CHAPITRE XLIX
A l'instant où la princesse avait vu Malek Adhel chargé de chaînes, elle était tombée sans connaissance : on la transporta en cet état dans le palais qu'habitait Lusignan; et, malgré les nombreux secours qui furent appelés autour d'elle,
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une partie delà nuit se passa avant qu'elle revînt à la vie : mais quel moment pour elle que celui où elle ouvrit les yeux, et où elle apprit que Malek Adhel était enfermé dans une étroite prison , et que Lusignan était maître de son sort , jnaître de Césarée, maître d'elle-même enfin. A ces affreuses nouvelles, elle enveloppe sa tête dans sa robe pour se cacher à la lumière; elle a horreur du jour qui se lève sur de telles afflictions; son cœur se brise sans qu'elle puisse verser aucune larme; elle demeure sans mouvement, perdue dans sa douleur , n'ayant d'autre pensée que celle-ci , qu'elle adresse au ciel : « 0 n''on Dieu ! est-ce donc sur l'étendue de mes fautes que vous mesurez celles de mon châtiment ! » Plusieurs femmes inconnues sont autour d'elle ; mais elle ne les regarde point , et ne leur parle point : tout-à-coup la porte s'ouvre , Lusignan paraît ; il commande qu'on le laisse avec Mathilde; il est obéi; la princesse frém.it mais elle se lève debout, et le regarde avec une iière et imposante dignité : il baisse les yeux : cette âme orgueilleuse qui, dans l'ivresse du triomphe, n'a pas craint d'insulter un rival enchaîné, tremble maintenant devant le courroux d'une jeune fille, et ne sait où trouver assez de force pour supporter ses reproches et résister à ses prières. Mais elle ne prie point encore ; tout humble qu'elle est , elle ne peut se résoudre à s'humilier jusque-là; sans changer d'attitude, sans regarder Lusignan , sans faire un pas vers lui , d'une voix sévère elle dit : « C'est donc vous , Lusignan , qui êtes maître de Césarée; en effet, en voyant les mains d'un héros chargées de chaînes , je devais être si\re que ce n'était pas mon frère qui commandait ici. — Madame, répond-il , les Chrétiens me doivent une grande vijctoire, et la pieuse Mathilde peut-elle né" pas se réjouir de la victoire des Chrétiens? — Je m'en réjouirais en effet, répliqua-t-elle, si leur honneur ne m'était pas plus cher que leur triomphe , et si vous ne leur aviez pas fait acheter par une trahison. — Nos ennemis, madame, ne tiendraient pas un autre langage , inter-
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rompit Lusignan d'un air offensé. — C'est celui que vous tiendrait Richard, s'il était ici, reprit-elle fièrement; car sa grande âme dédaigne jusqu'à l'apparence d'une perfidie , et sa sœur s'honore de penser comme lui : eût-il souffert, ce grand monarque, que votre main osât donner des fers à celles de son libérateur , du plus grand héros du monde....? — Madame, interrompit Lusignan avec un violent dépit , vous avez une juste idée de votre pouvoir sur moi , puisque vous ne craignez point de parler ainsi , en ma présence , d'un rival dont je tiens la vie entre mes mains. — Sire, répliqua-t-elle d'un air grave et un peu solennel . en rendant à Malek Adhel la justice qui lui est due, que puis-je craindre de vous?
Ne vous abaissez-vous pas trop en prétendant que c'est moi qui vous empêche de commettre une horrible lâcheté ? Pour en prévenir seulement la pensée, ne suffit-il pas d'être Chrétien et chevalier? — Ah! madame, s'écrie Lusignan, vous n"avez guère d'idée de l'indomptable amour qui me dévore, si vous croyez qu'une autre puissance que la vôtre pût arrêter les fureurs d'une jalousie si longtemps contenue. »
En parlant ainsi, il jetait sur la princesse des regards étincelants de tant d'ardeur, qu'elle en fut un moment effrayée. Elle était seule avec un amant passionné, audacieux peut-être, qui commandait dans le palais et dans la ville entière; mais elle sentit que la conscience de la vertu et la pensée de Dieu sont deux grandes forces, et elle les avait. Ainsi rassurée , elle dit : « Vous parlez toujours comme si vous commandiez seul ici ; mais les princes croisés sont-ils donc sans droits, sans pouvoir? S'ils vous ont aidé dans vos triomphes, ne doivent-ils pas disposer comme vous des prisonniers? — TSon , repartit impétueusement le roi de Jérusalem, nul autre que moi n'est maître à Césarée, car seul j'ai conduit le sié^e, seul j'en ai assuré le succès; et -^our me laisser l'entière disposition d'u conquête qu'ils ne doivent qu'à moi , les princes croisés n'a-
vaient pas besoin , sans doute , que Richard en partant m'eût revêtu de sa suprême puissance. — Ainsi, repartit la princesse en le regardant fixement, puisque c'est vous seul qui avez assuré le succès de cette entreprise, c'est donc vous seul qui avez envoyé vers Malek Adhel cet esclave chargé d'impostures, qui , instruit par vous dans l'art de tromper, a entrahié ce prince dans la plus téméraire démarche; et si l'asile sacré où je m'étais retirée a été violé par les Sarrazins, c'est donc vous seul qui en êtes cause? — Me rendez-vous donc responsable de leur crime. Madame? lui demanda vivement Lusignan. — Et qui l'a plus commis que vous , ce crime affreux, repartit la princesse plus vivement encore; n'est-ce pas votre pensée qui l'a conçu ? et , je le demande , quel est le plus coupable , du Musulman qui a porté le coup, ou du Chrétien qui l'a dirigé? » A ces mots Lusignan demeure interdit ; si les reproches de Mathilde sont amers, ils ne sont pas injustes, et il s'en irrite d'autant plus qu'il est embarrassé d'y répondre : sans doute il y avait des remords au fond de son âme; mais l'orgueil et la jalousie les tournaient en rage , et il ne retirait d'autre fruit du sentiment de ses torts que la volonté d'y persister. L'idée que Mathilde accordait moins d'estime aux palmes qui ornaient son front qu'aux fers qui chargeaient les mains du prince, cette idée, dis-je, ulcérait son âme au point de le rendre capable des résolutions les plus désespérées ; l'amour , l'admiration de la princesse étaient le partage de Malek Adhel , tandis cjue lui n'obtenait que son mépris et sa haine. Dans cette situation qu'avait-il à faire, qu'à tirer parti des circonstances où il se trouvait pour forcer la princesse à se donner à lui ? Il ne veut pas même attendre le retour de Richard ; il prévoit trop'^que Richard n'approuverait pas tout ce qu'il a fait, et que peut-être , en le voyant artisan de tant d'intrigues, il lui retirera son amitié; il faut donc que ses artifices lui tiennent lieu de tout , et lui aient assuré le suc-
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ces de tous ses vœux avant le moment où ils pourront lui nuire dans l'esprit de Richard.
Après avoir roulé ces diverses pensées dans sa tête , il se décide à ne rien épargner pour contraindre la princesse à l'hymen qu'il désire; puisqu'il ne peut gagner son cœur, il la forcera du moins à lui donner sa main ; s'il manque cette occasion , il est sûr de n'en trouver jamais une aussi favorable, et le sentiment de ses torts l'enhardit à aller plus avant. Il s'approche de Mathilde avec une contenance agitée ; son œil est enflammé et sombre; sa voix, émue et tremblante.
« Mathilde, lui dit-il , je vous aime avec une violence qu'il m'est impossible d'exprimer ; je vous jure , par le Dieu vivant , qu'il faut que vous m'apparteniez ; il le faut à tout prix ; et , avant de renoncer à ce bien , je renoncerai à la vie. » Ce serment épouvante la princesse; elle fait un mouvement pour fuir, il la retient.
« Non , Mathilde , vous ne me quitterez point; assez longtemps j'ai contenu mon cœur dans les bornes d'un respect inviolable; quand votre frère vous donnait à moi , que toute la chrétienté confirmait cet hymen, j'ai enduré votre dédain sans me plaindre : puisque je n'ai rien gagné à vous traiter en souveraine , peutêtre obtiendrai-je davantage en vous parlant en maître; et je vous déclare que, pour vous obliger d'être à moi, j'emploierai toute ma puissance. » A ce mot, la princesse indignée, lui dit : « Quand Richard vous a confié la sienne, il ne croyait pas, sans doute, que vous en useriez pour opprimer !a faiblesse : ô Lusignan ! j'ai vécu longtemps parmi les Infidèles; mais je n'en ai vu aucun capable de la lâcheté dont, en ma présence , le roi de Jérusalem vient de flétrir son caractère. — Mathilde, je ne vous tromperai pas, interrompit très-impérieusement Lusignan, plus vous me montrez de dédain, plus vous m'affermissez dans mes projets : puisque je n'ai jamais possédé votre cœur , et que vous m'enlevez votre estime, que me reste-t-il à perdre? votre personne : hé bien! je jure
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que je ne la perdrai pas, Mathilde, je le jure par le Dieu que nous révérons : si dans ce jour vous n'êtes pas à moi, ce soir mon rival sera sans vie. — Horrible blasphème! s'écria la vierge avec effroi; mon Dieu, prêtez-vous votre nom à de pareils serments? — Décidc-tul, Mathilde , continua Lusignan en lui \)venant la main avec une grande agitation,' veux-tu être mon épouse? — Jamais, interrompit-elle; la mort même de Malek Adhel m'effraie moins que cet hymen , et je suis siire qu'il me bénira de n'avoir pas hésité dans le choix. — Hé bien! répliqua-t-il avec une amère et froide colère, je vais ordonner sa mort avec d'autant plus de joie qu'il mourra dans son aveuglement, et que vous serez séparés pour l'éternité. " A cette terrible pensée, la princesse sentit son sang se glacer; un nuage éj)ais couvrit ses yeux ; pale et tremblante, elle demeure sans voix, et n'ose faire un pas, comme si elle eût été entourée d'abîmes. La foi ne lui permettait pas de douter que Malek Adhel , en mourant dans ses erreurs, ne fût condamné à une réprobation certaine; peut-être le trépas du héros qu'elle aimait lui eût paru moins affreux que rhymen de Lusignan ; mais qu'y avait-il de plus affreux que son éternel malheur? Jamais si cruelle angoisse ne déchira son cœur; elle ne sait que vouloir , elle ne sait que résoudre. Cependant, à la fin, elle s'écrie : « Non, les princes croisés ne permettront jamais qu'un crime si noir soit commis; ils se soulèveront contre cette iniquité; ils se soulèveront contre toi, Lusignan; j'en appellerai à mes Anglais, j'en appellerai au grand Albert d'Autriche , au duc de Bourgogne, dont la loyauté si connue a mérité la confiance du monarque des Français. — Et ni vos Anglais, ni Albert d'Autriche, ni le duc de Bourgogne, ni Philippe- Auguste lui-même, ne sauveraient Maick Adhel ; nul ici ne donne des ordres que moi. — Quand tu commanderas un crime, les Chrétiens ne t'obéiront pas; et les nobles chefs de l'armée sauront bien empêcher que
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tu ne souilles leur cause par un forfait. — Peut-être le feraient -ils, Mathilde, reprit -il avec une violence concentrée, peut-être croiraient-ils leur honneur engagé à défendre les jours de leur plus grand ennemi ; mais je puis le faire périr en secret , et me mettre même à l'abri de tout soupçon. » Au ton dont il prononça ces mots, la princesse crut entendre l'arrêt de 3Ialek Adhel; alors, avec une voix imposante, une contenance majestueuse , et un regard céleste , elie dit à Lusignan : « Et quand la justice humaine vous absoudrait, sire, la justice divine ne vous effraie-t-elle pas.' et oubliez-vous que, si vous ne rendez pas compte de votre crime aux hommes, vous en rendrez compte à Dieu? — ^lathilde, je le sais, répliqua Lusignan en se mettant à genoux devant elle; je connais mes torts et la punition qui m'attend; mais les remords et la crainte ne sont rien devant le désir de vous voir à moi , et l'horreur de vous voir à un autre; enfin, dans ce moment, égaré par la dévorante passion qui me consume, je ne puis hésiter entre vous et l'éternité. » Des paroles aussi impies abattirent toutes les espérances de la vierge; il lui en restait une pourtant, mais faible et confuse; c'était celle de voir Malek Adhel, et de déterminer sa conversion par la crainte qu'elle ne se donnât à Lusignan. Alors, avec une dédaigneuse fierté elle dit à ce roi : « Votre criminelle démence m'inspirerait peut-être encore plus de pitié que de haine, si je ne me voyais réduite à ce comble de misère, d'avoir à choisir entre le salut d'un héros et votre main.... Mais avant de prendre une dernière résolution, il faut que je voie MalekAdhel. — Vous ne le verrez point, .Madame, s'écria Lusignan d'un ton impérieux; je connais trop bien la puissance des passions et le cœur de mon rival pour permettre cet entretien ; plutôt que de vous voir à moi, il se laisserait éclairer, et consentirait peut-être à recevoir le baptême pour obtenir de vous de le laisser mourir. Non , non , je ne risquerai jx)int que
l'éloquence de votre cœur ouvre le sien à la vérité.... Non, non, ajouta-t-il en faisant un mouvement pour sortir, refusez-moi , afin qu'il meure dans son endurcissement, et que ma jalousie soit même délivrée de toute crainte jusque dans l'innnense avenir. »
A ces mots , Mathilde , n'écoutant plus que son désespoir, court au-devant de Lusignan , se jette à ses pieds , et s'écrie : » O prince cruel ! si tu n'as aucun respect pour un héros, aucune pitié de ma douleur, prends pitié de toi-même : où courstu, malheureux ? à ta perte éternelle ; tu vas te baigner dans le sang innocent, tu vas poignarder un homme sans défense.
Chrétien, souviens-toi de ton maître; ce ne sont pas là ses leçons. » Dans ce mouvement impétueux, son voile s'était détaché, et ses cheveux épars, son attitude suppliante, et l'expression divine de ses regards, ajoutaient une puissance surnaturelle à ses paroles. Lusignan, éperdu , s'arrête , et lui dit : « Ah ! beauté céleste, demande-moi mon sang, ma vie, demande-moi plus encore; je puis tout pour toi, hors de renoncer à toi. » La princesse baissa les yeux en pleurant, et toujours prosternée, en dépit des efforts qu'il faisait pour la relever, elle ajouta : « Non , je ne quitterai point vos genoux que vous ne m'ayez entendue; j'y veux mourir si vous persistez dans vos refus. Ecoutez , Lusignan : j'en conviens , mon estime vous a été ravie: mais vous pouvez la reconquérir, vous pouvez la porter à un degré qui touchera à l'admiration; vous êtes maître de devenir pour moi un objet de vénération , de mériter mon profond respect, mon immortelle reconnaissance : si la passion vous a dégradé un moment , en triomphant d'elle , vous vous élevez au-dessus de ce que vous avez jamais fait , et un si grand effort peut tout réparer. 0 Lusignan! que ces mains que je presse brisent elles-mêmes les fers d'un héros; qu'il entende de votre bouche l'ordre de sa liberté ; en vous voyant si grand, si généreux, il vous craindra davantage , sans doute , niais iJ sera forcé de vous admirer. Lusignan ,
je le sais , c'est de l'héroïsme que je vous demande; mais vous n'ignorez pas combien l'âme de Mathilde y est sensible, et vous ne voudrez pas lui apprendre, qu'en vous en croyant capable, elle a trop attendu de vous. » Cette beauté gémissante s'arrête alors, mais elle regarde Lusignan, et prie encore avec ses pleurs quand elle a cessé de parler. L'altier monarque est ému ; son visage hautain s'attendrit; cette voix l'étonné, le pénètre,
il regarde Mathilde Ah! s'il avait pu
puiser dans ses yeux le moindre espoir d'être aimé, il allait être généreux; si elle lui eût adressé un mot plus tendre, il allait faire ouvrir la prison de Malek Adhel : mais la vierge ne sait point feindre; elle promet à Lusignan son admiration, sa reconnaissance, elle ne peut lui promettre son amour. Alors il change de projet ; il demande pardon à Mathilde, il rejette sur sa passion la témérité des menaces où il s'est laissé emporter; il promet tout ce qu'elle désire; il promet tout, et elle n'est point rassurée : il y a dans le ton de Lusignan quelque chose qui l'inquiète, et la grâce qu'il accorde, l'alarme davantage que les emportements de sa colère. Glacée par une crainte dont elle n'osait dire le motif, elle gardait le silence , lorsqu'ils furent interrompus par un des capitaines de Lusignan. « Sire , lui dit-il , à la nouvelle de l'emprisonnement de Malek Adhel, tous les princes croisés ont quitté leurs tentes; ils sont accourus dans ce palais; ils demandent à vous voir; ils veulent apprendre de vous quel sort vous destinez à cet illustre captif : que votre majesté se hâte , car l'agitation est grande parmi eux. »
A ces mots , Lusignan tressaillit ; il prit son casque, sa lance, et se prépara à sortir. « Seigneur, lui dit la princesse en tendant vers lui ses mains suppliantes, souvenez-vous de vos promesses. » Avec un sourire amer, il lui répondit : « Soyez tranquille. Madame; « et il la fit trembler en lui parlant ainsi.
Quand elle fut seule, elle tomba à genoux. Que pouvait-elle faire? tout son
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recours était là : les hommes l'abandonnaient, la trompaientsansdoute;maiscelui qui n'abandonne point, qui ne trompe point, dont la puissance passe tous les hommes, l'écoutait encore; et, en pleurant dans son sein, l'infortunée ne murmurait pas, car, en conservant son innocence, elle avait conservé les biens qui en sont inséparables : la confiance et la résignation.