CHAPITRE XXX
En entrant chez Richard , l'archevêque le trouva avec le roi de Jérusalem et le duc de Bourgogne , auxquels il parlait avec beaucoup d'action. Aussitôt qu'il aperçut Guillaume, il se tourna de son côté , et lui dit que l'armée française venait de perdre son chef; que Philippe- Auguste était parti pour l'Europe, en laissant le duc de Bourgogne pour le remplacer. L'archevêque le savait déjà : le roi de France lui avait confié son secret ; car telle était l'influence de sa haute vertu , que les plus puissants monarques le consultaient toujours dans leurs entreprises , et avaient besoin , pour les croire justes, qu'il les eût jugées telles. Cependant Richard s'inquiétait du départ de son jeune et brillant rival ; il redoutait son ambition , et le soupçonnait d'être capable de profiter de son absence pour porter ses armes en Angleterre. Guillaume repoussa en ces termes un doute si injurieux à la gloire de Philippe-Auguste : « Avec son courage et son royaume il pourrait beauc/3up, sans doute; mais il ne voudra jamais rien que de magnanime et de grand ; souffrons donc qu'il aille apaiser les troubles survenus dans son vaste royaume, et, au lieu de l'accuser, plaignons-le plutôt de ce qu'il ne verra point Jérusalem. Un nouveau bienfait de la Providence semble nous en ouvrir la route : les deux lions qui la défendaient sont en guerre. Saladin et INIalek Adhel ont cessé d'être unis; leurs armées ont- combattu au Caire ; celle du sultan a été battue. Son frère, victorieux, est venu s'enfermer à Césarée ; et , si nous en croyons les apparences, ce n'est pas pour défendre cette ville contre nous, mais pour la défendre avec nous contre son frère. » Ces piroles causèrent une vive surprise aux deux rois et au duc, et celui-ci s'écria que le moment était venu d'envoyer une ambassade vers Ma.ek Adhel , et de lui offrir , pour le gagner , tel prix qu'il demanderait. Lusignau s'éleva vivement contre cette opiniori : ne voyait-on pas
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que la main de la princesse Mathilde serait le premier gage qu'il demanderait ; et l'alliance d'un Infidèle était-elle si importante que , pour l'obtenir , il fallût lui sacrifier ce qu'ils avaient de plus précieux ? « Si vous songez que cet Infidèle est Malek Adhel , reprit le duc de Bourgogne, je vous défie d'imaginer rien de plus heureux pour notre cause, que de la lui voir défendre ; et quant au sacrifice , si j'ose dire toute ma pensée , je ne crois point que la princesse d'Angleterre en fît un. — Soupçonneriez-vous donc ma sœur d'avoir eu la faiblesse d'aimer un Musulman ? s'écria Richard d'un ton irrité. — En serait-ce une, sire, lui dit l'archevêque , d'avoir reconnu de grandes vertus dans Malek Adhel; d'avoir désiré l'attacher à votre parti , en ouvrant ses yeux à la lumière ? et pour prix d'une si grande conquête , si votre sœur
avait promis sa main — Ma sœur n'a
pas pu la promettre , interrompit Richard avec colère ; elle connaît trop ses devoirs et mes droits , pour avoir osé s'engager; seul je dispose d'elle, et j'en ai disposé : si elle avait persisté dans ses premiers vœux , je ne me serais point placé entre le ciel et elle; mais, puisqu'elle y renonce, Lusignan sera son époux, et je jure qu'elle n'en aura point d'autre. « A ces mots , le duc de Bourgogne osa représenter au roi combien cette résolution pouvait être funeste aux Chrétiens. « Elle l'est à un tel point , sire , s'écria-t-il , que si Malek Adhel se convertit, et vous demande votre sœur, vous verrez tout le tîonseii des princes , tout le camp réuni , toute la chrétienté, vous conjurer de consentir à l'alliance la plus utile que la princesse puisse former pour les intérêts de la foi ; et vous n'y résisterez point. — Et pourquoi le roi n'y résisterait-il point .^ s'écria vivement Lusignan. JN'a-t-il pas auprès de lui des guerriers dont la valeur est égale à celle de Malek Adhel ? et ne peut-on vaincre sans ce Musulman ? Ah ! si l'ardeur qui est dans mon ame pouvait animer tout le camp , avec quel mépris nous rejetterions les secours d'un Infidèle , et comme
nous lui prouverions que nous n'en avons pas besoin ! — Lusignan , lui dit l'archevêque d'un ton sévère, n'est-ce donc pas assez de l'idée d'avoir perdu un royaume , pour rabattre les enflures de votre cœur, en arrêter toutes les fougues, et vous contenir dans l'humilité?
n'est-ce pas assez d'avoir, pour des intérêts purement humains, élevé dans le camp cette sanglante querelle , qui menaçait de ruiner la cause du ciel ? n'est-ce pas assez d'avoir été confirmé dans un titre et dans une dignité que vous ne méritez pas peut-être , puisque vous vous les étiez laissé ravir? Faut-il que vous forciez le roi d'Angleterre à vous tenir une promesse contraire aux intérêts de la foi , et dont vous seriez étrangement coupable de ne pas le dégager à l'instant même ? — Mon père , s'écria impétueusement Richard , n'allez-vous pas audelà de ce que vos fonctions vous permettent , et vous appartient-il de vous établir juge entre Lusignan et moi ? — Il m'appartient, reprit l'archevêque d'un ton grave et imposant , de défendre la religion contre quiconque s'apprête à lui nuire; il m'appartient de soutenir l'innocence et la faiblesse, contre quiconque s'apprête à les opprimer ; et si je ne me suis jamais écarté en public du respect qu'on doit aux têtes couroimées , qui sont comme les images de Dieu sur la terre, il m'appartient en particulier de leur parler comme àdes honniies, comme à des hommes malheureusement remplis de faiblesses et d'erreurs, et qui trop souvent méconnaissent et repoussent la voixde ce Dieu qu'ils représentent. Vous, Richard , j'ose vous déclarer que si , abusant de votre titre de monarque et de frère, vous tyrannisiez le cœur de la princesse Mathilde, j'oserais la défendre contre vous ; et vous , Lusignan , si l'intérêt d'une passion aveugle fermait vos yeux à de plus grands intérêts, si, contraignant Richard à tenir la promesse que son imprudente amitié vous a donnée, vous l'obligiez à refuser une alliance qui nous rendrait la ville sainte seulement un jour plus tôt , sachez que mon
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devoir serait de vous déclarer à jamais indigne de la posséder, et que jamais je n'ai trahi mon devoir. » En achevant ces mots, Guillaume s'inclina devant les rois et sortit.
« Que m'importent la témérité de son zèle, et ses préventions obstinées! s'écria Lusignan; que m'importent et ses vaines menaces et celles du conseil réuni ! tout cela ne m'effraierait guère et ne changerait rien à mes résolutions , si j'étais assuré des vôtres , » dit-il à Richard. Celui-ci lui répondit avec une sorte d'indignation : « Est-ce que vous vous méfiez de ma parole? » En le voyant offensé, Lusignan se jeta dans se? bras et lui dit : « Pardonne à ton frère, plains-le; jus:e de son amour par sa faute , et ne le punis pas d'avoir douté de ta foi. — N'en parlons plus , répliqua Richard : d'autres intérêts nous appellent : Malek Adhel est à Césarée, assurons-nous de ses intentions ; si elles sont telles qu'on nous le dit , s'il est vrai qu'il se soit révolté contre Saladin, en faisant avancer une partie de nos troupes , elles pourront surveiller nos ennemis, profiter de leur querelle , et omTir le chemin de la victoire au reste de l'armée. »
Le duc de Rourgogne approuva cette résolution , et Lusignan n'ayant pas osé s'y opposer, en moins d'une heure le conseil fut assemblé. Richard y parla le premier; il mit sous les yeux des princes les événements qui s'étaient passés au Caire et qu'il tenait de la bouche de Guillaume , et ne cacha point l'espérance qu'on avait de pouvoir attirer Malek Adhel dans le parti des Chrétiens; il voulait ajouter son opinion à cet égard , mais cela ne lui fut pas possible: l'espérance qu'il venait de donner avait répandu dans le conseil une joie qui avait besoin d'éclater , et ce fut d'un sentiment unanime qu'on s'écria qu'il n'y avait aucun prix dont on ne dût payer l'avantage de gagner un pareil auxiliaire. Les évéques surtout , appuyés par le légat du pape , prétendirent que , la conversion de Malek Adhel étant , pour le bien de la chrétienté, d'un intérêt infiniment supé-
rieur à la conquête de plusieurs royaumes, quiconque s'opposerait à ce qu'on satisfit entièrement aux conditions que ce prince pourrait exiger, serait regardé comme criminel devant Dieu et devant les hommes. A ce discours Lusignan se leva avec colère, et répondit qu'il était honteux que des Chrétiens semblassent faire dépendre d'un Infidèle le gain de la cause sacrée qu'ils défendaient, en consentant à acheter son secours à tout prix. « Eh quoi donc! s'écriait-il, nous fions-nous si peu à Dieu et à notre courage , que nous n'osions espérer de victoire si Alalek Adhel n'est avec nous ? et sommes-nous tellement dégénérés , que nous ne puissions compter dans notre armée des héros qui le vaillent? Alontmorency est tombé, il est vrai , mais R.ichard vit encore; si Philippe-Auguste nous abandonne, le valeureux duc de Rourgogne nous demeure : et vous, illustre comte de Saint-Paul; vous, Esmengardsd'Asp, noble chef de l'invincible troupe des Hospitaliers , vous qui jamais n'avez reculé devant l'ennemi, ne rougissez-vous pas de voir des Chrétiens élever la valeur d'un Infidèle au-dessus de la votre, et accorder à sa protection ce qu'ils refuseraient peut-être à votre dévouement ? Enfin , je vous le demande à vous tous, jeunes et braves héros qui avez juré de défendre la beauté gémissante aux dépens de vos jours, pour obtenir le singulier avantage d'être commandé par un Musulman, souffrirez-vous que la princesse d'Angleterre lui soit sacrifiée? » Il ne put achever : de toutes les parties de l'assemblée , les princes qui aspiraient à i'hymea de Mathilde se levèrent indignés , en s'écriant que jamais ils ne permettraient qu'elle devint la proie d'uninfidèle. Alors l'archevêque de Tyr fit signe qu'il allait parler, et le respect ferma toutes les bouches. « Il me semble, dit-il, que le roi de Jérusalem a mal compris et plus mal interprété les intentions et les désirs du parti qui, dans cette assemblée, s'est prononcé en faveur de 3Ialek Adhel. A Dieu ne plaise que nous demandions à voir les Chrétiens commandés par un
Infidèle, ni que nous pensions à offrir un tel époux à l'auguste sœur du roi d'Angleterre; mais Malek Adhel, Chrétien, n'est plus un Inûdèle; d'ennemi qu'il était, il devient le plus ferme appui de notre sainte entreprise , et élevé , par la gloire de son baptême , mille fois au-dessus de la gloire de sa naissance, il est digne de toutes les récompenses qu'il soit en notre pouvoir de donner. Cependant; si c'est l'hymen de la princesse qu'il demande, on s'écrie de toutes parts qu'elle ne doit point être sacrifiée; non, sans doute, elle ne doit point l'être, mais l'avantage de la chrétienté n'est-il pas le premier vœu de cette vertueuse et chaste princesse? tout ce que la religion réclamera d'elle, la religion l'obtiendra, et je suis le premier à vouloir que, si Malek Adhel exige sa main, on ne la lui accorde qu'autant qu'elle y donnera un libre consentement. »
Le conseil acquiesça d'une voix unanime à une proposition qui lui parut également remplie de justice et de raison; et dans cette occasion, comme dans toute autre, aussitôt que l'archevêque de Tyr eut parlé, tout le monde se trouva d'accord.
« Maintenant , dit le duc de Bourgogne, notre premier soin doit être d'envoyer une partie de nos troupes à Césarée, pour savoir que les sont les véritables dispositions de Malek Adhel; le second doit être d'élire le chef qui les conduira, et un pareil honneur serait vivement disputé, sans doute, s'il était possible, en l'absence de Philippe-Auguste, de le disputer à Richard. »
Il dit, et soudain les acclamations de l'assemblée annoncent l'allégresse qu'inspire cet illustre choix.
Lusignan demande à suivre le roi d' A ngleterre à Césarée ; mais ses désirs rencontrent la plus forte opposition. On prétend que, pendant l'absence de Richard, le camp pouvant être attaqué par l'armée de Saladin, il faut que Lusignan reste pour le défendre. Guillaume appuie cette opinion, et jamais les Chrétiens n'ont pris une détermination contraire aux avis de Guillaume.
Fier et heureux de la marque d'estime et de confiance qu'il vient de recevoir des princes croisés, Richard ne veut pas tarder un jour de plus à s'en montrer digne; il annonce que dans peu d'heures il sera déjà loin de Ptolémaïs , et va dans le camp choisir lui-même les soldats qu'il destine à le suivre. Il leur parle, leur communique ses projets , exalte la gloire qu'ils recueilleront de la conquête de Césarée, et leur fait entrevoir l'espérance d'être soutenu dans cette entreprise par Malek Adhel lui-même. Il dit, et toute l'armée s'écrie qu'il n'y a plus d'ennemi à combattre, de victoire qui ne soit fissurée, de ville en état de résister, si Malek Adhel abandonne les Musulmans. A voir la joie qui se répand dans le camp , on dirait que les portes de .Jérusalem viennent de s'ouvrir, et que l'empire du Christ ne peut plus tomber, puisque le héros arabe consent a le soutenir. Richard s'étonne de l'impression que produit cette nouvelle; elle élève si haut la gloire de Malek Adhel, que la sienne en est blessée, et il ne peut lui pardonner une réputation de vaillance qui éclipse celle qu'il s'est acquise. Son noble espoir était d'être regardé comme le premier capitaine de son siècle; en lui disputant ce rang, Philippe-Auguste avait mérité son aversion; cèderait-il à un Musulman une prééminence qu'il ne pouvait accorder au monarque du premier empire chrétien.? Les troupes qu'il va conduire, qu'il vient de choisir, ont montré moins de confiance et de joie de l'avoir pour chef, que de n'avoir plus Malek Adhel pour ennemi. Cette pensée remplit son cœur d'une ainère jalousie ; et, de ce jour, les serments que l'amitié lui avait fait prêter à Lusignan furent scellés par sa haine pour Malek Adhel.
Le cœur ulcéré , il rentre dans sa tente pour j)rendre ses armes. Tandis que là tendre Bérengère les attache elle-même en les mouillant de larmes , il laisse échapper des paroles menaçantes contre Malek Adhel. La reine suppose que ce courroux naît de l'inquiétude d'être vaincu par le prince, et en s'efforçant de le rassurer
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I elle l'irrite davantage; elle lui retrace \ tous les bienfaits de ce héros, elle lui peint tous les avantages attachés à l'espoir de le voir passer dans le parti des Chrétiens; elle lui dit enfin, que lors même qu'il demeurerait fidèle à Saladin, qu'il serait victorieux, elle serait sans inquiétude , car il a promis de respecter les jours de son éroux. A ce mot, le roi fit un geste de colère et de dédain : être iiiénagé par Afalek Adhel lui semblait la plus mortelle injure; et ne pouvant arrêter la f );;gue de son ressentiment , il répondit à la reine, que si jamais il lui entendait dire un mot en faveur du prince, il croirait qu'elle n'a pas été impunément auprès de lui. Eperdue de ce qu'elle entendait , Bérengère ne trouva pas de paroles pour se justifier d'un pareil soupçon; et Richard, honteux d'avoir osé l'élever, mais trop irrité pour s'en repentir, passa dans l'appartement de Mathilde, portant dans son âme le regret d'un tort qui était pour lui un nouveau sujet de haïr Malek Adhel. Il trouva sa sœur à genoux devant son prie-dieu, plongée dans de pieuses méditations ; elle leva la tête lorsqu'il entra, et tressaillit à la vue de ce guerrier tout armé , qu'elle ne reconnut pas d'abord. Le roi s'arrêta debout h quelques pas d'elle, d'un air sombre, et lui dit : « Ma sœur, je pars à l'instant pour Césarée, je vais surprendre cette ville, m'en emparer peut-être, on dit que le prince qui la défend est disposé à nous seconder; on dit, et c'est par vous sans doute que l'archevêque de Tyr l'a appris, que déjà au Caire il a levé l'étendard de la révolte contre Saladin. Je ne considère point si cette conduite est approuvée par l'honneur, et si la religion doit s'enorgueillir d'une conquête qu'elle doit à l'amour, et qu'elle n'obtient que par un parjure; je ne considère point de quel œil vous recevriez les vœux d'un prince qui ne pourrait s'unir à vous et à notre foi qu'en violant les lois du sang et de la patrie : tout ceci m'importe peu; les seuls objets dignes de m'occuper sont le triomphe de la croix et la fidélité de mes serments.
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J'ai promis de rendre Jérusalem aux Chrétiens, je la leur rendrai; j'ai promis à Lusignan de vous faire monter sur son trône , vous y monterez : ici je ne consulte ni ne veux connaître votre penchant , les filles des rois n'en ont point , les volontés de leur famille et l'intérêt de leur patrie règlent seuls leur destinée. — Sire, interrompit la vierge d'une voix tremblante, et mes vœux, et mon cloître ? — Il ne peut plus être question de cloître maintenant, s'écria-t-il vivement; une beauté aussi célèbre a perdu le droit de se vouer à l'obscurité, et la splendeur d'un trône pourra à peine égaler l'éclat de votre nom ; celui de Jérusalem vous attend , la conquête de Césarée nous en ouvrira la route; si le prince Adhel nous aide à l'aplanir, j'accepterai son secours; mais si votre main est le prix qu'il y met, souvenez-vous bien que, lors même que le conseil des Croisés vous engagerait à l'accepter , votre frère vous le défend. Une telle conversion ne peut être respectable qu'autant qu'elle serait pure et désintéressée ; si ce prince est vraiment Chrétien; il n'a pas besoin de récompense ; s'il ne l'est pas , voulez-vous être à lui? Que ce soit donc sans condition qu'il nous aide à reconquérir Jérusalem, sinon qu'il demeuredans ses erreurs, nous saurons vaincre sans lui : c'est les armes à la main que je combattrai son aveuglement; heureux, en lui donnant la mort , de délivrer les Chrétiens de leur plus grand ennemi , et d'estimer assez ma sœur, pour être sur qu'attachée comme elle l'est à sa foi, elle renoncera sans peine à un Infidèle. »
En achevant ces mots , il regarda Mathilde d'un air plus doux, et sortit sans attendre sa réponse. L'infortunée, restée seule, pl(!ure et se détourne en frémissant d'un avenir où elle pourrait rencontrer l'affreuse image de son frère plongeant le fer mortel dans le sein de Malek Adhel , de Malek Adhel qui , à cause d'elle, n'oserait peut-être se défendre. Bientôt au bruit des trompettes et des timhal s qui «innoncent le départ de l'armée, ses gémissements ont
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redoublé. Le pieux Guillaume , dont la charité entend de loin les pleurs des malheureux , a deviné sa douleur , et vient la soulager; en le voyant, elle élève les bras vers le ciel, et s'écrie : « Mon père! ô mon père! « et elle s'arrête, honteuse d'un amour dont l'excès l'a fait rougir, et qui, loin de s'affaiblir par les obstacles, semble s'augmenter avec eux. Guillaume voit son désespoir, et tout en le blâmant , il songe plus encore à le cahner ; il lui dit que si IMalek Adhel demeure dans ses erreurs, il faudra renoncer à lui; mais il lui dit plus souvent que s'il se convertit, elle pourra l'aimer. Trop pieux pour ne pas lui adresser des reproches sur l'imprudence de sa tendresse, il ne peut que la plaindre quand elle s'accuse, se repent, et demande elle-même à Dieu de remplir toute son ame; mais en vain la religion y reprend son empire, elle ne peut y détruire celui de l'amour, et le combat devient plus terrible. D'une voix timide, la triste victime révèle toutes ses douleurs; et l'archevêque, ému à la vue des plaies sanglantes de ce creur déchiré, oublie qu'elle est coupable, pour lui donner des consolations et des larmes ; il narle le premier de la conversion de Malek Adhel.
l\Iathilde lui dit les ordres de son frère, ces ordres cruels qui ne lui laissent pas l'espérance d'être heureuse, lors même que Dieu aurait touché le cœur du prince. L'archevêque jette un voile sur toutes ces paroles de l'amour, il n'écoute que celles qui intéressent la religion et que la religion purifie, et les résolutions de Puchard sont l'objet de plus d'un entretien avec i\Tathilde ; il lui promet de tout tenter pour les changer. « Le légat du pape et moi n'épargnerons rien, dit-il, pour persuader à votre frère qu'il serait responsable de tout le sang chrétien que son refus pourrait faire couler : sans doute il serait plus honorable pour ^Talek Adhel, qu'une passion humaine ne déterminât pas sa foi; mais quelles que soient les voies dont Dieu se sert pour ramener les Infidèles à lui , nous devons les adopter et les soutenir. » Ainsi les
promesses de Guillaume raniment les espérances de Mathilde ; et en le voyant , chaque jour , lever vers le ciel ses mains vénérables pour lui demander la conver-" et sion du héros, elle ose tout attendre de\ ^ ses prières; et le cœur plein de recon-f m naissance, elle se demande comment elle;! jj a pu taire si longtemps ses peines à ce-i jj lui qui en est devenu le seul consolateur, i j„ Elle renonce au monde, ne paraît plus à p la cour, et ne préfère à sa solitude que les moments où Guillaume consent à l'entendre; alors même elle ne lui parle pasTi de son amour, mais de ses espérances; la sévérité du prélat ne se prêterait pas | aux tendres confidences, mais sa religion accueille avec joie tout ce qui peut l'induire à croire qu'un grand miracle se prépare, et sa charité s'enflamme à l'idée de conquérir un nouvel enfant à l'Eglise. Mathilde lui dit quelquefois : « Mon père, Malek Adhel n'a jamais ressemblé aux autres Mahométans, qui tous méprisent et outragent les Chrétiens; vous avez été témoin vous-même de la bonté avec laquelle il les traite : s'il ne croit point au nom sacré du Christ , du moins il le respecte , et jamais sa bouche n'a prononcé un mot qui ait pu scandaliser ma foi.... Ah! sans doute, c'est bien plus par attachement pour son frère que pour Mahomet, qu'il a jusqu'cà ce jour repoussé le baptême... S'il pensait que ma croyance fiît fausse ou dangereuse, n'aurait-il pas tenté de me l'arracher; que de fois, au contraire , et dans les moments où ma religion repoussait le plus son amour , il a paru étonné de sa sainteté, de sa puissance; enfin, si nous étions morts au désert, il mourait Chrétien.... O mon père! il est prêt à vous entendre, prêt à vous croire , et peut-être ne faut-il que quelques-unes de vos instructions pour que la lumière de vérité touche son cœur et lui arrive de toutes parts. »
C'est ainsi que, sans artifice, et entraînée par le besoin de croire ce qu'elle désirait, l'innocente Mathilde remettait sans cesse sous les yeux de l'archevêque les raisons qui pouvaient encourager ses dispositions en faveur de Malek Adhel ,
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et donner plus de force à ses prières, en lui donnant plus de foi en leur succès. Guillaume, dont l'imagination ardente et le cœur brûlant aimaient Dieu avec une vivacité d'autant plus passionnnée, que la parfaite austérité de ses mœurs lie lui avait jamais permis d'aimer un autre objet ; Guillaume trouvaitdans son âme tant de foi , de charité , et d'amour , qu'il devait bien y trouver aussi l'espérance. Plein de ce zèle qui compte pour rien le travail, et entreprend au delà de ses forces, il ne doutait point qu'un jour il ne fût appelé à la gloire de conférer l'auguste sacrement du baptême au plus grand héros du monde; et pour consommer cette œuvre de miséricorde, s'il n'avait fallu donner que sa vie, Guillaume n'aurait pas hésité.
Cependant les jours s'écoulent, et nulle nouvelle de Richard n'arrive à Ptoléniaïs; le même silence enveloppe le sort de INIalek Adhel : en vain INIathilde, bravant sa timidité ordinaire , multiplie des questions qui font presque deviner son secret; elle demeure toujours dans cette ignorance qui, pour les âmes vives et tendres , est le pire des tourments, parce que, permettant de tout supposer, elle permet aussi de tout craindre. Souvent on la surprend au pied des autels , à genoux sur le marbre , abîmée dans un profond recueillement, ne voyant rien, n'entendant rien de ce qui se passe autour d'elle : nul alors n'ose l'interrompie, si ce n'est l'archevêque, qui, la coniiaissant bien , s'approche d'elle et lui dit : « Ma fille, ma fille, quelle pensée vous occupe donc si longtemps et si entièrement? Songez-y bien; si, semblable aux successeurs d'Aaron, vous portez dans le tabernacle un feu étranger; si c'est le seul amour humain qui vous y conduit et vous y retient; si, bien loin d"v captiver vos souvenirs, vous leur donnez toute licence, ma fille, vous êtes toujours une victime, non plus de la miséricorde , mais de la colère et de la vengeance de Dieu. »