‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 154 sur 188 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

En rentrant au Caire, IMalek Adhel ne va point gémir dans les l'eax où Mathilde n'est plus; ce n'est pas à la pleurer qu'il songe, c'est à la rejoindre : le monde n'a pas assez d'obstacles pour l'empêcher de

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ressaisir le bonheur qui vient dehii échapper; car les événements passent, mais quand la volonté demeure ferme et invariable, elle finit toujours par en trouver un favorable. Avec cette pensée, il a recouvré toutes ses forces, ses yeux éteints, toutes leurs flammes, et le héros a repris possession de lui-même. Cependant , tout fidèle qu'il est demeuré à son frère, il ne veut point se laisser traîner en esclave devant lui; sa grande àme peut se plier à une soumission volontaire, mais elle se révolte contre une soumission forcée, et c'est par d'autres preuves qu'il veut convaincre Saladin de sa fidélité : il dit un mot, et aussitôt ses troupes éparses se réunissent autour de la ville; des fossés se creusent , des murs s'élèvent , des retranchements se forment de toutes parts; car si le prince est décidé à se défendre contre Metchoub , il ne voudrait point l'attaquer., Jamais mortel n'eut mie;. X que lui toutes les qTialités qui font Ihomnie de guerre : à une bouillante valeur, il joint une prudence consommée ; tout en combattant comme un soldat, il se souvient qu'il est chef; et dans le moment où il paraît le plus occupé h lever la lance et à pousser le javelot, il ne cesse de conduire et de diriger l'armée, à laquelle il est plus utile encore par ses lumières que par la force d'un bras que rien n'égale.

J.e second jour après le départ de Mathilde , les sentinelles placées au haut des tours du Caire avertissent le prince qu'on aperçoit au loin dans la plaine, à travers des nuages de poussière, de nombreux bataillons dont les lances étincellent dans les airs; Malek Adhel assemble ses troupes et le peujiie dans la place publique, et leur dit:" Saladin me croit un rebelle, mais je jure qu'il se trompe, et je le lui prouverai; il envoie IMetchoub chercher ma tHe, voulez-vous la lui livrer? » Un cri dhorreur retentit, et les regards de IMalek Adhel ne rencontrent que des regards qui lui jurent qu'il n'y a pas un seul homme autour de lui qui ne soit prêt cà lui donner sa vie. De si vifs témoignages d'amour le toucheiit, l'étonnent, l'instruisent de l'étenduedu pouvoir dont il

dispose; mais il ne peut aimer un pouvoir avec lequel il pourrait être maître de l'Egypte entière, et qui ne lui a pas permis de garder Mathilde près de lui ; et si en tout temps ce néros eût dédaigné un trône usurpé, combien plus maintenant cette ambition doit paraître étroite , bornée, insuflisante aux vastes désirs d'un cœur qui ne peut être rempli que par les immenses félicités de l'amour.

Maiek Adhel sent bien qu'en opposant une armée à l'armée de son frère, il va donner l'exemplede la rébellion, et devenir coupable ; mais il est irrité du silence que Saladin a gardé avec lui depuis le message qu'il lui envoya de Damiette; il est irriié qu'un mot de sa part n'ait pas eu plus de poids sur l'esprit de son frère, que toutes les accu^-ations de Metchoub; et il veut e.ifln ne se soumettre que quand il aura prouvé au sultan qu'il aurait pu commander.

Cependant, pour éviter de verser le sang musulman, il envoie un héraut d'arme?

porter des propositions de paix à IMetchoub. iMetchoub s'étonne d'apprendre que Maiek Adhel, prévenu de son arrivée, est déjà préparé au combat: il ne comprend point comment cette nouvelle a volé si vite, mais il comprend trop que cette circonstance accroît les difficultés de son entrejirise. Surpris, Malek Adhel eût fait payer cher sa défaite ; prévenu , il sera assurément victorieux. Cet obstacle anime Ciicore le ressentiment de !\Ietchoub, et doiuie une activité nouvelle à ses désirs de vengeance : toutefois il ne peut refuser d'entendre les propositions du prince; Saladin pourrait un jour blâmer cerefus : suivi de quelques o ficiers de son armée, il s'avance vers le ("aire et entre dans le palais de IMalek Adhel ; il se courbe avec le respect qu'il doit au frère de son souverain : le priiice lui fait signe de s'asseoir, et après un moment de silence, il lui parle ainsi : « .le sais que Saladin t'envoie au Caire avec Tordre délivrer la princesse d'Aiigleterre au plus honteux supplice, et de faire tomber ma têle ; aucun des deux ne s'exécutera : au moment où je parle, la princesse Mathilde

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est bien près du roi son frère , et la dis[:osition de mes soldats est telle, t^ue si je dis un mot, ce soir ton armée n'existera plus. Crois-moi donc , Metchoub , reprends aujourd'hui même la route de Syrie ; va apprendre à mon frère ce que tu as vu ici ; dis-lui que la prudence ne l'a pas permis de livrer un combat où lu ne pouvais être défait sans honte, ni victorieux sans regrei ; dis-lui que je n'ignore pas que les Chrétiens, vainqueurs a Pîolémaïs, s'apprêtent à attaquer Césarée; dis-lui que je vais m'y reiidre, et que, s'il vient m'y trouver , c'est la qu'il connaîtra son frère et qu'il sera maître de le punir. — .lésais, répoiid ,Metchoub,que si ton bras soutient Césarée, Césarée ne succombera pas; mais, cepeiidaàt,je ne puis reparaître devant le sultan sans lui donner des preuves de mon obéissance et de ta soumission. — Et quelles sont les preuves que tu exiges? lui demanda lièrement le prince. — Que tu te rendes mon prisonnier, et que tu te laisses ennnener captif aux pieds de Saladin. — Moi ton prisonnier, reprit Malek Adliel avec un sourire amer ; avec une seule parole tu veux taire ce que n'ont pu les Chrétiens avec toutes leurs armées : non, Metchoub, ce serait tropde gloire, et ce n'est pastes mainsqui donneront des cliaînes aux miennes. Tu as entendu mes propositions, j ■ n'ai rien de plus à y ajouter; si tu les rejettes, retourne à l'instant dans ton camp, prépare-toi au comhat, et nous verrons avant la fin du jour lequel sera le prisonnier de nous deux. »

Tout offensé qu'il est de la hauteur de cette menace, Metchoub se réjouit d'y trouver une raison d'acct'pter le combat ; il déclare au prince qu'étant chargé par le sultan de faire respecter les droits et la suprême majesté du trône, i! périra pour obéir , et qu'il va prendre les armes. i; dit, et se retire ; mais il n'est pas encore arrivé dans son camj) , que déjà les disj)ositions de Malek Adhel sont prises afin d'envelopper entièrement l'armée ennemie; d'un coup d'œil il a tout vu , dans un instant il a tout terminé. A peine les troupes de Metchoub commencent-elles

à s'ébranler, qu'elles se voient entourées d'ennemis, et que l'intrépide Adhel fond sur elles, la visière haute et i'épée à la main, en s'écriant : « Amis, compagnons de mes travaux, braves iMusulmans avec qui j'ai conquis Jérusalem, vousen voulez doiic à ma vie ? » A cette voix si clière à leurs cœurs, à cette contenance héroïque, à ce front que la victoire couronna touj urs, tous les soldats de ÎMetchoub sont en désordre; en vain veut-il les rallier, ils ne l'entendent plus : les uns jettent leurs armes, d'autres fuient, le plus grand nombre court se ranger sous les drapeaux de leur ancien général, ^letchoub reste seul, et le soir même, ainsi que JMalek Adhel le lui avait prédit, il était prisonnier au Caire, et son armée avait dispam.

Une victoire si facile permet au prince d'accorder quelques heures de repos à ses troujjes; l'aurore du jour suivant les voit réunies autour de li:i dans la place du Caire. Il fait amener IMetchoub, et en présence des soldats et du peuple, il lui dit : « Loin d'éprouver aucun ressentiment de ta conduite, :\Ietchoub, j'y applaudis; en obéissant à ton maître, tu as suivi ton devoir, je ne veux pas le jjrivor plus longtem.jjs des services d'un sujet sirKlèle;retourneauprès(lelui,jeterends ta liberté; ramèiie les soldats qui voudront te suivre, ils sont libres connue toi :jamais les sujets de Saladin ne seront les |)risonniers de Malek Adhel. Cependant, de même que je leur permets de te suivre, tu ne t'opposeras pas à ce qu'ils marchent avec moi à Cesarée, s'ils le préfèrent ; c'est à eux de choisir entre nous. »

Il dit , et iNIetchoub cherche en vain autour de lui un homme qui le con.sole de la désertion de tous les autres; il n'en trouve pas un seul ; pas un seul n'a même hésité: il le voit et frémit de rage. Ainsi, ces nombreux soldats qu'il amena pour châtier un rebelle, sont deveims les instruments de son triomphe, et n'ont servi qu'à en rehausser l'éclat; et ceiui dont il espérait se venger est celui qui lui pardonne; il faut qu'il s'en retourne seul avec sabouiepar ces mêmes chemins gij,

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peu de jours avant*, il 'îroyait marcher à la victoire. T.e prince voit son chagrin et cherche à l'adoucir ainsi : « JSe t'afflige point , INIetchoub , et ne vois dans la conduite de tes troupes que l'effet de leur courage : j'ai parlé de combattre , et tous ont voulu me suivre; si c'était toi qui leur eusses montré l'ennemi , c'est avec toi qu'elles auraient voulu marcher. »

Ces généreuses paroles ne calment point la confusion de Metchoub, elles irritent au contraire son ressentiment en le forçant à la reconnaissance; il se hâte ,de quitter le théâtre de sa honte, et part avec quelques ofliciers qui , touchés de son délaissement, consentent à lui servir d'escorte. Tandis qu'il reprend la route de Kouroutba, i^'alek Adhel, adoré des solJats qu'il vient de conquérir, les entend se féliciter d'avoir changé de chef; dans leurs avides regards, il lit que la certitude de la victoire est attachée pour eux au bonheur de l'avoir pour maître , et il récompense une si flatteuse confiance par le seul prix digne de l'acquitter : il donne l'ordre du départ, et marche vers Césarée.

Les habitants de cette ville ne considéraient point sans inquiétude les préparatifs des Chrétiens qui menaçaient leurs murailles. Effrayés par l'exemjîede Ptolémaïs, ils voyaient dans sa chute l'annonce de la leur; et, pour obtenir une capitulation plus douce, ils étaient résolus à se soumettre aux vainqueurs dès qu'ils paraîtraient sous leurs remparts.

IMais voici une armée qui se montre toutà-coup , le désordre est dans Césarée; on s'écrie, on répète : Ce sont les Chrétiens! ce sont les Chrétiens! et le peuple et les chefs, troublés, saisis d'effroi, proposent d'où vrir les j)ortes à l'ennemi. Cependant, au moment où les chaînes crient sous les mains des soldats qui vont baisser les ponts-levis, l'étendard du croissant s'est fait reconnaître; bientôt on apprend que c'est Malek Adhel qui s'avance, quec'est lui qui vient défendre la ville, et à l'instant ce nom fait autant de braves de tous les làclies qui étaient prêts à se rendre ; les voilà déterminés à s'ensevelir sous leurs

murs, et mettant l'honneur d'une mort glorieuse bien au-dessus de la honte d'une longue vie; tant il est vrai que la vue d'un héros élève tout ce qui l'entoure, bannit les pusillanimes frayeurs , et inspire les grands sentiments. Le peuple de Césarée sort par flots des portes de la ville, et se précipiteau-devantdu libérateurqui vient le sauver, en poussant des cris de joie; chacun veut toucher son vêtement , baiser ses mains victorieuses; les bénédictions dont on le couvre s'élèvent jusqu'au ciel : on le nomme l'appui de Césarée, le sauveur de l'empire; fivresse que sa présence inspire éclate par les plus touchants transports; il le voit et eu gémit, car il sent que l'amour ne peut se payer que par l'amour , et qu'il ne serait pas digne de la tendresse de ce peuple , s'il lui refusait la sienne. « Hélas! Mathilde, se dit-il tout bas, voilà donc le peuple que ta loi me forcerait d'abandonner, et dont elle me forcerait de verser le sang peut-être! » Accablé par cette pensée qui lui arrache toute espérance, en lui montrant toute l'étendue de ses devoirs, il tombe dans une profoPide tristesse; cependant il n'en accueille pas avec moins de bonté, il n'en reçoit pas avec moins de reconnaissance les vives effusions des cœurs qui se jettent au-devant de lui : il entre dans Césarée au bruit des acclamations générales : les uns couvrent de fleurs , les autres baisent la terre où il imprime ses pas; les chefs de la ville lui remettent les clefs , et semblent bien plus heureux de lui en céder le gouvernement , qu'ils ne l'ont été de le recevoir. Son premier soin est de faire reposer ses troupes; le second, d'aller visiter les fortiflcations de la ville , et de s'informer de ses moyens de défense : son infatigable activité en a bientôt parcouru tous les détails : alors seulement il consent à se retirer, sous le prétexte de prendre quelques heures de sommeil , mais en effet pour s'occuj)er de l'intérêt qui est le premier de son cœur, quoique l'honneur en ait triomphé.

Il appelle Kaled. « Kaled, dit-il, j'ai besoin d'un ami qui expose sa vie pour moi, et c'est toi que j'ai choisi. — Tous

les tiens m'envieraient cette glorieuse préférence, répond Kaled, mais nul ne la mériterait mieux que moi : parle, me voilà prêt, tout mon sang t'appartient. — Sors cette nuit de Césarée, avance-toi vers le camp des Chrétiens, tache même d'y pénétrer, informe-loi si la princesse d'Angleterre y est arrivée : Kaled , je te l'avoue, jusqu'à ce que je la sache en sûreté, la blessure que son départ a laissé^ dans mon cœur ne se fermera point. i>i tu pouvais la voir! mais connnent l'espérer,

on ne te le permettra pas Cependant,

si tu étais surpris, traité comme un espion par les Chrétiens , si tes jours étaient menaces, demande à être conduit devant la princesse, elle recoimaitra mon ami et saura bien empêcher qu'il lui soit fait aucun mal. — Je t'entends, reprend Kaled , et je te promets que la prudence ne dirigera pas mes démarches au point de m'empécher d'être conduit devant la femme que tu aimes; sois sûr que je ne reviendrai pas ici sans l'avoir vue. » A ces mots , le prince ému le serre dans ses bras; plein de respect , Kaled s'incline et lui dit : « Maintenant je peux mourir, j'ai reçu ma récompense. — O amitié!

s'écrie Malek Adiiel , que tes larmes sont douceset quelés sentiments sont grands!

— Tu vois ce ciel qui est au-dessus de nos têtes, reprend Kaled, eh bien, l'amitié d'un homme tel que toi élève le cœur bien plus haut encore. G rand prince , de meure toujours ce que tu es, le soutien de cet empire dont tu pourrais être le maître : soumis à ton frère, laisse-lui la puissance et règne par l'amour : porte les armes de Saladin jusqu'aux bornes du monde , et sois sur que dans l'étendue de cette vaste domination , si tout se fait par ses ordres , rien ne se fera qu'en ton nom. — Kaled, répliqua tristement le prince, que me dis-tu ?ai-je jamais envié le pouvoir de mon frère.' est-ce l'éclat d'un trône qui m'a séduit? est-ce pour y monter que j'ai pris les armes? Ah! loin d'être touché par ces misérables grandeurs, je gémis d'y tenir de si près : dans un rang plus obscur, je pourrais me livrer aux faiblesses de mou cœur

sans craindre les reproches de mon souverain, de ma patrie, et de ma conscience : quand l'amour gémissant m'a demandé d'abandoinier mon frère, et me l'a demandé en vain, que peux-tu craindre de J'ambition ? — Pardonne-moi , répondit Kaled, d'avoir pu concevoir un pareil doute; d'autres pourront le concevoir aussi , car il est donné à peu d'hommes desavoir lire les grandes choses qui sont dans ton cœur, et de croire que celui qui

peut tout ne veuille rien INlais en

voilà assez, la nuit s'avance, je vais partir; compte sur mon zèle : si je suis destiné à ne plus te revoir ici-bas, nous nous retrouverons dans un meilleur monde, et là, si tu médis : Kaled, je suis content de toi, Kaled n'aura plus rien à demander à Mahomet. » En achevant ces mots, il n'attend point la réponse du prince, il part, il part heureux d'avoir trouvé une occasion de prouver son dévouement à son maître; et INIalek Adhel, en se voyant l'objet d'un zèle si ardent et si pur, verse des larmes plus tranquilles, et la douce affection que l'amitié répand dans son ame, y calme un moment les ' dévorantes ardeurs de la passion : depuis le départ de IMathilde, il goiite quelques instants d'un sommeil tranquille, et c'est à la bienfaisante amitié qu'il le doit.

IMais tandis que le repos s'est approché de lui , quelle confusion règne dans la cour de Saladin ! quelle rage embrase le cœur d'Agnès ! En revenant , Metchoub l'a rencontrée qui s'avançait vers le Caire , à la tête d'un parti nombreux de Musulmans; elle venait aider à la défaite du prince, et jouir du supplice de sa rivale : mais en apprenantquelNIalek Adhel est vainqueur, et que iMathilde est sauvée, elle serait morte de douleur et de colère, si IMetchoub ne lui avait donné l'espoir de pouvoir, par une marche rapide, atteindre et punir la princesse d'Angleterre avant son arrivée au camp des Croisés : Agnès n'en écoute pas davantage; la jalousie et Ja vengeance lui prêtent leurs ailes, et suivie des soldats qu'elle commande , elle vole sur la route de Ptolémaïs. Metchoub

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poursuit son chemin ; il arrive , il apprend au sultan que son frère a levé hautement l'étendard de la rébellion , qu'il est maître de l'Egypte entière; que, séduits par ses largesses, les douze mille hommes envoyés pour le combattre sont passés sous sesdrapeaux;quepeu content de dominer sur l'Afrique , il marche vers Césarée , et que c'est là où il doit conclure son alliance avec les Chrétiens, et délier avec leurs forces réunies toutes celles de l'empire du croissant.

Pâle et immobile , Saladin a écouté ce récit dans un profond silence : mais à peine INletchoub a-t-il cessé de parler , qu'il ne retient plus sa fureur, et que des cris terribles s'échappent de sa poitrine : jamais il n'éprouva de telles angois' ses , jamais il n'essuya de pareils affronts : ses plus fidèles soldats l'ont trahi , ils l'ont abandonné pour le perfide auquel il avait livré son cœur et la moitié de son empire. Malheureux prince , déchiré dans tes sentiments les plus vifs, dans ton orgueil et ton amitié , tu ne respiresque la vengeance , et ce n'est plus su r les Chrétiens que tu brilles de la verser; les Chrétiens ne sont plus les ennemis que tu crains, que tu hais davantage; il te semble même que tu n'as plus dans le monde d'autre ennemi que iMalek Adhel ; c'est de son sang seul que tu as soif; la chute de Ptolémaïs n'est plus rien pour toi , tu ne songes qu'à la résistance de Césarée, et il t'importe peu que les Chrétiens triomphent de ton empire, pourvu que l'indigne ami qui t'a osé trahir périsse de ta main.

Saladin sort de sa tente, ilassembleson armée , il parcourt tous les rangs , il lance des imprécations terribles contre ceux qui ne maudiraient pas avec lui la perfidie de Malek Adhel et celle des troupes qui ont abandonné Metchoub: « Césarée! (Césarée !s'écrie-t-il, c'est toi qui sera témoin de ma vengeance; elle sera terrible comme le forfait. INIahomet, toi dont l'indigne Adhel a déserté le culte, aide-moi à frapper le perfide; que tous ceux qui nous ont outragés éprouvent les effets de notre colère ; que le glaive de Dieu arrache les esprits de leurs corps, moissoiînc

leurs âmes, abandonne leurs cadavres à la poussière ; qu'en un moment la campagne en soit couverte comme des feuilles qui tombent dans fautomne ; que nos épées s'abreuvent de leur sang jusqu'à l'ivresse; que les lions des comb-Jts s'en rassasient avec les dents de la victoire : je m'élèverai sur mon cheval pour passer ce fleuve de sang, et en voyant le parjure Adhel rendre son dernier soupir, je lui dirai : ÏO' qui as si bien su comment Saladin savait aimer , vois maintenant comment il sait punir. »

Il dit , et toute l'armée touchée de sa douleur, émue de sa colère, partage son indignation ; des milliers d'épées s'élèvent dans les airs , des cris forcenés en troublent le silence : on entend retentir de tous côtés : Césarée! Césarée! « Oui, c'est là que nous trouverons le traître , et qu'il îaut marcher à l'instant même , » s'écrie le sultan. Et à l'instant même ses troupes sont prêtes à marcher. Saladin quitte son camp , qu'il a soin de mettre à l'abri de toute attaque; il donne à Metchoub le commandement de l'avantgarde de l'armée ; il se place au centre , marche à grands pas , et ne sort du silence sinistre où la douleur le plonge , que pour répéter d'une voix courroucée et formidable : Césarée ! Césarée !

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