CHAPITRE XXXIIl
Quand une grande infortune tombe avec violence sur le cœur , d'abord il demeure comme anéanti ; il ne voit , il n'entend , il ne sent plus rien ; la vie y semble suspendue : mais à peine y a-t-elle repris son cours, que toutes les douleurs s'y précipitent avec elle, s'y pressent en foule, le brisent , le déchirent de toutes parts; alors on crie, on s'agite, on voudrait mourir; mais on craint, en mourant , d'emporter son malheur avec soi ; on veut d'abord s'en délivrer, le rejeter dans le monde, et mourir ensuite pour se reposer de l'avoir souffert.
Telle était la situation de la triste Mathilde : en retrouvant la vie, qui la rendait à la douleur, elle aurait rappelé à
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grands cris la mort, qui l'en délivrait, si elle avait pu supporter la pensée de descendre au tombeau , en laissant subsister derrière elle l'horrible serment qu'elle venait d'entendre. « O ma sœur! disaitelle à la reine , laissez-moi sortir d'ici ; je veux retourner devant Richard , devant tous les féroces guerriers qui l'entourent ; je veux tomber à leurs pieds ; j'aurai encore la force d'aller jusque-là : peut-être se laisseront-il attendrir par mes larmes, peut-être mes prières pourront-elles les fléchir. Ils rétracteront le vœu sanglant , le serment impie qui menace les jours du héros qui a sauvé votre époux. — Oui , mon enfant, lui dit l'archevêque en prenant les deux mains de la vierge entre les siennes, priez pour celui qui vous a rendu la liberté, et qui a épargne les jours de votre frère, cela vous est permis ; car ce Dieu qui nous a tout donné, a fait de la reconnaissance le premier de nos devoirs; mais que ce sentiment, ô ma lille! soit désormais le seul qui s'attache à la pensée de Malek Adhel. » La princesse ne répondit que par un torrent de larmes, son cœur était loin des paroles de l'archevêque ; car le moment où l'on craint pour ce qu'on aime, est celui oii on aime le plus; et, en voyant la vie de Malek Adhel menacée, il lui était devenu si cher, qu'elle doutait presque que Dieu luimême eut assez de puissance pour lui ôter son amour. A la fin, d'une voix gémissante, elle dit : « O mon père! quand je verse devant le ciel mes pleurs avec mes prières, ce n'est point pour qu'il change mon cœur, mais pour qu'il change celui des ennemis de Malek Adhel, afin que , tranquille tur sa vie , je puisse mourif en paix. — Vous voulez mourir, Mathilde! interrompit Bérengère effrayée.
— Ma sœur , reprit-elle en se jetant dans ses bras , j'ai perdu tout espoir, et vous le demandez ! — Ainsi , reprit l'archevêque d'un ton sévère, au lieu de déplorer vos folles amours dans le sein de la pénitence, vous voulez couronner vos erreurs par un crime.'' — Non, mon père, je ne porterai pas sur moi-même une mai n homicide, j'attendrai que la douleur ait
brisé tous les liens de ma vie ; elle ne tardera pas , j'ai trop souffert : hélas ! je mourrai bien jeune, mais pas encore assez pour n'avoir pas eu le temps de désirer la mort. — Ma fdie , répliqua Guillaume , frémissez que Dieu ne vous exauce, car la mort avec le péché, voilà ce qu'il y a de plus terrible dans les trésors de sa colère. — Ah ! voilà bien ce qui me fait frémir, s'écria Mathilde : les barbares! ils veulent lui arracher la vie, tandis qu'il est encore dans l'erreur, le perdre pour l'éternité.... Pardonnez , mon père, mais à cette affreuse pensée , je sens que mon esprit se trouble, s'égare; je sens que, si Malek Adhel devait être rejeté de Dieu , je voudrais en être rejetée aussi... — Arrête! malheureuse enfant, s'écria vivement l'archevêque, hâte-toi de bannir, de détester un amour qui t'a appris comment on blasphème : Dieu puissant, pardonnez-la, car voilà sa première faute. Mathilde, rappelle ta vertu, et pleure toute ta vie d'avoir osé dire que tu préférais un homme à ton Dieu. — L'ai-je dit, mon père? mon délire m'a-t-il poussée jusque-là? s'écria-t-elle, pleine d'un saint effroi. Hélas! je n'ai donc plus de sagesse, je n'ai donc plus d'honneur; les devoirs et la religion ont donc perdu leur empire sur ce cœur que tout abandonne, hors l'amour qui le remplit et le remords qui le déchire. — Ma lille, reprit Guillaume avec un accent plus doux , ne vous livrez pas au désespoir, car Dieu peut pardonner plus encore que l'homme ne peut pécher; il n'est point de fautes qui ne puissent être effacées par des larmes, et, dans l'immensité de sa miséricorde, il n'attend pas même qu'on -le prie, il exauce les simples désirs, et entend jusqu'aux dispositions des cœurs. — Ah ! reprit la princesse attendrie, qu'il entende donc le vœu que je lais de renoncer à Malek Adhel ; mais dans cette vie périssable seulement : Dieu me per- | mettra bien l'espérance de le retrouver | dans l'autre. — Il vous permettra même | de le lui demander, répondit l'archevêque , et peut-être ne seia-ce pas sans effet; car la prière a le pouvoir spécial et
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le privilège divin de monter au plus haut des deux, et de toucher le coeur de Dieu en lui exposant les misères des hommes : mais de telles grâces ne s'obtiennent que par de grands sacrifices; il faut vivre, Mathilde , et ne vous permettre ni plaintes, ni murniures; il faut supporter vos épreuves, il faut même les aimer, et vous garder d'appeler la mort, qui les termine, car la mort est le désir de la faiblesse, et la vertu seule peut vivre dans le malheur. — Puisque mes prières peuvent être efficaces, reprit la princesse, j'étais bien coupable de vouloir mourir : ah ! que l'Eternel, au contraire, daigne prolonger des jours qu'il me permet de consacrer à lui demander la grâce de Malek Adhel. — Oui, mon enfant, il vous le permet ; mais prenez garde pourtant que votre cœur séduit n'abuse de la prière, pour porter devant Dieu les intérêts de vos passions. — Hélas ! répliqua la vierge, il n'y a plus de passions dans le lieu où Je désire m'enfermer ; et là, les prières, dégagées de tout intérêt humain, sont dignes sans doute d'arriver jusqu'au ciel. Mon père, je veux quitter le monde, et retourner à mes premiers vœux : à mon guide révéré I couvrez-moi de votre protection , empêchez que je ne sois sacrifiée aux puissances de la terre ; conduisezmoi dans ce saint asile que vous vouliez faire ouvrir à la malheureuse Agnès :
puisque je fus coupable aussi , pourquoi me retenir dans le monde? pourquoi
mettre obstacle à ma pénitence ? Oh!
que je voie seulement mon frère renoncer à son injuste haine, et ses sanguinaires amis cesser de poursuivre la vie de Malek Adhel ; alors vous me verrez m'éloigner avec joie de ce monde auquel je n'aurai plus r len à demander , et où je n'ai connu que des malheurs et des faiblesses. — Ma sœur, dit alors la reine, jamais vous n'en obtiendrez la permission de Richard ; il a attaché son cœur et sa volonté à votre hymen avec Lusignan, et il vous contraindra à lui obéir. — Il me contraindra, reprit fièrement la princesse; et quel est son droit, quelle sera sa force ? — Ses ordres suffiront sans
doute, répliqua Bérengère, car assurément il est impossible de résister à ceux de Richard. — Dans cette occasion, il est plus impossible encore d'y obéir, repartit vivement Mathilde. — Ma fille, lui dit l'archevêque, il faut un grand courage pour s'opposer à la volonté des rois. — Ah! reprit-elle avec amertume, et comme entraînée par une force invincible , il en faut bien moins que pour renoncer à ce qu'on aime. »
Alors elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains et demeura ensevelie dans une longue méditation , pendant laquelle Bérengère et Guillaume gardèrent un profond silence. Il durait encore lorsqu'on vint avertir la reine que Richard la demandait : arrachée alors à sa rêverie, !\Iaihilde releva sa tête, son visage était plus recueilli , sa physionomie plus calme, et déjà on voyait qu'elle pourrait sourire encore; elle prit la main de la reine, et lui dit : « Je vous prie, attendez encore un moment. Mon père, continua-t-elle, je voudrais accompagner la reine, embrasser les genoux de Richard , le conjurer d'agir en cette occasion comme si je n'existais pas, coFrme si je n'avais jamais existé : il a promis ma main à quiconque oterait la vie à Malek Adhel; mais du moment que je m'ensevelis dans les ombres de la mort , ma main ne peut plus être à personne , et le roi, n'ayant plus de prix à donner, n'aura plus de serment à recevoir. — JMa sœur , reprit Bérengère, attendez quelques jours encore; aujourd'hui vous ne feriez qu'irriter la colère du roi. — ■ Vous m'aiderez à l'apaiser, répliqua Mathilde; vous qui devez la vie de votre époux à la générosité de Malek Adhel , ne parlerezvous pas pour lui? — Je le ferai, sans doute, dit la reine , mais je redoute l'effet de mes tentatives , car le courroux de E.ichard est un courroux terrible ; il s'augmente et s'enflamme par tout ce qui tente de l'arrêter, et le projet de changer sa volonté est une témérité qu'il ne me pardonnerait peut-être jamais. — Ecoutez, Mathilde , ajouta l'archevêque , ne précipitez point ainsi vos résolutions : les
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passions extrêmes veulent des partis violents , mais la sagesse ne commande que des mesures modérées : demeurez en paix, le moment n'est pas venu de voir votre frère; demeurez en paix, dis-je, car la vie de Malek Adhel n'est pas en danger. Enfermé dans les murs de Césarée, nos guerriers ne peuvent l'atteindre, et ce n'est que quand les Chrétiens mettront le siège devant cette ville, que le vœu formé contre sa vie pourra être rempli ; mais ce siège n'est pas prêt à commencer encore : d'ici là , je parlerai au roi; je ferai plus, je parlerai à Malek Adhel. — Vous, mon père? s'écria Mathilde dans un transport de surprise. — Oui, ma fille, et tel est mon devoir; s'il est vrai que quelques germes de vérité soient tombés dans l'ûme de ce prince , Dieu m'appelle à les y développer : sa conduite à Césarée m'afflige , mais ne me décourage pas. Hélas ! ils ne sont plus les temps heureux des subites et merveilleuses conversions : pour en opérer maintenant, il faut une marche plus lente; Dieu ne daigne plus parler luimême, et les raisonnements, qui sont la voix de l'homme, doivent avoir moins d'effet que les miracles , qui sont la voix de Dieu. J\Ia fille, je marcherai vers Césarée, je me présenterai devant les Infidèles, je parlerai à IMalek Adhel. — Mon père, s'écria la reine, votre charité vous égare; les Infidèles vous chargeront de chaînes, peut-être même oseront-ils plus. — Ils ne l'oseront pas , reprit Guillaume plein d'une divine confiance; quiconque agit pour le ciel est protégé par le ciel. Dieu voit mes intentions, il les bénira; et, s'il permettait que mon sang fût répandu , ce serait pour servir d'expiation , et racheter du péché l'ame que je vais lui rendre. Bienheureuse destinée, qui, me faisant participer aux souffrances de mon Rédempteur, me ferait participer à ses mérites , et élèverait ma gloire au-dessus de toutes les gloires de la terre ! » Et, en parlant ainsi , aucun sentiment de vanité n'enflait le cœur de l'archevêque ; car il appartient à la religion , mais à la religion seule, d'exhausser l'homme au-
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dessus de l'humanité, sans lui donner d'orgueil. Mathilde était tombée à ses pieds; elle s'écriait : « Homme divin, dirigez mes volontés, ordonnez à mon cœur, c'est Dieu qui vous inspire, me voilà prête à obéir. — Ma fille, reprit-il avec douceur et simplicité, promettezmoi de ne prendre aucune résolution importante avant mon retour. — Je le jure, répliqua-t-elle avec cet accent qui fait les inviolables serments. — Eh bien , dit-il, mon enfant, soumettez-vous à la Providence. Je vous laisse la paix, Je vous donne la paix, je ne vous la donne point comme le inonde, mais comme le ciel la donne; que votre cœur ne soifpoint troublé, qu'il ne craigne point , car je ne vous laisserai point sans appui, et je reviendrai à vous : telles furent les paroles du Christ au disciple bien-aimé ; appliquez-les sur votre cœur, elles en calmeront toutes les blessures. » Il dit , et suivi de la reine, il sort de l'appartement de Mathilde, et se rend sous la tente de Richard. « Eh bien! s'écria le roi en le voyant, avez-vous disposé ma sœur à l'obéissance, et serai-je satisfait de ses résolutions ? — Sire , répondit gravement l'archevêque, je lui ai défendu d'en prendre aucune jusqu'à mon retour. — Et où allez-vous? lui demanda Richard avec surprise. — Où le ciel me désigne un grand devoir à remplir, répondit Guillaume : je ne m'expliquerai pas davantage à présent; et comme la reine est instruite de mon secret, je demande à votre majesté de vouloir bien ne pas user de ses droits , et de lui permettre de continuer à vous le taire. »
En achevant ces mots, l'archevêque se retira, laissant Richard dans une telle surprise, qu'elle balançait et dominait même son ressentiment ; et quand le soir fut venu, le digne apôti-e du Christ, plein d'un zèle évangélique, sortit des portes de la ville et prit la route de Césarée. Vêtu des plus simples habits , dépouillé des marques de sa dignité , grand de ses seules intentions, il s'appuie sur son bâton blanc, et ne sent point la fatigue; car , selon la belle expression de Tertul-
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lien, quand l'âme est dans le ciel, le corps ne sent point ses chaînes , elle emporte avec soi tout l'homme ; il marche au sein des ténèbres, éclairé de la lumière de sa bienfaisance; il marche seul , et ne s'effraie point : qne peut craindre l'homme qui ne voit dans le passé et dans l'avenir que le bien qu'il a fait , ou celui qu'il va faire? Il jette autour de lui de paisibles regards , et autour de lui tout semble lui sourire, et ne lui renvoyer que de doux souvenirs et de touchantes espérances; car, semblable au signe de l'alliance, dont l'arc lumineux traverse les airs et repose en même temps aux deux bouts de l'espace, d'un trait aussi rapide, l'hommede bien s'élève vers Dieu, y puise la lumière, redescend la porter au monde, embrasse d'une seule pensée, l'un de son amour, l'autre de sa charité, et paraît dans l'univers moral comme ce lien brillant , mystérieux, et sublime, qui unit le ciel et la terre, les faiblesses aux miséricordes , et rappelle aux hommes comment Dieu se venge, et comment il pardonne.