CHAPITRE XXVII
Le sentiment que IMathilde avait inspiré , celui qu'elle éprouvait , avaient éclairé son innocence sur les divers langages de l'amour, et quoique celui de Montmorency ne s'exprimât que par son silence, elle ne pouvait s'empêcher de l'entendre, mais elle ne pouvait s'empêcher aussi d'admirer la force avec laquelle il le contenait dans les bornes du plus profond respect : à quelque distance de sa litière, il marchait triste et pensif, et si elle l'interrogeait, il lui répondait le plus brièvement possible : une t'ois seulement, comme elle lui parlait de Bérengère et de la joie qu'elle avait dû éprouver en revoyant son époux , il répondit : « Ah ! Madame, pour qui vous connaît et vous aime,
peut-il y avoir quelque joie loin de vous ! » Après ce peu de mots , qui firent rougir la princesse, et qu'elle laissa sans réponse, il se tut ; et craignant d'en avoir trop dit , il expia sa faute en lui parlant moins encore.
Cependant ils approchaient de la Palestine, Ascalon et Rama fuyaient derrière eux , et bientôt les hautes collines qui entourent Ptolémaïs allaient se montrera leur vue, lorsqu'un détachement considérable de soldats musulmans parut dans le lointain. L'avantage du nombre devait lui donner une grande confiance , mais s'ils avaient su que Montmorency commandait les Chrétiens , peut-être qu'avec le double de forces, ils ne se fussent pas crus encore assez forts. Josselin, en voyant les ennemis fondre sur lui à bride abattue , hésite sur le parti qu'il prendra : il voudrait, selon son usage, s'élancer au-devant d'eux; mais il ne veut point quitter la princesse , car c'est elle surtout qu'il doit défendre; ainsi ce héros, qui jusqu'à ce jour ne se vit jamais attaqué le premier, et ne calculait le nombre de ses ennemis qu'après les avoir vaincus , pour la première fois de sa vie les compte, les attend , et tout l'effort de son coui âge est employé à retenir sa valeur, les autres chevaliers imitent son exemple ; rangés autour de la princesse, ils se contentent de prendre une attitude défensive. En les voyant immobiles et disposés à éviter le combat, les Musulmans étonnés se demandent si ce sont bien des Chrétiens : s'ils les croient tels à leurs armes , ils en doutent à leur action ; car , depuis les longues et furieuses guerres qu'occasionne entre ces deux peuples la possession de l'aride territoire de Juda , on n'a pas vu encore les nobles défenseurs du Christ s'arrêter devant les lions de l'Islamisme. Cettesortede frayeur dont les ^lusulmans les supposent atteints , leur inspire une confiance téméraire; ils s'avancent avec précipitation , persuadés qu'il ne faut pas de grands efforts pour vaincre un ennemi qui a l'air de les craindre; mais tout-àcoup leur première ligne est renversée par le bras de Montmorency ; il enfonce la
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seconde, rompt la troisième: ses coups sont si stîrs , qu'ils portent tous , et si rapides, que les Musulmans tombent sans avoir reconnu la main qui les frappe. Cependant, à sa mine altière, à sa haute valeur, le nom de Montmorency vole de rang en rang , et ce nom formidable yjette tant d'épouvante, que celui de Malek Adhel pourrait seul y ramener le courage : tout se disperse , tout fuit , un seul guerrier résiste et combat encore; il ne songe point à se défendre ni à attaquer, toute sa fureur semble se diriger contre la litière qui renferme la princesse; il parvient à en approcher, et pousse son javelot ; le trait part , traverse le bois de la litière, et vient mourir sur le bras de la princesse. Le sang coule : à cette vue. Montmorency frémit de rage et se précipite sur le guerrier sacrilège; celui-ci, que la foule des Chrétiens n'avait pas effrayé, tremble devant le regard de Montmorency, car il sent que la mort va le su! vre ; il presse les flancs de son coursier ; mais ni la vitesse des vents , ni la ])rofondeur des abîmes ne le déroberaient au courroux du héros; cependant il l'entraîne par mille détours, et ne ralentit la rapidité de sa course que quand ils sont bien loin des Chrétiens. Josselin s'élance, frappe d'un bras vigoureux ; la valeur de son adversaire l'étonné , mais il en triomphe bientôt; jamais la victoire n'a fait attendre Montmorency; son ennemi est renversé, il lève le bras, il va lui ôter la vie. « Frappe, Montmorency, s'écrie d'une voix sourde le guerrier vaincu : enfonce ton poignard dans le sein d'une femme. » A ce nom , le héros français s'arrête, il doute de ce qu'il entend , car la force qu'on vient de lui opposer est celle d'un soldat ; mais, en coupant les liens qui attachent le casque , il reconnaît les traits délicats et la longue chevelure d'unefemme;etquoiqu'ilaperçoitlesMusulmans qui se rallient et reviennent sur lui , l'honneur ne lui permet pas de s'éloigner avant d'avoir offert ses secours à celle qu'il vient d'abattre; mais à peine Agnès est-elle debout , qu'elle ressaisit sa lance , reprend son bouclier , et recom-
mence le combat ; Montmorency pare ses coups et n'en porte plus; sans doute il méprise la princesse qui , désertant son culte et sa patrie, combat pour les ennemis de sa foi ; mais il respecte en elle le sexe qu'il a juré de défendre : cependant les Musulmans approchent. « A moi , sujets de Saladin, s'écrie Agnès, et Montmorency est à vous. » Elle dit, Josselin est enveloppé : libre alors de l'ennemi qui l'arrêtait, la fdle d'Amaury part pour rejoindre les Chrétiens et assouvir sa vengeance ; Montmorency voit son dessein et tremble pour Matbilde ; il lève sa redoutable épée, il abat, il disperse la foule d'ennemis dont il est entouré ; c'est une armée qu'il lui faut combattre, mais sa valeur vaut seule une armée; il a rompu les bataillons nmsulmans, il se précipite sur les pas d'Agnès; celle-ci, éperdue de le revoir encore, se retou rne a vec rage, et lui porte des coups terribles; le héros hésite : s'il renverse Agnès, il échappera aux Sarrazins qui courent sur lui avec furie, et bientôt il aura rejoint les Chrétiens ; mais il craint moins la mort que la honte de verser le sang d'une femme : avec un courage tranquille, il se dévoue donc , attend les Mahométans , et combat à la fois et Agnès et une armée. IN'aura-t-il pas rempli son sort , n'aura-t-il pas assez vécu, s'il peut, en mourant, sauver IMathiide et les Chrétiens? et ii'entend-il passes aïeux qui lui crient du fond de leur tombeau que peu importe la vie, pourvu que l'honneur reste ; et qu'avec le nom qu'il porte, il doit compter pour perdus tous les jours qui ne sont pas donnés à la gloire?
Cettehéroïquerésolutionl'animed'une ardeur nouvelle; on s'étonne de ce que la valeur de iMontmorency ait pu augmenter encore, et Agnès elle-même commence à croire qu'il n'a point d'égal : en le voyant lutter seul contre des milliers d'ennemis , l'inégalité du nombre la trouble, et elle sent dans son àme quelque chose qui ressemble aux remords : loin de l'attaquer encore, elle est prête à se ranger de son côté; elle l'eût fait, si elle n'eût vu dans Montmorency un dé-
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fenseur de Mathilde. Cependant le héros entasse les victimes; sa formidable épée parcourt tous les rangs, elle semble se multiplier, elle est partout, chaque Musulman croit avoir Montmorency à combattre, et, pendant un instant, l'armée entière a reculé devant lui ; mais les Sarrazins reviennent à la charge , ils ne peuvent consentir à Taffront de fuir devant un seul guerrier; ils l'entourent detoutes parts; en vain Josselin abat une foule de tètes, ses ennemis ne diminuent pas; bientôt son corps est couvert de blessures; sa cuirasse est teinte de sang , son épée se brise dans la poitrine d'un !\lusulman , il en arrache le tronçon , et , affaibli par le sang qu'il perd , il tombe à genoux, combat toujours, et les prodiges de ses dernières forces surpassent encore les hauts faits de sa glorieuse vie.
INIais depuis longtemps les Chrétiens se sont aperçus de l'absence de leur chef; ils se dispersent dans la plaine pour le chercher; à la fin, ils découvrent les ennemis, et, sans s'être dit une seule parole , ils volent tous ensemble à leur rencontre; la fière Agnès tente de les arrêter, ils la renversent et passent outre; à la quantité de morts qu'ils foulent aux pieds , ils cherchent quels Chrétiens ont aidé Montmorency à vaincre , et le voient seul, un genou en terre, renversant encore les Musulmans avec la poignée de sa lance , tandis que , près de lui , son cheval abattu, semble moins se plaindre de mourir que de ne pouvoir plus être utile à son maître.
Les Sarrazins , qui commençaient à ne pouvoir plus soutenir les efforts de l\Iontmorency , fuient à l'aspect des Chrétiens , entraînant A gnès avec eux : mais, hélas ! il est trop tard ; Josselin , noyé dans son sang, couvert des ombres de la mort, penche sa têle et ferme ses yeux à la lumière; les Chrétiens le soulèvent dans leurs bras , le transportent vers le petit camp où leurs frères défendaient Mathilde ; là , ils délacent son armure , et s'aperçoivent avec effroi que le fer d'une lance est demeuré tout entier dans sa
poitrine. Un de ses écuyers examine ses blessures, et ne désespère pas de le guérir s'il peut arracher le fer qui est resté dans le sein du héros : il tente quelques efforts, la douleur ranime les sens de Jlontmorency, il ouvre les yeux : tous ses amis, tristes, abattus, sont autour du brancard où on l'a étendu : un peu plus loin, Mathilde, pâle et désolée, mêle ses pleurs au suc des plantes qu'elle exprime entre ses mains délicates, et qui doit servir à composer le premier appareil. ^lontmorency la voit et la conjure de s'approcher; elle vient, le visage baigné de larmes, et les traits empreints d'une profonde tristesse; elle présente sa main au héros , il s'en empare , la porte contre ses lèvres, profère quelques paroles à voix basse, et ajoute ensuite:» Èlleseulesaura mon secret, je ne l'emporterai pas tout entier au tombeau. » Les pleurs de Mathilde redoublent, elle voudrait parler, et elle ne |)eut que prononcer, avec un cœur déchiré : « 0 magnanime héros, nous serez-vous enlevé... ? vous coilteraije la vie? — Ah! lui dit-il , mon sort est plus doux que je ne l'espérais ; je meurs en votre présence, j'aurais vécu loiji de vous. » Son écuyer l'interrompt ; il voudrait essayer d'arracher le tronçon de la lance qui peut rendre la blessure mortelle. Montmorency l'arrêle. « Attends un moment, lui dit-il, ma vie me quittera sansdouteaveccefer, etj'ai besoin eiicore de quelques minutes d'existence; alors il baisse la voix , et dit à la princesse : « Devant ce trône de la miséricorde divine où je vais paraître , je prierai pour la conversion de Malek Adhel ;.puisse-t-il être Chrétien , puissiez-vous être heureuse , ce sont mes derniers vœux : un jour vous les lui direz, et vous verserez ensemble quelques larmes sur ma mémoire; je verrai votre bonheur, et je n'en serai pas jaloux, on ne l'est plus dans le ciel. » La princesse attendrie tombe à genoux et s'écrie : « 0 le plus généreux des mortels! si les Chrétiens vous perdent, que deviendra leur armée où vous ne combattrezplus.?Quevais-je devenir moi-même, quand tout le camp désolé me demandera
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comptede votre vie , me reprochera votre mort, pleurera chaque jour l'ouvrage cominencé de la conquête de Jérusalem , que votre bras pouvait seul achever ! » A ces mots, la douleur des chevaliers éclate ; de tous côtés ils font en tendre leurs regrets; l'un s'écrie : « O saint temple! demeuredans la poussière, INIontmorency ne te relèvera pas. » Un autre dit : « Tendre et superbe lleur, tu tombes avant le temps, et cependant, dès ton aurore , tu avais laissé toutes les gloires au-dessous de la tienne. » D'une voix faible et émue, Josselin répondit : « S'il est vrai qu'un peu de gloire ait illustré mes premiers ans , si l'Iionneur fut ma loi et la religion mon guide, si je meurs Adèle à tous mes serments et au Dieu de mes pères, mon souvenir ne descendra pas tout-à-fait avec moi dans la tombe, il vivra dans le cœur des héros, et dans le votre peut-être, Madame. — Toujours , s'écrie Alathilde en mettant la main de Josselin sur son cœur, et levant les yeux au ciel pour le prendre à témoin de la sincérité de ses paroles. — Maintenant, reprend-il, qu'aucun repentir ne vienne troubl.r vos belles destinées , car je vous dois plus de bonheur par ce seul mot, que le monde entier n'aurait pu m'en offrir sans vous. « Alors se retournant vers les Chrétiens qui l'eiitouraient : « Nobles et généreux amis , leur dit-il , si vous jugez que trop d'orgueil ne dicte pas ma demande, vous élèverez mon tomb au au-devant de Ptolémaïs, de manière qu'il faille le fouler aux pieds pour arriver au pied de ses remparts; peut-être les Infidèles ne l'oseront-ils pas — Nous te le jurons, illustre héros , s'écrièrent les chevaliers d'une voix unanime; si nous avons le malheur de te perdre , ta tombe , élevée en face de la superbe ville que tu as conquise, lui servira de bouclier, et du sein du trépas, tu nous défendras encore. "Josselin sourit avec reconnaissance, puis mettant sa main sur sa poitrine, il regarde son écuyer et lui dit : « N'est-ce pas ce fer qui t'inquiète et que tu veux enlever ? — Oui , repartit l'écuyer, et puisse ma main ne pas trembler en ressayant.— Si tu n'as
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besoin que d'une main ferme, reprit son maître, la miemie ne tremblera pas. »
Et aussitôt arrachant avec courage le fer qui déchire son sein, il ajoute : « Quand on le reçoit pour la défense de l'innocence et de la religion , cela ne fait pas de mal. » Mais cet effort subit et violent, joint à celui qu'il a fait pour parler, font couler son sang avec une nouvelle abondance, et épuise le peu de force qui lui reste; ses lèvre§ pales murmurent un dernier adieu et se ferment pour jamais. Ses yeux ne verront plus ce jour moins pur que son cœur; ses mains refroidies tombent sans mouvement, son sang glacé s'arrête, les larmes de la reconnaissance et de l'amitié n'arrosent plus qu'un corps inanimé, et l'àme d'un héros a disparu.
La princesse enveloppe sa tête dans un voile de deuil , et pousse de déchirants soupirs : tant de maux vont briser son cœur! Cependant elle rappelle quelques forces, afin de pouvoir honorer les restes du grand homme dont elle a causé la mort : on Ta couché sur un lit funèbre, construit à la hâte avec les drapeaux et les lances que son bras a enlevés aux Infidèles dans ce dernier combat : sa tête superbe, à laquelle le trépas a laissé toute sa beauté, est penchée languissamment, et il semijle que sa chevelure d'ébène brille avec plus d'éclat sur son front pâle et glacé. Tous les chevaliers, la contenance morne , l'œil humide, la lance renversée, pleurent une perte irréparable, et un chef qui laisse Malek Adhel sans égal sur la terre. Suivie de toutes ses femmes, la princesse s'approche de la couche du héros, répaiid sur ses cheveux de précieux parfums, les couronne de fleurs, et jette sur sa froide dépouille un crêpe noir qu'elle inonde de larmes; puis, à genoux près du lit, avec toute sa suite, elle chante un de ces saints cantiques qui semblent destinés à accompagner Tame des mortels du séjour de la terre à celui du ciel , où le concert des anges la reçoit et la conduit au pied du trône de l'Eternel.
Après avoir employé le reste du jour à lui rendre de lugubres honneurs , les chevaliers reprennent le lendemain la
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route de Ptoléniaïs; ils approchent du camp, et s'en approchent avec tristesse; cars'ilsreviennentaveclapriiicessed'Angleterre, ils ne ramènent point celui qui l'a délivrée; et si Richard va les hénir pour le retour de sa sœur, les cris de Philippe-Aususte vont les poursuivre et leur demander sans cesse : Qu'avez-vous fait, qu'avez-vous fait de mon héros?
Bientôt du camp des Croisés on a reconnu la brillante devise qui éclate sur le bouclier des chevaliers de la Vierge : Richard et Lusignan se précipitent à leur rencontre, Philippe-Auguste les suit; Bérengère gémit de ce que la dignité de son sexe et de son rang ne lui permet pas de les accompagner, et de savoir un moment plus tôt si elle va retrouver sa sœur. L'archevêque de Tyr , au pied des autels , attend avec une pieuse impatience l'in- 'stant qui lui apprendra s'il faut qu'il offre à Dieu sa résignation sur l'absence de Maihilde, ou des bénédictions sur son retour.
Enguerrand de Tiennes est le premier chevalier que les deux rois renconlreiit; son maintien triste et abattu les fait tressaillir; Richard s'écrie : « Les Lifldèles ont retenu ma sœur. — La prii.cesse d'Angleterre revient avec nous, répondit Enguerrand ; dans peu d'instants elle sera entre les bras de son frère. — Comment ! elle vous suit, s'écrie Lusignan ; vous avez enlevé cette glorieuse proie des chaînes de l'impie, et la plus profonde douleur est empreinte sur votre front! » Enguerrand se tut et baissa vers la terre des regards pleins de tristesse. Les deux rois, étonnés de ce silence, le gardèrent aussi , n'osant interroger le guerrier sur un malheur dont ils pressentaient assez l'étendue, puisque la joie du retour de Mathilde ne le faisait pas oublier; cependant ils cherchaient eii eux-mêmes quel était l'événement le plus fatal aux Chrétiens, et n'ayant plus à redouter la prise de Jérusalem , ils pensèrent à la mort de Montmorency. Cette crainte les frappa ■ tous deux à la fois, elle fit pâlir l'intrépide Richard , et jeta dans son âme un sentiment qui lui était inconnu , car il
ressemblait à l'effroi ; Lusignan , jaloux de toute gloire qui surpassait la sienne, devait être moiiis affecté de cette perte, et conserva la force de prononcer le grand nom de Montmorency : Enguerrand mit un genoux en terre, d'une main montra le cercueil qui s'avançait . et de l'autre le ciel : Richard demeura immobile; en vain il commençait à distinguer la litière de sa sœur; il ne s'en approchait pas, ne se sentant plus, dans un pareil moment, le courage d'être heureux; mais, en apercevant Philippe-Auguste, il s'écria : « Ah! sire, était-ce avec des larmes que je devais vous annoncer l'arrivée de ma sœur ! assurément elle m'est bien chère, mais je n'aurais pas payé son retour ce qu'il nous coûte. » Philippe-Auguste aperçoit au même instant la jeune Mathilde qui s'avance lentement vers son frère, et un peu plus loin, un cercueil recouvert d'un drap mortuaire aux armes des Montmorency : il se trouble, il frémit; sa douleur est trop grande pour lui permettre de saluer la priiicesse; il oublie qu'elle est femme, il ne voit point qu'elle est belle, il ne sent que la mort de son ami, et sans songer à s'excuser, il va cacher dans sa tente et ses regrets et ses larmes. ■Mathilde reçoit avec tristesse les embrassements de son frère, qui n'ose la serrer dans ses bras qu'en soupirant. Ce cercueil du plus grand des héros semble ne la suivre que pour effacer par des larmes la joie de son retour; elle entre dans le camp, traînant après elle le deuil et la mort, et ne rencontre que des cœurs abattus et des regards affligés qui n'osent même admirer l'éclat de sa beauté , en voyant à ses côtés la fin de tout ce qui brille le plus sur la terre, et tout ce qui reste de la gloire. Le lendemain on célébra en grande pompe les obsèques de l'infortuné Montmorency ; les di i erses iiations assemblées dans le camp y assistèrent en cérémonie; toutes avaient paré leurs drapeaux d'un signe de deuil. Mais on en voyait une qui ne ressemblait point aux autres , et c'était plus encore à l'abattement de leur contenance et à la profonde tristesse de leur visage, qu'à la glorieuse enseigne des lis
qui flottait sur leurs têtes, qu'on reconnaissait les Français; ils pleuraient dans Montmorency , non-seulement un héros enlevé à la fleur de son âge , dont la valeur était le plus ferme appui de la foi , mais un héros dont la gloire rejaillissait sur eux, et donnait à leur nation une prépondérance qu'elle allait perdre avec lui ; ils marchaient lentement, traînant leurs piques renversées, tandis qu'à leur tête, Philippe-Auguste, enseveli dans de profondes pensées, se préparait déjà à quitter cette terre malheureuse qui venait d'engloutir l'objet de ses plus chères espérances, et dont les exploits naissants avaient déjà jeté tant d'éclat sur sou règne.
aiathilde parut à cettfc lete funèbre; elle avait quitte ses habits religieux pour Xevétir une longue robe dedeuil ; un voile de gaze noire couvrait sa tête , et ses cheveux blonds paraissaient àtravers le tissu trans;,arent semulables à un réseau d'or ; pâle , triste, et timide , mais plus belle par sa pâleur, sa tristesse, et sa timidité, on s'étonnait de voir une beauté si jeune verser déjà tant de larmes, et on l'élit prise pour la fleur du matin sur laquelle, aux plus beaux jours du plus beau printemps, l'aurore vient de verser tous ses pleurs.
Les vieux chevaliers admiraient dans la mélancolie de ses regards , une sorte de pureté qui attirait leurs respects ; les jeunes sentaient leurs cœurs troublés par le mélange de sensibilité qu'ils croyaient y apercevoir : ils commençaient à aimer près de ce tonibeau où tout Unissait ; près de ce tombeau qui venait d'engloutir tant de gloire, de jeunesse, et deb?auté, ils se jetaient dans l'avenir et s'y livraient à de tendres espérances. La mort, toute grave, toute soleiuielle qu'elle est, ne repousse do.ic pas l'amour , et il sait venir se placer jusque sur un cercueil : enfant de la mélancolie bien plus que de la joie, jamais sesi'eux ne sont plus ardents que quand il les allume dans des yeux noyés de pleurs ; et ce n'est que nourri par la tristesse qu'il |)eut être éternel. Ainsi l'amour, cette preniière des félici-
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tés humaines, a besoin, pour être durable, que la douleur lui prête ses larmes; le plaisir le dissipe, le rend léger comme lui, remplace par de fugitives jouissances les longues et profondes émotions , et remplit l'âme d'un vide plus difficile à supporter que le malheur. O étrange penchant du cœur de l'homme, qui lui fait trouver plus de douceur dans une situation où il jouit peu et où il espère beaucoup, que dans celle où, rassasié de biens, il n'a plus de vœux à former! étrange penchant en effet, s'il n'était la preuve de sa glorieuse destination. Jeté sur la terre pour exercer des vertus et en recueillir le fruit, il n'y doit trouver rien qui le fixe, qui le contente, qui lui suffise; car le secret de sa faiblesse et de ses misères, le mystère de ses passions et de sa conscience, et le but de sa vie entière , sont tous renfermés pour lui dans ce seul mot : Attends.
Ce fut à une demi-lieue dé Ptolémaïs , au pied d'une petite éminence et à l'entrée d'un bois de sycomores, que furent déposés les restes de INIontmorency. On couvrit son tombeau des innombrables dépouilles de sa dernière victoire ; et à la vue de tant d'orinammes, de boucliers, et d'armures , enlevés aux Infidèles par une seule main, et dans un seul combat, ceux qui savaient le mieux qu'il n'y avait rien d'impossible à la valeur de Montmorency s'étonnaient encore, et se demandaient entre eux : Comment a-t-il péri , celui qui pouvait ainsi renverser des armées ? Philippe-Auguste s'ap[)rocha de la tombe, baissa dessus la pointe de son épée , et dit : « Cher et brave Montmorency, je donnerais la moitiéde mon royaume pour racheter ta vie , je donnerai l'autre pour venger ta mort : périssent les impies qui ont osé attenter à tes jours, qui n'ont triomphé de toi qu'en opposant toutes leurs forces à la seule force de ton bras ; que jusqu'au dernier, tous servent d'expiation à tes mânes : ô vous qui m'entourez , Chrétiens de toutes nations , jurez avec moi de n'épargner aucun Mu sulman; et vous. Madame, continua-t-il en s'adressant à Mathilde qui était pros
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ternée près du tombeau , vous qui ne pouvez faire que des vœux , mais dont les vœux doivent être accueillis par Dieu , comme le sont ceux des anges , demandez-lui que sa foudre immole à votre libérateur ce que l'empire du croissant contient de plus grand et de plus illustre. — Sire, reprit la vierge en élevant vers lui ses yeux noyés de pleurs, il n'y eut jamais d'âme plus belle et plus généreuse que celle de Montmorency; permettez-moi donc de ne pas former d'autres vœux que les siens , et de ne demander à Dieu que d'exaucer ceux que ce héros lui adresse en ce moment. » Elle dit , et le souvenir des dernières paroles de Montmorency en faveur de Malek Adhel redouble son attendrissement, et donne un tel caractère de ferveur à ses prières, que Philippe- A uguste et presque tous les assistants ne doutent point qu'en regrettant :\Iontmorency , elle ne regrette plus que le héros.
Le jour fuit, les rois se retirent, la foule rentre au camp et dans Ptolémaïs; les prêtres restent auprès du tombeau : la nuit n'interrompt ni leurs hymnes, ni leurs pleurs; la croix à la main, la religion console encore les froides dépouilles que le monde abandonne, elle ne se lassera point de gémir sur ceux qu'il va oublier; constante, invariable i, elle demeure quand tout passe, brave le temps, survit aux sentiments fugitifs, aux vaines amitiés, et, par ce caractère auguste, se distingue de tout ce qui est humain, nous montre sa source, et nous apprend qu'au milieu des choses de la terre, seule elle n'est point de la terre.