CHAPITRE XXXVn
• DÉJÀ les rayons du soleil commençaient à pâlir, lorsque iMalek Adhel, parcourant pour la troisième fois la lisière orientale du bois de sycomores, et ne voyant point venir.Lusignan, cherchait, mais en vain, quel obstacle pouvait le retenir; car enfin, après le plaisir d'être préféré par l'objet qu'on aime, il n'y en a point de plus doux que de se venger de
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son rival; et comment pouvait-il tarder si longtemps à le venir goliter.? Cependant un nuage de poussière s'élève, Lusignan paraît , poussant son coursier à toute bride; mais il est sans armes, sa main est sans bouclier; au lieu de sa redoutable épée, il tient une lance dont le fer est émoussé ; un chapeau ombragé de plumes a remplacé son casque; et au défaut de cuirasse, un manteau de pourpre à Heurs d"or flotte sur ses épaules. Immobile de surprise, iMalek Adhel lui demande l'explication d'une telle parure.
Lusignan la donne, mais non pas entière : il dit bien que Mathilde l'a surpris avec adresse, et lui a fait promettre de n'accepter aucun combat durant toute la trêve ; mais il ne dit point qu'elle l'a exigé pareillement de tous les chevaliers; et, par la couleur qu'il donne à ce récit, on pourrait croire que c'est par intérêt pour lui que Mathilde a demandé ce serment.
Malek Adhel le regarde avec un froid dédain, et lui dit : « Lusignan, je puis te haïr et non te craindre; va, retourne auprès de la princesse d'Angleterre ; use , pour la séduire , de tous les artifices que ton caractère poui-ra te suggérer ; je la connais trop pour n'être pas tranquille. » Il dit, et s'éloigne au grand g;ilop; mais il est loin dejouirdelapaix dont il parle; son cœur est rempli de trouble et de confusion : il ne peut pardonner à Mathilde d'avoir contracté une obligation avec Lusignan , en recevant une promesse de sa part; il ne peut comprendre la cause de cette étrange conduite; il ne .s'arrête pas un instant à l'idée du danger dont elle a voulu le préserver. Accoutumé, comme il l'est, à ne rien trouver d'invincible, ne regardant la défaite de Lusignan fjue comme un jeu , «t ne pouvant s'imaginer que , dans un pareil combat , Mathilde ait pu craindre pour un autre que pour cet odieux rival, il est prêt àcroireque, si elle n'eût pris aucun intérêt à sa vie, elle ne l'aurait pas empêché de venir l'exposer; cependant, en se rappelant la candeur, l'innocence de cette vierge, et surtout l'émotion si tendre qu'elle a montrée la veille , il rougit de ses soupçons , et brûle
d'aller à ses pieds en obtenir le pardon. Combien , dans sa bouillante impatieace , il presse, il dévore les heures, les instants qui vont s'écouler encore jusqu'à ce qu'il puisse revoir IMathilde! Ah! pour dter de sa vie tous les jours qui le séparent de cet heureux jour, il doinerait avec transport tous ceux qui doivent ie suivre. Ainsi, pour les ànies passionnées, il.n'y a qu'un point dans l'existence : hors celui-là, tout est néant; et pour s'en saisir un seul montent plus tôt , elles consentent à s'abîmer pour toujours dans ce néant qu'elles aperçoivent au-delà. O sagesse suprême! quel serait donc notre sort , si , cessant de veiller sur nous et de décider de nos destinées , vous nous permettiez de les régler à notre gré , et de contenter tous nos vains désirs? impatients de réaliser les rêves variés et riants de notre imagination, au lieu d'espérer longtemps , nous jouirions sans délai ; et , comme il n'y a de vraies et durables jouissances que celles que les longues espérances ont achetées , passant en un instant du désir au bonheur, nous passerions en un instant du bonheur au dégoût, et du dégoût à la mort peut-être; car elle est moins cruelle que lui : ainsi , un jour aurait suffi pour dévorer notre rapide existence, et souvent encore i'aurions-nous trouvé trop long.
Malek Adhel ne retourne point en droiture à Césarée. En quittant Saladin, il l;ii a dit qu'il allait visiter Ascalon et Jaffa , et il ne veut point tromper son frère; cependant le temps le presse; les jours qu'il a employés à se rendre à Plolémaïs, et à attendre Lusigi.an, ne lui permettent cas d'aller plus loin qu'Ascalon ; Jaffa est d'ailleurs d'une bien moindre importance; il n'y entre pas, et reprend avec rapidité la route de Césarée. Snladin senipesse de lui dire que jMohanved est revenu, que les Chrétiens acceptent la trêve, qu'ils paraissent incliner en faveur de l'ailiauce |;roposée, mais qu'ils en ont remis la décision au conseil de leurs évêques : < Je jie pense pas, ajouta-t-il, que nous devions nous offenser de ce vain honneur
qu'ils veulent déférer à leurs prêtres. Le roi d'Angleterre annoiice qu'il va célébrer cette trêve par des jeux magnifiques; ils seront le prélude de ceux qui couronneront le plus brillant hyménée dont l'univers ait été témoin : je veux m'y rendre , mon frère; je veux jouir du spectacle de tant de rois d'Europe réunis dans l'antique Asie; je veux assister à leurs fêtes : peu accoutumé à leurs tournois, je n'y combattrai point; mais toi, IVIalek Adhel, à qui ces jeux sont familiers , toi qui sais vaincre également partout, manqueras-tu l'occasion de faire éclater aux yeux de tant de rois , la valeur, l'adresse, et la magnificence qui t'ont élevé si haut dans l'Orient? — Je t'accompagnerai assurément, repartit Malek Adhel. — Oui, mon frère, continua le sultan, ne nous quittons point, mon cœur ne peut se passer de toi , et il n'est point de sacrifice qu'il ne soit prêt à te faire, hors ceux qui toucheraient à mon culte et à mon pays. » Le prince serra dans ses bras le généreux soudan ; mais, au milieu de ces fraternelles tendresses, il croyait entendre au fond de son cœur la voix de Matlnlde, qui lui criait : Es-tu chrétien ? ma main n'est qu'à ce prix. Et aussitôt l'amour qui le tyrannisait, et la lumière divine qui commençait à l'éclairer, cherchaient à s'emparer de toute son âme; n ais l'amitié désolée, l'honneur outragé, la patrie menaçante, ne le [lermettaient pas.
Déchiré par ces perplexités, dont il n'osait confier le tourment à son plus cher ami; malheureux par l'amour, par l'amitié, par la religion, la pairie, et la gloire; malheureux enfin parla réunion de tous les biens dont se compose la félicité, Malek Adhel, consumé de Iristes.'-Pjde crainte, et d'amertume, sentait que les obstacles qui le séparaiei.t du bonheur ne pouvaient être détruits que par un miracle, et ce miracle, il ne savait déjà plus à quel dieu le demai.der. Suivi el'un nombreux cortège, le sultan se mit en route pour Ptolémais; cent cavaliers à cb.eval marchaient devant lui ; l'air agitait leurs mobiles panaches , et
sur leur brillante armure l'or et l'azur faisaient éclater leurs feux; cinquante gardes à pied les précédaient, le front ceint d'un turban, habillés de longues robes chamarrées d'argent et de soie; ils conduisaient des chameaux chargés des tentes du sultan, et des présents qu'il destinait à la future reine de Jérusalem. Parmi cette troupe, l'austère Saladin se distinguait par sa mâle simplicité, et Malek Adhel, par sa bonne mine et sa magnificence; ils étaient montés sur des chevaux arabes, dont la tête superbe se relevait avec orgueil, connne s'ils eussent été sensibles à l'honneur de porter de si grands héros.
La troisième aurore, depuis leur départ, commençait à colorer le ciel de ses nuages d'or et de pourpre, lorsqu'ils aperçurent les clochers de Ptolémaïs, le camp des Chréiens, et les drapeaux de la croix. Saladin s'arrêta aussitôt, et (it dresser ses tentes au pied d'une colline, d'où descendait à gros bouillons une source limpide, et qu'ombrageaient des bosquets de palmiers et de tamarins. Il se hâta d'envoyer prévenir les princes croisés de son approche, de son intention d'assister à leurs jeux, et du désir de -MaleU Adiiel d"y combattre avec leurs chevaliers. A cette nouvelle, tout le camp des Croisés fut en ru neur et e.i mouvement ; chacun était impatient d'aller contemplerde|)rèslafiguredu grand Saladin et de ce Alalek Adhel, plus grand encore, et qui, jusqu'à ce jour la terreur des Chrétiens , demandait à s'allier à eux par les saints nœuds de l'hyménee. Lusignaiifutfrajjpéau cœur; il prévit tout ce que la présence de Malek Adhel allait lui ravir de succès, et l'honneur des joutes, dont il se flattait de remporter seul le prix , ne lui parut plus aussi certain en voyant avec quel concurrent il aurait à le disputer. Pourtant il cacha sa tristesse, car il vit que le lovai Richard était sensihie à la haute preuve d'estime que Saladin donnait aux Chrétiens : il venait seul, sans armée, au n'iilieu de ses ennemis; fi se livrait à eux sans crainte, sans conditions : une si grande
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confiance supposait une grande générosité, et Richard avait trop d'élévation dans l'âme pour ne pas sentir et reconnaître une action magnanime ; aussi oublia-t-il tous ses intérêts personnels pour donner des louanges vives et sincères à ladémarchedeSaladinetde.Malek Adhel, et n'hésita pas à leur rendre confiance pour confiance, en se rendant à l'instant même sous leurs tentes.
En le voyant arriver sans suite, s^s gardes , accompagné de sa seule vaillance, le sultan, charmé d'une si haute marque de courtoisie, y répondit de son mieux; il lui offrit les glaces et les sorbets; et, lui prenant la main d'une manière franche et affectueuse, il lui dit : «Grand roi, la dernière fois que nous nous vîmes, tu m'appris combien il était dangereux de t'avoir pour ennemi ; tu m'apprends aujourd'hui le bonheur qu'il y aurait à t'avoir pour ami. — Ton cœur ne consent-il pas à nous donner ce nom , illustre Richard, s'écria IMalek Adhel, ému de retrouver sur ce visage mâle et fier, l'image de la beauté qu'il aime; et refuseras-tu d'y joindre celui d'allié et de frère.' » La vue du prince réveille à l'instant, dans l'âme de Richard , le souvenir de sa défaite ainsi que celui de sa colère, et il répond d'une voix altérée : « Invincible guerrier, avant de t'avoir vu , jamais Ricliard n'avait fui ; s'il savait comment on attaque, il ignorait comment on recule : faut- il que la nuiin de sa sœur te paie la honte de le lui avoir appris.' — Que dis-tu , nohie Richard I repartit vivement le prince; quelle est la victoire qui oserait se placer auprès d'une semblable retruite? JNe parus-tu pas au milieu de notre armée connne le lion du désert, qui fond sur une caravane, l'attaque seul , la disperse, ne cède qu'au nombre, et ne quitte sa proie qu'a;;rè- avoir marqué son passage par les plus terribles coups? » La réponse, le ton, et la contenance de Alalek Adhel, plurent à Ricliard , et il ne put échapper à l'ascendant que ce prince obtenait sur tous ceux qui étaient admis en sa présence; ascendant qu'il devait à la noble fran-
ohise qui couronnait ses autres vertus , et donnait de la dignité à tous ses discours et delà a.rÎH'e à toutes ses actions. La conversation fut longue; Richard leur parla des nœuds qui le liaient au sort de Lusignan, du mortel regret qu'il éprouverait si le conseil des évêques le forçait à abandonner son ami et à parjurer sa foi; il ue dissimula point que, sans ce serment où il avait attaché son honneur, il verrait avec plaisir l'alliance pr^)osée, et sa sœur devenir le gage de la paix des deux mondes. Durant cette explication, Malek Adhel avait été obligé de se contraindre plus d'une fois pour ne pas l'interrompre : cependant , quand il entrevit que, si le conseil des évéques ne lui était pas favorable, Mathilde serait peut-être forcée à donner sa main à Lusignan , il ne put s'empêcher de dire à Richard que la princesse n'éta t plus libre d'engager sa foi , qu'il l'avait reçue au désert. « Je sais, s'écria le roi, quelle promesse l'imprudente a osé vous faire; mais je sais aussi que le chef de notre Eglise a le droit de l'en relever , et qu'il serait peu sage à vous de compter sur elle — J'y compte pourtant jusqu'à la mort, interrompit Malek Adhel avec véhémence; j'y compte comme sur mon honneur, comme sur le tien , et ce n'est pas peu dire. » Richard voulait répliquer ; Saladin l'arrêta. « Pourquoi vous laisser emporter ainsi tous deux par le feu de la colère, dit-il ; remettons le inoment des tempêtes au moment où il nous faudra peut-être recommejicer à être ennemis : quand le conseil de vos prêtres se sera expliqué, il sera tejnps de savoir si nous devons nous jurer la guerre à mort , ou l'éternelle paix ; en attendant , montrons à l'univers que nous savons aussi bien nous estimer que nous combattre. » Ces paroles éteignirent tout esprit de discorde; et Richard et Malek Adhel , se serrant la main avec une franche cordialité , oublièrent leur ressentiment. Cependant l'heure approchait où les tournois allaient s'ouvrir; Richard le dit à Saladin , et lui demanda s'il ne ■viendrait pas les honorer de sa présence.
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« Et toi , brave Malek Adhel , ajouta-t-il , ne viendras-tu pas aussi faire éclater ta vaillance, et te mesurer avec nous.!" le prix des jeux sera donné par ma sœur , et sans doute tu voudras l'obtenir? — J'y vole, s'écria le prince, en secouant sa lance, et les yeux étineelants d'amour et de gloire. — Réprime pour aujourd'hui encore l'impétuosité de ton courage, repartit le roi d'Angleterre; aujourd'hui tu ne seras que spectateur de nos jeux ; les juges du camp l'ont résolu ainsi : demain seulement le champ te sera ouvert. — Demain! répliqua Malek Adhel avec douleur, et aujourd'hui peut-être je verrai couronner Lusignan; mais, n'importe , demain vengera bien des injures.» Alors il demanda à Richard s'il pouvait voir la princesse Mathilde , et se présenter diez elle. « C'est une liberté qu'aucun chevalier chrétien n'oserait prendre, répondit Richard, et qui ne peut t'être accordée ; mais elle accompagnera la reine au tournois , elle assistera aux fêtes qui lui succéderont, et là tu pourras la voir et lui parler. » Il dit , et les quitta. Bientôt le bruit des fanfares annonça à Saladin et à son frère que les joiltes allaient commencer, et aussitôt tous deux se hâtèrent de s'y rendre.