJE,

tit presqu' entièrement la puissance chrétienne dans l'Orient : le corps des Templiers détruit, les plus illustres capitaines privés de vie, le roi lui-même fait prisonnier, n'étaient que les terribles avant-coureurs d'un malheur bien plus terrible. Jérusalem résistait encore ; mais que pouvaientdes femmes , des vieillards, des enfants , qui pleuraient leurs chefs et leurs soutiens, contre une armée triomphante et nombreuse? En vain Sibylle s'efforçait-elle d'encourager le peu de soldats qui nous restaient; en vain répétai-je à ce peuple éperdu , qu'il valait mieux mourir sur le tombeau de son Dieu, que de l'abandonner aux mains des Infidèles. On ne nous répondait que par un morne silence; l'horrible famine abattait tous les courages, le Temple saint était désert; on ne voyait que des visages pales et livides se traîner dans les rues comme des ombres pour y disputer la pâture des plus vils animaux; on n'entendait que les sourds gémissements de la faim et les derniers soupirs de la vie. Ainsi se vérifièrent sous nos yeux les tristes paroles du prophète :

« Les anciens de la fille de Sion ' sont « assis sur la poussière, et se taisent. Its « ont mis de la poudre sur leurs têtes et « se sont ceints de sacs; les vierges dï « Jérusalem baissent les yeux vers la « terre, et pleurent. »

Hélas ! Madame , comment vous peift drai-je ce jour de désolation où il fallâl se résoudre à capituler : ce jour où fi triste Jérusalem ouvrit ses portes à ûï vainqueur superbe, et vit en frémissani le bras de Malek Adhel arborer le pre niier sur ses murailles les odieuses en seignes du croissant. Cependant je doi: < convenir que c'est ^ la protection de o il prince que nous dûmes une cnpitulatioi fi plus honorable, et la permission de noui)i retirer à Antioche avec nos familles ek nos trésors; il délivra tous les prisorji niers qu'il avait faits à Tibériade, et paylj,, de ses deniers la rançon des captifs doiil ; il ne disposait pas; il donna de richél

' Lamenlutious tle Jérémie, ch. ii , v. to.

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présents aux femmes dont les époux avaient péri dans le combat; jl voulut que les blessés fussent traités à ses dépens, et obtint de Saladin, que les frères Hospitaliers continueraient à en avoir soin jusqu'à leur parfaite guérison; enfin, Madame, j'avoue qu'en cette circonstance ce prince fit éclater des vertus inconnues à ce siècle; l'Orient étonné les admira, les Musulmans en étaient fiers , les Chrétiens en étaient touchés : mais tous le louaient , le bénissaient ; et c'est à ce foyer d'adoration universelle que s'allumèrent les premières étincelles de la funeste passion qui perdit la fille d'Amaury. Cette princesse était avec Lusignan à la tête de l'armée qui fut vaincue à Tibériade, portant sa valeur partout où le carnage était le plus terrible : elle se trouvait toujours auprès de Malek Adhel ; plusieurs fois ils combattirent ensemble : elle résista longtemps; enfin, obligée de céder, elle apprit à son vainqueur étonné que l'ennemi qu'il avait eu tant de peine à soumettre, était une femme, et elle le suivit dans sa tente. Depuis ce jour, elle abandonna le parti des Chrétiens, renonça à sa foi , et devint la première esclave du prince dont elle était née l'ennemie. C'est ainsi qu'Agnès, en bravant les préjugés d<' son sexe, en avait abandonné les vertus, et il devait être plus malaisé de triompher de sa valeur que desa modesiie. « Aussi le sentiment que lui inspira Malek Adhel ne fut point cette tendresse que la vertu permet aux femmes : ce fut une de ces passions effrénées , telle qu'il en naît dans le cœur des guerriers , et qui , semblables à un toi'rent enflammé , se répandent à flots précipités, sans craindre ni l'éclat ni le bruit. Ah! que ne doit-on pas attendre d'une vierge qui a rompu une fois les chaînes de l'austère pudeur ! die tombe avec d'autant plus de force que ses liens étaient plus étroits; ainsi , Agnès, habituée à n'obéir qu'aux mouvements impétueux de son àme, ai ma le prince avec la même ardeur qu'el le avait aimé les combats; elle voulut être son épouse, et Malek Adhel , qui ne poutait l'estimer , consentit cependant à lui

en donner le titre. —Mon père, interrompit Bérengère, à une femme qu'il n'estimait pas ? — Ce titre d'épouse, reprit l'arciievéque, est très-loin d'être aussi saint chez les Musulmans que chez les Chrétiens; plusieurs femmes le partagent, et le goût de leur maître est la loi qui les répudie. — Se peut-il , interrompit une seconde fois la reine, enjoignant les mains, qu'une Chrétienne se soit soumise a une telle humiliation ! — Ah ! Madame, cette honteuse folie qu'on nomhife amour , répliqua Guillaume , avait persuadé à Agnès qu'il y avait de la gloire dans cette humiliation , qu'il y avait de la gloire à aimer au point de compter pour rien l'estime des hommes et le jugement de Dieu. C'est ainsi que , se trompant toujours, et croyant voir la gloiï-ie dans la célébrité , elle avait quitté le fuseau pour l'épée, et l'ombre de la retraite pour le bruit des armes; et c'est ainsi que s'égareront toujours celles qui, dédaignant la place que Dieu leur a marquée, et les qualités qui sont leur partage , substituent à leurs humbles vertUs les vertus audacieuses des hommes, et, confondant ce que leciel a divisé, n'appartiennent au .sexe qu'elles quittent et à celui qu'elles adoptent , que pour réunir les vices de tous deux. — Et que devint Agnès, mon père, s'écria la reine; sans doute elle n'a point connu d'heureuX jours? — Non, Madame, reprit Guillaume ; la passion qui est la force qui noufe écarte le plus violemment de nos devoirs , étant la route du vice, est toujours celle du malheur. Agnès a souffert toutes les peines qu'elle méritait , quoiqu'un Musulman ne connaisse guère cette délicatesse qui compte pour rien les charmes extérieurs quand les qualités ne l'accompagnent pas ; cependant elle a eu la honte d'être méprisée par son ravisseur; sans doute, à la place de Malek Adhel, xm Chrétien aurait fait plus , il aurait repoussé avec indignation une jeune fille qui se donnait à lui sans pudeur; Malek Adhel hésita un moment : hésiter était beaucoup pour lui , car telle est la supériorité de notre sainte religion sur tou-

tes les autres, que la même action qui, chez les Infidèles, est une rare vertu , n'est chez nous qu'un simple devoir; de sorte que, dans cette circonstance, quand la volupté et l'honneur luttaient ensemble, en résistant un moment à la voix de la premi<re, Malek Adhel était généreux, et qu'en résistant un moment au cri de l'autre , un Chrétien eût été coupable. Je ne vous peindrai point Agnès abandonnant sa patrie et son Dieu, pour suivre un Inlitlele, quittant les degrés du trône où elle était placée, pour s'enfermer dans un sérail, et sa superbe armure pour l'habit d'une esclave. .letons , jetons un voile .'■ur l'égarement de cette malheureuse princesse; ne nous retraçons point sa faute : puisqu'elle commence à s'en repentir, commençons à la plaindre, et ne soyons ))as plus sévères que Dieu, qui ne ferme jamais les trésors de sa grâce au pécheur repentant.

« Rnfin , il se leva ce funeste jour oii il fallut abandonner Jérusalem : les habitants mctnes qui avaient demandé sa reddition et la liberté de quitter la ville , pleuraient alors de l'avoir obtenue ; ils ne poiivaient se consoler de la perte des saints lieux : et c'était un spectacle bien attendrissant que de les voir s'embrasser les uns les autres, se demander pardon de leur haine, de leurs divisions, lever les mains au ciel en gémissant, baiser avec respect les murailles des églises qu'ils ne devaient plus revoir, se tenir j)rosternés dans le saint sépulcre, le visage collé contre terre, et arroser de larmes de sang les lieux où leur Sauveur était ort. La reine Sibylle, la tête rasée, et c mv rte d'habits lugubres, ouvrait la march et conduisait ses sujets éplorés; en la voyant, Saladin parut ému de sa profonde douleur; il s'approcha d'elle avec respect, et lui dit que, venant d'être armé chevalier par Huguesde Tibériade ' , il voulait commencer ce jour même à suivre les lois de la chevalerie , en lui octroyant un don ,

' Voyez Vllistoire de Saladin, par M. Marin (pic-ces juslific.ilivps ) , oLi il est dit <(ue ce grand prince reçnl les éperons de la main de Hugues de Tibériade, son pri^diinier, après la prise de Jérusalem.

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selon la coutume de nos anciens paladin.s ; la reine n'hésita point à demander la liberté de son époux; et l'adroit s: Itan, qui s'attendait bien à cette prière , feignit cependant d'en être surpris, et sembla n'y souscrire que par un saint respect pour sa promesse; mais, au fond de l'âme, il était fort aise d'avoir un prétexte aussi magnani!iie de rendre la liberté à Lusignan; car il n'igncrait pas que cette liberté allait être une source de nouvelles divisions parmi les Chrétiens. En effet, si ce prince fût demeuré dans les chaînes des Sarrazins, tous les partis se seraient réunis auto,.r de Conrad : unis alors de forces et d'intentions, dirigés par un seul chef, ils auraieiit pu tenir tête à l'armée de Saladin ; au lieu que Lusigiian en redevenant libre, fit valoir de nouveau ses droits au royaume qu'il venait de perdre. Conrad , indigne de cette obstination , lui lit cruellement fermer les portes de Tyr , la seule ville qui restait aux (Chrétiens. Alors les [)artis se divisèrent de plus en plus, et les haiues s'envenimèrent au point que T.usigi.aii et (Conrad étaient plus ennemis l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient de Saladin lui-même; et tandis que, méprisant mes remontrances , oubliant l'intérêt de leurs frères, ils se disputaient honteusement un trône qu'ils n'avaient pas su défendre, tout l'Orient, ébloui de la feinte générosité d.i sultan , applaudissait à sa conduite, en élevant jusqu'aux nues la grandeur d'une action qui n'était au fond que le fruit de la plus adroite politique.

« Ce fut à cette époque que je m'embarquai pour l'Europe. Vous savez , Madame, quels puissants secours j'obtins de tous les princes chrétiens ; peu contents d'ouvrir le champ d'honneur à la vaillance, à la gloire, à la piété, ils ont voulu y marcher eux-mêmes, et donner l'exemple à leurs sujets : les voilà qui accourent en foule sur nos bords désolés ; non , une plus grande ardeur n'animait point leurs ancêtres à la première croisade : nul alors ne brûlait d'une plus sainte flamme, et n'était plus disposé à verser tout son sang pour reconquérir le

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tombeau de Dieu. Ah ! sans doute , nous verrons s'éteindre les dissensions de Conrad et de Lusignan, devant le magnanime exemple qu'ils reçoivent de Richard, de Philippe- Auguste ,.et de tant d'autres princes d'Europe, qui, pour l'intérêt de la religion , abandonnent de vastes et florissants états, et à travers tous les périls I d'une mer orageuse, viennent chercher la mort dans un climat étranger. 0 mon Dieu! continua Tarchevéque en élevant ses mains vénérables vers le ciel, vous ne voudrez point assurément que de si belles espérances soient détruites , et qu'un si grand dévouement soit sans effet; v us ferez luire ce jour glorieux où les Chrétiens , a])rès avoir acheté le repos par le travail, et la victoire par le combat , rentreront dans Jérusalem consolée pour y faire retentir de toutes parts les cris de leur reconnaissance et de leur amour : et là, purifiés par le malheur, ils prendront de nouvelles mœurs, d'autres sentiments, et donneront un tel exemple de sagesse et de vei-tu aux nations voisines , que celles-ci, émues, édifiées, et converties par leur changement , accourront dans votre temple et ne formeront plus avec vos anciens serviteurs qu'un seul peuple, un seul culte, et un seul cœur.... » En parlant ainsi, le bon archevêque était si pénétré de ce qu'il disait , il croyait si bien lire dans l'aveiiir la confirmation de ses espérances , que l'image d'un pareil bonheur remplit sa poitrine de trop d'émotion pour qu'il lui fût possible de continuer; il s'arréia, mais ses regards enflammés, sa tête élevée vers le ciel , et son silence tout vivant de ferveur , indiquaient assez que le cœur était encore en prières , quoique les lèvres n'eu articulassent plus.

Déjà les premières ombres de la nuit commençaient à envelopper le bosquet d'orangers, et donnaient à la nature cette teinte de mélancolie qui favorise si bien les méditations re igieuses et les tendres rêveries, lorsque le bruit léger d'un vêtement qui glissait à travers les feuilles, vint frapper l'oreille de l'archevêque et des deux princesses , et les arracher à

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leurs réflexions. Bientôt ils virent paraître à l'entrée du bocage une esclave qui semblait désirer et craindre de s'approcher. « Qui étes-vous? lui demanda Guillaume en faisant quelques pas vers elle. " A cette question , l'inconnue se précipita la face contre terre, avec de tels gémissements , qu'on eût cru son cœur prêt à se briser. « Malheureuse Agnès, est-ce vous. ^ s'écria l'archevêque, en reculant involontairement. — Mon père, reprit la princesse , ne vous éloignez pas , ne m'accablez pas, car la mort est dans mon sein, et mon dernier moment approche. — 0 mon père , interrompit vivement TJatlîilde, en s'approchant de la fille d'Amaury , hàtez-vous de lui donn?r vos secours, car elle dit qu'elle va mourir, et son âme peut être sauvée encore. — Estce la princesse d'Angleterre que je vois ? s'écria Agnès ; est-ce elle qui parle en ma faveur ? Oui, je la reconnais à son habit, et surtout à sa merveilleuse et fatale beauté : Dieu! me faut-il être réduite à ce comble d'humiliation, de devoir quelque chose aux prières de celle qui m'a fait tant de mal? — Qu'entend s-je? reprit Mathilde étonnée : étrangère dans ces lieux, prisonnière dans ce palais , ne connaissant votre nom et votre existence que depuis quelques heures, que me reprochez-vous, et quel mal ai-je pu vous faire? — ■ Elle le demande ! s'écria douloureusement Agnès ; elle qui m'a chassée du cœur où je régnais, qui m'a ravi un amour auquel j'avais tout sacrifié; elle enfin, l'unique cause de mon opprobre et de mon désespoir — Arrêtez, arrêtez, Agnès, interrompit impérieusement l'archevêque ; votre opprobre est dans vos regrets. Ah ! malheureuse, si vous étiez pénétrée d'un vrai repentir, tiendriez-vous un pareil langage? ne béniriez-vous pas l'instant qui , en éloignant de vous l'objet de votre criminelle ardeur, vous a conuue forcée de recourir aux miséricord s du ciel. — Que parlez-vous du ciel? s'écria Agnès égarée; qu'est-;e que le ciel sans Malek Adhel , et quel Dieu puis-je implorer quand celui que je m'étais choisi m'abandonne et me méprise? — Si tels sont vos

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sentiments, reprit l'archevêque d'un ton sévère; si votre aine est toujours sous le poids de la répi-obation, pourquoi étesvous ici ? pourquoi porter vos cris licencieux jusqu'aux oreilles de cette noble ]-eine et de cette chaste vierge, et que venez-vous chercher auprès de moi? » A ces mots, la fille d'Aniaury, reprenant tout son orgueil, répondit d'une voix fîère et assurée . « Je viens y c'içrcher un abri contre l'ingrat qui me répudie; j'y viens demander des armes pour me défendre et me venger ; qu'on me rende la lance et l'épée , et mon bras saura bien soustraire laprincesse de Jérusalem à la honte d'être traitée comme la dernière des esclaves. — Et de quel droit la princesse de Jérusalem espère-t-elle être traitée autrement, répliqua l'archevêque avec indignation, quand elle s'est placée , par sa conduite , au-dessous des plus méprisables créatures de son sexe? Allez, allez, misérable Agnès, retournez dans ce palais; abaissez-vous sous les pieds de votre superbe

clave qui avaii parlé à la reine, quelques heures auparavant, entra, et s' adressant à la princesse de Jérusalem, elle s'écria : « On vient de s'apercevoir de votre absence , Madame , on vous cherche dans tout le sérail : j'ai profité de la rumeur qui y règne pour m'échapper et vous suivre; nous voici en sûreté toutes deux, car la route qui nous a conduites ici n'est connue de personne; et le palais de la reine d'Angleterre est un asile inviolable où l'œil d'aucun Musulman ne peut pénétrer.— Madame, dit alors Agnès, vous voyez que mon sort est entre vos mains, ne m'accorderez-vous pas un asile dans votre palais , ne me rendrez-vous pas ma liberté, mes armes, la vengeance?.... »

Le ton dont elle prononça ces mots fit frémir Mathilde : ce n'était pas celui qui pouvait persuader la reine. Agnès voyant qu'elle hésitait, se hâta d'ajouter : « Je m'entends mal à vous prier. Madame; mais songez qu'habituée à commander depuis mon enfance, la prière est pour

Arabe; implorez le sourd Mahomet moi une langue étrangère, que je n'y ai

eu recours que pour fuir l'esclavage , et .que je ne l'aurais pas employée pour sau; ver ma vie. — Je ne résisterai point îf. votre désir, répondit la .reine, je ne résisterai point à l'espoir, de c.outribuer | votre salut , en brisant la cbaîiie qui vous retient ici : venez, iMadame, venez revoir des Chrétiens, venez pleurer avec eux, sur le jour funeste où vous avez cessé d* les nommer vos frères ; et , par de long^ et fréquents actes de repentir, obtenez de la clémence infinie de Dieu , un pardoi} que la clémence des hommes ne vous accorderait peut-être pas. Je verrai le princç Malek Adhel à son retour du Caire, j^

Le jour de la condamnotion n'est pas loin; il approche, il se hâte, il va vous engloutir : déjà le ciel vous annonce par ma voix votre éternel arrêt..... — O mon père, ne !e prononcez pas, interrompit Mathilde, en fondant en larmes. Vos lèvres pourraient-elles s'ouvrir pour prononcer de si terribles paroles : prenez pitié de l'infortunée qui va mourir sans secours, et qui n'a plus la force de vous en demander. » La reine s'approcha aussi de l'archevêque, et lui dit à demi-voix : « Mon père, ne lui adresserez-vous pas quelques mots pîiis doux , et ne voulezvous point essayer de la ramener à Dieu ? — Je ne le veux point , dites-vous , répliqua Guillaume, en essuyant des pleurs qui coulaient sur ses joues vénérables.

Madame, pouvez-vous le croire ? ah ! vous ne savez pas le mal que me fait son endurcissement , ni avec quelle joie je donnerais mon sang pour racheter son péché ; mais que puis-je faire , si elle ne se repent pas?quepuis-je faire, si ce n'est d'invoquer pour elle les grâces du Tout-puissant? » Il achevait à peine, quand l'cs-

lui demanderai de vous permettre de vous à

éloignerd'ici — Non, Madame, non,, |

interrompit impétueusement Agnès, né( lui demandez rien , je vous supplie : je , ' veux le fuir sans qu'il le sache , surtout i sans qu'il y consente; laissez-moi le soiii 1 .i de mon .sort; c'est à travers les désert^ I ^ que, seulèàpied, sous l'armured'un guer- 1 |j. riei-, je veux aller chercher une retraitjç; „„ que je ne devrai qu'tà vos bontés et à moij ; courage. » L'archevêque dit alors g}ieft|

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n'était pas !e moment de savoir si une pareilie demande pouvait lui être accordée, et qu'elle devait se contenter d'attendre son sort en silence auprès de la généreuse bienfaitrice qui consentait à lui donner un asile. Agnès n'osa rien répliquer à Tordre de Guillaume : elle abattit son voile devant son visage, s'appuya sur son esclave, et suivit la reine dans sou palais. Comme il n'entrait chez les princesses que des personnes de leur choix, elles purent facilement s'assurer de leur discrétion sur l'asile momentané qu'elles accordaient à la fille d'Amaury ; Mathilde céda avec plaisir à cette princesse la chambre qu'elle occupait : Agnès s'y établit le soir même : et ]Mathilde , ravie de l'y voir à son aise, se retira dans un petit cabinet voisin , qui n'avait d'autres meubles que deux taljourets et un petit lit de repos. A peine fut-elle seule dans ce modeste réduit , que le souvenir de ce qu'elle venait d'entendre, de ce qu'elle avait compris , et plus encore de ce qu'elle n'avait pas compris , vint éveiller de nouvelles pensées, et lui révéler que le monde et le cœur des hommes étaient pleins de mystères qui lui étaient entièrement inconnus : elle se blâmait de se laisser ainsi posséder par des idées qu'il ne lui était pas permis d'approfondir; mais les efforts même qu'elle faisait pour les chasser les lui rappelaient sans cesse; et la curiosité d'une jeune fille qui s'inquiète de ce qu'on lui cache, avait peine à céder à la pudeur d'une vierge qui s'alarme de ce qu'elle entrevoit. Cependant seize ans d'innocence l'emportèrent bientôt sur un trouble de quelques heures. En offrant à Dieu ses prières accoutumées , elle oublia insensiblement les discours, lestorts, et les accusations de la fille d'Amaury, et, de tous les sentiments qui l'avaient agitée, il ne lui resta plus que celui d'une profonde pitié pour des maux d'autant plus redoutables à ses yeux, qu'elle en comprenait moins la cause; mais la pitié , qui pour les âmes tendres est plus un plaisir qu'une peine, ne l'empêcha point de trouver sur son étroite couche, ce sommeil doux et paisible qu'une con-

science pure finit toujours par obtenir.

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