‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 162 sur 188 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Souvent , quand l'ombre et la fraîcheur commençaient à descendre sur la terre et à tempérer l'ardeur brûlante qui l'avait dévorée tout le jour, Matuilde accompagnée de ses femmes, allait respirer sur le bord de la mer les émanations embaumées de la nuit; plus souvent elle dirigeait sa promenade vers le tombeau de Montmorency : là, elle se plaisait à s'entretenir avec l'ombre de ce héros, des derniers vœux qu'il avait formés pour Maiek Adhel ; elle invoquait son intercession auprès du Très-haut, et osait tout en attendre. Dans ce lieu sacré , sa mélancolie prenait un caractère plus pieux et plus tendre, et des larmes plus abondantes soulageaient son cœur oppressé. Quelquefois elle montait sur la colline qui dominait le tombeau et la mer; et, en découvrant cet espace sans bornes , qu'elle avait traversé pour venir chercher tant d'épreuves et de douleurs ,

en revenant par la pensée vers l'asile solitaire où elle avait passé tant de jours paisibles, elle soupirait, elle gémissait, et cependant elle ne formait pas le désir de ne l'avoir jamais quitté : là, sa vie s'écoulait sans qu'elle la sentît, et on aime à sentir la vie; ses agitations, ses perplexités, en nous déchirant nous attachent , et nous trouvons , à nous plaindre , une sorte d'attrait que nous ne trouvons pas au bonheur. Sans doute, si la peine nous fait plus vivre que le plaisir , c'est qu'elle développe davantage et met plus en exercice tous les sentiments de notre cœur et les facultés de notre esprit. Dans la peine, la vie tout entière est devant nous : le passé avec ses regrets, le présent avec ses larmes , l'avenir avec ses espérances; nous nous attendrissons sur nous-mêmes , nous sommes plus chers à ce qui nous entoure , et , en étant plus aimés, nous devenons meilleurs. C'est dans la peine que l'imagination s'élève aux grandes pensées de l'éternité et de la justice suprême, et qu'elle nous jette sans cesse hors de nous pour chercher un remède à nos maux. Dans le bonheur, nous sommes plus tranquilles ; mais être tranquilles, être heureux, n'est pas notre destination sur la terre, et j'oserai même dire que ce n'est pas notre penchant. Ah ! si la douleur attire le cœur de l'homme, s'il sent que c'est là son élément, c'est qu'elle n'a été donnée qu'à lui, c'est que seul , parmi les créatures , il a reçu le privilège de souffrir, et qu'il est fier de ce privilège, parce qu'il en aperçoit le but; car , je le demande, si Dieu n'avait pas jeté le malheur sur la terre, comment y aurait-il placé la vertu. ^

Oh ! combien de fois , au milieu des rêveries que lui inspirait l'aspect de l'immense horizon, la vierge s'écria d'uue voix plaintive : <- Cloître saint, oij mes sœurs m'attendent ; toi que j'ai quitté avec tant de larmes, et que je ne reverrai peut-être que pour en verser plus encore; retraite obscure qui m'aurais mise à l'abri des orages , et où je serais sortie du monde sans l'avoir jamais connu ; port tranquille et inaccessible, où seraient

venues échouer les passions, leur désespoir et leurs faiblesses; un jour plus tard J'aurais été ensevelie dans ton sein; mes vœux, comme une impénétrable barrière, se seraient placés entre les hommes et moi ; j'aurais ignoré ce qu'il ne m'était pas permis de connaître ; j'aurais ignoré les larmes que je verse, le repentir que j'éprouve, les désirs que je forme, le sentiment qui me consume : hélas! je n'aurais point aimé.... » Et, à ces mots, si Mathilde s'arrête, si elle se penche vers les cendres muettes de Montmorency, c'est pour achever, sans doute, la fin de sa pensée , que le monde ne doit point entendre, et qu'elle n'ose révéler qu'à l'ombre auguste à qui elle attribue le pouvoir d'en obtenir le pardon devant Dieu.

Depuis le départ de l'archevêque , Mathilde avait évité les occasions de se trouver avec son frère, et Richard ne les avait pas cherchées; son ardeur guerrière l'emportait surtout autre intérêt ; et, en attendant que le siège de Césarée l'appelât à déployer sa valeur , il allait chaque jour attaquer des postes sarrazins, et ne revenait jamais au camp que chargé de leurs dépouilles. Lusignan l'accompagnaittoujours, et c'était toujours du même laurier qu'ils ceignaient leurs fronts victorieux. Fiers de leurs triomphes, enivrés de leur gloire, ils ne doutaient point qu'en ouvrant un plus grand champ à leurs exploits, ils ne le parcourussent sans obstacles : aussi pressaient-ils du même cœur et des mêmes désirs les préparatifs du siège de Césarée. Leur vaillance, leurs discours animaient tous les soldats : devant de tels héros , la terreur du nom de INIalek Adhel commença à s'affaiblir ; et les Croisés , bouillants de courage et d'espoir, ne délibérèrent plus, et marquèrent l'instant où toutes leurs forces réunies iraient attaquer Césarée.

La veille de ce grand jour , l'inquiète Mathilde était passée chez la reine pour savoir si elle n'avait reçu aucune lumière sur le sort de l'archevêque , et Bérengère n'avait pu lui en donner. Toutes deux pleuraient ensemble sur ce silence et sur

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les combats qui allaient commencer le lendemain. L'image de Pochard, armé contre les murs défendus par Malek Adhel, les troublait également; il leur semblait toujours les voir opposés l'un à l'autre, se défier , se coinbattre , se déchirer. I^a reine, tremblante pour son époux, épouvantée de la valeur de son ennemi, priait Dieu de sauver Richard, et n'osait rien ajouter ; et Mathilde, prosternée auprès d'elle, s'écriait tout en larmes ; « O ma sœur! prions pour Richard, mais prions aussi pour ceux qui ont plus besoin que lui encore des miséricordes du ciel. >'

Tandis qu'elles élevaient ainsi vers l'Eternel leurs tendres cœurs et leurs mains.innocentes, la clameur des instruments de guerre redoubla dans le camp, et bientôt Richard parut devant elles, la tête désarmée et les yeux brillants de joie. « Femmes, leur dit-il, pourquoi pleurez-vous quand nous défendons votre foi , et quand la victoire nous couronne? Aujourd'hui mon bras a détruit des milliers de Sarrazins , et Lusignan s'est élevé au-dessus de sa valeur ordinaire. Suivis de peu de soldats, nous errions tous deux au-delà des bois qui ceignent le pied du Carmel , dans l'espérance que la fortune nous fournirait quelque occasion de faire éclater notre courage. Elle nous a favorisés au-delà de nos espérances. Un convoi d'armes et de vivres venant de Jérusalem , soutenu de trois mille Sarrazins, se dirigeait vers Césarée. La belle proie! me suis-je écrié en regardant Lusignan. La veuxtu? m'a-t-il dit, je vais te la donner; c'est bien moins que je n'ai reçu de toi , tu m'as promis ta sœur. Il dit , et se précipite ; je le suis. Etonnés de notre audace, les Infidèles résistent à peine, ils abandonnent leurs trésors ; je les poursuis, je les taille en pièces ; Lusignan s'empare de leurs biens , et , en les ramenant au camp, y ramène l'abondance; nous les abandonnons aux soldats, et maintenant ils en veulent davantage, et demandent le siège de Césarée : demain , nous v marcherons , et la

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victoire avec nous ; et le sang de l'InQ-

dèle effacera mes affronts — 0 mon

noble frère ! interrompt Mathilde en se jetant à ses pieds, parmi toutes les vertus qui remplissent votre âme, n'y a-til donc point de place pour la reconnaissance? — Jeune vierge, reprit-il d'un ton un peu sévère, n'oubliez pas que depuis le jour où Malek Adhel a versé le sang des Chrétiens devant Césarée , toute espérance de conversion a du s'évanouir , et qu'il vous a été défendu de l'aimer. — Ah! sire, s'écria-t-elle, c'est depuis ce jour que je lui dois la vie de mon frère; sans sa générosité , je n'embrasserais pas maintenant vos sacrés genoux. Vos ordres , que j'honore et que je révère , pourraient-ils m'empécher de conserver éternellement le souvenir de ce bienfait ? » Emu de l'accent si tendre qu'elle avait mis dans cette réponse , Richard allait lui adresser des mots plus doux, lorsque Lusignan, accompagné de l'élite des chevaliers , se présenta dans l'appartement , priant la reine de l'excuser s'il se présentait chez elle sans permission , et lui donnant pour motif l'empressement de tous les guerriers à rendre hommage au lion de l'Angleterre.

Il fit à son tour le récit de la victoire du roi ; il parla de Césarée, de Jérusalem ; et l'image de tant de conquêtes, dont le bruit allait retentir dans toute l'Europe, enflamma l'àme de Richard d'une telle ardeur qu'il ne pouvait la contenir ; et dans un tel moment , ne supposant pas qu'il y eût quelque chose au-dessus de la gloire, et un intérêt plus puissant quelle, il ne pensa pas affliger Mathilde en lui disant : « Ma sœur, l'éclat de nos triomphes rejaillira sur vous ; je jure que le vainqueur de Césarée recevra votre main sur les débris de cette ville en cendre. » iMathilde tressaillit; elle fut prête à avouer au roi le serment qui la liait à Malek Adhel , et l'irrévocable détermination où elle était de quitter le monde et de prononcer ses vœux dans le monastère du Cannel; mais en se souvenant qu'elle s'était engagée avec l'archevêque a ne prendre

aucune résolution importante avant son retour , elle garda le silence ; il lui coûta beaucoup , car elle craignait que le roi ne l'interprétât d'une manière favorable à ses projets : mais , dans ces temps antiques, les serments garantis par le nom de Dieu , étaient regardés comme si sacrés, qu'il fallait être réduit à de grandes extrémités pour oser s'en affranchir. Il y avait même des chevaliers qui, dans aucune situation, ne croyaient avoir le droit de les violer; leur fortune, leur vie, j'ai presque dit leur réputation, étaient , à leurs yeux , d'un moindre prix que l'innocence et l'honneur. Il leur suffisait des regards de Dieu et du témoi gnage de leur conscience, pour demeurer inébranlables dans le sentier de la droiture : les jugements des hommes les flattaient sans doute, mais ne pavaient pas suffisamment leurs nobles sacrifices; ils les portaient à un tribunal plus élevé, car la piété seule s'est réservé le droit de récompenser dignement la vertu ; aussi n'est-ce que dans les siècles religieux que la renommée fait entendre , avec le bruit des exploits éclatants , celui plus glorieux des actions héroïques et des sublimes dévouements.

Le silence de Mathilde, qui laissait croire qu'elle pourrait accepter le vainqueur de Césarée pour époux, étonna la reine , satisfit Richard , et enflamma les espérances et la valeur de tous les prétendants à sa main : la promesse d'un royaume les eut laissés plus tranquilles ; car l'ambition, toute puissante qu'elle peut être , n'allumera jamais les mêmes désirs, et ne fera jamais faire les mêmes prodiges que l'amour; et tous les guerriers qui entouraient la princesse , jetaient sur elle des regards qui disaient assez que , pour l'obtenir , rien ne leur paraissait impossible. Cependant Lusignan s'écria que le titre de vainqueur de Césarée était un titre trop vague, puisque, se précipitant tous ensemble à l'assaut de cette ville, mille guerriers pourraient le mériter. « Sire , continua-t-il, la plus grande gloire du monde n'est pas trop pour le prix que vous daignez y at-

tacher; il faut, pour en être cligne , une victoire éclatante , unique , dont aucune autre ne puisse approcher. — Eh bien ! interrompit le duc d'Athènes, nel'aurat-il pas remportée celui dont le bras arborera le premier l'étendard de la croix sur les murs de Césarée ? » Hangest de Coucy , le plus brave des chevaliers français, depuis la mort de Montmorency, répondit au duc que quiconque amènerait Saladin prisonnier à Ptolémaïs, aurait plus fait encore. « Saladin n'est pas le plus redoutable ennemi des Chrétiens , repartit l'altier Lusignan ; ce n'est pas celui qui leur a fait le plus de mal , et sur qui ils ont le plus d'injures à venger ; ce n'est pas Saladin qui a porté le premier coup à la cité de Jérusalem ; ce n'est pas lui qui a déshonoré une princesse de mon sang; ce n'est pas lui qui, par de décevantes apparences, a cherché à tromper les Chrétiens ; ce n'est pas lui , enfln , qui a fait l'ougir le front de mon frère, et qui donnera le plus de gloire à son vainqueur.... — Eh bien!

interrompit Richard en saisissant la main de Mathilde, c'est donc au vainqueur de Malek Adhel que je la promets une seconde fois. — Dites donc au vainqueur du héros qui vous a sauvé la vie! » s'écria la princesse indignée. Mais aussitôt la confusion, lafrayeur, s'emparèrentd'elle.

Son secret qui , devant tant de témoins, venait de s'échapper de son cœur , lui causait une honte inexprimable; elle se précipita dans les bras de la reine, et Bérengère, qui s'aperçut du courroux que ces paroles excitaient dans l'âme de Richard , se hâta de l'apaiser en lui disant : « Sire, pardonnez à l'excès de l'amour fraternel, c'est lui seul qui a emporté Mathilde au-delà de sa réserve ordinaire; c'est à sa tendresse pour vous qu'elle proportionne sa reconnaissance pour Malek Adhel. » Richard sut gré à la reine d'avoir interprété de cette manière l'exclamation de Mathilde, et il feignit d'y croire, afin que personne ne se crût le droit d'en parler autrement. « ^Ma sœur, lui dit-il , il ne faut pas que votre amitié pour un frère égare votre

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jugement : imitez-moi, et croyez que, quand je mets l'intérêt de la patrie et de la foi au-dessus de la reconnaissance, vous pouvez les y mettre aussi. » Peu de moments après, la reine congédia sa cour , et Mathilde se retira chez elle.

Accablée de tristesse , elle se jeta sur son lit ; mais à peine le sommeil se futil emparé de ses sens , que les plus horribles fantômes vinrent la livrer à d'insupportables tourments : elle croit voir Malek Adhel trahie dans la poussière, jeter vers elle des cris douloureux , et lui montrant le sang qui coule par flots de ses larges blessures, lui reprocher d'avoir laissé mettre un prix à sa mort : trois fois elle s'éveille et s'efforce d'écarter ces funèbres images , trois fois elle se rendort et les retrouve encore ; ce n'est pas seulement le cadavre ensanglanté du prince qui la poursuit , c'est le barbare Lusignan, le foulant aux pieds avec orgueil ; ce sont les plaies de Malek Adhel qu'elle compte; c'est une voix sépulcrale qui lui crie : « Que n'astu parlé; que n'as-tu avoué à ton frère le lien qui nous unit ; il l'aurait respecté, il aurait retenu les bras qu'il encourage, et je ne serais pas tombé dans les gouffres éternels. » A ces mots, le sommeil fuit de la paupière de Mathilde; frappée d'une inconcevable terreur, l'iime déchirée d'angoisses, elle se lève, s'écrie, s'épouvante de plus en plus ; car , tout éveillée qu'elle est , les mêmes images l'entourent , et maintenant son rêve ne lui paraît plus une vapeur fantastique , fruit d'un esprit toujours occui)édu même objet , mais une révélation certaine du malheur qui l'attend. La profonde nuit oii elle est lui paraît celle du tombeau; le silence qui règne autour d'elle, celui de la mort; une froide sueur coule sur tous ses membres : non , non , elle ne se rendra pas complice d'un meurtre; non , elle ne laissera pas croire que sa main sera le prix du sang de Malek Adhel; non , quand elle peut le sauver , une vaine crainte ne l'arrêtera pas, elle ira vers son frère , elle étendra vers lui ses mains suppliantes, elle révélera les secrets de

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son cœur , si c'est une honte que de les avouer, les taire serait un crime, et il vaut mieux rougir devant les hommes que devant Dieu. Le jour commence à paraître, et le jour ne dissipe pas le fantôme ensanglanté de Malek Adhel, et il n'impose pas silence au bruit des abîmes de l'enfer qui s'ouvrent pour recevoir cette grande victime. La vierge n'hésite plus ; elle part , ses frayeurs l'entraînent ; elle oublie la promesse qu'elle fit a l'archevêque , ou plutôt elle croit qu'un devoir supérieur lui commande d'oublier celui-là : une âme tendre, ignorante, et timide, est toujours superstitieuse; et, certaine que ses songes sont une' voix du ciel , Mathilde se croirait réellement coupable de la mort de Malek Adhel , si elle ne lui obéissait pas.

Elle sort de son appartement, se présente aux gardes qui veillent devant la tente de Richard , et demande à parler à son frère. Etonnés de la voir à une pareille heure, ils balancent, mais n'osent pourtant refuser l'entrée à la sœur de leur souverain ; ils la préviennent seulement que déjà les principaux chefs de l'armée sont réunis chez le roi. Elle les écoute à peine , franchit le seuil de la porte, entre chez Richard et tombe à ses pieds. Près de lui étaient les ducs de Bavière et de Bourgogne, et le roi de Jérusalem. Surpris à l'aspect de la princesse pâle, tremblante, en désordre, les cheveux épars , et portant dans ses regards l'effroi qui l'a agitée toute la nuit , ils accourent vers elle pour la relever; elle les repousse, serre les genoux du roi contre sa poitrine, et s'élevant au-dessus de toute crainte , elle dit : « Sire, daignez m'entendre, prenez pitié de mes frayeurs ; cette nuit un songe horrible est revenu jusqu'à trois fois m'épouvanter de son lugubre présage : il me semblait voir Malek Adhel couché sur la poussière, expirant, percé de coups, précipité dans les abîmes éternels , me reprocher sa mort , son irrévocable condamnation ; il me criait , je crois l'entendre encore : Mathilde, pourquoi as-tu pressé ma mort ? encore quelques jours, et Dieu m'aurait sauvé peut-être.,.. Sire,

vous avez promis ma main a son vainqueur , et moi , je jure une haine immortelle à quiconque portera le premier coup sur cette tête sacrée.... — Mathilde, qu'osez-vous dire...! « interrompit Richard enflammé du plus ardent courroux. Elle ne lui donna pas le temps d'achever , et reprenant la parole d'une voix élevée , les bras tendus vers le ciel et les regards suppliants : « O mon frère ! il n'est plus temps de rien dissimuler, dit-elle; au désert, Malek Adhel , pour me sauver la vie, me sacrifia la sienne : nous allions mourir; en ce jnoment suprême. Dieu seul était mon appui et mon guide : Malek Adhel promettait d'être Chrétien ; il reçut mes serments ; je jurai de n'avoir jamais d'autreépoux. »L'efforl qu'elle venait défaire pour prononcer de telles paroles , avait épuisé toutes ses forces ; elle retomba aux pieds du roi , sans voix et sans couleur. Lusignan et le duc de Bourgogne s'empressèrent de la secourir; elle repoussa le premier ; et soutenant sa faiblesse sur le bras de l'autre, tremblante et les yeux baissés, elle attendit la réponse du roi. Immobile d'étonnement, de colère, il regardait sa sœur comme ne pouvant croire ce qu'il voyait. A la fin il lui dit : « Exécrables serments ! criminelle de les avoir faits , criminelle de les tenir ; estce la sœur de Richard, la fille de Henri Il , que je viens d'entendre ? Est-ce bien elle qui, éprise d'un vil Tai'tare, le choisit pour époux et ose me demander d'y consentir ? — Kon , sire , reprit-elle avec une dignité modeste , je ne vous le demande point ; et pour refuser de s'unir à un Infidèle, votre sœur n'a pas besoin de vos ordres , non , Malek Adhel mahométan ne sera jamais mon époux : tel est mon devoir, et je le suivrai; mais après les serments qui m'engagent à lui, mon devoir m'ordonne plus encore de renoncer à tout autre époux, et de dévouer ma vie entière à le sauver, si je puis, de l'éternelle réprobation. O sire! j'en appelle à votre justice, à votre équilé; après l'aveu que je viens de faire, m'est-il permis de vous laisser promettre ma main au vainqueur de Bîalek Adhel ? » Le roi ne répondit

point; il se jeta sur un fauteuil , le visage caché dans ses deux mains. Lusignan s'approche de Mathilde, et, d'une voix oppressée, lui dit : « Vous m'avez percé le cœur ; mais si mon désespoir vous importe peu, regardez celui où vous avez plongé votre frère. Les voilà donc évanouies, ces douces espérances de bonheur qui charmaient notre amitié et animaient notre valeur ! Et pourquoi ? pour un vain serment dont le chef de l'Eglise pourrait aisément vous délier. — Oui , il le pourrait, s'écria Richard en se relevant toutà-coup, car il fut prêté par la faiblesse; mais il ne pourrait me dégager de celui que je t'ai fait, ô Lusignan ! car il fut prêté par l'honneur; et puisque l'imprudence de ma sœur ne te la rend pas moins chère , puisque tu consens à l'oublier.... — Ah ! que dites-vous, sire, interrompit Lusignan en se jetant aux pieds de Mathilde, sijedeviensjamaispossesseurd'un si précieux trésor, de quoi pourrai-je me souvenir, si ce n'est de bénir l'Eternel de l'inestimable bienfait que je tiendrai de vos bontés et de sa munificence ? » Richard prit alors la main de sa sœur pour l'unir à celle de Lusignan ; Mathilde le repoussa avec effroi. D'un ton sévère, le roi lui dit alors : « Ma sœur, obéissez, car votre pardon n'est que là. » Eperdue devant la colère de son frère , la timide vierge levait ses beaux yeux vers le duc de Bourgogne pour lui demander protection, lorsque le duc de Norfolk, capitaine des gardes du roi , se présenta à la porte et dit : « Votre majesté excusera sans doute la témérité qui me fait interrompre une conférence importante, lorsqu'elle saura que je viens la prévenir sur un événement qui étonne et agite tout le camp. Déjà l'avant-garde de l'armée, conduite par Adam de Turenne, commençait à défiler, lorsqu'on a aperçii au loin dans la plaine un drapeau flottant dans les airs; bientôt on reconnaît les armes du croissant ; un héraut s'avance seul ; il précède , lui dit-il , une brillante ambassade, chargée de propositions de paix de la part de Saladiu : c'est à vous, sire, qu'elle est principalement adressée, et je viens re-

cevoir vos ordres. » A ces mots , Richard étonné regarde sa sœur, qui rougit et ne peut contenir l'excès de son émotion; puis il se tourne vers le duc de Bourgogne et le roi de Jérusalem , et leur dit , qu'il ne croit pas qu'on puisse refuser d'entendre les propositions de Saladin. Outré de colère et de chagrin d'un contretemps qui venait ruiner peut-être ses espérances , Lusignan répondit que , quelles que fussent ces propositions, il les rejetait sans les entendre, si la main de la princesse d'Angleterre en devait être le prix. « Mais votre majesté se souviendra, j'espère, repartit fièrement le duc de Bourgogne , que sa volonté n'est pas notre loi; que l'intérêt de la foi doit aller avant celui deson amour, et qu'en un mot le conseil des princes croisés a seul le droit de décider sur cet objet et de répondre à Saladin. » L'impatient roi de Jérusalem était prêt à répliquer d'une manière offensante; et non moins impatient que lui , Richard s'écriait que seul il avait le droit de disposer de sa sœur , lorsque le duc de Bavière les interrompit par ces mots : « Eh quoi ! nous ne connaissons pas encore les propositions du sultan , et déjà le ressentiment éclate parmi nous ! attendez du moins de les connaîtreavantde vous livrer à ces vaines altercations; estimons-nous assez mutuellement pour croire que l'intérêt de la religion dictera seul notre réponse. » La sagesse du duc de Bavière prévalut. Lusignan , qui s'aperçut que Richard luimême se rangeait de cette opinion , n'hésita pas à s'y conformer aussi ; il sentit bien qu'en insistant davantage, il mettrait contre lui tout le parti sage de l'armée, et que, pour le gagner, la force ferait bien moins que l'adresse. Ce dernier moyen , d'ailleurs, convenait si parfaitement à son esprit et à son caractère , qu'il n'eut aucune peine à s'y arrêter. Richard, touché de sa déférence et de son feint désintéressement, lui serra la main en lui disant de ne rien craindre; puis il fit retirer Mathilde , et se tournant vers le duc de Norfolk, il lui commanda de faire avertir les orinces et les chefs de l'ar-

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inée, que le conseil général s'assemblerait dans une heure pour écouter les propositions de Saladin.

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