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farchevêque, ferme soigneusement la porte et au même inomeut, ainsi qu'elle i'avait prévu, elle aperçoit ses gardes, qui, ayant été frappés par le cri de Guillaume, accouraient à son secours : « Ce n'est rien, leur dit-elle, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre tranquille, l'archevêque de Tyr, en entrant dans le tombeau de Montmorency, a cru qu'il m'était arrivé quelque malheur, mais il s'est trompé, ajoutât-elle en le regardant fixement, il ne m'en est arrivé aucun. » Guillaume la comprit, et leva les yeux au ciel avec reconnaissance; cependant, si elle l'avait rassuré pour le moment présent, ce rendez-vous mystérieux, cette secrète intelligence avec le prince, lui causaient de vives inquiétudes pour l'avenir; il la voyait sur le point d? se perdre, et sentit qu'il était temps de l'arrêter; mais, pour que ses paroles fassent plus efficaces, il voulut, avant de la menacer de la colère divine, lui en montrer les terribles effets. « Il est de bonne heure encore, lui dit-il, je désirerais qu'avant de rentrer à Ptolémaïs , votre alt"sse voulût des.^endre avec moi dans une de ces cabanes placées au pied de la colline. — J'y consens, mon père, répondit-elle; mais par quel motif le désirez-vo'is?— Je veux, répondit-il, que vous voyiez une fois ce que je vois tous les jours; je veux que vous mesuriez vous-même la profondeur de l'abîme où les passious peuvent entraîner, et que! châtiment Dieu réserve aux coupables qui y tombent. » La princesse comprit ce reproche, se soumit à cet ordre, et se prépara en silence au mal qu'elle allait souffrir. Durant la route il lui fut impossible de dire un mot à l'archevêque; ne pouvant lui confier les pensées qui l'occupaient, elle pouvait moins encore s'occuper d'autres pensées , et Guillaume se serait bien gardé d'interrompre un silence qu'il croyait causé par le repentir et la honte, et qu'il regardait comni^ !a meilleure préparation au spectacle qu'il allait lui offrir.
A peu de distance de la cabane, il mit pied à terre avec la princesse, ei il la conduisit dans un enclos entouré d'une haie
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de citronniers sauvages; au milieu était une chétive demeure, où tout respirait la tristesse et la misère; assise sur un banc, devant la porte, une vieille femme filait au rouet, et, près d'elle, deux jeunes filles de douze à treize ans nattaient des paniers de jonc. A la vue de l'archevêque, elles le saluèrent avec respect : il leur (lit quelques mots de bienveillance, et passa outre : Mathilde, le cœur palpitant et les yeux baissés, le suivit en silence. Ils s'avancèrent vers un sombre enfoncement que quelques roches formaient à l'extrémité de l'enclos, et qu'ombrageaient quelques sapins épars; toutà-coup Ma'ihilde crut entendre des cris, sa poitrine se serra, il lui semblait que cette voix ne lui était pas inconnue ; bientôt elle aperçut une femme pâle, échevelée, couchée sur la poussière, et qui se meurtrissait le sein en poussant de lugubres mugissements. « O mon père! s'écria la vierge en se pressant contre le bras de l'archevêque. Je la reconnais; c'est elle, c'est Agnès. — Aux jours de sa sagesse, reprit Guillaume en regardant Mathilde d'un œil sévère, Agnès fut belle aussi; elle était Gère, elle était la gloire de nos armes et l'orgueil de sa famille; mais un amour coupable l'emporta sur tous ses devoirs; et des traits défigurés, une beauté flétrie, un mépris général, une profonde misère, une raison aliénée, et par conséquent un crime sans repentir et une réprobation éternelle, voila le fruit d'une faiblesse, et tout ce qui reste d'Agnès. » Il fut interrompu en ce moment par cette infortunée, qui , d'une voix aiguë et dé:Miirnnte, faisait retentir les airs du nom de Malek Adhel. « O mon père! dit Maihilde avec effroi, fuyons ce lieu terrible; j'en ai assez vu. — Non, pas assez encore, repartit Guillaume en l'entraiiiant vers l'insensée, qui, étendue sur le sable, ne cessait de répéter : ?<Ia!ek Adhel! Malek Adhel! \'ous connaissez tout le crime, il fout que vous connaissiez toute la punition, et de quelle terrible manière lEternel sait venger ses lois outragées. » La faibleet tremblante^Iathilde se traîna
auprès du rocher qui couvrait Agnès, et, appuyant sa têtehumiliéecoutre la pierre, elle prêta une oreille attentive aux paroles qui échappaient à cette déplorable victime. « Malek Adhel! s'écriait-elle, quand cesserai-je de te voir rouler dans ce gouffre sans fond ? Un Dieu impitoyable i'a creusé lui-même.... Pour sa haine, ce n'était pas assez de mon supplice,
c'est avec le tien qu'il me punit »
Frappé de ce qu'il vient d'entendre, Guillaume comprend aussitôt que , pour un cœur passionné , le mal le plus à craindre est celui que souffre l'objet qu'il aime; et, se hâtant d'opposer l'intérêt de l'amour à l'amour même, il se penche vers Matlîilde, et lui dit : « Vous le voyez, ma fille, les vengeances de Dieu ne sont point aveugles, son œil perçant sait découvrir l'endroit sensible du cœur, et c'est là qu'il frappe ses coups. Quand le jour sera venu où le Rédempteur reparaîtra au milieu des mondes écroulés , il réalisera pour cette pécheresse le supplice qu'elle croit subir maintenant, elle verra son ravisseur plongé dans un abîme de tourments éternels, dont elle
sera éternellement le témoin — O
mon père! interrompit la princesse en joignant les mains , n'est-ce pas trop de rigueur.^ se peut-il qu'une si horrible punition lui soit éternellement infligée par le Dieu des miséricordes ? — ]Ma fille, si du sein de sa demeure elle laissait échapper un mot de repentir, tout ne serait pas perdu encore. — Malek Adhel!
s'écria impétueusement Agnès, Dieu implacable! et toi, détestable Mathilde, quand cesserez-vous de déchirer mon cœur? .... il dégoutte de sang, et je ne puii verser celui de ma rivale! et je ne puis l'entendre pousser des cris comme les miens....! Malek Adhel! hàte-toi de la précipiter à mes cotés , fais-lui oublier son Dieu ; que je voie sa douleur et ses mortelles blessures.... — Mon père , sauvez-moi, interrompit Malhilde avec un accent plein d'effroi. — Non, non, ne la sauvez pas, ne la sauvez pas, interrompit Agnès à son tour, et en se levant précipitammeiît : j'ai entendu sa voix,
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cette voix qui me tue, cette voix qui est entrée dans le cœur de Malek Adhel ; ne la sauvez pas; je veux la trouver, la déchirer comme elle me déchire, la poursuivre comme elle me poursuit. » Elle s'arrêta , ses idées se troublèrent de nouveau , d'autres images lui apparurent , d'autres remords vinrent la saisir , lefantome de iMontmorency s'éleva tout sanglant devant ses yeux , il semblait disputer Mathilde à sa rage, il la sauvait, et tombait assassiné; mais bientôt la pensée de Malek Adhel revint se placer devant toutes les auti-es. « Il est là, disait-elle, il m'appelle; la destruction est à ses côtés, ,e la vois bien; mais il m'appelle, je le suis , et la destruction m'engloutit... Cède, cède, ÏMathilde, ajouta-t-elle d'une voix furieuse , et la destruction t'engloutira.... — Venez maintenant, dit l'archevêque en relevant la vierge , je ne veux point que vous demeuriez plus longtemps en face de tant de misères , vos forces n'y résisteraient pas; » et, en l'entraînant , il ajoutait : « O ma fille ! que notre fragilité est grande! et qu'il faut mettre peu de confiance en nos propres forces , puisqu'il suffit d'un moment pour nous précipiter de la gloire céleste dans des ténèbres de douleurs ! » Mathilde ne répondit rien; il continua : « La séduction d'un homme, ma fille, a causé la chute d'Agnès; vous ne fignoriez pas, et c'est avec cet homme ({ue je vous ai trouvée ce matin! » IMathilde ne répondit rien. « Et dans quel lieu vous ai-je trouvée ! continua-t-il encore, dans quel lieu l'aveuglement de l'amour a-t-il pu vous entraîner ! auprès d'un tombeau! comme s'il n"y avait que son silence oui ne vous fit pas entendre de reproche. Eh quoi ! ne vous disait-il rien, ce silence? pour vous la mort n'a-t-elle pas de voix ? et pendant que vous la braviez, cette mort redoutable, si elle vous avait frappée; si vous étiez expirée auprès de r*îa!ek Adhel avec les mots d'amour dans la bouche et dans le cœur, où seriez-vous maintenant? »
Matlîilde ne réi)ondit rien; l'archevêque crut alors qu'elie étaii trop saisie; il la surraibauc
MATH à demi roiT'pu , et lui fit apporter un verre d'eau fraîche par la vieille femme : celle-ci la considérait d'un œil curieux , et demanda à Tarchevéque si cette jeune filie était malade aussi , et si elle resterait avec l'autre. Guillaume répondit que non. « Ma foi, tant mieux, répliqua la vieille, car je n'en pourrais pas garder deux. Le jour, elle est assez tranquille; mais quand la nuit vient, c'est un train , un vacarme on dirait que tous les démons sont après elle; ah ! c'est une véritable réprouvée. Le médecin que votre charité a envoyé ici n'en espère presque rien; cependant il vient tous les jours.— Bonne femme, lui dit l'archevêque, quelle que soit la peine qu'elle vous donne, et les soins qu'exige son état , n'en négligez aucun; veillez sur elle, la récompense ne vous manquera pas. — Ah ! s'écria la "vieille, vous m'avez déjà payée assez généreusement — Etsurtout, interrompit vivement Guillaume, n'oubliez pas mon expresse recommandation : si elle montre la moindre lueur de raison, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, envoyez-moi avertir sur-lechamp. » La vieille lui promit de n'y pas manquer, et l'archevéqne, reprenant alors le bras de !a princesse, la soutint, et sortit avec elle de cette maison d'amertume et de douleur. Ils montèrent ensemble dans le char qui les attendait, et reprirent la route de Ptolémaïs. Mathilde, les yeux baissés, et toujours profondément rêveuse, n'avait pas prononcé un mot depuis qu'ils avaient quitté A gnès; l'archevêque , inquiet d'un si long et si sombre silence, essaya de l'en arracher, en lui disant d'un ton plus doux : « Kêtes-vous pas curieuse de savoir depuis quel temps Agnès a été réduite à ce dernier degré d'infortune et d'opprobre? » Mathilde leva les yeux, et, d'un faible signe de tête, elle fit entendre qu'elle écouterait ce récit avec intérêt. Il dit alors : « En s'échappant de Damiette, Agnès vint se réfugier auprès de Saladin , elle contribua beaucoup à enflammer sa colère contre Malek Adhel : «'est elle qui, vous poursuivant sans
cesse, attaqua les chevaliers qui vous ramenaient au camp; c'est elle qui livra 3Iontmorency à une armée entière de Sarrazins; c'est elle qui fut l'assassin de ce héros , c'est elle qui , foulée aux pieds par les Chrétiens, demeura presque sans vie sur le champ de bataille. Depuis, déguisée en esclave musulman, elle a suivi Malek Adhel à Césarée, mais ]\Ialek Adhel refusa de la voir , et comme peu après elle eut connaissance de l'ambassade envoyée auprès des Chrétiens pour demander votre main, ses forces ne résistèrent point à tant de fatigues, dechagrins,etd'affronts;satêtes'aliéna:
je ne vous dirai point dans quel état je la trouvai à mon dernier voyagea Césarée; je rougirais, je l'avoue, de montrer à quel degré d'humiliation le crime a pu précipiter la fille des rois Je demandai qu'elle me fût confiée; je la fis conduire dans cette chaumière , afin d'être à portée de lui donner tous les secours dont je puis disposer; mais, jusqu'à ce jour, tous ont été infructueux; elle n'entend rien, elle ne reconnaît personne; c'est en vain que je me suis approché d'elle, que je lui ai parlé, Ma\eh Adhel occupe seul sa pensée, IMa'ek Adhel, l'auteur de sa misère , ô ma fille ! pensez bien à cela. '> ]\Iathilde, qui, durant ce récit, avait levé la tête pour mieux entendre , la laissa retomber sur son sein aussitôt que l'archevêque eut fini ; il attendit un moment sa réponse; voyant qu'elle n'en faisait aucune, il ajouta: « Ma fille, vous n'avez donc rien à me dire.? — Mon père, rép!iqua-t-elle, je ne le puis encore; il y a une grande confusion dans mon esprit ; et mon âme est cruellement oppressée ; mais dans deux jours , à cette même heure, je connais un lieu où je vous verrai : là, je dévoilerai tout mon cœur ; je pleurerai sur mes folles amours , et peut-être daignerez-vous épancher sur moi la rosée de la grâce céleste. » Elle se tait ; l'archevêque n'insiste pas davantage : cependant il cherche dans sa pensée quel est le lieu où elle doit le voir : dans deux jours, a-t-elle dit ; et c'est précisément, dans deux Jours
que Ricliavd a ordonne qu elle s'unii-ait à Lusigiiau; elle ne i''guore pas, il en est sûr: il sait que Ricliard lui a parlé : serait-il possible qu'elle pût consentira former ces nœuds? « Ma fille, lui dit-il, vous savez que c'est dans deux jours que Richard vous a commandé de donner votre main àLusignan, ctes-vous prue à obéir? — Et vous, mon père, interrompit-elle vivement, êtes-vous prêt à ni'ordonner d'obéir? » IMais, sans attendre sa réponse, elle ajonta, en élevant vers lui ses mains supj)liantes : » Mon père, je vous en conjure, ne m'interrogez pas, ma destinée est fixée; elle l'est, mon père, j'ose en être sûre, car il est des âmes si magnanimes, qn'on peut tout en attendre : cependant , (> mon père ! que ces mots, tna destinée est fixée, ne vous effraient pas; elle l'est, il est vTai; mais Dieu n'en sera pas offensé, et mon devoir n'en murmurera pas. »
Comme elle achevait ces mots, le char entrait dans Ptolémaïs; Guillaume la quitta, en lui recommandant -de méditer sur ce qu'elle avait vu , et de ne pas oublier que, si Dieu avait placé toutes les épreuves et les sacrifices dans ce monde , c'était hors du monde qu'il en avait placé la récompense. La princesse s'inclina sur la main pastorale de l'archevêque, et courut au fond de son api)artement , cacher à tous les regards le grand trouble dont cette matinée avait rempli son cmur.