‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 172 sur 188 · ATH · texte numérisé non relu

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doit, hélas! si peu durer — Quu.id j'expliquerai mes motifs à la princesse, répliqua Guillaume, je prierai votre majesté de vouloir bien les entendre, elle verra si l'intérêt , si la pureté de la religion permettaient d'accepter l'alliance qui nous était jToposée; elle verra si ce n'était pas tenter la faiblesse d'une jeune fille, que de lui donner un époux musulman ; si ce n'était pas l'exposer à chanceler un iour dans la vraie foi , et nous rendre par là tous responsables de son sort éternel. — INon, mon père, vous n'auriez pas dû le craindre, repartit Malek Adhel; vous saviez quelles avaient été mes promesses : mais votre inflexible zèle n'a pas pu se résoudre à plier. — Le zèle dont Dieu est l'objet ne peut pas plier, s'écria l'archevêque; et quand c'est pour lui que l'on combat, quoi qu'il en coûte, il faut savoir vaincre. Mon fils, on n'est point Chi'étien quaiid on craint de se montrer tel ; on n'est point Chrétien quand l'opinion des hommes, les intérêts humains, et les amitiés de la terre, peuvent être préférés au ciel. » Malek Adhel reprit très-bas, et en penchant la tête de manière à ce que Malhilde piU l'entendre : « Mon père, vous m'avez fait plus de mal aujou d'hui que tous les hommes réunis ne pourraient m'en faire, et cependant il n'en est aucun que j'estime autant que vous, et j'espère que nous ne quitterons pas le monde l'un et l'autre sans être réconciliés. » Alors il s'avança vers Richard, et lui dit avec un peu de fierté : « Sire, je suis doublement malheureux, et par le jugement qu'on vient de rendre , et par la joie qu'il paraît vous causer. I! me semble que , si vous aviez donné quelques regrets à ce qui fait ma tristesse, elle m'en eût été moins amère ; mais je vois trop qu'ici tout est conjuré contre moi , et que c'est ailleurs que je dois placer mes espérances... Je vous quitte , sire , je vais rejoindre mon frère et lui apprendre la réj)onse de vos évéques ; je prévois qu'à cette nouvelle il va recommencer la guerre, plus sanglante, plus meurtrière que jamais, à moins que quelque événe-

ILDE.

ment aussi heureux qu'imprévu ne vienne détourner cette calamité. »

Tous les témoins furent étonnés de la modération de Malek Adhel , et du calme de sa douleur. Lusignan crut démêler un sens caché et mystérieux dans quelques-unes de ses paroles; il soupçonna qu'avant de s'éloigner, peut-être trouverait-il quelques moyens d'écrire à Mathikle, et de la mettre de son parti. Pour renverser ce projet, il résolut de ne pas perdre le prince de vue; et, sous prétexte de lui faire honneur, il proposa aux plus illustres chefs des Croisésdel'accompagner jusques aux dernières barrières du camp. Richard saisit avec plaisir l'occasion de rendre cette espèce d'hommage à un prince qu'il estimait; et, en le conduisant, il s'exprima avec beaucoup de courtoisie sur le prix qu'il aurait attaché à son alliance, si la différence de religion, et surtout la foi de ses premiers serments, ne lui avaient pas fait un devoir de larepousser. !\Ialek Atihe! , certain au fond de son àme que cette alliance aurait lieu , se montra trèstouché de la bienveillance du roi , et ils se séparèrent avec toutes les marques de la cordialité et de l'affection.

A peine le prince fut-il arrivé sous les tentes de Saladin , qu'il le prit à part, et lui dit : « Sais-tu à quelles conditions les Chrétiens consentent à me donner la sœur de Richard? — A celles que j'ai proposées, sans doute, repartit le Sultan. — Non, ils les ont refusées; et, à moins que je n'embrasse leur culte et que je n'abandonne ton parti, ils ne m'accorderont point celle que j'aime. — Eh bien! tu as renoncé à elle, j'en suis sûr? s'écria Saladin. — Non, je n'y ai pas renoncé, répondit son frère. — Que dis-tu, Malek Adhel? reprit le sultan étonné; un k1che amour ferait de toi un perfide, et c'est un ennemi que j'aurais devant mes yeux ! — Ne prononce point de semblables paroles, interrompit le prince; elles souilleraient tes lèvres, et tu sais bien que ton cœur les dément, .le suis ton frère, Saladin, comment veux-tu que je puisse être jamais

MATH 0n ennemi? Ecoute, il n'y a p!us à dél,ii)érer ; le refus des Chrétiens est irrévocable : tu vas partir, sans doute; moi, je ne pars pas avec toi , je reste ici : ne crains point que les Chrétiens, en me surprenant sur leurs terres après la rupture de la trêve, me traitent en ennemi ; j'ai dans ces lieux un asile sacré, dont je ne puis te dire le secret , mais où les Chrétiens ne viendront pas me chercher.

Cependant, je ne tarderai pas à te rejoindre; alteuds-moi à Césarée, je ne tedemaiide pas i lus de trois jours pour t'y amener mon épouse. — Ton épouse!

s'écria Saladin avec le plus profond étonnemeiit, la princesse d'Angleterre? — Elle-même; son cœur m'appartient, ses sermenis sont à moi, je suis sûr qu'elle ne les trahira pas. Il n'y a plus d'obstacle qui puisse m'arreter, et je te réponds du succès de mon ciitreprise : emmène tous tes guerriers, ils me seraient inutiles; Kaled restera seul avec moi; je connais son dévouement et son courage:

c'est tout ce qu'il me faut. — Intrépide guerrier, ta confiance m'en inspire, lui dit le sultan; qui n'a peur de rien, doit triompher de tout : va donc faire ta destinée; hate-toi d'amener à ma cour la reine de Jérusalem : heureux le jour oij je pourrai la saluer de ce nom, et poser sur sa tête la couronne que je te cède ! — Et voilà l'homme qu'on me proposait d'abandonner ! » s'écria Malek Adhel en se jetant dans les bras de son frère.

Le sultan l'y tint longtemps embrassé, et ensuite ils se séparèrent. Saladin reprit, avec son nombreux cortège, la route de Césarée; et IMaiek Adhel, accompagné du lidèle Kaled, s'avança avec lui vers le bord de la mer, dans un endroit où d'âpres rochers formaient un profond enfoncement. Ce fut dans ces sombres cavités qu'il fit cacher son ami. Il laissa paître sur la montagne voisine deux chevaux arabes qui , a^ant été nourris de sa propre main , obéissaient à ses gestes et accouraient à sa voix ; ensuite il revint s'enfermer dans le tombeau de i\Iontmorency, et là, sa graiide ame, abattue par le poids des douleurs et les tourments

de layassion , ne se seniit plus la force de vivre saiis bor.heur : en face du héros mort pour Mathilde, il jura de mourir aussi pour elle , et d'ensevelir à jamais ses malheurs et son amour dans cet asile du trépas, à moins qu'elle ne vint ellemême l'en arracher.

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