CHAPITRE XXXI
Deux grandes armées se dirigeaient vers Césarée; le héros qui la défendait, et les combatsdont elle allait être témoin, la rendaient en ce moment la plus importante ville de l'Orient. Tandis que du côté de la mer Richard venait d'atteindre une colline couverte de bois, d'oii il découvrait aisément les minarets de Césarée, surmontés de leurs fièches aiguës, Saladin , du côté opposé , venait d'arriver sous les murs de la ville, et Malek Adhel instruit de l'approche de son frère, se préparait à aller à sa rencontre. Cependant les Chrétiens, en apercevant la iiombreuse armée du Sultan se déployer dans la plaine, profitent de l'ombre qui les cache pour observer eu silence le parti que Malek Adhel va prendre, et saisir l'instant favorable de tomber sur leurs ennemis : mais la distance où ils sont ne leur permet que de voir le mouvement général des troupes ; les actions particulières leur échappent; ils ne distinguent point Saladin s'avancant avec colère vers les portesde la ville : ils ne distinguent point surtout Malek Adhel venant les ouvrir avec soumission. Cette marque d'obéissance n'apaise point le sultan; pour l'attribuer a d'autres motifs que la frayeur, la révolte du Caire est encore trop présente à son esprit; il s'étonne pourtant de la timidité de Malek Adhel ; il en rougit pour lui : en perdant sa vertu, il a donc perdu son courage, se dit-il; et sans daigner jeter les yeux sur un frère qu'il n'estime plus, il s'écrie : « Soldats, saisissez le rebelle, et que vos épées étincelantes le consument du feu de ma colère avec la rapidité de l'éclair. » A cet ordre cruel, ses troupes demeurent muettes et consternées ; mais celles de Malek Adhel , qui l'ont entendu , s'ébranlent , volent au secours de leur chef, et l'arrachent de la vue du sultan. Saladin, furieux, tire son glaive et ordonne à ses soldats de le suivre; ceux du prince, sans attendre son ordre, nf considérer le désavantage du nombre, s'él'ancent avec une telle impétuosité, que la troupe ennemie
est bientôt repoussée , et que le fier soudan lui-même est obligé de reculer. Du sommet de leur colline , les Chrétiens ont aperçu ce comi)at ; ils ne doutent plus que Malek Adhel ne soit en révolte ouverte, que le moment ne soit venu de se joindre à lui , et tous se précipitent , fondent sur l'arrière-garde de l'armée du sultan , la surprennent , la dispersent , la taillent en pièces. En se voyaiit attaqué de tous côtés, Saladin ne peut bannir l'épouvante qui s'empare de son armée; les rangs plient et cèdent sans combattre : en peu d'instants les Chrétiens ont fait tant de captifs qu'ils sont presque inquiets de leur nombre, nichard dit au prince de Tarente : « Prenez quinze cents hommes avec vous , et conduisez nos prisonniers au camp , annoncez ma victoire ; que nos frères se réjouissent : Malek Adhel est à nous, et ce soir le nowi du Christ sera béni dans Césarée. « Le prince de Tarente obéit; il charge de chaînes les Mahométans , et reprend la route de Ptolémaïs : tandis qu'il s'éloigne, Malek Adhel a vu, du haut des murs de Césarée , l'étendard de la croix flotter dans les airs ; H a vu la défaite de Saladin , la fuite de l'armée , et aussitôt la patrie et le sang ont fait retentir dans son cœur leurs puissantes voix. Il n'hésite pas àieur obéir; d'un pas rapide il traverse les escadrons les plus serrés, cherche son frère, le rejoint, et lui dit : « Maintenant soyons amis , Saladin ; l'ennemi est là qui nous l'ordonne, repoussons-le ensemble ; après la victoire tu seras à temps de ine faire mourir. » Il dit, et sans attendre la réponse de son frère, il perce à travers les rangs éclaircis , rallie les soldats , se met à leur tête , et partout où il se montre i'I fait changer la fortune. Emu , surpris, Saladin le suit de l'œil : dans 1p trouble de mille pensées con' uses, il sedemandece qu'il doitcroire, et s'il doit voir dans Malek Adhel un traître ou le plus ferme appui de sa couronne. Tandis que, plongé dans cette incertitude , il ne songe ni à attaquer , ni à se défendre , l'aile droite des Chrétiens vient d'être enfoncée par Malek Adhel ; pendant qu'il la poursuit , la gauche profite de ce
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moment pour fondre tout entière sur jp sultan : au ti^iple panache jaune et noij* qui éclate sur son casque, flichard l'a reconim; il s'élance, il s'écrie : « A moi, '. ' Chrétiens , Saladin est pris. » A l'aspect! ^ d'un si grand danger, le sultan revient à| '. lui; sa redoutable épée fend en deux le; !. bouclier de Richard, mais la course dcK l'intrépide monarque n'en est pas arrê- ^ tée; il jette en l'air les éclats de son bouclier , saisit d'une main la bride du cheval , de Saladin, de l'autre, lui présente son; épée, et s'écrie : « Rends-toi , Saladin. — r .Te ne te rendrais pas même mon cadavre, i! , repartit le sultan, mon frère le sauverait j ^^ de tes mains. — Que parles-tu de ton frère.? lui dit Richard, ton frère est à nous. — Mon frère est à moi, interromptil ; puis tout-à-coup, d'une voix tonnante, il s'écrie : A moi , Malek Adiiel , les Chrétiens sont vainqueurs ! » Dans le fort de la mêlée, Malek Adhel l'a entendu; il court, vole , renverse les cimiers brisés, les cottes d'armes déchirées; Saladin le voit auprès de lui , et , fort de son in vin- j cible appui, il ne se défend plus, il attaque : l'audacieux Richard va être exposé au même péril que le sultan courait tout à l'heure; mais cette pensée ne le fait point reculer, car il sait bien que, toute brillante qu'est sa couronne, elle n'est pas un titre, mais seulement un engagement à la gloire; et la gloire lui est si chère, qu'à quelque chose qu'elle s'attache, même à la mort , il la désire encore. A cet instant , le choc des deux armées sépare une seconde fois les deux frères ; mais Malek Adhel poursuit avec acharnement le guerrier téméraire qui a menacé lesjours de Saladin. Richard, qui le voit, se dégage des fuyards qui l'entraînaient, et revient lui-même sur le prince : un combat terrible commence entre eux; déjà leur sang coule et rougit leurs cuirasses; étonnés de la résistance qu'ils s'opposent, ils redoublent d'efforts; le cheval de Richard s'abat sous lui , mais Richard se relève si promptement, que sa chute n'interrompt point le combat. Malek Adhel lève son épée, et en porte un si furieux coup sur la tête de son adver-
saire, que le casque du roi se brise et le laisse un moment éperdu. ^I?is loin de poursuivre sa victoire , ^lalek Adliel s'arrête subitement-, il regarde Richard, et trouve sur son visage une ressemblance qui fait palpiter son cœur; il lui dit : ■> Quel est ton nom, guerrier invincible? à tes traits , à ta valeur , je soupçonne que tu dois m'étre bien cher. — Je suis ton ennemi, reprend le roi d'un air farouche ; oui, ton éternel ennemi. Je triomphais de ton frère , la victoire était à moi ; tu me Tas arrachée, ti! m'as vaincu, tu m'as épargné : non , il n'y a point de bienfaits qui puissent me faire oublier de pareils affronts. — Eh bien ! superbe Richard, s'écria le prince avec une profonde émotion, car il n'y a que toi qui puisses me tenir un tel langage, si tu crois devoir me haïr parce que j'ai été fldèle à mon pays , je porterai avec douleur le poids de ta haine , mais elle ne m'empêchera pas d'honorer en toi le plus grand roi du monde, «t de t'aimer comme l'auguste frère de celle à qui j'ai consacré ma vie. » Il en aura't dit davantage, s'il n'eût aperçu Ifcs troupes mahométanes qui accouraient sur eux. A l'instant , il donne son cheval à Richard , et lui dit vivement : « Fuis, noble monarque ; au nom de ton épouse, de ta sœur , résous-toi à fuir ; contre tant d'ennemis tout l'effort de ta valeur ne t'empêcherait pas de perdre la vie sans utilité pour ta cause. » Le roi le sent bien, et c'est là ce qui le détermine. L'intérêt des Chrétiens lui commande de ne pas les abandonner ; c'est à lui qu'appartient de réunir et de sauver les restes de l'armée ; son devoir de chef fait céder son courage, et ici c'est l'honneur qui l'emporte sur l'orgueil. ^lais en reculant il verse des larmes de rage , et sa haine pour Malek Adhel s'accroît bien plus par la honte d'avoir fui à ses yeux, que par le mal que ce prince a fait aux Chrétiens en demeurant fidèle à Saladin.
Tandis que le héros anglais rejoint ses troupes, les rallie, et fuit avec elles , Saladin les poursuit et égorge impitoyablement tous les Chrétiens qu'il peut atteindre. Malek Adhel les épargne et
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ne fait que des prisonniers; l'image de Mathilde, qui vient de se présenter à lui au milieu du carnage, s'attache et s'unit à tous les Chrétiens, il a horreur de leur sang, son bras est sans force pour le répandre, et il ne peut regarder d'un œil ennemi ceux que sa bien-aimée appelle ses fcères. Elle va s'affliger de leur défaite , elle va peut-être haïr leur vainqueur, et à cette pensée, il ne peut s'empêcher de détester sa victoire. -Maintenant qu'il a tout fait pour l'amitié, il commence à regretter de n'avoir pas tout fait pour l'amour. Abattu par les combats que se livrent en son cœur la plus impérieuse des passions et le plus saint des devoirs, n'entrevoyant point dans l'avenir l'espérance de les accorder, et ne se sentant point la force de sacrifier l'un des deux, il s'arrête tristement au milieu des cadavres dont la terre est jonchée, et ces yeux éteints, ces lèvres pâles , ces cœurs qui ont cessé de battre, n'excitent point sa compassion ; un tel sort lui paraît doux en comj)araison des cruels tourments qui le déchirent : ils sont tranquilles, se dit-il en promenant ses regards sur cette foule de morts; et à cette pensée il songe bien moins à les plaindre d'avoir perdu la vie qu'à leur envier le bonheur de ne plus souffrir.
Cependant tous les ennemis ont disparu , le calme est rétabli , Saladin abandonne la poursuite des Chrétiens, et revient suivi des étendards déchirés et des oriflammes sanglants qu'il leur a ravis. Le triste et victorieux Adhel s'avance vers son frère, il appelle autour de lui tous les soldats qui l'ont soutenu dans sa révolte du Caire, tous ceux qui ont délaissé Metchoubpour le suivre; il leur dit : « Jurez-vous par Mahomet et son divin alcoran d'obéir à tous mes ordres? — Kous le jurons, s'écrient-ils. — Imitezmoi donc, reprend-il, tombez aux pieds de votre souverain, et quelle que soit la peine qu'il veuille nous infliger, soumettons-nous, car nous l'avons méritée. IMon frère , continua-t-il en mettant un genou en terre devant Saladin , et lui présentant son cimeterre, je t'offre ma tête,
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prends ta victime ; ta vengeance est juste, mais fais grâce à tous ces braves guerriers, soutiens de ton empire et de ta puissance; mon exemple seul a pu les écarter de leur devoir, ma mort les y fera rentrer. » A ces mots, le fier soudan s'attendrit, il essuie avec surprise les larmes qui remplissent ses yeux, et ne comprend point quelle est cette émotion inconnue qui, en oppressant son cœur, fait ainsi trembler sa voix. Hors d'état de parler, il ouvre ses bras à son frère ; Malek Adhel s'y jette. « Ah ! Saladin, lui dit-il, as-tu pu croire que l'ami de ton enfance ait eu ia volonté de t'abandonner et la pensée de te trahir ? — Maintenant je le verrais moi-même que je ne le croirais pas, s'écrie le sultan. 0 Malek Adhel ! si tu as eu des torts, je les oublie; puisses-tu oublier de même la vengeance que j'en ai voulu tirer. » Il dit, et serre contre son cœur un frère qu'il chérit ; celui-ci répond à sa tendresse , et pendant quelques instants perd la mémoire de son amour, ou ne s'en souvient que pour s'applaudir de n'y avoir pas cédé. Touchée de leur sainte et fraternelle amitié, l'armée célèbre leur réconciliation par mille cris de joie; et par l'ordre de Saladin lui-même , les soldats de Malek Adhel se mêlent et se confondent avec les siens, afin qu'il puisse igiiorer toujours quels furent les musulmans qui osèrent porter les armes contre lui.
Les deux frères sont également impatients de se trouver seuls ; ils s'interrogent, se questionnent, s'expliquent. Saladin écoute le récit de tout ce qui s'est passé à Damiette ; i! voit que Malek Adhel a voulu obéir ; que c'est malgré ses ordres que la reine est partie et que la princesse est restée ; mais quand il entend qu'un esclave chargé de l'instruire de ce grand événement lui a été envoyé, il s'écrie : « Je ne l'ai point vu , nul message de ta part n'est parvenu jusqu'à moi, et, je l'avoue, ce silence si extraordinaire, qui appuyait toutes les accusations de Metchoub , fut la seule cause qui put me porter a les croire. » Alors Malek Adhel comprend la colère de son frère ; toutes
les apparences l'ont montré si coupable, qu'en le pardonnant sans l'avoir entendu, il trouve lui-même que Saladin s'est montré bien indulgent. A la prière de celuici, il continue son récit; il raconte les scènes du désert, et sa noble franchise ne dissimule pas qu'au moment de mou rir, les larmesdeMathilde l'avaient rendu infidèle à Mahomet. « Mais , ajoute-t-il , si les séductions de cette fille céleste ont pu ébranler ma croyance , je puis te jurer qu'elles n'altéreront ni mon zèle pour mon pays, ni ma fidélité pour toi. Je conviensquel'amour a une grande puissance sur mon cœur , mais tu as vu aujourd'hui qu'elle n'affaiblissait pas mon bras lorsqu'il s'agissait de défendre l'honneur de tes armes. — Ecoute, reprend le sultan, je t'ai entendu , et je ne t'ai pas trouvé coupable; si la reine d'Angleterre a été renvoyée au camp des Croisés, je n'en puis accuser que l'artifice de la princesse Mathilde; en l'y renvoyant elle-même, tu m'as épargné une cruauté qui aurait souillé ma gloire; enfin, en défendant ta vie contre Metchoub, tu as plus fait que rtie conserver mon empire, tu m'as conservé mon ami ; il m'eût été doux d'avoir à te pardonner , mais je n'ai rien à te pardonner.... Que dis-je? n'est-ce pas au moment même où je venais d'ordonner ta mort, que tu as sauvé mon armée et ma vie? Je ne connais qu'un moyen de m'acquitter envers toi, c'est de te donner la beauté que tu aimes : accepte le trône de Jérusalem , fais-y asseoir avec toi la princesse d'Angleterre, qu'elle t'apporte Ptolémaïs pour sa dot , et que les Croisés, satisfaits de voir une reine de leur sang et de leur religion régner sur la Judée, retournent enfin dans leur Europe. Tu demeureras toujours le serviteur de Mahomet , l'ami de ton frère; unis de cœur, d'opinions, et de gloire, la sainteté de nos nœuds servira d'exemple aux nations, et Saladin alors pourra mourir en paix. — Jv^ te savais si grand et si généreux, répond Malek Adhel dans l'effusion de sa reconnaissance, que ce que tu fais aujourd'hui me touche, mais ne me surprend pas. Saladin, j'accepte
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tes dons, afin qu'ils me lient plus étroitement encore, s'il est possible, à tes intérêts et à mes devoirs; j'accepte le trône que tu m'offres , afin d'être le premier de tes tributaires, et de te donner un nouveau gage de ma fidélité, en te nommant mon bienfaiteur, j'
Le prince voudrait porter lui-même au camp des Croisés les propositions de Saladin, mais Saladin s'y oppose; il ne veut point que son frère abaisse la fierté niahométane et l'orgueil du trône jusqu'à prendre le titre d'ambassadeur auprès des rois clirétiens ; il ordonne même a celui de ses serviteurs qu'il revêt de cette grande dignité, de ne se montrer au camp de Ptolemaïs qu'entouré de cette pompe orientale , qui retardera sa marche, sans doute, mais qui fera mieux sentir l'importance de sa mission, et la grandeur du souverain qu'il représente.