CHAPITRE XXXVL
Mathilde, retirée au fond de son oratoire, dont les croisées donnaient sur le rempart, se livrait sans témoins aux espérances qui s'ouvraient devant elle, et aux sentiments dont il allait peut-être lui être permis de s'honorer : elle se rappelait en rougissant, mais enfin elle se
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rappelait cette pompe nuptiale qui avait couronné l'hymen de Bérengère , ce serment d'un éternel amour, prononcé par la reine avec tant de joie; et cette joie commençait à moins étonner l'innocence de Mathiide; en ce moment son imagination, perçant au-delà des abîmes de la mort, y retrouvait l'amour et Malek Adhel, et se perdait dans des extases et des félicités dont la réédité n'appartient qu'au ciel, mais que Dieu a permis à l'homme de concevoir, alin qu'il ne put jamais douter ([ue le ciel existe; car ce serait une trop grande impiété de croire que l'homme peut imaginer plus que Dieu n'a pu faire.
Depuis près d'une heure elle était plongée dans un torrent d'ineffables i-éveries , lorsque la comtesse de Leicester entra d'un air troublé, pour lui dire qu'un Arabe inconnu était à sa porte, et demandait a lui remettre des lettres de la part du prince Adhel. jMathilde lui ayant dit de les prendre, la comtesse ajouta qu'il refusait de les lui conlier, et ne voulait les donner qu'à son altesse. Faites-le donc entrer, répliqua vivement Mathiide, car il est tard; l'heure où l'on ferme les portes de Ptolémaïs ne va pas tarder à sonner , et cet Arabe serait perdu si on le trouvait encore dans la ville après cet instant. Herminie sortit et revint aussitôt avec le soldat n)usulman, dont la visière était baissée, et la contenance, mystérieuse : la princesse l'interrogea avec un peu d'émotion; il ne lui ré{;ondit point. Etonnée de ce silence, l'attribuant à la présence d'Herminie, elle lui fit signe de se retirer; à peine le Musulman se vit-il seul avec elle, qu'il se précipita à ses pieds en s'écriant , dune voix qui retentit jusqu'au fond du cœur de la vierge : « Enfin je la revois, et Malhilde m'est rendue ! — O Dieu suprême ! interrompit la princesse éperdue, si c'est une illusion qui m'abuse, si ce n'est pas lui que j'entends, si mon imagination troublée se figure ce qui n'est pas, otez-moi la vie, mais ne m'otez pas mon erreur! » Malek Adhel ne lui répond point; il est trop ému pour pouvoir parler ; il jette
son casque, se montre aux yeux de Mathiide, elle reconnaît le visage où l'amour a placé toutes ses flammes; la surprise, la joie l'ont frappée au cœur, et dans ce saisissement qu'elle éprouve, il lui semble qu'elle va mourir. A l'aspect d'une si vive émotion, IVIalek Adhel sent exalter la sienne jusqu'au délire; il presse contre son sein la beauté qu'il adore; mais Mathi de frémit et résiste , car la pudeur demeure encore lors même que la raison n'y est plus. A cet instant, du temple voisin, le son d'une cloche qui s'ébranle pour appeler les Chrétiens à la prière, remplit la vierge d'une sainte frayeur.
« Malek Adhel ! entends-tu cette voix ' s'écrie-t-el!e; c'est celle de Dieu même! — O Mathiide! répond-il d'un ton passionné , en opposant toujours ton Dieu à ma félicité, tu veux donc me le faire haïr? — Insensé ! qu'as-tu dit? moi, te le faire haïr! jMon Dieu, vous le savez, si je vous ai jamais demandé d'autre grâce que de vous révélera lui; mais parlez, Malek Adhel, apprenez-moi par quel prodige vous êtes ici ; est-ce l'archevêque de Tyr qui vous envoie? vous a-t-il rencontré à Césarée? ses paroles sont-elles entrées dans votre cœur? — Je ne sais ce que vous voulez dire, Mathiide, reprit le prince; je n'ai point vu l'archevêque; il n'est point à Cesarée, et ce n'est pas lui , mais le seul amour qui me conduit à vos pieds. jNuI mortel sur la terre ne me sait ici ; mon frère lui-même n'en est pas instruit; généreux, mais lier, Saladin n'aurait pas permis que je vinsse essuyer ici l'affront d'un délai.... jMais je n'ai pu attendre loin de vous une réponse d'où dépeiid ma vie; je n'ai pu résister à l'espoir de vous voir un moment : sous l'armure d'un simple soldat , ignoré même de Mohamed, je suis venu à sa suite, tandis que le sultan me croit occupé à visiter Ascalon et .laffa. — Vous savez , lui dit la vierge en rougissant, quelle a été la réponse des princes aux propositions de Saladin ? — Je sais, répliqua-t-il avec impatience, queLusignan, dont la téméraire audace ose aspirer à votre main , a obtenu que le cdnseil de vos évé-
ques déciderait seul sur ce point; je sais que votre frère s'est déclaré contre inoi , qu'il soutient, qu'il protège les présomptueuses espérances de Lusignan. Peutêtre son ascendant sur l'esprit de vos éyéques décidera leur réponse; peut-être rejetteront-ils les propositions de Saladin ; peut-être, Mathilde, vous ordonnerontils detrahir la foi que vous m'avez jurée. » Et il s'arrêta, comme pour contenir la douleur terrible que cette seule pensée lui causait; il ajouta d'un ton plus doux : «S'ils vous l'ordonnaient, Mathilde, ditesmoi, quel parti prendriez-vous? » A ces mots , elle se prosterna devaiit l'image du Christ, et obligeant le prince à l'imiter, elle répondit : « C'est au nom de cet objet de mon immortelle vénération , que je renouvelle le serment de n'être jamais à d'autre qu'à vous. — Mathilde, interrompit-il vivement, ce n'est pas assez, il faut que tu me jures d'être a moi. — .Te le veux, s'écria-t-elle; donne-moi ta main. » Surpris et charmé, Malek Adiiel la donna; elle la prit, et la posant, unie à la sienne, sur le livre des Evangiles, elle ajouta avec un vif enthousiasme :
« Me voici prête à m'unir à toi , Malek Adhel , pour la vie, pour l'éternité; je n'attends qu'un mot : es-tu à mon Dieu ? » Troublé, hors de lui, le prince s'écrie : « Mathilde, que me demandes -tu? — Mon éternelle félicité et la tienne, répondit la vierge avec des regarts divins, voudrais-tu me le refuser? » Peut-être allait-il céder; peut-être allait-on voir dans l'espace de peu d'instants la religion deux fois victorieuse, se servir, pour éclairer un Infidèle, de ces flammes d'amour dont elle venait de triom|)her ; mais le bruit d'une marche précipitée vint effrayer la princesse; et Malek Adhel avait eu à peine le temjjs de remettre son casque, lorsqu'Herminie parut : » Madame, dit-eile, les portes de la viile viennent d'être fermées; le roi de .Jérusalem, en faisant sa ronde autour des remparts, prétend avoir entendu dans votre appartement le son d'une voix étrangère; les gardes qui veillent ici près, l'ont assuré qu'un Musulman avait été introduit chez
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vous, et qu'il n'en était pas sorti encore. Alors. il est venu à votre porte; il y est; il veut entrer , il veut savoir , dit-il , quel est l'audacieux qui ose vous entretenir à une pareille heure, et enfreindre ainsi la règle qui défend à tout Mahoniétande demeurer, après la nuit, à Ptolémaïs? >> Eh bien ! s'écria Malek Adhel , incapable de se contraindre davantage, qu'il paraisse, qu'il vienne assouvir l'impatience que j'ai de verser son sang! » Uerminie lit un cri de surprise en reconnaissant le prince. « Que fais-tu, Malek Adhel?
s'écria Mathilde dans un trouble inexprimable ; veux-tu me perdre par un pareil éclat? Ah! si ma gloire t'est chère, garde-toi de te faire connaître ; suis Herminie, elle va te conduire hors d'ici; si tu rencontres Lusignan, tu lui diras que tu ignorais la loi qui interdit aux Musulmans de rester dans Ptolémaïs après la nuit, tu lui diras que c'est en mon nom que tu demandes grâce; s'il s'emporte et ose te menacer, je jugerai de ton amour par le silence que tu garderas. » Le prince lui serra la main avec une vivacité passionnée, et répondit :
« Tu me demandes de préférer ton honneur au mien ; je promets de t'obéir , Mathilde, et je te laisse avec ce souvenir; il te dira es que je dois attendre de toi un jour. »
En prononçant ces paroles, il s'éloigne; Herminie le suit; à la dernière porte, il trouve le roi de .Jérusalem, à la tête de ses soldats, qui l'arrête et lui dit : « Présomptueux Arabe, d'où te vient tant d'audace, d'oser rester dans Ptolémaïs . et surtout chez la princesse d'Angleterre, après une |)areille heure?
Sais tu que c'est un crime qui mérite la mort? » Le prince répondit avec une émotion que ( hacun attribua à la crainte du châtiment : « .Je suis Sarrazin ; airivé de])uis peu d'heures dans l(^s tentes de !\lchamed, j'ignorais la règle établie à P olémaïs ; j'étais chargé par Malek Adhel de lettres pour la princesse Mathilfle; je suis venu obéir à mon maître. — Ah! ne fut-ce qu'à cause de ce maître abhorré, repartit Lusignan d'uu air fu-
rieux , je veux te punir de manière à lui apprendre le sort que je lui réserve à luimême. — Je ne vous le conseille pas , reprit fièrement Malek Adhel; car le ciel qui alluma dans sou sein le feu du courage, et lui fit un cœur incapable de crainte, pourrait bien l'amener ici pour vous apprendre à vous-même , au milieu de vos amis, au milieu de vos soldats, comment il traite ceux qui l'offensent par leurs discours insolents , et leurs prétentions orgueilleuses. — Vil Sar-razin ! interrompit le roi de Jérusalem en frémissant de rage; crois-tu que je supporte patiemment les insultes d'un misérable tel que toi ? Soldats, qu'on le cbarge de chaînes à l'instant , qu'on le jette au fond d'un noir cachot jusqu'à ce que son maître vienne le réclamer; nous verrons alors comment il recevra la réponse que je lui prépare, et si cette épée, que je ceignis pour le fils de IMarie, ne me fera pas raison de cet odieux INIusulman. — Si les combats vou* plaisent autant qu'à lui, repartit IMalek Adhel, et si la mort ne vous effraie pas , je vous offre lé combat et la mort : venez à l'instant même, les ténèbres de la nuit ne vous garantiront pas; en dépit d'eux, mon épée saura bien trouver votre cœur. — Crois-tu donc, reprit Lusignan avec dédain , que j'abaisserai la majesté royale jusqu'à me mesurer avec un si abject ennemi; va, demain, à la face de tout le camp, et aux yeux de Mohamed lui-même, un supplice infâme expiera ta léirérité et me vengera de tes iiisultes. » Il dit, et ordonne qu'on le cbarge de fers. Malek Adhel saisit son épée avec un mouvement qui décèle un héros. Lusighan le regarde, s'étonne, et lui dit : « Qui es-tu, pour songer ainsi à ledefeiidre? » Si Malek Adhel n'eût exposé que sa vie, il n'aurait répondu qu'en attaquant Lusignan; mais exposer le seciet de Malhilde, Il ne le voulait pas. Cependant, en se laissant enchaîner, il serait inévitablement reconnu, et c'était encore désobéir à IMathilde. Dans cette alternative, il osa se confier à son rival : « Ecoute, lui dit-il tout bas , je suis Malek Adhel ; si je ne
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charge pas mon épée dé té l'apprendre , c'est afin de prévenir un éclat qui offenserait celle à qui nous avons dévoué notre vie, et selon l'usage que tu feras du secret que je remets à ta foi , je verrai si tu es digne du nom de chevalier et de l'estime d'un rival qui te hait. — Je te hais mille fois davantage, reprit Lusignan d'une voix altérée par la colère ; et il ne faut pas moins que mon respect pour rillustre iNlathilde, pour me forcer au silence, contenir ma colère, et suspendre ma vengeance. — Pour peu que tu sois pressé de l'assouvir , repartit .Malek Adhel , je ne te la ferai pas attendre : ti'ouve-toi demain, au soleil couchant, dans le bois de sycomores qui s'étend le long de la mer du côté de la porte de Nazareth , et la vie de l'un de nous y restera. » Pour toute réponse le roi de Jérusalem lui serra la main , et élevant la voix , il dit à ses soldats qu'il était satisfait des excuses de cet esclave, qu'on pouvait le reconduire hors des portes de la ville, et qu'il leur ordonnait de garder le silence sur cette aventure.
Sans se montrer, Herminie avait entendu toute cette scène, et elle vint la raconter à sa maîtresse aussitôt qu'elle eut vu le prince en sûreté. Mathilde devina aisément quelles paroles Malek Adhel avait dites en secret à Lusignan; elle savait trop que la fière arrogance de ce dernier n'aurait pas fait grâce à un soldat qui venait de l'insulter, si ce soldat, ei) se faisant connaître, n'eût, par cette haute preuve d'estime, forcé Lusignan à se montrer digne de l'avoir re^iie. Mais elle était pour le moins aussi sûre que l'un n'avait puserésoi:d:eàplier, et l'autre, à se taire, que daiis l'espérance jde venger promptement leurs affroiits. Elle ne pouvait donc pas douter qu'ils nç se fussent provoqués au comlat; et quoiqu'elle crût bien IMalek Adhel invincible, la valeur de Lusignan l'effrayait. Toute la nuit elle songea aux moyens d'évitçr le danger qui menaçait le prince, et la crainte et l'amour lui suggérèrent un projet qu'elle se hâta de mettre à exécution. A peine le jour commençait-il à parai-
tre; qu'elle envoya chez Richard le conjurer de lui [)erniettre de célébrer, le jour même, par une fête solennelle, Theureuse trêve qui venait de se conclure entre les deux empires, et qu'elle espérait qu'il lui ferait la grâce cTy assister, .linsi que les principaux ciiefsde l'armée.
Richard, surpris de ce message, fut sur le point d'y répondre par un refus; il ne pouvait souffrir que sa soeur eût le désir de célébrer un événement qui l'avait si vivement chagriné; cependant, comme il était bien aise qu'en se montrant avec éclat, elle fit une sorte d'abjuration publique de ses premiers vœux, il pensa qu'en donnant son consentement à ce qu'elle demandait, c'était la lier d'un nœud de plus à l'obligation de resterdans le monde, et de se soumettre à ce qu'il lui ordonnerait un jour : il lui fit donc répondre que non-seulement il agréait sa proposition, maisqu'il lui recommandait de répandre sur son banquet une pompe somptueuse et une magnificence royale, et qu'il se chargeait d'honorer les dames et les chevaliers qui auraient l'homieur d'y assister.
Tous ceux que le roi d'Angleterre daigna choisir, s'estimèrent heureux de cette glorieuse préférence , et se rendirent avec empressement sous les riches et superbes tentes que la princesse avait fait dresser sur le bord de la mer. Le roi de Jérusalem y parut un des premiers; il vint avec l'espérance de pouvoir s'échapper vers le milieu du jour, pour aller combattre Malek Adhel dans le bois de sycomores; il vint surtout avec le projet de se venger de Mathilde, en lui laissant pénétrer qu'il était maltrede son sort, I uisqu'il l'était de son secret; mais, a\ant qu'il eût eu le temps de le lui faire entendre, la conduite de la princesse (iéconcerla tous ses projets, et lui prouva que la crainte de voir découvrir le mystère de la veille, n'était pas ce qui l'occupait le plus.
Tout ce que l'Europe et l'Asie avaient de plus illustres souverains , de braves chevaliers, et de beautés aimables, était réuni autour d'une table immense que la
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princesse d'Angleterre présidait avec une grâce admirable, lorsqu'à la (indu repas elle se leva tout-à-coup, et, le front couvert d'une modeste rougeur, elle dit :
« Avec la permission du roi mon frère, je requiersdetous les chevaliers ici présents de vouloir bien m'accorder un don. »
Elleétaitsi touchanteetsi belleen parlant ainsi, qu'elle n'avait assurément besoin ni de sa royale naissance ni de l'ordre de Richard pour se faire obéir. Sans attendre que celui-ci eut parlé, tous les chevaliers , d'un commun accord , se levèrent et promirent, quelle que fut la volonté de iMathilde , de s'y soumettre aveuglément. Cependant elle hésitait à parler avantd'avoirobtenu l'approbation de Richard , qui , de son côté , hésitait à la donner, dans la crainte de se trouver engage malgré lui. Cependant, les lois delà chevalerie lui imposant de ne rien refuser à sa sœur dans une occasion aussi solennelle, il répondit avec un peu de trouble, que, loin de s'opposer à ce que le don qu'elle requérait lui fût accordé, il connaissait assez sa réserve et sa prudence, pour pouvoir s'engager lui-même à la satisfaire autant qu'il serait en sa puissance. « Puisque votre majesté me peiniet d'expruner mon vœu, reprit-elle avec unedoucedignité, je vousdemande donc, sire, ainsi qu'à tous les chevaliers qui viennent de me jurer obéissance, de promettre que, durant la trêve qui vient d'être conclue avec Saladin , toute arme offensive soit suspendue , qu'on ne se serve dans les tournois et les joiHes que de fer émoussé; et qu'enfin nul d'entre vous, et sous aucun prétexte, n'ensanglante nos jeux en provoquant ou en acceptant le combat a mort, soit contre les Chrétiens, soit même contre les Musulmans. » A ces mots, tous les chevaliers baissèrent la pointe de leurs épées aux pieds de Mathilde , en déclarant traître et félon celui qui enfreindrait son serment avant qu'elle ne l'en eut relevé. Le roi de .lérusalem s'avança un des derniers , et , s'agenouillant à regret, il dit tout bas à Mathilde, en lui jetant un regard de reproche : « Ah! Madame, que vous me rendez vos lois
pénibles, et qu'il m'est affreux d'être obligé de vous oljéir aujourd'hui! » Mathiide était si satisfaite du succès qui venait de couronner son espérance , que , dans sa joie, elle regarda Lusignan avec plus de bonté qu'à l'ordinaire , et lui répondit d'une voix basse et mystérieuse, en lui tendant la main : « Je sais tout ce que je vous dois , et ce que votre discrétion a de droits à ma reconnaissance. » Lusignan , transporté d'une faveur que ses soins empressés et ses plus ardentes sollicitations n'avaient pu lui obtenir jusqu'alors, ne pensait point qu'il la dût au bonheur que goûtait Mathilde , d'avoir mis la vie du prince hors dedanger durant toute la trêve; bonheur qui remplissait tellement son âme, qu'elle ne pouvait le contenir , et que ses regards en devinrent plus doux, et ses paroles, plus tendres, comme si touteutétéMalek A dhel autour d'elle. Lusignan osa croire qu'il pourrait parvenir à la toucher, en continuant à se montrer grand à ses yeux : sa conduite au conseil , sa modération avec le prince , avaient dû lui mériter l'estime de la noble vierge, et étaient les seuls moyens d'arriver à son cœur. Il se confirmait ainsi dans la résolution d'employer tout son art à paraître généreux , et à feindre des vertus qu'il n'avait pas. Hélas! que n'eniployait-il les mêmes efforts à les avoir! avec bien moins de peine, il eût obtenu plus de succès; car si l'intrigue, en ramassant toutes ses ruses, peut quelquefois ressembler à la magnanimité, trop faible base de la vertu , tôt ou tard elle s'écroule, et avec elle le fantôme imposteur qu'elle avait élevé.