‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 179 sur 188 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

En sortant de Césarée , Malek Adhel fitunlongdétour pour atteindreles forêts qui dominaient le camp des Croisés. Il fallait nécessairement les traverser pour arriver au Carmel , et le désir de n'être point retardé dans sa route , lui inspirait une prudence qu'il n'aurait pas eue pour sauver sa vie. Au point du jour il arriva au faîte de la colline, d'où on aperçoit le sommet sourcilleux du Carmel se projeter dans la vaste mer. A cet aspect, il n'est plus maître de lui-même : mille craintes, mille douleurs saisissent son âme. il presse les flancs de son coursier,

dont la vitesse défierait les vents ; ses soldats ont peine à le suivre. Kaled, l'inquiet Kaled , en lui voyant prendre , d'un tel mouvement, le chemin du Carmel, commence à concevoir les plus sinistres alarmes ; il continue à suivre son maître, mais il ne doute presque plus que la raison ne l'ait abandonné , et que l'amour ne soit l'unique cause d'une démarche qu'il avait attribuée à de bien plus glorieux motifs.

A quelque distance du monastère, Malek Adhel retient tout-à-coup son cheval, et dit à Kaled : « Sais-tu que Lusignan est ici ? — Est-ce lui seul que tu viens y chercher? lui répond son ami d'un ton sévère. — Je viens le chercher , le punir , s'écria le prince ; mais je viens surtout arracher IVIathilde à sa tyrannie et à son odieux amour; viens , suis-moi , que rien ne nous arrête. — Je t'obéis, répond Kaled avec tristesse, maintenant les représentations seraient inutiles; mais, si j'avais connu ton dessein, tu ne serais sorti de Césarée que sur mon corps sanglant. Ah! malheureux prince, puisse ton imprudence ne pas te coûter plus que la vie. » Malek Adhel ne l'écoute pas, il s'élance avec ses soldats dans la cour solitaire du cloître; tout y est en silence ; la grande porte est fermée, le prince ordonne qu'elle soit abattue, les grilles volent en éclats ; le cimeterre nu à la main , il entre dans la sainte maison , appelant à grands cris Lusignan et Mathilde. Personne ne répond, les longs corridors sont déserts ; il prête l'oreille, il écoute; des chants se font entendre, il croit que ce sont ceux del'hyménée, et il précipite ses pas vers le lieu d'où ils partent ; il traverse une cour intérieure couverte d'herbes sauvages, et derrière tous ces bâtiments gothiques, l'église avec son haut clocher et ses vitraux coloriés, frappe ses regards ; il monte les degrés du temple; à travers la porte entr'ouvertc il voit le pavé jonché de fleurs, d'innombrables flambeaux dont des torrents d'encens obscurcissent la lumière; l'archevêque de Tyr, revêtu de ses plus maenifiques habits, etprèsde lui la vierge

qu'il aime, prosternée au pied de l'aulel. Étranger au culte des Chréiiens, une si auguste cérémonie ne lai paraît devoir être que celie de l'hymen; quoiiju'ii n'aperçoive point Lusignan , il ne doute pas qu'il ne soit là, et, se montrant tout-àroup avec ses armes et ses soldats , il s'écrie d'une voix qui retentit dans toutes les voûtes de l'église : « A moi, Lusignan, viens me la disputer, si tu l'oses! » et renversant tout ce qui s'oppose à sou passage , sans respect pour !a majesté du Dieu suprême , dont la présence remplit le temple saint , il arrache Mathilde éplorée de l'autel qu'elle tient embrassé. A son terrible aspect, les sacrés concerts sont interrompus, des cris de terreur leur succèdent ; comnîe une troupe d'oiseaux timides, les vierges fuient en désordre, elles se jettent dans le chœur, se précipitent dans le saiîctuaire, se réfugient derrière l'autel. Cependant avant de s'élo'gner, le formidable guerriercherche Lusignan du regard , l'inculte de la voix : « O perfide roi , s'écrie-t-il, où te caches-tu? toi qui as osé m'ofenser, n'oses-tu me combattre? » Mais Mathilde est entre ?es bras, sans connaissance; il ne souiie plus qu'à la sauver; il fuit à grands pas avec elle, ses guerriers ont peine à le suivre : au bas du mont Carmel il s'arrête auprès d'une fontaine, il baigne d'une onde pure le front glacé de sa bien-aimée, en s'écriant hors de lui :

« Dieu des Chrétiens, rends-lui la vie, et la mienne est à toi ! •> î! achève à peine ces mots , que IMathiide soupire et se ranime. « Où suis-je ? dit-elle , pourquoi toutes les puissances de mon âme tressaiiîent-eiies ainsi d'allégresse....? les sacrés parvis vont-ils s'ouvrir? ô Malek Ad'^ei! es-tu ici pour y entrer avec moi ? » En. entendant ces paroles si tendres, mais auxquelles la constante pensée de Dieu mêle tant d'innocence, Malek Adhel, enivré d'unefélicité inconnue, s'abaridonne sans contrainte aux vives et profondes émotiojis qui l'agitent; à genoux devant Mathide, il la contemple et l'adore, il ne voit qu'elle, il a oublié toute autre pensée : c'est un de ces moments d'extase où on

driviiie le ciel..... Ah! si un pareil bonheur pouvait être durable , s'il l'était , on ne voudrait plus quitter la terre; luais quand on est appelé à le goûter , on touche sans doute au terme de la vie, car il serait également au-dessus des forces humaines d'en soutenir la prolongation, ni de pouvoir survivre à sa perte.

Kaled, suivi de ses soldats, vient interrompre les raviss^ements célestes où le héros était plongé. » O prince téméraire ! lui dit-il, comment oses-tu te reposer sur cette terre fatale, où les ennemi^, les pièges, et la mort, t'environnent, v Ces mots rappellent l\Ia!ek Adhel à tous les dan<ïPrs de sa situation ; il pense que ^lathilde les partace, et il frémit : il se lève ; son bonheur a disparu ; une sombre terreur le remplace, car il craint d'être surpris par l'armée entière des Chrétiens, et il sent trop qu'alors tout l'effort de sa vaillance ne pourrait que lui faire perdre la vie avec honneur, et non sauver celle qu'il aime. A l'idée de la voir un moment entre les bras de TAisignan , son âme frissonne, et, pour la première fois s'ouvre à la frayeur de la mort; maintenant, atteint par toutes les faiblesses, s'il entend le bruit des feuilles que ses chevaux froissent sous leurs pieJs, il croit distinguer dans le lointain l'approche de l'ennemi ; quand les longues ombres de la nuit descendent sur la terre et la peuplent d'images fantastiques, partout il croit voir un Chrétien , surprendre un espion , reconnaître une troupe rangée en bataille; enfin, jusque dans le sifflement des vents qui courbent la tête des vieux pins et des antiques sycomores, son oreiiie est frappée du son des instruments de guerre et des cris précurseurs des combats. En proie à cette épouvante, il marche en silence sans oser même parler à Mathilde; mais elle, revenue peu à peu de son effroi, l'interroge, lui demande pourquoi il a violé son asile, et la promesse qu'il lui avait faite de l'y laisser vivre en paix? « Et toi, lui répondil d'une voix sombre et farouche, pourquoi m'as-tu trompé, en m'assurant que les Chrétieiïs le respecteraient Ppourquoi

MATH Lusignan y a-t-il osé entrer? pourquoi t'a-t-il lorcée à paraître devant lui? un jour plus tard n'étais-tu pas son épouse? — Malek Adhel , que dis - tu ? reprit ia princesse avec un profond étonnement ; depuis mon départ de Ptolémaïs, je n'ai pas revu Lusignan ; est , si j"eu crois i'archevéque de ïyr, mon frère a renoncé à uu hymen que j'abhorre, et me laisse libre de me donner à Dieu. « Ce peu de jnots fut un coup de lumière pour le jn-iiice; il vit qu'il avait été trompé, et, ({uoiqu'il fût frappé à l'instant de toutes les fatales conséquences de cette perfidie , son premier mouvement fut un mouvement de joie. « Du moms, s'ecr;a-î-il, elle n'est qu'a moi , et sa bouche n'a prononcé des vœux que pour noti'e amour :

ainsi, aialhilde, l'étranger qui m'a dit avoir accompagné Lusignan dans ton cloître, avoir été témoin de ton désespoir, et avoir reçu des mains d Herminie uu billet où tu me demandais du secours, cet étranger n'était qu'un imposteur? — Assurément, répondit Mathilde. — Dieu éternel, continua le prince, conmient permettez-vous que le parjure emprunte ainsi les couleu.s de la vérité! Mais que ris-je! ce n'est pas la subtilité du traître, c'est mon propre cœur qui m'a séduit; j'aurais été dupe de même du piège le plus grossier : du moment qu'on m'a parlé de toi , je n'ai plus vu que toi ; et ton nom , comme un talisman enchanté , m"a jeté dans l'aveuglement et a rompu toute ma prudence pour laisser agir le seul

amour O ma bien-aimée! ajouta-t-il

avec un effroi qui le glaçait jusqu'au fond de l'àme, que du moins tu ne sois pas victime de ma crédulité : les Chrétiens, fiers de leur trahison , en voudront recueillir le fruit ; ils nous attendent dans ces bois, et je ne puis te ramener a Césarée avec sûreté; mais comment aller ailleurs? comment endurer le honteux affront d'avoir abandonné la ville que j'avais juré de défendre? elle tombera, et seul j'en serai cause! O Saladin! que diras-tu de ton frère? ô Mathilde ! reliremoi ton amour: j'en suis ind'gne. puisque j'ai trahi pour lui mon devoir et .. a

IL DE. 25â

patrie! » Il s'arrête alors; il n'ose plus poursuivre sa route au milieu de ces forêts, où il n'est que trop sûr d'èu-e surpris par les Chrétiens. Il appelle Raled ; i! lui fait part de l'horreur desa situation. Kaled baisse la tête, il est consterné; il sent, comme le prince, toute limpossibilité de retourner à Césarée : il est certain, comme lui, que larmée des Croisés les attend à quelque distance, et s'avancer de ce côte c'esc vouloir tomber dans leurs fers ou perdre la vieda..s un combat inégal. La fuite est le seul parti qui leur reste; mais comment se résoudre a donner un tel conseil à son maître; que pensera tout l'Orient d'une semblable désertion ? cependant il peut moins encore se résoudre à le voir dans les chaînes des Chrétiens. Au milieu de ces perplexités, tout-à-coup un souvenir lui arrive et une lueur d'espoir le ranime. « Mon maître, lui dit-il , si ma mémoire ne m"abuse pas, la vie et l'honneur peuvent être sauvés encore. A l'opposé du camp des Cbi-étiens, à l'occident de Césarée, vis-à-vis la porte d'Omar, est une vaste excavation qui, par des chemins souterrains, va aboutir à une masse de rochers placés aux confins de la plaine sablonneuse de Jaffa: depuis que les Chrétiens ontperdu toutes les viles maritimes de la Syrie, cette route ténébreuse a été abandonnée; mais je me souviens de l'avoir parcourue en entier, tandis qu'occupé dans ton gouvernement d'Alep, Saladin, à ta prière, m'avait confié celui de Césarée. — Fautil faire un long détour pour l'atteindre? s'écria le prince. » Raled répondit que tout le jour suivant suffirait à peine. « Eh bien , sers-nous de guide et hàtonsnous, reprit Malek Adhel, car ce parti est le seul qui nous reste. »

Alors le prince et ses gens quittent la route qu'ils suivaient, et se détournent vers le sud; ils traversent la vaste forêt qui s'étend au loin vers l'intérieur du pays; se frayant un passage à travers les rochers, les branches rompues, et les arbres renversés. Au point du jour ils atteignent pourtant la lisière occidentale de ces ténébreuses solitudes, et Malek

2é6 MATH

Adhel , en retrouvant la plaine et la lumière , ne craignant plus de surprise, ne craint plus rien au monde. Tandis que Kaled s'éloigne un moment pour aller chercher quelques aliments dans des cabanes de laboureurs qu'il aperçoit à peu de distance, le prince veut que Mathilde se repose; il la fait asseoir sur des rameaux de fougère coupés à la hâte; il se place auprès d'elle , et lui dit . « Ma bienaimée, les maux que les Chrétiens ont voulu me faire retomberont sur eux-mêmes, et quand ils te sauront dans mon palais, au lieu de me voir dans leurs chaînes, ils seront assez punis. » La princesse soupire et se tait. « Eh quoi, Mathilde , reprend impatiemment le prince, soupires-tu après ta retraite, regrettes-tu d'être avec moi? Quoi! lorsque ta volonté est pure, je ne te verrai pas bénir l'erreur qui nous réunit, et jamais, jamais l'amour ne parlera seul à ton cœur? » Mathilde se retourne vers lui , le regarde avec des yeux pleins d'une tendresse que les larmes du repentir ne pouvaient éteindre : » Ah! répond-elle, ne me demande pas d'être plus coupable : puis-je me dissimuler les joies de mon lâche cœur, en voyant l'impossibilité oii je suis de revenir sur mes pas : toute la nuit, tandis que nous traversions en silence cette auguste et sombre forêt , je songeais à retourner dans mon cloître , mais je ne le pouvais qu'en demandant à l'un de vous d'exposer sa vie pour moi ; il me semblait qu'à ce prix je ne devais pas le vouloir; et rencontrant partout un obstacle , partout je trouvais un plaisir O Chrétienne sans force et sans

foi , ton cœur , gonflé d'amour , n'a de goût que pour les biens périssables , et verrait avec effroi le chemin qui la ramènerait à Dieu. » Elle dit, et cache dans ses mains sa honte, son amour, et ses larmes. Malek Adhel s'écrie avec transport : 0 délices de ma vie , je ne redoute plus rien; me voilà heureux, nous sommes ensemble , et une existence toute de bonheur nous est assurée à jamais. — Ne parle point de bonheur, reprit la vierge éperdue, n'en parle jamais; le bonheur

ILDË.

n'est pas fait pour nous : téméraire , tu as vicié le temple du Seigneur ; je me vois avec joie près de toi, et nous connaîtrions le bonheur!.... Non, l'àme souillée de pareilles fautes ne peut pas être heureuse; car, plus elle s'attache à cette fausse félicité qu'elle chérit, plus elle

s'enfonce dans sa misère Mon Dieu,

je crois voir votre foudre suspendue sur nos têtes; elle va éclater : ah ! ne prenez qu'une victime; que tout mon sang versé rachète celui de Malek Adhel ; épargnezle, épargnez-le. » En parlant ainsi, le remords frémissait dans l'àme de la timide beauté, et elle étendait ses deux bras vers le prince comme pour le préserver de la colère divine. Mais Kaled est l'evenu; il les interrompt, leur présente quelques aliments , et leur dit : « Hfitonsnous , car il faut atteindre l'ouverture du souterrain avant la nuit, afin queje puisse la distinguer et la reconnaître. » Malek Adhel sent toute la prudence du conseil de son ami ; et, résolu de ne plus se livrer au plaisir d'ciitendre Mathilde jusqu'au moment où il la verra en siîreté dans son palais de Césarée, il la remet aux soins de Kaled , et la suivant de loin , il presse de toute sa puissance la rapidité de leur marche. Durant le jour, ils traversent les vastes plaines qui séparent Rama de Césarée, et arrivent avant la nuit aux rochers que Kaled désigne comme l'entrée de la caverne. Là, Malek Adhel s'arrête un moment, indécis : de ce lieu il aperçoit au couchant iaffa, où commande Metchoub, et un peu plus près, vers le nord, sa chère Césarée. Il est décidé à s'y rendre ; mais il se demande si IMathilde ne serait pas plus en sûreté à Jaffa : une ville assiégée, en proie à toutes les horreurs de la guerre , est-elle un asile assez sûr, assez tranquille pour y conduire celle qu'il aime? Mais n'est-il pas certain de la défendre; en combattant pour Mathilde, ne devient-il pas invincible; et en la sachant derrière lui, pourra-t-il être renversé? D'ailleurs Metchoub commande à Jaffa , et Metchoub est l'ennemi (le Mathilde. Cette pensée le décide.

Non , non , s'écrie-t-il , je ne la quitte

MATHILDE

rai point ; déjà assez de maux nous accablent, n'y joignons pas celui d'une séparation inutile. » Il dit, et prend la main de sa bien-aimée , ils s'avancent ensemble vers une ouverture spacieuse, mais sombre , profonde , et dont la route semble se précipiter vers les entrailles de la terre; Kaled marche en avant avec les soldats, tenant entre leurs mains des torches de paille allumées; le prince soutient les pas tremblants de Mathilde; ils s'enfoncent dans toutes les horreurs de ces éternelles ténèbres : quelquefois la voûte de la grotte se rabaisse à un tel point, qu'il faut, pour ainsi dire, ramper sur la terre humide, et se glisser entre les rochers ; plus loin on rencontre des pointes aiguës, on gravit avec effort quelques escarpements glacés, et de l'œil on mesure près de soi de noirs précipices OLi des pierres détachées tombent, roulent sans fin dans des profondeurs sans bornes ; par moments , quand la lumière delà paille jette un éclat plus vif, et permet de distinguer l'intérieur de ces immenses cavernes, on les aperçoit hérissées de crystaux transparents , et tapissées d'une prodigieuse quantité d'oiseaux de nuit, dont les innombrables générations n'ont peut-être jamais vu le jour depuis la naissance du monde. Cette route pénible , effrayante , se prolonge toujours : malgré tous ses efforts, Malek Adhel n'en peut sauver la fatigue à Mathilde; il ne la quitte point; souvent il essaie de la porter , mais la difficulté du chemin ne le lui permet pas toujours ; son habit de bure la défend mal contre l'âpreté des rocs ; ils froissent sa peau délicate, et, obligéede les embrasser pour appuyer ses pas , leurs aspérités rudes et aiguës déchirent ses mains. En voyant sa souffrance , le prince est prêt à perdre courage ; il le perd un moment , parce qu'un moment Kaled croit s'être égaré dans sa route , et revenant sans cesse sur ses pas par un défilé qui tourne sans cesse, il s'écrie que ce souterrain, autrefois droit et d'un accès commode, s'est changé en un labyrinthe sans fin et sans bout. t^ A ces mots , Mathilde , épuisée de las-

situde , demeure sans force sur le roc où elle se traîne , et le prince, saisi d'un mortel désespoir, l'entoure de ses bras, et est tenté un moment de s'engloutir avec elle dans les profonds abîmes dont ils sont entourés : mais bientôt la fermeté de son âme lui suggère une autre pensée; il se lève, s'avance d'un côté avec quelques soldats, tandis que les autres tournent du côté opposé , et de cette manière il parvient enfin à découvrir la véritable issue : alors il revient chercher Mathilde sur le rocher où il l'a laissée ; et au bout de peu d'heures , un air plus frais leur annonce qu'ils touchent au but, et que le monde va se rouvrir pour eux. Il leur semble même qu'une faible lumière arrive à travers les fissures des rochers ; Kaled éteint ses flambeaux, et aussitôt leur clarté est remplacée par celle de la lune, qui perce dans le souterrain, au milieu des touffes de ronces et des immenses draperies de lierre suspendues à l'entrée de la caverne : Kaled tire son sabre , rompt ce faible obstacle , brise tous ces flexibles branchages ; il fait un pas de plus, Césarée est devant ses yeux; il reconnaît la porte d'Omar, et la sentinelle qui y veille; il voit flotter sur les murailles et les mosquées les drapeaux jaunes et noirs s et distingue au nord, dans la plaine, le camp des Chrétiens et les bannières de la croix; tout y paraît calme et tranquille, ainsi que dans la ville : le fidèle cœur de Kaled tressaille de joie ; son maître est sauvé , l'honneur musulman l'est aussi. « Mahomet a veillé sur toi , dit-il au prince ; en faveur de tes services passés il a fait grâce à ton imprudence. » Malek Adhel lève les yeux au ciel , et remercie le Dieu qui a sauvé Mathilde : il la transporte dans ses bras, la conduit vers la porte d'Omar : au nom de Malek Adhel elle s'ouvre à l'instant; des soldats, vêtus de l'habit sarrazin, entourent le prince; il croit

* Le drapeau noir était celui des califes abassides, auxquels les sultans demandaient toujours l'investiture de leurs états , sans les reconnaître pour souverains. Le drapeau jaune était la couleur particulière de la dynastie des Ayoubites, dont Saladin était le cbef.

être au milieu des siens. « Enfin, s'écriet-ii en serrant la princesse contre son cœur , les Chrétiens seront dupes de leur perfidie ; Mathilde est hors de leurs atteintes, et Lusignan ne me l'enlèvera plus. » II dit, et tout-à-coup les troupes qui l'entourent se jettent sur lui , lui arrachent et son épée et IMathilde : en un instant Kaled et tous les soldats de sa suite sont chargés de chaînes : la surprise ne leur permet pas de tenter même une vaine défense; Malek Adhel ne sait s'il veille ou s'il est sous la puissance d'un songe affreux. « Prodige infernal ! où suis-je? s'écrie-t-il, — Sous la puissance des Chrétiens, sous celle de Lusignan , répond celui - ci en se faisant jour à travers ses troupes ; Césarée et Mathilde sont à moi, et tu es dans mes fers. » Malek Adhel, frappé d'une effroyable surprise, demeure immobile et éperdu; une sueur froidecoule sur tousses membres ; il promène autour de lui des regards menaçants, terribles, et désespérés : perdre tout à la fois la liberté, Mathilde, et l'honneur, voilà son sort : il amène lui-même celle qu'il adore dans les bras de son rival , et il a laissé périr Césarée ! Césarée, queSaladin avait confiée à ses soins , et qu'il avait juré de défendre jusqu'au dernier soupir. Après de pareils maux on ne peut plus vivre : les remords qui brisent son âme font taire jusqu'aux gémissements de l'amour désolé, et la honte de sa faiblesse a abattu la fierté de son cœur ; il baisse sa tête humiliée; ii n'a plus ni force, ni courage ; il ne secoue point ses chaînes, et il marche dans un morne silence vers la tour oià Lusignan a ordonné à ses soldats de le conduire.

Page 1