CHAPITRE XXX Vin
A l'instant où le sultan parut aux barrières du camp, Richard vint l'y recevoir, suivi de toute la fleur des chevaliers chrétiens : on le conduisit sur un trône élevé en forme de tour, qu'on avait préparé exprès pour lui. Il était recouvert en dedans de riches tapis à fleurs d'argent; au-dessus, des oriflammes brodées de mille couleurs, ornées des armes du croissant, se déployaient majestueusement dans les airs : p(,ur peu que le vent les agitât, elles semblaient, dans leurs molles ondulations, s'incliner à dessein vers les bannières de la croix , qui flottaient alentour, comme pour se confondre ensemble, et donner ainsi l'exemple de l'union et de la paix aux religio.s et aux puissances qu'elles représentaient.
Saladin se plaça sur un siège trèsélevé; un peu plus bas s'assit Malek Adhel : sur la poitrine du jeune héros, on voyait étinceier un riche vêtement, trempé trois fois dans la pourpre de ïyr , et au-dessus de son casque d'airain , un triple panache blanc s'épanouissait par étage et se balançait dans l'air; il regardait autour de lui, et ne voyait point encore Mathilde; les combats allaient s'ouvrir, et il lui était interdit de s'y mêler : ces pensées le remplissaient de tristesse, et sa contenance était inquiète et pensive. Le sire de Coucy s'en aperçut ; Coucy , jadis le plus cher ami de Montmorency, et qui eût été son rival de gloire à la cour de France, si Montmorency en avait pu avoir; il devina la cause du chagrin de ^lalek Adhel, et crut l'adoucir par ces paroles flatteuses : « Jeune héros, il te parait étrange de demeurer oisif quand on combat autour de toi; pardonnes-nous de l'avoir Voulu; c'est un hommage de plus rendu à ta valeur, puisque nous avons craint , en te laissant aspirer tous les jours à la victoire, qu'elle ne couronnât jamais un Chrétien. » Malek Adhel n'avait pas l'esprit assez libre pour répondre à cette politesse; occupé d'une seule pensée, il dit à Coucy : •< Brave Français , puisque je ne puis prétendre aujourd'hui au priv ilont la main de la {irincesse Mathilde lioit orner la tête du vainqueur, ne iservuets pas que 1-usignan lobtienne. — Eh ! nourquoi lui fais-tu Thonneui' d'être plus jaloux de lui que de moi ? s'écria Coucy d'un ton blessé. — Si la princesse devait choisir entre vous, répondit Malek Adhel, je te craindrais davantage; mais les prétentions de Lusignan, soutenues de l'approbation de Richard, ont éclaté aux yeux de tous; et, je l'avoue, je voudrais qu'aux yeux de tous elles fussent humiliées. » Alors Coucy lui serra la main, en l'assurant qu'il espérait le satisfaire; et comme les tambours et les trompettes commencèrent à retentir ,• il ajouta : « Voici le champ qui s'ouvre, et la reine d'Angleterre qui paraît sur le balcon en face de toi , avec la princesse
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Mathilde. « Malek Adhel tressaillit, car il aperçut Bérengère, et derrière elle sa sœur, que Lusignan conduisait. Sans doute au désert il l'avait vue aussi belle et plus touchante; mais jamais elle n'avait paru à ses yeux avec tant d'éclat et de magnificence : sa robe de gaze et d'argent était élégamment relevée avec des noeuds de rubis et de pierreries, dont les feux éblouissaient; et, sur sa tête, un tissu délicat d'or et de pourpre retenait sa blonde chevelure. Transporté, hors de lui, Malek Adhel ne vit plus ni les témoins qui l'entouraient , ni le camp , ni Tunivers; il se leva dans une sorte d'extase, et s'écria, en serrant la main de son frère, mais sans pouvoir détacher ses regards de J'objetqui l'enivrait : « Saladin, la voilà ! » La beauté de la princesse surprit le sultan; il fit un geste d'admiration, et répondit à sou frère qu'il rendait grâces au ciel que l'amitié eùi prévenu la justice. « En voyant l'excuse de ta faiblesse, lui dit-il , comment ne t'aurais-je pas pardonné.^ mais pour te pardonner , tu le sais , je n'ai pas eu besoin de la voir. » A cet instant , Bérengère ayant reconnu le prince, le salua avec une vive expression de reconnaissance et de joie ; Mathilde leva les yeux sur lui et les baissa , en rougissant . avec tant de eràce, que sa beauté en augmenta encore, et que Malek Adiiel ne put s'empêcher de dire à son ïrèsr :
.Saladin , je consens a mourir pour toi : mais je jure ou<^ je ne vivrai pas sans elle. ='
Tout-a-coup les fanfares sonnent, les barrières s'abaissent, les combattants se mêlent, et les jeux commencent : on voit briller tour à tour la force, l'adresse, et la vaillance; Lusignan, animé d'une ardeur sans égale, lutte dans les pas d'armes, les castilles , et les joutes, et lutte victorieusement. Bientôt, monté sur un cheval fougueux, dont l'impétueuse impatience répond à la sienne , il lève la lance et donne le dernier défi. Aussitôt tous les fers se croisent , se choquent , se brisent ; l'éclair brille , le feu jaillit ; hommes , chevaux sont renversés pêle-mêle sur la
I^ôtisMère : Lusicrnan et Coucy restent seuls debout; irrités de *e voir disputer si iQniïtemps une victoire qui leur est si. chère, ils fournissent leur carrière et retiennent l'un sur l'autre à bride abattue , enflammés de courroux et d'orgueil ; leurs la.ices se brident jusqu'au poignet; ils tirent leurs épées ; tous les spectateurs Sont émus; INlalek Adhel ne peut s'empêcher d'applaudir. Cependant les juges du camp s'approchent, et rappellent que les lois, des jeux ne permettent que le combat au fer émoussé : les deux fiers rivaux renoncent avec dépit à l'espoir de verser leur sang; mais, au défaut de Tépée, ils se serve.it du tronçon de leurs lance.*-; ils se serrent, se pressent, voltigent l'un autour de l'autre, cherchent àse surprendre et à se saisir. Mii'.ek Adhel les suit de l'œil, ne perd aucun de leurs mouvements, de la pensée eno-ourage Coucy, lui indique les moyens de vaincre, se désespère quand il les manque, et reconnaît dans Lusignan un rival digne de lui. Cependant le sire de Coucy paraît avoir l'avantage; il vient d'enlever son ennemi , et de le renverser à terre : il s'y précipite avec lui; mais au moment où il va l'accabler, Lusignan, par un tour adroit, se relève, lui fait faireun faux pas, le héros français tombe; Maleii Adhel laisse échapper un cri de regret; Lusignan le regarde d'un air de triom|.he et d'orgueil , et poursuivant sa victoire, il oblige Coucy renversé et vaincu h avouer sa défaite. Le camp retentit d'acclamations; toutes les voix s'écrient : Honneur à Lusignan ! honneur au roi de .lérusalem ! A ce titre Saladin et son frère se regardent et sourient, le pre.inier avec ironie, l'autre avec amertume. Le vainqueur passe avec fierté Sous le balcon de ALithilde; il la salue et.se prépare à aller recevoir de sa main le prix qu'il vient d'obtenir; monte les degrés , se met à genoux devant elle , baise sa main; elle est obligée de le permettre, et de passer autour de son cou une magniOque chaîne d'or, signe éclatant de sa victoire. A ce spectacle, Malek Adhel ne peut contenir sa douleur ;
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elle éclatpdans ses yeux, dans son ceste, et l'égaré jusque au point de lui faire trouver que IMathilde est coupable. 11 l'accuse, la condamne; il aurait voulu qu'aux yejx de tout le camp, elle eût refusé de couronner Lusignan. Il se meurt d'impatience de lui faire entendre ses plaintes; mais comment lui parler au milieu de tant de témoins? ne saitil pas que ses discours, 'ses gestes, et jusqu'à ses regards, tout va être épié. Il n'y songerait guère s'il ne pensait qu'<^ lui; mais, malgré sa colère, il pense toujours à elle, et même au moment oi'i il ose lui rejirocher un tort, il donnerait enf^cre mille vies, s'il les avait, pour lui épargner un chagrin. Ceijeiidant il va erfin lui être permis de se rapprocher d'elle. Dans un magnifique pavillon que R thard a fait élever .sur le bord de la mer, les danses vont succéder aux jeux, et Saladiii est invité à s'y rendre avec ]\FaIek Adhel; mais l'austère sultan s'y refuse : les folâtres plaisirs le touchent peu, sa vaste ambition ne lui permit jamais de s'y plaire; il se retire, il va sous sa tente s'ccciiper des grands intérêts de son empire, et laisse l\la!ek Adhel prendre seul le chemin du jiavillon où les princes chrétiens l'attendent. Richard vient au-devant de lui et le présente à Rérengère; il se courbe devant elle, et s'incline avec respect sur la main qu'elle lui offre. Dans la crainte de déplaire à son époux, elle s'efforce de vaincre l'émotion que lui cause la vue de son libérateur; mais elle ne peut en être maîtresse; des larmes révèlent malgré elle la vivacité de la reconnaissance qu'elle n'ose exprimer; d'une voix altérée, elle dit : » Ah! prince, que ne puis-je vous rendre ici une partie des biens que j'ai reçus de vous! — IMadame, répond-il, vous savez assez quel est celui que j'y viens chercher. » Alors elle se hâta d'ajouter d'un ton plus bas, et en feignant de se baisser vers lui pour le relever : « Noble Malek Adhel, queue suis-je maîtresse d'en disposer , vous ne l'attendriez pas longtemps. » Il la remercia par ui. re^ gard plein de gratitude, et âe tourna
MATH pour saluer ]\îathilde, qui était à demicachée derrière le siège de la reine. Debout auprès d'elle, Lusigiian, d'un air fier et dédaigneux , semblait insulter aux hommages du prince; et celui-ci, outré de retrou\er toujours cet odieux rival à côté de Malliilde, ne pouvait contenir l'amertume de son cœur, et n'osant la révéler, regarda Mathilde d'un œil si sévère et si triste, que dans le trouble qu'elle en ressentit, elle laissa retomber la main qu'elle avançait vers lui, et une larrne vint mouiller sa paupière. Maiek Adhel le vit ; saisi de repentir, il s'accusait déjà, se disant en lui-même, que le tort d'affliger Mathilde était au-dessué de tous ceux qu'il lui supposait ; mais il fut bientôt interrompu dans ses réflexions par le bruit des instruments de joie qui annonçaient que les danses allaient commencer. Lusignan, comme vainqueur des joutes , avait seiil les honneurs de la fête; c'est à lui qu'appartenait d'ouvrir la riante cérémonie, et de ehoisir le premier parmi les dames : il prit la main de Alathilde, et la conduisit au milieu de liinmense salle; tous les regards étaient sur eu\- Lusignan avait quitté sa pesante armure; un riche et éburt manteau couvrait ses épaules, de rég'ers éperons d'or ornaient ses pieds, et sur son front desarmé éc.atait une vive et brillante joie. Son corps souple et agile se prétait avec grâce a tous les mouvements d'une danse grave , et jaiuais il n'avait paru avec tant d'avantages qu'en ce moment, où il joignait a la gloire du triomphe, le [ laisir d'être au-
Srès de IMaihilde, et le plaisir plus doux 'affliger son rivah r<éaumoins sa satisfaction n'était pas pure et entière ; car il ne pouvait se dissimuler avec quelle peine la princesse d'Angleterre se prêtait à ce que l'étiquette des cours et les ordres de son frère exigeaient d'elle. Forcéedacceptér la m?iin de Lusignan , et de se montrer seule avec lui au milieu d'une foule iftimense de spectateurs qui les unissait dans ses applaudissements, la profonde lÂélaneolie empreinte dans ses regards, et la langtreur de ses mouvenients , di-
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saient assez que la place qu'elle occupait n'était pas celle que son cœur aurait cho'siê, si elle avait été libre de n'écouter que lui. Cependant la répugnance qu'elle éprouvait ne pouvait altérerses attraits ni diminuer ses grâces; la danse sérieuse convenait parfaitement à la dignité de son maintien : l'abandon que la tristessejetait sur ses manières leur donnait un charme de plus, et imprimait à toute sa personne cette grâce divine et morale qui \ient de l'intérieur, et pare, la beauté du corps de la beauté de l'âme.
Un triple rang de spectateurs assis sur de riches gradiiis, véius des plus somptueux habits ; le feu éblouissant des lumières, d?s dorures, des cristaux taillés en girandoles et en colonnes ; le bruit des i,;sî.ruiûentsdejoie, des fai. tares guerrières : la beauté des dames, la valeur des chevaliers , et l'éclat de talit de sc'^ptres réunis, jetaient sur cette assemblée une pompe et uise magnificence auxquelles le monde n'avait encore rien vu de comparable. Mais que tous ces vains et brilhiiitsspectacles touchent peu un cœur vraiment occupé! Au milieu f!e ces royales grandeurs, Malek Adhel ne songeait qu'à Mathilde, n'entendait qu'elle, ne désirait que lui parler un moment ; s'il s'enorgueillissait de la voir si belle, de la voir élevée au-dessus de toutes les beautés de l'univers, il s'indignait qu'aux transports d'admiration qu'elle excitait, on osât joindre le ncm de Lusignan, et que cet arrogant souverain eût le droit de tenir de son triomphe, la faveur de se placer auprès d'elle dans le banquet fastueux qui succéda aux autres plaisirs.
Cependant, quand les danses folâtres et bruyantes succédèrent aux danses graves et sévères , Mathilde revint se placer auprès de la reine; l'assemblée, dont elle charmait les yeux, osa manifester le désir de la revoir danser encore, et de voir Malek Adhel remplacer Lusignan dans Ihonneur de la conduire. Le prince, charmé, vole vers elle, lui prend la main; la vierge se lève , et ce visage , pâle et mélancolique, est animé tout-à-coup des plus vives couleurs et d'une douce joie :
Lusignan, furieux, accourt et les sépare, mais pas si prompteinent pourtant que Mathiide n'ait eu le temps de glisser dans la main du prince un billet et une clef. Malek Adhel interdit, etdudon qu'il reçoit, et de l'audacede Lusignan, demeure un moment immobile; Lusignan s'écrie que son triomphe lui a donné le droit d'être en ce jour le seul chevalier de la princesse, que nul ne peut le partager avec lui ; « et si j'étais d'humeur à le céder, ajouta-t-il d'un ton menaçant en regardant Malek Adhel, crois-tu que ce soit pour toi que je le voulusse faire? » T.e prince frémit de colère, et, rendant menace pour menace, il répond : « Tu fais bien , Lusignan , d'user de ton droit aujourd'hui , car je jure que c''est le dernierjourdetavieoùjet'en laisserai jouir; demain, je pourrai combattre; demain, pour être vainqueur, tu ne me feras pas ordonner par tes rois de demeurer oisif, et nous verrons domain , et durant le reste des jeux , lequel des deux. sera assis aux côtés de l'illustre Mathiide. » Il dit, et s'éloigne; et s'il n'en dit pas davantage , c'est qu'une confuse et inexprimable joie remplit tellement son coeur , qu'il n'y peut rester aucune place pour la colère; et s'il s'éloigne si promptement, ••'est que le mystérieux papier ((uil tient, la clef qui y est jointe, lui promettent des i>i'éiis qu'il ne tonciic encore que parla pensée, et dont il est rn;c<tblé. ()sera-t-il lu'oire tout ce qu'il suppose .'' oJ)tJeiKlra- T-il tout ce qu'il attend!' que va iui dire ce papier? et cette clef, source de toutes les plus ravissantes espérances , où estelle destinée à le conduire?
A peine est-il hors de la vue du camp , qu'il précipite ses regards sur le billet de la princesse; c'est la première fois que les traits de cette main chérie viennent s'offrir à lui ; et quel amant vit jamais sans émotion l'écriture de la beauté qu'il aime? Il ne peut co'-nmander à son impatience : d'une main tremblante il brise le cachet , et lit ce qui suit :
» Demain , aux premiers rayons du « jour, cette clef vous ouvrira le monu- « inaot où reposait les cendres du grand
« Montmorency; c'est là que vous trou- « verez Mathiide. »
Malek Adhel doute s'il veille : un rendez-vous ! Il est trop heureux pour songer à être surpris; mais, s'il était moins heureux, peut-être serait-il surpris de la démarche de Mathiide. En effet , quel motif a pu inspirer à cette jeune ettimide vierge la hai'diesse de proposer un rendez-vous? Ah! sans doute, ce cœur pur et religieux n'a pu concevoir une si téméraire pensée, qu'avec la vue d'un grand bien à faire et d'un important devoir à remplir. Maintenant elle connaît assez le monde pour savoir qu'une pareille conduite la compromettrait étrangement; et la modeste Mathiide craint beaucoup de mal faire aux yeux des honnnes , et de s'attirer leur censure ; mais la pieuse Mathiide craint plus encore de mal faire aux yeux de l'Eternel , et de mériter le reproche d'avoir mis le respect humain au-dessus des lois divines : c'est pour y obéir, bien plus que pour obéir à son amour, qu'elle s'est déterminée à entretenir Malek Adhel en secret. Elle a de grands sacrilices a lui demander , des sacrifices qui ne peuvent être retardés d'un jour , et d'où dépend peut-être le salut éternel de ce prince. Devant de si hautes considérations, elle a dû faire taire les bienséances ordinaires , et c'est parce qu'elle a commencé ])ar ïrécouter que sa conscience..indépendamment de son cœur, qu'elle permet ensuite a sou cœur d'êtif satisfait des conseils de sa coasciencf-.
Cependant, malgré la pureté, j'ai presque dit la sainteté de ses intentions, quand le jour naît , et que le moment d'aller joindre Malek Adhel approche, sa pudeur s'étonne et s'alarme; elle hésite, elle balance : et c'est bien plus le devoir que l'amour qui lui donne le courage de partir.
Elle sort de Ptolémaïs , à l'heure où le soleil commence à faire disparaître la rosée ; elle monte dans son char ; ses femjîies et ses gardes l'entourent; ce n'est que surveillée par ce nombreux cortège, que Richard lui permet d'aller respirer l'air à qi«lque distance de la ville, et
MATH même il a sévèrement défendu de laisser jamais approcher d'elle aucun chevalier, fût-il chrétien ou musulman, sans excepter Lusignan lui-même.
Elle dirige sa promenade vers le tombeau de Montmorency ; le char s'arrête , et les gardes se placent alentour pour écarter tout indiscret; les femmes de la princesse l'accompagnent jusqu'au pied du monument : comme son cœur palpite en songeant que Malek Adhel est là, et que ce funèbre édifice, qui couvre les cendres du héros qui n'est plus , couvre aussi le héros qu'elle aime! Elle s'appi'oche de la porte, elle va la pousser; un frémissement universel la saisit et l'arrête : « 0 mon Dieu ! dit-elle en tombant à genoux, si l'amour a troublé ma raison et séduit ma conscience, si c'est l'amour qui me conduit ici , si c'est pour voir, pour entendre Malek Adhel , plutôt que pour vous faire voir, vous faire entendre à son cœur; enfin, dans les motifs qui me guident, si votre œil perçant découvrait une faiblesse, et si je devais sortir de ce lieu avec un repentir, ne permettez point que je passe le seuil de cette porte ; ôtez-m.oi la vie , je la quitterai sans murmure , car je crains bien moins de mourir que de vous offenser. » Cette fervente prière rend à Mathilde toute sa force et sa vertu ; soutenue par le bras de Dieu , elle ne craint plus rien, et se sent supérieure aux faiblesses de son cœur; elle se retourne vers ses femmes , et leur dit : « Laissez-moi seule ici quelques instants, ne troublez pas mes méditations; je vais prier pour la prospérité de la foi et la conversion des Infidèles. Les femmes ne s'étonnent point de cet ordre; elles sont habituées à lui voir faire de longues retraites sous le cénotaphe de Montmorency, dont elle et l'archevêque de Tyr ont seuls la clef. En partant, Guillaume lui remit celle qu'il possédait, et il était loin de soupçonner qu'elle fût destinée à passer entre les mains de Malek Adhel. Mais Mathilde a cru devoir le faire, et, en ouvrant la porte, elle ne pense pas que Guillaume lui-même blâmât sa démarche. Elle entre d'un pas ti-emblant ;
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elle s'enfonce sous les lugubres ombres de ce monument où repose le plus grand des chevaliers français; tout l'intérieur est tendu de noir, et une magnifique lampe d'argent l'éclairé nuit et jour : c'est à la lueur de ses pâles rayons qu'elle aperçoit Malek Adhel ; il l'a reconnue , il se précipite; l'amour, la joie, l'émotion, l'empêchent de proférer des paroles suivies; mais sa joie va se manifester par des acclamations : elle se hâte, par un signe expressif, de lui imposer silence; il obéit, et se tait; mais son cœur ne peut se taire, il exprime le délire de sa félicité avec des transports, des regards, et des larmes ; la chaste vierge se recule , baisse la vue, et, d'une voix recueillie, lui parle ainsi :