CHAPITRE XLIV
Alx premiers rayons du jour, Herminie entre chez sa maîtresse, l'avertit que tout est ï.rêt , et que ses gens et son char l'attendent. Mathilde se réveille de son pénibleassoupissement.Ellese lève, rappelle ses idées : la première est pour son
MATHILDE
devoir, et elle s'arrête; la seconde est pour l'hymen de Lusignan , et elle part. Le char roule avec rapidité , il arrive ; la vierge descend tout éperdue; plus elle sent dans l'intérieur de son âme qu'elle agit contre ses principes , plus elle se hâte, dans la crainte qu'ils ne l'arrêtent : elle pousse la porte, elle entre sans adresser une seule prière à Dieu , comme la dernière fois qu'elle y vint ; ses pas sont précipités et tremblants, et ses esprits sont dans un tel trouble qu'elle néglige toutes précautions, et oublie en entrant de refermer la porte. Malek Adhel ne pense point à le faire; peut-il penser à autre chose qu'à IMatliilde.^ Il court à elle, il embrasse ses genoux. « Laisse-moi, ditelle d'un air égaré, laisse-moi; » mais elle ne peut se soutenir, elle chancelle, fléchit , et s'asseoit sur le cercueil. « Mon Dieu! dit-elle, ici tout devrait être si tranquille; la paix habite avec les tombeaux : ah ! quand habitera-t-elledans mon cœur .^.... IMalek Adhel , pourquoi m'as-tu appelée ici ? que me veux-tu.' quelle nouvelle douleur ai-je encore à connaître.' quel nouveau combat me faut-il essuyer.' parle, dévoile-moi tes projets, il est temps que tu m'en instruises, et que tout ceci finisse. — Mathilde, répondit le prince avec une surprise mêlée de crainte, je ne vous vis jamais dans un pareil état ; jamais si vive anxiété ne se peignit dans vos yeux; qu'est-cedoncqui vous agite? ne pouvezvous retrouver un peu de calme pour m'entendre? — Il me demande ce qui m'agite, reprit la princesse, et je suis ici! et j'y suis malgré mon frère, mon devoir, et mon Dieu! et hier toute la chrétienté sépara mon cœur du cœur de l'honuiie que j'aime ! et, tout sanglant, tout dé hiré qu'il était, m'ordonna, quelques heures après , de le donner à l'homme que je hais!.... Dans trois jours épouser Lusignan , voilà ce que Richard commande , cequelecielcommandepeut-êtreaussi...!
Tyrannie horrible, contre laquelle toute mon âme se soulève....! Mais pour m'en garantir , que puis-je faire , que veair implorer ton secours ? moyen honteux qui imprimera sur mon nom une tache inef-
façable....! Ce n'est pas tout : tu es sur une terre où la mort t'environne ; si on te découvre, un rival sanguinaire emploiera tous ses soins pour te perdre, et te perdra peut-être.... Je suis auprès de toi , l'ennemi des miens ; toi que ma patrie déteste , toi qui as refusé de reconnaître mon Dieu; j'y suis par ma volonté, j'y reste par ma faiblesse; ma conscience crie, s'indigne, je ne l'entends plus, ou je ne l'entends que pour en être déchirée sans fruit.... Voilà ma position , Malek Adhel , et tu me deman es ce qui m'agite! et tu veux que je retrouve du calme pour t' entendre ! — TS'on , s'écria-t-il avec impétuosité, maintenant ce n'est plus du calme que je te demande , mais de la résolution ; ma bien-aimée, ne délibérons plus: lemoment est arrivé, tout est prêt, il faut fuir, il faut que demain même tu sois avec moi à la cour de Saladin. — Téméraire, que dis-tu .' interrompit la princesse avec effroi. — Ecoute , lui dit-il, je ne te parlerai pas, pour te décider, ni de l'hymen où tu serais peut-être forcée , ni de mon affreux désespoir, ni de ma plus affreuse vengeance; je ne te rappellerai que tes serments : hors le sacrifice de ton innocence, tu me juras de ne m'en refuser aucun; telles furent tes parolesau désert . eh bien ! Mathilde , je ne te demande point de me sacrifier ton innocence, mais de te mettre à l'abri de l'autorité de tes tyrans : suis-moi auprès de mon frère; que sa cour soit ton asile : tu y vivras dans un palais réservé pour toi seule; tu t'y déroberas à tous les regards; moi-même je n'y entrerai que quand tu le permettras; tout l'Orient saura que rien n'es égal à mon inviolable respect et à ton angélique pureté; j'imposerai silence à mes désirs, à mes prières; et pour te conjurer de régner avec moi à Jérusalem, j'attendrai que ton frère soit apaisé, et que ton Dieu y consente. Dans cette retraite où tu vivras, tu ne seras entourée que de Chrétiens , tu y exerceras ton culte dans une entière liberté ; et si quelquefois tu daignes m'admettre auprès de toi , j'assisterai à toutes tes cérémonies, je tâcherai de plier mon cœur à ta foi. —
Ah ! si tu avais voulu la reconnaître en effet , interrompit Malhilde touc en pleurs , nous serions Tun à l'autre à présent; loin de rougir de ma tendresse , je m'en glorifierais, et près de toi, loin de craindre les reiiards de Richard , des Chrétiens, et de Dieu , je les prendrais pour témoins de mon bonheur. — Mathilde, s'écria vivement le prince, tu ne l'ignores pas, Saladin déteste ton culte, il a juré de l'anéantir; tout ce qui porte le nom Chrétien est son ennemi : devais-je prendre le nom de son ennemi ? devais-je Téire ? Car enfin , en prenant le nom de Chrétien , je l'aurais voulu soutenir; en reconnaissant ton Dieu , je l'aurais voulu défendre, î^e défendre! et contre qui? Quoi! dans cette guerre que Saladin aurait recommencée avec une nouvelle furie, je n'aurais pas combattu îjeseraisdemeuré tranquille, oisif entre CCS deuxarmées où j'aurais vu dans l'une mon épouse et mon Dieu, dans l'autre ma patrie et Pion frère! De quel coté du moins aurais-je porté Dies vœux? nomme-moi des serments, si tu peux , qui ne soient point sacrilèges, horribles, et je les prononce à l'instant. Mais je te vois frémir ; j'en ai dit assez ; écoute-moi donc à présent : si tu me suis , si, par cette démarche éclatante, tu te prononces contre le coiiseil àei évéques, ce conseil, qui n'a été entr.uné que par Guillaume, reviendra à son premier avis : il te permettra de prendre l'éjioux musuimanque tu auraschoisi; tes Chrétiens, fatigués de la guerre, saisiront avec joie cette occasion d'accepter la paix , elle s'étendra sur les deux empires, le sang humain prêt à couler de nouveau s'arrêtera , tu monteras sur le trône de.I érusaiem , tu seras maîtresse et plus maîtresse que moi de ce vaste empire, les Chrétiens régneront véritablement dans la cité sainte, je remettrai mon cœur entre tes mains , lu en disposeras en souveraine, j'adorerai tout ce (jue tu adoreras; et un jour peut-être, tous ces peuples et mon frère lui-même , gagnés par tes vertus , me permettront de croire au Dieu de qui tu les
tiens Mathilde, ajouta-t-il , en tirant
de sa poitrine le reliquaire qu'elle lui avait
ILDE.
donné au désert , si tn ne me jures pas sur cet objet de ta vénération, d'être fidèle à tes serments, et de nie suivre chez Saladin, c'est moi qui vais jurer dessus de ne pas survivre à ton refus. » Eperdue, hors d'elle-même , frappée par les raisons du prince, et surtout par cette dernière menace, la vierge s'écria, en pressant le crucifix entre ses mains tremblantes : « Mon Dieu ! c'est vous-même qui parlez; c'est vous qui m'ordonnez de lesuivre. — Eh bien, interrompit-il vivement , comme s'il eut eu la crainte qu'elle ne se rétractât, voici ce qu'il faut faire : retourne à Ptolémaïs, garde un profond secret avec tout le monde ; n'excepte personne, ni la reine, ni l'archevêque: demain, au point du jour, tu monterasdans ton char , tu te feras conduire sur le bord de la mer, tu iras jusqyes aux premiers rochers du Carmel, et tu ne les auras pas dépassés que tu seras sauvée. Ne me demande pas quels sont mes moyens : ils sont sdrs, et ce détail inutile nous ferait perdre un temps précieux ; éloigue-toi maintenant; au moment du succès ne risquons pas d'être découverts. — Malek Adhel , un mot encore , lui dit la princesse. — Non , pas un seul mot, répliqua-t-il, tout est dit , tout est fini ; pars , M athilde , etsouvieiis-toi bien que si demain tu n)anquais à ta promesse , demain même lu me verrais arriver j^eul à Ptolémaïs pour y chercher la vie de l'indigne Lusignan, de ton frère peut-être, et mourir percé de coups au milieu de tes Chrétiens. » En parlant ainsi il la soutenait dans ses bras , et l'entraînait vers la porte, afin d'éviter qu'aucune réflexion vînt encore s'opposer à ses espérances; ils touchaient presque au sçuil, et la princesse allait sortir, lorsque la porte s'ouvrit tout-à-coup, et l'archevêque de Tyr parut. Il les vit, les reconnut, et jeta un cri terrible; Malhilde ne songea alors qu'au danger du prince, et se précipitant vers Guillaume : « Mon père, lui dit-elle d'une voix étouffée, contenez-vous, un mot peut le perdre: venez, sortons d'ici; mes gardes, eit'rayés par le bruit qu'ils ont entendu, pourraient venir le surprendre. » Elle dit, entraîne