‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 141 sur 188 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Pendant que Ptolémaïs tombait sous les armes des Chrétiens, Saladin , plein de confiance dans la solidité de ses remparts, le courage de ses défenseurs , et plus encore dans la dissension qui régnait au camp des Croisés, ne supposant pas même que ses ennemis osassent tenter d'attaquer une si forte place, s'était avancé vers ]\Ioussoul avec une partie de son armée, afln de la défendre contre les entreprises du sultan Emmaddin, son ancien possesseur : peu de jours lui avaient suffi ponrle vaincre, et il revenait triomphant le long du fleuve Oronte, lorsqu'au pied des montagnes de Galilée il rencontra le brave Metchoub , député des prisonniers -de Ptolémaïs. Cet infortuné guerrier , la tête couverte de cendres et le désespoir dans le cœur, se prosterna aux pieds de son maître. « Prends ma vie, lui dit-il, cartes ennemis m'ont surpris; ils se sont emparés de la ville que tu avais confiée à mes soins, et m'ont obligé de venir te demander d'apposer ton seing au traité decapitulationqu'ilafallufaireaveceux.»

A cette nouvelle imprévue , Saladin demeure stupéfait et immobile; il ne peut croire , il ne peut comprendre ce qu'on lui annonce, que l'éloquence d'un seul honmie a suffi pour apaiser les discordes envenimées des Ch):étiens , et qu'il ne leur a pas fallu plus d'un jour pour s'em- I)arer de la ville la plus importante de la Palestine, après Jérusalem. « Quel est donc, demande-t-il, quel est cet homme extraordinaire qui a eu sur l'esprit de tant

MATHILDE

de rois un pouvoir que n'avaient pu obtenir jusqu'ici , ni l'intérêt de leur gloire , ni celui de leur religion ; et quelle main assez forte a pu ébranler latriple muraille dont j'avais entouré Ptolémaïs ? » Metchoub répondit : < De même qu'un seul mot du Prophète savait enchaîner la tempête dans les airs, de même l'archevêque de Tyr a su , par la seule force de ses paroles , suspendre cette terrible querelle qui divisait les Chrétiens et menaçait de les anéantir : quant à cet autre miracle de la chute soudaine de Ptolémaïs , la valeur de Richard et de Philippe-Auguste y ont eu part ; mais sans la foudroyante épée de .Montmorency Jamais ils ne l'eussent achevé. »

■< Si je ne suis pas sous la puissance d'un songe, reprit Saladin, tes paroles sont fausses , car , au moment où je parle , l'archevêque de Tyr et Josselin de Montmorency sont prisonniers à Damiette. — Ils l'étaient sans doute, répliqua Metchoub, mais ÎMalek Adhel a brisé leurs chaînes , il leur a donné une garde nombreuse pour les conduire à travers le désert au camp des Croisés : arrivés chez leurs frères le 16 de la lune de Redgep, le 17 les Chrétiens étaient réconciliés , et le 18, maîtres de Ptolémaïs. — Sais-tu ce que tu fais en me disant de pareilles choses , audacieux esclave? s'écria le sultan avec colère ; sais-tu que tu élèves dans mon esprit des soupçons contre mon frère? — A Dieu ne plaise, interrompit Metchoub, que je veuille donner à ta hautesse aucun doute sur la fidélité du grand 3Ialek Adhel , ton plus soumis serviteur ! mais ce que je t'apprends te sera confirmé par les braves soldats qui ont accompagné les prisonniers de ton frère depuis Damiette jusqu'au camp, et qui, pour récompense de cette action , sont les seuls Musulmans libres dans Ptolémaïs : peut-être pourrais-je t'en dire davantage si je ne craignais d'exciter ta H colère, et si nous n'étions entourés de tant ' d'oreilles attentives à nous écouter. — * Viens donc me parler à moj seul , repartit : le sultan avec agitation , et sur ta tête , prends garde à ce que tu diras, car je ne

sais si je pourrais pardonner à la langue sacrilège qui oserait me faire entendre que le frère de mon cœur, que le plus cher ami de mes entrailles est un traître contre lequel je dois m'armer. » Il dit, fait poser sa tente, et s'y enferme avec Metchoub : à peine sont-ils seuls, que celui-ci s'écrie , en se prosternant devant son maître : « INon, grand prince, ton fi'ère n'est point un traître; mais il est subjugué par un amour trop extraordinaire pour n'être pas sous la puissance de quelque enchantement : une vierge chrétienne, d'une beauté si céleste, qu'on la croirait une houri échappée du paradis du Prophète, a ébloui ses yeux et abattu son âme : depuis qu'il l'a vue, le noble Malek Adhel n'est plus ce qu'il était; il néglige le gouvernement dont tu l'as chargé, et oublie également, et les intérêts de son pays, et les ordres de son maître. — Et quel est le nom de cette dangereuse beauté ? reprit Saladin ; quelle femme a eu la puissance d'amollir ainsi la grande âme de Malek Adhel ? — La princesse Mathilde d'Angleterre, la sœur du roi Richard : une fille de seize ans est celle qui tient enchaîné à ses pieds, comme un vil esclave, le lion des combats, le foudre d'Orient; c'est à cause d'elle qu'il a renvoyé avec mépris toutes les femmes de son sérail; c'est parce qu'elle l'a ordonné, qu'il a brisé les chaînes de l'archevêque de Tyr et du vaillant Montmorency; sans doute, si elle l'avait ordoiuié encore, il l'eut conduite ellemême au camp des Chrétiens, car il a juré que tout ce que lui demanderait la princesse Mathilde , elle l'obtiendrait surle-champ.— Ceci est un insigne mensonge, repartit vivement Saladin, et je suis sur que jMalek Adhel n'a point fait \m pareil serment : si la princesse d'Angleterre disposait ainsi de sa volonté, ne lui aurait-elle pas commandé de reiuettre aux Chrétiens toutes les places dont il dispose ? Ke lui aurait-elle pas commandé d'être Chrétien lui-même, et de se joindre à mes ennemis ? Réponds-moi , Metchoub, l'a-t-il fait? — Non, sans doute, répliqua celui-ci , il ne l'a pas fait encore;

80 I\ÏATH

mais songe donc que cette orgueilleuse européenne n'a seulement pas tenté un seul effort à cet égard. On dit que jusqu'à ce jour, inflexible et sévère, elle se tient obstinément cachée à ses yeux , que toutes ses adorations, ses prières, son asservissement, n'ont pu obtenir d'elle ni un regard plus doux ni un mot favorable , et qu'enfin il n'entreprend rien pour la servir parce qu'elle ne daigne rien lui demander. Mais si tout-à-coup, dépouillant sa dédaigneuse fierté, l'amour remplaçait la froideur , et que, pour prix de son cœur, elle exigeât de Malek Adhel le sacrifice de sa religion et de sa patrie... Sultan, crois-moi, je présume beaucoup de ton frère en disant qu'il hésiterait. — JXon, il n'hésiterait pas, interrompit Saladin en jetant un regard de colère sur Metchoub; Malek Adhel est aussi incapable de me trahir que je le suis de le soupçonner. Peut-être, est-il amoureux; sans doute il doit l'être, car on dit que les femmes d'Europe possèdent éminemment l'art d'enchaîner par de feintes rigueurs les guerriers les plus indomptables; mais toute fière, toute belle que tu me peins cette princesse d'Angleterre, toute tendre qu'elle pourrait être, elle n'obtiendra de Malek Adhel que le sacrifice de la vie , et jamais celui de l'honneur. Ecoute, téméraire Metchoub, si tu n'avais pas répandu ton sang pour moi en plusieurs batailles, je te ferais payer de ta vie le soupçon dont tu as osé flétrir le grand nom de mon frère; mais rassuretoi , car c'est à la clémence de celui que tu accuses que je vais confier le soin de te punir : pars à l'instant pour Damiette, présente-toi devant Malek Adhel , fais-lui ï'aveu de ta faute, implore son pardon, jemets-Iui les ordres dont je vai.s te charger , et sois témoin de sa fidélité à les exétcuter. »

Il dit , et Metchoub se retire. Au bout *le quelques heures il le fait rappeler, et lui doimant lui-même les lettres qu'il vient d'écrire à son frère , sur lesquelles il a apposé son sceau royal , il s'écrie : « Ceci instruira ftlalek Adhel de mes volontés, et je suis certain qu'il ne s'en écar-

ILDE.

tera pas en un seul point. Je lui ordonne d'abord d'envoyer la reine d'Angleterre au Caire, et de l'y tenir dans une étroite captivité , afin que Richard , touché des maux d'une épouse qu'il aime, accepte le prix que je mettrai à sa liberté : prix immense, cependant, car c'est Ptolémaïs même que j'exigerai pour sa rançon ; sans doute les autres souverains qui ont conquis cette ville avec Richard , et qui y ont autant de droits, n'ayant pas le même intérêt à la rendre, s'opposeront à ma proposition , et j'espère alors que leur refus excitera entre eux une nouvelle division, plus cruelle, plus funeste encore, contre laquelle toute l'éloquence de G uillaume échouera, et dont je saurai profiter pour écraser sans retour tous mes fiers ennemis. Cependant Malek Adhel va rassembler promptement ses troupes dispersées, et, réunissant celles de Uamiette et du Caire , il viendra à leur tête me joindre dans la montagne de Rouroutba où je vais l'attendre. Avant son départ il renverra la princesse d'Angleterre au roi son frère , un vaisseau sera préparé pour elle dans le port de Damiette, et si Malek Adhel te fait grâce, c'est toi , Metchoub, qui la conduiras au camp des Chrétiens, tu dirigeras ton vaisseau dans le port de Ptolémaïs : j'aurai soin de prévenir Richard de ton arrivée , et en faveur du bien qu'on lui rend , j'en obtiendrai un saufconduit pour toi. Va, pars, vole porter mes ordres à Malek Adhel , et tu verras s'il balancera entre une fennne et son frère. » Ayant parlé ainsi, Saladin fit donner deux de ses meilleurs chameaux à Metchoub , un pareil nombre de chevaux arabes, dont les pieds légers laissaient à peine leurs traces sur le sable, plusieurs esclaves pour l'escorter; et la nuit n'était pas encore en pleine possession de son empire, que déjà Metchoub avait dépassé Séfour, et voyait dans l'ombre la petite forteresse de Ramla s'élever à l'entrée du désert.

Mais pendant qu'il s'avance si vite vers un lieu où il va porter tant de trouble, que s'y passe-t-il , et que s'y est-il passé depuis que l'archevêque n'y est plus ?

M AT a

Après son départ, iMathikle, fidèle à la promesse qu'elle lui avait donnée, s'était tenue religiei;sement enfermée dans sa retraite , résistant avec un égal courage aux raisons que la reine lui donnait pour se trouver avec le prince, et aux légers désirs que son propre cœur osait former à cet égard; loin de voir dans Tabsence de Guillaume une raison d'être moins rigide, elle en trouvait uned'etre plus craintive, et sentait bien que, privée des lumières de son guide , il ne pouvait y avoir de sûreté pour elle que dans le silence d'une profonde solitude, et que son devoir, comme son intérêt , lui commandait de repousser toutes les prières qui tendaient à l'entraîner au dehors. A la fin , la tendre Bérengère, fatiguée de la solliciter en vain , effrayée de la colère que ses refus obstinés pourraient exciter dans l'àmedu prince , abattue par la prolongation de sa captivité et le mortel ennui d'être séparée de son époux , ne put résister plus longtemps à tant de maux réunis ; l'état où elle se trouvait augmentait encore sa faiblesse, sa santé s'altéra, et bientôt on craignit pour ses jours.

A peine Mathilde en est-elle informée, qu'elle oublie ses propres dangers pour ne songer qu'à ceux de la reine ; elle court s'enfermer auprès d'elle, ne la quitte ni jour ni nuit , et s'efforce de rappeler son courage, en lui disant tout ce qui peut ranimer ses espérances. Malek Adhel , de son côté, prodigue k sa royale prisonnière les attentions les plus soutenues et les soins les plus délicats ; il fait venir d'Alexandrie un médecin arabe fameux dans tout l'Orient , et les plantes les plus ."Salutaires du fond de l'Yémen ; mais tous ces secours sont inutiles ; Bérengère s'affaiblit de jour en jour, ses yeux s'éteignent, ses forces se dissipent, et Mathilde sent naître au fond de son âme la crainte d'un affreux malheur. Une nuit qu'elle veillait tout en pleurs auprès Ui lit de la reine , celle-ci se retourna vers glle , et lui dit d'une voix affaiblie combien elle était touchée de son amitié : « mais cette amitié aurait pu me rendre à la vie, ajoutet-elle, et cependant je vais mourir. )i l,a IIÎ.

princesse éperdue lui prend la main , la serre contre son cœur : « Parlez, dit-elle, hâtez-vous de parler, vous ne m'aurez jamais dit assez tôt comment je puis vous sauver. — Tout ce que je demande-, répliqua la reine un peu ranimée , c'est que vous receviez une seule fois Malek A dhel ; parlez-lui en ma faveur, obtenez de lui (et cela dépend de vous ) , obtenez de lui qu'il me renvoie à Richard en dépit de lous les ordres contraires qu'il pourra recevoir de Saladm ; rendez-moi l'espoir (le retrouver mon époux , et chaque jour

vous verrez mes forces renaître Je

vous devrai ma vie, celle de l'enfant que je porte dans mon sein; ah! ma sœur, .seriez-vous coupable de me faire tant de bien ? — Je le serais beaucoup en vous refusant, s'écria vivement la princesse; soyez tranquille, ma sœur, vous serez obéie ; je verrai le prince, je tomberai à

ses genoux , j'invoquerai sa pitié —

Ayez-en seulement un peu pour les maux qu'il souffre, interrompit faiblement la reine ; sans répondre à son amour, regardez-le sans colère, priez-le avec douceur, et vous le verrez vous remercier lui-même de ce que vous daignez lui demander quelque chose. >'

Déjà la promessedeMaîhildea répandu un baum.e salutaire dans le sang de la reine; ses espérances renaissent et ses agitations s'apaisent ; elle connaît la puissance de l'amour, elle sait que celui qui aime , court , vole , se précipite , ne tient qu'à une seule pensée, n'est arrêté par aucun obstacle, et croit tout permis comme tout possible à son zèle; puisque TNïathilde se charge de son sort, et que c'est Malek Adhel qui en dispose, elle peut respirer en paix et goûter le repos. En effet , le sommeil , qui depuis longtemps se refusait à tous ses efforts et à tous les remèdes , arrive à la suite de ses douces pensées , et rend enfin un peu de calme à son corps abattu. En la voyant endormie, Mathildeferme doucement les rideaux pour affaiblir l'éclat du jour, et passe dans son oratoire, afin de remercier Dieu du soulagement de la reine. Tout occupée de cette sœur chérie, ce n'est

>iiii-, pour elle quelle di-intufie au ci<-l des Kvvours, de la force, et du bonheur; cet hiiévèt est le premier daas sou âme, il lui fait oublier tous les autres , et elle ne songe poiiit que Bérengère n'a retrouvé la paix que parce qu'elle va exposer la siciuie. Le jour était déjà avancé, et la reine se sentant plus de force avait quitté son lit; on l'avait transportée près de sa frnétre, elle y respirait un air plus frais, et ses yeux fatigués erraient avec plaisir sur les campagnes fleuries du Délia. A genoux auprès d'elle la pri ncesse lui chantait à demi-voix quelques saints cantiques , lorsqu'un esclave entra , et leur dit q-ae le prince était venu demander des nouvelles de la reine, et qu'il attendait la réponse daiis le grand salon de jaspe. A ces mots, Bérengère jeta sur sa sœur un de ces regards expressifs et suppliants qui contiennent plus de prières qu'aucune langue n'en peut exprimer. Ma Jiilde lui .-erra la main avec un doux sourire : « .le vous entends , lui dit-elle , et je vais remplir ma promesse. » Alors elle se leva, et , passant dans le saloi! de jaspe , elle se présenta au prince avec ce calme et cette dignité qui donnent à une femme quelque chose de divin, parce qu'elle ne les doit jamais qu'à ce qu'il y a de plus divin sur la terre, à l'innocence et à la bonté.

En la voyant devant ses yeux, après l'avoir si long-temps et si vainement demandée, le prince laisse échapper un cri de surprise; il ne sait s'il veille; une si vive joie vient de tomber sur son cœur, qu'elley a comme suspendu le mouvement et la vie : immobile, oppressé, il ne peut ni comprendre, ni croire, ni exprimer son bonheur. La vierge s'arrête à l'ciitrée du salon , et inclinaiit sa tête d'un air doux et modeste, elle dit : " .le viens ici, seigneur, au nom d'une reine malheureuse, implorer votre générosité.... — N'achevez pas , interrompt vivement Malok Adhel ; ne dites jamais que vous venez m'implorer; m'iniilorer! vous! ah!

beauté angéiique , ce ne sont point des prières, mais des ordres que vous devez ni'cidresser; me voici à vos pieds, prêt à les entendre et à les exécuter Parlez,

iLJ)t:.

comma!idez,ô souveraine absoluedeMalek Adhel! —.le désire, seigneur, repritelle en rougissant et s'éloignant un peu, je désire beaucoup que vous ne vous humiliiez pas ainsi devant moi. »II s'écrie: « Non , je ne m'humilie point en me prosternant devant vous, je m'honore au contraire, et je m'ei.orgueillis d'être soumis à votre puissance; 6 Malhilde! comment ne pas vous adorer! Qu'y a-t-il de plus juste que d'adorer ce qu'il y a de plus beau , de plus parfait sur la terre? — Seigneur, interrompt-elle, la reine est encore très-mal, je ne puis la quitter longtemps, daignez entendre le motif qui m'amène : un profond chagrin a altéré sa santé, il menace sa vie, je tremble pour ses jours, je tremble de voir périr la femme de mon frère; vous seul pouvez prévenir un si grand malheur ; la promesse de la rendre à son époux peut la rappeler des portes du tombeau , et si j'ai espéré que cette grâce pourrait m'étre accordée par le cœur de Malek Adhel J'ai beaucoup moins compté sur mes prières que sur une générosité de laquelle on ne peut jamais trop présumer. — Non, s'écria le prince, je n'éprouvai jamais un tel enchantement, jamais si douce harmonie ne frappa mes oreilles et ne ravit mes sens ; oi'i suis-je.? ce n'est plus ici le même palais, ce n'est plus le même air que je respire; tout est changé quand je la vois, O Mathilde! sans doute que la où vous êtes on n'est déjà plus sur la terre. — Seigneur, interrompit-e'leencore. a quelques pas d'ici une reine pleure et se meurt; vous êies maître de sa vie, et elle attend sa sentence. — .le ne sais, répond le prince, quelles seront les suites de ce que je vais faire; mais quoi qu'il arrive, je sais que vous serez obéie : vous voulez que la reine soit libre, elle l'est; vous voulez qu'elle soit rei.due à son époux, elle le sera : que désirez-vous encore.? metlrai-je à vos pieds tous les royaumes du monde? vous donnerai-je ma vie? — Ah! prince magnanime, répondit la vierge attendrie, jiourquoi tant de bienfaits ? un seul sufflt a mon éternelle reconnaissance. Ma famille connaîtra donc encore le bonheur,

et c'est vous qui eu serez cause, e<. c'est à vous que je le devrai. — Ciel qui l'enteiidez, s'écria le prince, ciel qui l'avez créée, et qui vous étonnez sans douce de la beauté de votre ouvrage, est-il vrai que Maihilde ine bénisse? Dites-moi, à ditesmoi, qu'ai-je fait pour mériter une félicité si parfaite? » Il y avait un délire si exalté dans le ton , l'air , et les regards de Malek Adhel, qu'il parviui à troubler le cœur de la jprincesse : aussitôt elle songea qu'il était temps d.^ s? ret' rer ; et, faisant quelques pas en arrière, elle dit au priiice, d'une voix émue : « Permettez-moi de vous quitier ; tant que la rei.ie ignore vos bieijfaits, mon cœur ne les goùie qu'à demi. — Allez, IMaihilde, allez, je nevous retiens point, réj Hijua le prince avec enthousiasme, vous devez être impatieniede voir la reine sacisfaiie; mais sachez que ni le bonheur dont elle va jouir, ni celui que vous éprouvez à lui ap^.orier tant de joie, ne valeiit pas ce que je seiis dans ce moment-ci. Maihilde, la reconnaissance est toute pour moi , ei je vous dois bien plus que je ne vous ai donné. » La princesse ne répondit point ; elle s'avaiiça vers la porte, et, quand elle fut prête à sortir, elle s'arréia, posa une main sur son cœur, et dit : » La recomiaissance est là , et jusqu'à la fiu de ma vie. »

Alors elle précipita sa marche, entra vivement chez la reine, en lui criant, avec une agitation pleine de joie, de rendre grâce à la clémence de Dieu, qui avait disposé le prince à l'entendre : « Votre liberté vous est promise, ma sœur, et le retour de votre santé fixera l'instant de votre départ. — 0 mon roi , mon époux, et mon maître, s'écria Bérengère, en se levant à moiiié, et joignant ses mains, je vous reverrai donc! Je sens à cette pensée mes entrailles tressaillir d'allégresse, et mon sang reprendre une nouvelle vie : bientôt je pourrai partir, et j'aurai bien vite retrouvé les forces qui doivent me ramener dans vos bras.... Et vous, mon Dieu, pardonnez au cœur d'inie épouse, de ne vous avoir donné que sa seconde pensée.... iMachiide, ch^re Maihide, mon sauveur sur la lerre! Ahlc'esida.isl.eciel.

oij votre âiue est déjà tniit eiilière, que vous pourrez trouver lUiC récompense digne du bi^n que vous m'avez fait : et toi , prince si bon , si généreux , où es-tu ? quand te verrai-je? quand est-ce que le cri de ma reconnaissai.ee pourra a 1er

jusqu'à toi? " Elle ne put achever,

i'émotion a épuisé ses forces; Mathilde la conjure de se calmer; elle lui représente que l'excès d? la joie est nuisible, et que l'excès en tout est répréhciisible devant Dieu. <- Ah! ma sœur, interrompit la tendre Bérengère, je ne puis obéir à Dieu, quand il s'agii de mon épou'-, et Richarl esi plus fort que lui dans fnon cœur. — J'ai déjà cru m'en apercevoir, reprit la pri..cesse en souriant; mais, sans ce tort-là, vous n'en auriez aucun, et nulle créaiure n'est parfaite sur la terre. » Alors, voyant la nuit s'approcher, elle engagea la reine à faire trêve à ses douces pensées, et à venir se reposer de sa joie. Bérengère y consentit; ses femmes s'approchent, la soutiennent, la transportent dans son lit; bie.itôt elle s'endort, et Mathilde, moins tranquille, cherche en vain un aussi doux sommeil.

La journée avait été brûlante, la nuit l'était encore; oppressée parla cha.eur, ne pouvant ni respirer à son aise, ni trouver aucun repos , elle passe dans un petit cabinet voisin, dont les fenêtres donnent sur les jardins du palais ; on peut même y descendre par un escalier dérobé : la princesse ne l'ignore pas, et elle serait vivement tentée d'aller jouir un moment de la fraîcheur de l'air et de la beauté du ciel , si elle n'était effrayée de se trouver seule dans ces vastes jardins, au milieu des ténèbres. Elle s'assied près de la fenêtre pour mieux jouir des émanations embaumées de la nuit.

Elle prend une table devant elle, ouvre la Bible, et se met à lire; mais au milieu de sa lecture, elle tombait dans de fréquentes distractions; sans s'en apercevoir, ses yeux se fermaie.it à demi , sa tête se penchait sur sa main, et, tandis qu'un vent léger agitait et retournait les feuillets du livre sacré,, elle laissait errer involoniairement sa pe.isée sur les

moindres détails de son entrevue avec Walek Adliel : î^i quelque bruit iuattenciu la rappelle à elle-inéine, elle s'arraclie brusquement à sa rêverie, en se reprochant de s'y être laissé entraîner, et elle reprend sa lecture , bien déterminée à ne plus la quitter-, mais insensiblement des idées fugitives, qu'elle chassait sans cesse et qui revenaient toujours , fatiguaient , suspendaient son attention, et finissaient par s'en emparer; ses yeux lisaient encore, que déjà son esprit s'échappait ailleurs; et, comme sa bouche prononçait des mots que son oreille entendait, elle ne s'apercevait pas que sa pensée ne les entendait plus, et qu'elle était revenue tout entière vers une image qui ne hii laissait aucun repos. La nuit se passa ainsi dans une alternative continuelle de courtes lectures et de longues rêveries : à la fin , fatiguée de tant d'inujiles efforts et d'importuns souvenirs, la princesse se jeta sur son lit, et à peine y avait-elle dormi quelques heures, qu'une de ses femmes entra pour lui dire que la reine était éveillée, et désirait lui parler. Elle se leva aussitôt et fut joindre Béi-engère; elle la trouva dans son oratoire, assise sur son grand fauteuil de velours rouge à crépines d'or , en face de son petit priedieu , un moine était debout auprès d'elle : en apercevant la princesse, le visage pâle de la reine se colora d'une légère émotion; elle lui tendit la main, en lui disant qu'elle était très-bieji , que son repos n'avait été interrompu que par des songes agréables ; qu'enfin, se voyant tout-à-fait hors de danger, elle avait voulu commencer cette journée par l'auguste cérémonie qui porte les bénédictions des hommes au tr(3ne de la miséricorde divine. « Venez, ma sœur, je n'ai pas voulu prier sans vous , ajouta-t-elle, car on est mieux entendu du ciel quand on est auprès de Mathilde. »

La triste princesse était trop peu satisfaite de ses pensées de la nuit , pour ne pas rougir d'une telle louange : elle remercia la rpine de l'avoir fait avertir, et ensuite s'humilia devant Dieu avec cette foi ardente et cet amour sans bornes qui

MATHILDE

opèrent des effets si salutaires dans l'àme qui les cpi'ouve. Ah! quand c'est avec cet entier abandon de cœur qu'on se donne à Dieu, rarement laisse-t-il aller ses enfants sans avoir répandu sur eux cette grâce qui ranime le courage, bannit la tristesse, chasse la crainte, nourrit la piété, et produit les larmes : aussi la cérémonie était-elle à peine achevée, que déjà Mathilde, plus calme, avait retrouvé sa paix accoutumée. Quand les princesses furent seules , la reine pria Mathilde de s'asseoir près de son fauteuil ; elle lui prit les deux mains entre les siennes, la regarda avec sollicitude, prête à parler, et s'arrêtant tout-à-coup, comme si elle, n'eût pu s'y résoudre; à la fin, d'une voix faible et émue, elle lui Jit : » Quand vous eûtes parlé hier au prince en ma faveur, et qu'il vous eut accordé ma liberté, demandàtes-vous aussi la vôtre? — La mienne! s'écria Mathilde surprise, en avais-je besoin , est-ce qu'il est possible qu'on nous sépare.' — Je m'en doutais, re])artit Bérengère; la plus grande difficulté subsiste encore, et comment eu triompherons-nous? » Mathilde pâlit, et d'un ton plein d'effroi, lui demande si elle suppose au prince le désir coupable de la retenir près de lui. « Ame simple et pure, répond la reine, dans tes jugements comme dans tes actions tu ne consultes que la vertu et la justice; tu ne j)enses point à l'amour : il t'entoure pourtant, il te frappe, il te parle sans cesse, et il te demeure étranger ; c'est en vain qu'il se montre à toi sous toutes les formes : violent et criminel sous tous les traits d'Agnès, passionné et respectueux dans les discours du prince, tendre et légitime dans mon cœur, tes chastes yeux se détournent et ne veulent ni le voir, ni le comprendre. — Eh quoi ! reprit la princesse, ne me suis-je pas engagée à ne le jamais connaître ; est-ce qu'il est possible (le manquer à son serment? » La re-ne sourit d'un air attendri; et après une j)ause , elle dit : « Vous avez raison , cela * n'est pas possible, et cette promesse doit suffire sans doute pour fermer, non-seu- , lement votre cœur , niais vos veux à l'a-^

MATHiLDE.

raoui' : pour moi , ma sœur , à qui il est permis de le connaître, je ne puis pas ignorer quel sera son effet sur i'ànie de Malek Adhel ; ce prince ne vous laissera pas partir. — Qu'entends-je ? s'écria ^Wathilde, à quels affreux malheurs suis-je donc destinée, et quels projets cet Infidèle forme-t-il contre moi? — Je ne lui en suppose aucun dont vous deviez précisément vous alarmer, répliqua la reine , car, s'il vous aime beaucoup, il vous respecte davantage ; mais consentir à se

séparer de vous Je ne sais si dans un

cœur que l'amour possède, il est resté jamais assez de force pour en obtenir un si grand sacrifice. — Je vois bien, iK?prit tristement "Nlathilde, qu'il faudra retourner encore auprès du-prince , et le prier une seconde fois. » Bérengère rejeta ce moyen , sentant bien que ce n'était pas en enflammant son juge qu'elle pourrait vaincre sa résistance, et que plus Mathilde répandrait d'onction et de grâces dans ses prières, moins l'amour permettrait au prince d'y céder. « Je lui parlerai moi-même, dit-elle; peut-être lui prouverai-je que la barrière qui vous sépare ne peut jamais être ébranlée, que ce n'est pas avec votre honte qu'il pourra faire son bonheur; et, si mes instances sont infructueuses, s'il me refuse, c'est en vain que ma liberté m'aura été rendue , il faudra mourir ici. — Pourquoi donc serait-ce en vain , et pourquoi faudrait-il que vous mourussiez? s'écria vivement Mathilde; parce que Dieu me destine à souffrir, devez- vous en être la victime ? » La reine lui répondit faiblement que son devoir ne lui permettait pas de la laisser seule à Damietîe. « Votre devoir, i-epartit la princesse avec fermeté, vous ordonne d'aller joindre votre époux aussitôt que les chemins vous seront ouvei'ts , et mon devoir à moi m'ordonne de ne faire peser sur personne la part des maux qui me sont réservés : Dieu sera mon refuge, il sera mon appui , sa force nous vaut mieux que tout secours Immain , et sa force me suffira. Partez donc, reine, partez sans crainte; car si vous me laissez seule, vous ne me laissez point aban-

donnée. » En achevant ces mots, les regards de Mathilde , élevés vers le ciel , respiraient une si divine confiance, qu'il semblait que, déjà loin de la terre, abîmée dans le sein de Dion , elle y bravait le monde et les hommes, sûre d'être à l'abri de leurs atteintes en se plaçant aussi loin d'eux.

La reine, frappée du charme céleste dont l'espérance et la foi embellissaient la vierge, s'inclina devant elle avec une sorte de respect, et lui dit : « Assurément je partirai , non sans regret , mais sans crainte; et je réjouirai le grand cœur de Richard , en lui apprenant que sa sœur n'a refusé d'être une reine sur la terre, que parce qu'elle se sent appelée à être une sainte dans le ciel , et qu'elle n'a pas seulement les traits, mais l'âme d'un ange. » Mathildej'emercia la reine avec un sourire plein de douceur, mais en même temps d'une si profonde mélancolie, qu'on eût dit qu'elle venait de recevoir à l'instant même le pressentiment de tous les maux qu'elle devait souffrir, et de tous les efforts qu'elle aurait à faire avant d'arriver à ce rang glorieux des anges ,• où on la plaçait déjà.

Page 1