‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 140 sur 188 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

L'aurore commençait à peine à rougir l'horizon , que l'archevêque s'acheminait déjà vers la salle du conseil : trois trônes y sont élevés : Richard occupe l'un , Phi lippe s'assied sur l'autre, le troisième, destiné à l'empereur d'Allemagne^ demeure vide. Le duc de Bavière se place un peu au-dessous. Plus bas encore sont les électeurs de l'Empire, et les pairs de France : les barons anglais se rangent selon leur rang; les princes de l'Eglise suivent le même ordre. Le quatrièmecôté

' Frédéric Barberousse, qui mourut auprès de Larenda , pour s'être baigné tout en sueur dans le fleoTt CyJnus ; Frédéric de Souabe, son fils, prit après loi le commandement de l'armée, mais ne" lui survécut pal lonp-teinps.

MATHILDE

de la salle est reserve pour les Orientaux : on y voit le prince d'Antioche et celui de Galilée, les comtes de Jaffa et de Tripoli, les chevaliers du Saint-Sépulcre et de Tordre Teutonique; enfin sur le devant paraissent Lusignan et Conrad : ces deux fiers rivaux , assis sur un siège de la même hauteur , semblent indignés d'une égalité qui leur paraît un affront , et présentent à l'assemblée l'étonnant spectacle de deux rois de Jérusalem disputant avec acharnement la possession d'un royaume où règne un troisième roi. A peine tous les souverains, avec leurs sceptres, leurs couronnes et leurs manteaux de pourpre, sont-ils assis et en silence, que l'archevêque de Tyr se lève, la tête nue et les yeux enflammés : il expose avec force les funestes effets de la discorde qui s'est élevée dans le camp; il prouve que c'est elle seule qui empêche les Chrétiens d'être maîtres de Ptolémaïs et de marcher à Jérusalem; il tonne contre ceux qui , préférant un avantage temporel à l'avantage de la religion, seront les seuls auteurs des maux affreux qui menacent les Croisés ; il s'efforce aussi de blesser leur orgueil , en leur montrant que leurs vaines dissensions les rendent la risée des Mahométans. « Mille fois , ajoute-til , je leur ai entendu répéter entre eux : Hé quoi ! tant de puissants rois n'ont-ils donc traîné tous leurs sujets et leurs •• trésors du fond de l'Occident, que pour former un camp sur nos terres et n'en pas oser sortir. Ce n'est par tout, continue Guillaume , tandis que vous perdez le temps le plus précieux et la saison la plus favorable, croyez -vous que Saladin demeure spectateur oisif de vos funestes débats? Dans toutes ses provinces il assemble des troupes; dans tous ses ports il équipe des flottes; partout j'ai trouvé ses peuples en activité, se préparant à la guerre avec la plus belliqueuse ardeur : maître de tant de forces , qu'attend donc Saladin pour fondre sur vous et vous anéantir? Ce qu'il attend? le secours d'un auxiliaire plus puissant , plus meurtrier que ses armées , et qui , chaque jour , s'avance vers vous, portant dans son

sein la soif, la famine, et de pestilentiel les exhalaisons : quand le cancer brillera dans le zodiaque , que la canicule versera sur vous ses feux dévorants , que les fontaines seront taries , que les plantes et les fruits tomberont desséchés sur une terre aride et brûlée, et qu'incapables de résister à tant de fléaux, vos corps épuisés ne pourront plus supporter le poids des armes ; alors Saladin, comme une comète foudroyante, se présentera tout-à-coup devant vous ; le lion de la guerre, le terrible Malek Adliel l'accompagnera; ils feront briller leur glaive destructeur, et tout tombera devant eux ; et en pev d'heures, de tant de nobles chevaliers qur avaient ceint l'épée pour la défense du fils de Marie, il ne restera qu'un peu de cendres et beaucoup de honte; et ce camp où nous sommes maintenant, ce camp rempli encore de soldats et de héros^ changé en un vaste cimetière, ne rappellera aux nations futures que la honte de votre défaite et le triomphe de nos ennemis. " Une peinture si hardie étonne l'assemblée; tous les esprits sont agités; un murmure général se fait entendre :

Richard et Philippe-Auguste, émus du sort que leur prédit l'archevêque, surpris qu'on doute de leur courage, se lèvent par un mouvement simultané, et jurent que, s'ils doivent mourir, ils ne mourront pas sans gloire. Lusignan paraît affecté d'une vive douleur, mais le visage du marquis de Tyr ne change point; inflexible dans ses projets , et fier de posséder seul une ville dans la Palestine, il se croit au-dessus des rois qui l'entourent , des événements qu'on lui annonce , et sa volonté n'est pas ébranlée. Cependant Guillaume s'aperçoit qu'il a réussi à émouvoir ses auditeurs, et qu'ils vont peut-être s'effrayer jusqu'au découragement , s'il ne ranime leurs espérances ; alors, reprenant la parole d'une voix pleine de douceur, il leur montre les avantages incalculables d'une prompte réconciliation. « Tandis que les Sarrazins vous croient en proie à vos sanglantes querelles , et qu'ils s'endorment sur cette pensée , que Saladin est encore à Jérusa-

lem , et Malek Adhel en Egypte , rassemblez-vous ; semblables à un ouragan qui emporte tout dans sa course, fondez sur vos ennemis sans tarder davantage; que demain à la pointe du jour Ptolémaïs soit attaquée par toutes vos forces réunies, et le soir même vous y entrerez triomphants, et vous planterez sur ses murailles démantelées l'étendard glorieux de la croix. » L'éloquence de l'archevêque s'animant

• par cette grande image, il fait une peinl ture véhémente des triomphes qui suii vront ce premier triomphe ; il montre les

Infidèles éperdus fuyant devant les Chrétiens , et ceux-ci , poussant vigoureusement leur victoire , se frayer un chemin jusqu'à Jérusalem , et s'en rendre maîtres avant que Malek Adhel ait eu le temps de s'avancer au secours de son frère. Tel que ces hommes divins qui , inspirés par le ciel , montraient jadis l'avenir aux regards des autres hommes, Guillaume, rempli des flammes de l'enthousiasme et de la religion , peint à tous les Chrétiens qui l'écoutent, l'instant, l'instant si beau où les portes de Sion s'ouvriront devant

* eux, où leurs mains s'occuperont de réédifier le temple saint, et où ils pourront couvrir des palmes de la victoire ces mêmes lieux que leur Sauveur a couverts pour eux de tout son sang. Cette espérance que conçoit l'archevêque , passe dans Tame de tous ses auditeurs. Il n'y a plus qu'un cri , qu'une volonté : chacun brûle de combattre , et les partisans de Conrad , se mêlant avec ceux de Lusignan , oublient leur précédente animosité, et ne voient plus que des compagnons d'armes dans ceux que, peu d'heures avant, ils considéraient encore comme des ennemis. Cependant, le prudent Guillaume ne se contente pas d'une réconciliation qui , née de l'effervescence du moment , pourrait en avoir la durée ; il veut qu'elle repose sur des bases plus solides; et, profitant des dispositions de l'assemblée et de l'ascendant qu'il y exerce, il sollicite encore son attention , et dit : « Et moi aussi je désire que tous ces braves soldats, ces grands capitaines qui vont

répandre leur sang pour reconquérir la cité sainte, sachent à qui, après Dieu, ils en offriront l'hommage. Je vois devant mes yeux deux princes qui y prétendent; tous deux , soutenus par d'illustres protecteurs , me présentent, avec des droits égaux , une opiniâtreté aussi invincible. Je sais bien que la couronne de Jérusalem appartenait à Sibylle, et qu'étant morte sans postérité, elle n'a pu transmettre ce précieux héritage qu'à sa soeur Isabelle , épouse de Conrad ; il semblerait donc que celui-ci devrait être regardé comme seul et légitime possesseur du trône de Baudouin ; cependant Lusignan qui fut sacré roi par le vœu unanime de ses sujets , est encore plein de vie ; et je vous le demande à vous tous , souverains qui m'écoutez : un si augustecaractère, une si éminente dignité peut-elle jamais se perdre autrement que par la mort? et quiconque l'en dépouillerait tant qu'il existe encore, et s'emparerait de son sceptre, mériterait-il un autre nom que celui d'usurpateur? Je vois, illustres monarques, qu'une telle vérité vous touche, et comme aucun de vous ne souffrirait l'affront qu'on veut faire à Lusignan , aucun de vous ne permettra qu'il le supporte. Cependant, afin que Conrad ne perde pas les droits dont son hymen avec Isabelle l'a si justement et si légitimement revêtu , prononcez que , durant les années que le ciel destine encore à Lusignan, lui seul sera regardé par les Chrétiens comme roi de Jérusalem ; mais qu'après sa mort , soit que la faveur d'un nouvel hyménée lui ait accordé ou non une postérité , le trône n'en appartiendra pas moins et pour toujours à Conrad et à ses descendants. » Cette proposition fut reçue avec des acclamations universelles , car elle satisfaisait également, et l'impatience que chacun éprouvait d'en venir à un accommodement, et les promesses par lesquelles les deux partis s'étaient engagés à soutenir les droits respectifs de leurs protégés. Richard ne pouvait-il pas dire à Lusignan : Je me suis engagé à vous faire nommer roi de Jérusalem, vous l'êtes, voilà mes serments remplis;

et Conrad , qu'avait-il à demander à Philippe-Auguste? ne venait-on pas de lui assurer la possession de la Palestine? Il se peut bien qu'au fond de l'àme ces deux fiers rivaux étaient loin d'être satisfaits; mais entraînés par le mouvement de l'assemblée, et voyant que leiu'S plus zélés protecteurs les pressaient de se déterminer, ils se soumirent et acquiescèrent à la propositionde l'archevêque. Alors tous les rois et les grands se levèrent , et , s'approchant d'une table où était le livre des Evangiles, couvert d'une étoffe de soie, ils y posèrent la main avec respect , et jurèrent sur ce saint objet de leur culte, d'exécuter ponctuellement les conventions qui venaient de leur être proposées par l'archevêque de Tyr. Cette cérémonie achevée, Richard s'écria : « A demain l'assaut de Ptolémaïs! — A demain la prise de Ptolémaïs! » ajouta Philippe- Auguste. A cette exclamation des deux plus grands souverains du monde, l'assemblée entière répondit par des cris si vifs et si valeureux, qu'ils retentirent dans tout le camp, et que les soldats, émus par ces acclamations belliqueuses, sentirent leur sang enflammé d'une nouvelle audace, et espérant qu'on allait les rendre au.\ combats, ils se réunirent autour de la salle du conseil , afin de savoir plus tôt quand ils disposeraient de la victoire. On se hâta de leur apprendre que le lendemain à la pointe du jour ils seraient sous les murs de Ptolémaïs, et qu'avant la fin de ce même jour il faudrait en être maître; tous s'y engagèrent avec cette ardeur de voloîité qui , ne connaissant point d'obstacles et comptant pour rien les travaux, promettrait de faire l'impossible, parce qu'elle a la conscience qu'il n'y a rien d'impossible pour elle.

Cependant, avant que l'assemblée se sépare. Montmorency demande cà être écouté. Chacun se rassied ; seul il se lève , et dit : « Souverains et chevaliers, la cause de Dieu que nous allons défendre est assurément la plus belle de toutes; mais peut-être que cellede l'infortune et de l'innocence ne doit pas être moins sacrée pour nos coeurs. Qui de nous ne

xLuE 75

gémit de savoir la reine d'Angleterre dans les fers, et Alalek Adhel osant nous demander pour prix de sa rançon une honteuse retraite.' 3Iais qui pourra ne pas s'indigner, en sachant que ce même Malek Adhel , épris des charmes de la princesse Mathilde, attente à la pudeur de cette vierge divine, en lui parlant chaque jour de son coupable amour ! si jusqu'à présent il n'a pu se défendre de respecter la fille des rois, qui sait si bientôt, fatigué des rigueurs qu'il essuie? Je

vous vois frémir à cette seule pensée, sire, continua-t-il , en s'adressant à Richard , et déjà vos vœux, comme les miens, demandent à cette auguste assemblée de jurer avec nous de voler au secours de ces illustres princesses, aussitôt que notre valeur nous aura ouvert les chemins de Damiette. Je suis loin de prétendre cependant que toute l'armée doive abandonner ses conquêtes de Palestine pour marcher en Egypte; mais je désire seulement qu'il soit permis à tous les chevaliers qui ont fait vœu d'honorer et de servir la beauté, de se joindre à moi pour aller délivrer la princesse Mathilde, et la rendre pure et sans tache à ce ciel qui l'attend, ou aux trônes du monde qui la désirent et la réclament. — Si tel est le vœu qu'il faut avoir fait pour vous suivre , repartit vivement Philippe - Auguste , quel chevalier restera ici? L'honneur et la beauté ne sont-ils pas la devise de tous , les rois eux-mêmes en ont-ils d'autre? Je jure Dieu que Damiette me verra avec vous à ses portes ! — Sire , interrompit Richard, nous ne pouvons tous deux abandonner l'armée, et je pense que votre majesté ne me disputera pas le droit d'aller arracher mon épouse et ma sœur aux fers qu'on a osé leur donner. — Je crois, s'écria Lusignan à son tour, ne mériter de rentrer dans ma Jérusalem qu'autant que j'aurai commencé par soutenir la cause de l'infortune; mon bras, mon sang , et ma vie , sont à la princesse Mathilde; et je ne crains pas d'avouei que s'il ne fallait que le sacrifice de mon trône pour obtenir sa main, je n'hésiterais pas à le faire. » A cette déclaration, Ri-

chard serre affectueusement la main de son frère d'armes, et semble déjà lui donner son consentement. ^Montmorency s'en aperçoit; profondément blessé de voir prononcer et accueillir des prétentions que sa modestie l'avait empêché d'exprimer, il reprend avec hauteur :

« L'intention de Lusignan me parait peu réfléchie ; car je ne pense pas qu'il veuille faire dire de lui que lorsqu'il a perdu son royaume il était à la tête de l'armée, et qu'il n'y était pas quand il l'a reconquis. » Lusignan s'offense de ce discours , et veut à l'instant même en tirer vengeance ; mais les deux rois interposent leur autorité, et aidés par Guillaume, ils parviennent à apaiser le ressentiment des deux chevaliers. Alors on revient à la proposition de Josselin , et on décide qu'après la prise de Ptolémaïs il sera formé une troupe de mille guerriers , sous le nom de Chevaliers de la f'ierge; que Richard la commandera , et que Montmorency combattra immédiatement sous lui ; mais que le nom de tous les autres prétendants sera jeté dans une urne, pour que le sort décide entre eux, à l'exception cependant de celui de Philippe-Auguste, qui ne peut quitter l'armée en même temps que Richard; de celui de Lusignan , qui ne doit point s'éloigner de son royaume tandis qu'on combat pour le lui rendre ; et de celui de Conrad qui , hautain et sauvage, ne pense pas que l'honneur d'une femme mérite l'honneur d'un combat.

Tous ces grands intérêts étant ainsi terminés , on dresse le plan d'attaque du lendemain : Richard , à la tête de ses Anglais, et soutenu par les Hospitaliers et les Flamands, doit s'emparer de la tour de l'est. Philippe-Auguste promet de forcer celle de îsazareth, qui s'élève au midi : Lusignan se portera vers les points les plus faibles des murailles qui entourent la ville, y placera les vastes machines construites depuis longtemps pour abattre Ptolémaïs; et Conrad, avec un souris amer , s'engage à le soutenir. Cependant , pour que tous ces i)réparatifs ne soient pas aperçus des assiégés, on

entoure le camp de hautes palissades d'oliviers : chaque souverain donne ses ordres, se prépare au combat, écarte le repos, et ne respire que la guerre. A peine le crépuscule du soir est-il arrivé , que Montmorency, à la têtede mille pionniers , profite de l'obscurité pour commencer à détruire en silence les avantmurs de la ville , appelés murs de barbacane : Lusignan fait rouler lentement une tour de bois remplie d'armes meurtrières , et la place en face d'une brèche mal réparée : des corps de Tyriens portent sur leurs épaules des balistes, des béliers, et autres instruments de guerre qu'ils dressent contre les murailles : tous ces mouvements se font avec précaution , en silence, et jamais les avant-coureurs de la mort ne s'annoncèrent avec moins de bruit et d'éclat. Tandis que tout se prépare ainsi pour l'assaut terrible du lendemain , les habitants de Ptolémaïs , se reposant aveC une aveugle confiance sur la dissension qui , jusqu'à ce jour, a retenu les Chrétiens enchaînés dans leur camp, sommeillent en paix sans se douter que l'ange de destruction s'avance vers eux, et plane déjà sur leurs têtes. A peine l'aurore a-t-elle paru , qu'éveillés tout-à-coup par le son des trompettes, le retentissement des armes, et le hennissement des chevaux, ils s'élancent sur leurs remparts, et voient avec effroi l'appareil terrible qui les menace de tous cotés : leurs murs , attaqués dans leurs fondements par des milliers de soldats, ne seront bientôt plus qu'une vaine défense : dans l'espoir d'interrompre les travailleurs, les Musulmans jettent sur eux des pierres enflammées et du plomb fondu ; ils sont bientôt repoussés par les flèches et les traits dont on les accable. Cependant ils reviennent à la charge, et, commandés par le brave Metchoub, auquel Saladin a confié la défense de Ptolémaïs, ils opposent une fermeté constante et opiniâtre à l'ardeur fougueuse des Chrétiens : déjà plusieurs tours sont renversées, les fossés à demi comblés, les brèches ouvertes en plusieurs endroits , les Croisés prêts à monter à l'assaut, et

cependant les assiégés ne parlent point de se rendre; Richard irrité sent croître sa valeur avec leur obstination ; il anime ses troupes , les efforts redoublent , l'intrépidité ne connaît plus d'obstacles ; les poutres années de fer , les faux tranchantes, le terrible bélier, sont dirigés contre la tour de Test ; bientôt elle s'ébranle, croule, et tombe avec un fracas horrible, entraînant dans sa chute les guerriers qui la défendaient : Richard s'élance à travers les décombres, il est maître des faubourgs ; pendant assez long-temps les Sarrazins lui disputent le terrain, mais, s'apercevant bientôt que les Chrétiens sont victorieux sur tous les points , ils fuient épouvantés dans leur seconde enceinte : Philippe-Auguste, maître de la tour de Nazareth, s'unit à Richard pour ne donner aucun relâche aux vaincus, et tous deux s'apprêtent à tenter l'escalade du second retranchement.

Tandis qu'ils poursuivent ainsi leur victoire , ils apprennent avec étonnement que , du côté de la mer , ^lontmorency vient d'en obtenir une plus brillante encore, qu'il est maître du port, des tours qui le protégeaient , et , que s'ouvrant des routes inaccessibles à tout autre guerrier, à l'aide de ponts suspendus qu'il a fait jeter du haut des machines extérieures sur les murs de la ville, il n'a plus que quelques ennemis à renverser pour être maître du faubourg de l'occident , et revenir joindre le reste de l'armée. Il ne se fait pas longtemps attendre. Hors le bras de ^lalek Adhel, il n'y a point d'obstacle capable d'arrêter sa valeur ; le voilà au pied de la seconde enceinte que l'épée de Richard et la lance dePhilippe-Auguste ont déjà commencé à ébranler; mais le jeune héros veut des moyens plus prompts; de sa propre main il dresse une échelle contre le mur , et monte le premier à l'assaut : à quelque distance, Lusignan suit son exemple ; et tous deux, animés du désir de se surpasser, bravent, avec une audace sans exemple, les traits qu'on fait pleuvoir sur eux : cependant ^lontmorency vient d'atteindre les créneaux ; il y touche, il est vainqueur : oubliant alo^s les dan-

ILDE. 77

gers qui le menacent et les ennemis qui l'entourent , il jette au loin le bouclier qui défendait sa tête ;' et saisissant dans les mains des guerriers qui le suivent l'étendard de la croix , il l'arbore le premier au haut de la muraille, et donne ainsi aux Chrétiens le signal glorieuxde leur triomphe : en vain les Sarrazins s'efforcent de l'abattre, le jeune héros défend sa victoire avec cette même valeur qui la lui a fait obtenir : il paraît debout au faite des remparts, saute dans l'enceinte, se place devant la bannière sacrée, et, avec sa seule épée , écarte les Infldèles et les empêche d'approcher.

Cependant l'échelle où il vient de se frayer une si glorieuse route est renversée avec tous les guerriers qu'elle portait, et il se voit seul au milieu d'une foule d'ennemis ; mais il est avec son courage , et il ne s'effraie pas : les Sarrazins , honteux d'être repoussés par un seul Chrétien , reviennent en foule vers lui ; tandis que son bras invincible les renverse d'un côté , il reçoit de l'autre un coup de hache qui fend son casque en deux parties, sa tête reste nue et sans défense : à l'aspect de sa jeunesse et de sa beauté , les INIusulmans s'arrêtent immobiles, étonnés de voir dans un âge si tendre une si indomptable valeur ; ils paraissent craindre de donner la mort à celui qu'ils ne peuvent s'empêcher d'admirer; mais du haut de la citadelle , Metchoub a reconnu le héros; il accourt, se précipite, anime ses soldats. « Insensés , leur crie-t-il , que tardez-vous à frapper : si ^lontinorency tombe sous vos coups , Ptolémaïs pourra être emportée, la victoire n'en sera pas moins à nous. » Il dit, et suivi de ses troupes, il entoure lehéros. Celui-ci, près d'être accablé par le nombre, oppose un cœur intrépide et un bras invincible au torrent débordé contre lui ; il s'appuie le dos contre le mur, et, négligeant de défendre sa vie , il ne songe qu'à garantir le drapeau de la croix qui flotte au-dessus de sa tête : déjà victimede son généreux dévouement, son sang commence à rougir ses armes, lorsque le ciel , qui veut le conserver encore à ce monde dont il est l'exemple et la

MATHILDE

gloire, lui envoie un défenseur : après avoir été repoussé plusieurs fois, Lusiguan est enfin parvenu à escalader le remi)art ; des milliers de Chrétiens le suivent ; il aperçoit le premier le danger de Montmorency , il vole à son secours ; les Chrétiens se précipitent après lui , et parviennent à dégager le héros : à peine celui-ci est-il libre, qu'il jette les débris de son épée , en saisit une autre , se couvre du casque d'un des ennemis qu'il a abattus, et tout blessé qu'il est, cherche de nouveaux combats. Cependant Metchoub, furieux de se voir enlever sa proie , tourne toutesaragecontreLusignan ; il lui lance un trait si subit et si prompt, que le roi de Jérusalem n'a pas le temps de le détourner ; il le reçoit dans la poitrine : le sang sort de la plaie à gros bouillons; le vaillant guerrier chancelle , il tombe sur ses genoux; alors ^letchoub l'insulte :

« Monarque de Jérusalem , lui dit-il , puisque tu as perdu ton royaume dans ce monde, va le chercher dans l'autre. » Mais Metchoub n'a pas le temps d'achever, tous les retranchements sont emportés, l'armée entière est dans Ptolémaïs ; Richard vole à la défense de son frère d'armes , le sauve et le venge : vainqueur de Metchoub, il le fait charger de chaînes. Les habitants de Ptolémaïs voyant leur chef dans les fers , se soumettent aux vainqueurs et accej)tent la capitulation que leur offre Philippe-Auguste. A l'instant on voit de toutes parts des croix triomphantes s'élever au-dessus des mosquées, et de glorieuses bannières se déployer dans les airs : le soleil les dore de ses derniers rayons , et éclaire encore , avant de disparaître, l'entrée triomphale de l'armée dans la ville conquise : les rois de France et d'Angleterre , se tenant par la main, marchent à la tète de leurs troupes , et vont rendre grâce de leur victoire au Dieu des armées dans la grande église de Saint-Jean : consacrée par les Iniidèles à Ihonneurdeleur Prophète, elle vient d'être rendue à son premier culte. L'archevêque de Tyr , vêtu de ses habits pontificaux, l'a puriflée; il commence les saintes cérémonies, et fait retentir , avec

l'hymne de reconnaissance, le nom sacré du Christ , toutes les voix des héros le répètent : monarques, princes soldats, tous se prosterneiit sans distinction de rang et de titres , unis, confondus entre eux comme ils le sont devant l'Eternel. Après s'être acquittés de ce pieux devoir, les vainqueurs se retirent dans le quartier qui est désigné à chacun , et ils se délassent de leurs pénibles et glorieux travaux, en goûtant le repos qu'amène le silence et la nuit.

Page 1