‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 186 sur 188 · M AT HT · texte numérisé non relu

M AT HT

Geoffroi de Lusi'cinan , à la vue de son tVèresaiis mouvement et sans couleur, appelle autour de lui tous les secours de la médecine et de l'Eglise. L'archevcque de Tvr vient s'asseoir auprès du lit du mourant, afin de profiter du premier moment de connaissance pour le rendre du moins au ciel , si on ne j;eut le rendre à la vie. Mathilde, surmontant toutes ses répugnances, est entrée aussi sous sa tente : ses mains délicates s'occupent sans cesse d'exprimer le suc des herbes , et de choisir les simples dont se compose l'appareil des blessures. Les chirurgiens d'Europe , appelés auprès de lAisignan , s'étonnent de la profondeur des siennes : « On reconnaît les coups de IMalek Adhel , » s'écrie l'écuver. A ces mots, la princesse suspend son ouvrage , regarde l'écuyer , et lui dit d'une voix trèsémue : « Est-ce donc IMalek Adhel qui a blessé votre maître? — Oui, ^Madame, repond-il ; mais c'est mon maître qui a tué Malek Adhel.— Il a tué Malek Adhel ! » reprend la vierge en laissant tomber les herbes qu'elle tenait. Elle n'en peut dire davantage; ses nerfs se raidissent, son sang s'arrête, ses yeux se troublent, elle ne remue point et reste debout, pale, immobile, comme si la vie l'eût abandonnée. L'archevêque, frappé de la nouvelle qu'il apprend, et des funestes (conséquences qui y sont attachées , accourt auprès de Mathilde. Il s'efforce de lui dire quelques mots, c'est en vain; car lui-même est accablé de douleur.

Mathilde ne sent plus rien; ses yeux secs et fixes ne versent aucune larme, et .ses lèvres bleues et glacées semblent ne devoir plus s'ouvrir. Cependant, en la voyant dans cet état , l'archevêque retrouve des forces pour la consoler ; mais ses paroles, loin d'aller au cœur de la princesse, paraissent ne pas même frapper ses oreilles; elle demeure dans la même attitude; Guillaume, plein d'alarmes pour elle, en éprouvede plus vives encore pour le prince; il dit à l'écuyer: « N'y a-t-il aucune ressource.^ INiaiek Adhel est-il entièrement perdu ? — Perdu pour toujours. —Toujours, toujours ! -

LDE.

s'écrie la vierge d'une voix sourde et déchirante, et avec un regard qui semble plonger dans les profondeurs immenses de l'éternité. L'archevêque est d'autant plus touché de ces paroles qu'il en comprend le sens , et qu'il voit bien que ce n>st pas la mort de Malek Adhel qui fait le désespoir de sa douleur. « Ami, reprend très-vivement l'archevêque, répondez-moi avec vérité, l'avez-vous laissé sans espoir? » L'écuyer, interdit devant l'archevêque , frappé de l'état de la princesse, croit sentir dans son sein des serpents qui le dévorent , et sa bouche ne peut proférer un seul mot. Le pénétrant Guillaume, accoutumé à lire dans les consciences, a reconnu sur ce front pale l'empreinte des remords ; il pressent un mystère affreux, et veut l'éclaircir à l'instant. « Viens, suis-moi, » lui dit-il. Le coupable n'ose résister à cet ordre; l'archevêque le conduit sous une tente voisine; il y fait transporter la princesse : h peine sont-ils seuls tous les trois , qu'il s'adresse ainsi au pécheur, qui tremble à ses pieds : « Parle, dévoile ce que tu sais , quel ténébreux secret caches -tu? — Grâce, grâce, s'écrie l'écuyer, comme s'il eiit cru que Guillaume avait pénétré le crime dont le ciel était déjà instruit. — Tu nous as trompés, reprend l'archevêque, Malek Adhel vit encore. »

Voilà les premiers mots que la princesse a entendus ; elle tressaille, jette autour d'elle'des regards égarés, et, se précipitant aux genoux de l'écuyer , elle les ])resse contre son sein , les embrasse de ses mains tremblantes, en s'écriant avec des sanglots : « Ah! dis donc, hate-toi de dire que Malek Adhel vit encore. — IMisérable que je suis, répond l'écuyer éperdu, que ne puis-je au prix de tout mon sang, racheter mon crime et rendre la vie à ce prince ! » Mathilde frémit, ses terreurs 1 éclairent et lui révèlent quel sang couvre les mains qu'elle touche; avec un cri lamentable elle repousse le meurtrier, en disant : « C'est toi, c'est toi qui lui as donné la mort. » Le coujable tombe la face contre terre, et avoue son forfait : Guillaume l'écoute

M ATM IL DE.

avec épouvante, il pleure sur un attentat si noir; mais bientôt , rappelé i\ d'autres pensées par l'état de la princesse, dont les aveux de Técuver senibh^nt avoir aliéné la raison, il s'approche d'elle, la soulève dans ses bras, et lui dit : « Prends courage, ma fllle, tout n'est pas fini peut-être encore; le bras des 'assassins est toujours tremblant, leurs coups, mal assurés : rarement ils trouvent le cœur des héros. — Oh ! qu'il y reste une ombre de vie , s'écrie Mathihle , et je saurai bien l'y découvrir. » Et , à cet espoir, son sang ranimé porte une légère rougeur sur son front abattu.

«Si MalekAdhel n'était plus, ajoutet-elle, si tant de vertus devaient être punies, 6 Eternel! où serait votre jus- • tice , où serait votre vérité? — Ma fille, interrompit vivement l'archevêque, mourez de votre douleur; mais ne blasphémez pas. - Partons, mon père, lui dit la princesse, partons sans différer :

l'assassin nous guidera sur les traces sanglantes où il a marché. — Partons, » reprend l'archevêque, aussi enflammé par la charité, que Mathilde elle-même peut l'être par l'amour.

La nuit ne les arrête point; la lune brille au haut des cieux et les éclaire. Guillaume se munit de baume et de simples propres aux blessures; malgré sa vieillesse, il suit de près la course rapide de la princesse : le remords semble avoir donné des ailes au meurtrier , et , malgré les détours qu'ils sont obligés de faire pour éviter la rencontre des Chrétiens qui reviennent au camp, la charité, l'amour, et le repentir, les poussent d'une telle vitesse, qu'ils arrivent bientôt vers la masse de rochers qui couvre de son ombre le corps de ]\Ialek Adhel. Eu l'apercevant, le meurtrier frissonne; il ne peut aller plus loin ; il détourne la tête de ce sang qui s'élève contre lui; ses membres se raidissent, et sa langue épaissie ne peut prononcer aucun mot.

INIathilde jette les yeux autour d'elle; ils sont frappés de l'éclat que les rayons de la lune font jaillir des armes d'un guerrier; elle se précipite à genoux près

de lui, écarte ses cheveux, le reconnaît, se penche sur ce front souillé de sang et de poussière, pose une main tremblante sur son cœur, et demeure quelques minutes dans cet état de terrible émotion où on se sent comme suspendu entre l'immortelle félicité et l'éternel désespoir. Un mouvement, un souffle, vont décider son sort; elle attend; ses yeux sont fixes , sa respiration même est suspendue : on dirait qu'elle ne veut recommencer à vivre qu'avec son époux. Tout-à-coup un éclair de joie a parcouru, pénétré tout son être; d'une voix éclatante d'espérance, elle s'écrie, en voyant arriver Tarchevêque : « Blon père , son cœur bat encore , le ciel est justifié. » Aussitôt elle déchire ses voiles pour étancher toutes les blessures du prince; ses mains semblent se multiplier ; jamais tant de secours ne furent apportés ave.c plus de vivacité ; jamais tant de force n'appartint à un corps si délicat : elle soulève la tête du héros, la presse contre son sein, la couvre de larmes , et réchauffe de sa pure haleine les lèvres pâles et glacées que la mort allait fermer pour toujours. Un faible soupir s'échappe de la poitrine du héros : « ÎMon Dieu, s'écrie INlathilde avec une ferveur exaltée, ce n'est pas pour l'amour que je vous implore ; je ne vous demande rien pour moi , emparez-vous seul de son cœur, qu'il ne revoie la lumière que pour vous connaître ; soyez , soyez son unique pensée. » Tandis qu'elle prie , l'archevêque applique sur les profondes blessures du prince un appareil dont il ne voit que trop l'inutilité : ce soin rempli , il songe à en remplir un plus grand : au pied des rochers , il a entendu le murmure d'une fontaine, et va remplir le casque ensanglanté d'une onde salutaire. « O vénérable saint, lui dit la princesse, priez, priez. Dieu ne vous refusera pas le salut de cette Ame. » Guillaume arrose le front du héros de cette eau à laquelle la miséricorde du ciel lui a permis de commuriiquer une vertu divine; en cet instant, les rayons de la lune tombent à plomb sur le visage de

IMalek Adhel; Mathilde voit ses yeux s'ouvrir à demi, et ses lèvres essayer quelques mots. « i\ron père, dit-elle à l'archevêque eu étendant la main vers lui, approchez, parlez-lui; ce n'est pas moi qu'il doit entendre. » Guillaume se courbe vers le prince. « Mon lils, lui dit-il, mon Ois , Dieu vous attend, Dieu vous appelle. » A cet accent, Malek Adhel entr'ouvre ses paupières, et d'une voix si faible que, -sans le silence de la nuit et l'attention de ceux qui l'écoutent, on n'aurait pas pu l'entendre, il dit : « IMon père, vous êtes donc revenu? vous n'avez point abandonné votre enfant. ■» Avec une vivacité passionnée, la vierge s'écrie : « Mon Lieu, mon Dieu,^ je vous bénis. — Oh quelle voix, dit-il en s'efforçant de se soulever , quelle voix vient entourer ma mort de délices ? — Mon fils, répond le pieux Guillaume, donnez à d'autres pensées le peu d'instants qui vous restent, car ils peuvent vous obtenir une vie et une félicité sans terme. — Avec elle, mon père? » dit-il , en pressant la main de ?,Ialh;lde de sa main languissante. En ce moment, Guillaume n'a pas le courage d'être sévère , et il espère qu'un Dieu tout d'amour acceptera une conversion opérée par l'amour. « Oui, mon fils, avec elle, répond-il, si vos derniers sentiments sont pour Dieu. » Alors il se haie de répandre sur le prince l'eau sainte du baptême; il prononce les paroles sacrées, et, lui faisant embrasser le signe de la rédemption : « Adorez, lui dit-il , les rayons de ce soleil qui s'est éteint sur la croix pour vous éclairer , et ayez d'autant plus d'espérance de salut , que ce Sauveur a beaucoup plus de jouissance pour vous le procurer, que toutes vos erreurs pour vous le ravir. » A ces mots, le prince quitte la main de Mathilde pour embrasser la croix; aussitê)t la lumière divine et l'abondante vie qui la suit descendent par torrents dans son àme, il aime et il croit. « Célestes clartés , dit-il , je vous ai vues , je ne peux plus vous perdre : foi , espérance, amour , je me livre à vous.... Mathilde , reçois mes adieux ; je vais t'at-

tendre. » La vierge baigne de larmes le visage de son époux , mais ce sont des larmes de douceur ; elle est sure à présent de lé retrouver , et , quand l'éternité biejiheureuse est tout entière devant elle , la mort qui va les séparer n'est plus qu'une absence de peu de jours. » Ami, s'écrie-t-elledans une sorte de délire extatique, sois heureux le premier, je t'aime trop pour m'en plaindre. « L'archevêque réunit leurs mains, et d'une voix tendre et grave , il leur dit : « Epoux chrétiens , pour toujours l'un à l'autre : Malek Adhel , va recevoir le prix de ton baptême; monte au ciel préparer la félicité de ton épouse, tandis que ses larmes expieront ici-bas tes erreurs. » Le héros n'a plus de force que pour élever ses yeux vers ce ciel qu'on lui montre ; il les referme aus.sitôt , et son àme s'envole dans le sein du Dieu qui vient de la conquérir.

Mathilde contemple avec une muette douleur cette tête pale et superbe qui retombe pour jamais sur la terre ; mais elle n'espère plus, elle ne prie plus : quand elle espérait, qu'elle implorait un miracle, c'était pour le salut de son époux : maintenant qu'elle l'a obtenu , elle n'ose attendre un autre miracle, ni demander à Dieu que , pour un bonheur périssable , il interrompe une seconde fois le cours de ses lois. Guillaume est ému de tristesse, et sent qu'il doit l'être plus encore de reconnaissance; ses lèvres essaient des bénédictions, et laissent échapper des soupirs : « O Dieu ! s'écrie-t-il , sanctifiez la douleur de cette vierge; qu'elle se réjouisse du bien que vous lui avez fait , sans regretter le bien que vous lui ôtez.... Fille du Christ, c'est par vos douleurs que Dieu achève la pénitence de votre époux , c'est par vos larmes qu'il accepte son repentir; ne vous plaignez donc ni de vos douleurs ni de vos larmes ; ne voulez-vous pas souffrir pour lui... ? » Après un long silence, il ajoute : « Elevez vos regards vers cet espace immense ; c'est là qu'est votre époux. — 0 mon père! il est là aussi, répondit-elle en lui montrant le corps froid et livide qu'elle

MATHILDE

entourait de ses deux bras. — Ma fille , il faut rendre cette dépouille mortelle à la terre qui la réclame. — Non , s'écriat-elle, je ne la lui rendrai jamais; non, je ne m'en séparerai plus. O mon époux! je jure de ne point te quitter; ne m'ontils pas assez éloignée de toi pendant ta vie ? Que craignent-ils maintenant ? m'envient-ils encore le plaisir que je goûte à voir tes yeux éteints, tes lèvres glacées, à m'envelopper avec toi des ombres de la mort .'ce bien est le seul qui me reste, pourquoi leur cruauté veut-elle me le ravir .=* — Ma fille, reprit Guillaume, vous disiez , il y a quelques heures, Qu'il soit sauvé, et je ne me plaindrai pas; il est sauvé, et vous murmurez encore. — Non, je ne murmure pas, dit-elle en inondant de larmes le corps inanimé qu'elle pressait contre sa poitrine, je me réjouis, au contraire; j'adore les miséricordes de Dieu , je les bénis ; mais jamais, non , jamais je ne me séparerai de Malek Adhel ; partout je le suivrai : c'est moi seule qui poserai le voile funèbre sur ce front décoloré. Malheureuse ! ne l'as-tu pas déjà fait une fois....» Elle ne peut achever, trop de sanglots se pressent et l'étouffent ; elle laisse tomber sa tête sur ce sein qui ne palpite plus , et semble partager sa mort. Guillaume se sent trop faible pour soutenir ce spectacle; la pitié est le seul sentiment par lequel il tient à la terre, et les maux d'autrui ont abattu quelquefois son courage. 11 se détourne , il s'éloigne, il s'appuie contre le tronc d'un vieux palmier; et, dans l'amertume de son âme , il répète ces paroles des prophètes : « Comment es-tu tombé. Soleil des cieux, fils du Jour.' toi qui foulais les nations , te voilà abattu jusqu'à terre. Ah! que mes yeux fussent une fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit le blessé à mort. »

Parvenue au plus haut des cieux, la lune éclaire ce lugubre et solennel spectacle; elle frappe également sur le meutrier qui mord la terre en exhalant les cris du remords près de sa.victime étendue sans vie ; sur une beauté angélique, l'amour et l'espérance du monde, de ce monde qu'elle

va quitter pour mettre dans un tombeau son amour et ses espérances ; et, à travers les longues feuilles du palmier, ses pâles rayons tombent aussi sur cet homme vénérable vieilli dans la charité, également cher à Dieu et aux misérables, qui n'a joui que des biens qu'il a donnés, n'a connu que les peines qu'il a vu souffrir ; et , par la longue habitude qu'il a de bien faire, fait le bien chaque jour, sans avoir même besoin de songer à la récompense qui l'attend.

Au milieu de ce morne et profond silence, qui n'est interrompu que par les gémissements du crime, les soupirs de la douleur, et les exclamations de la piété, le hennissement de quelques chevaux vient de se faire entendre; bientôt des hommes paraissent : l'archevêque reconnaît l'habit musulman; il frémit pour iMathi Ide , et se hâte d'aller à elle ; les Infidèles l'aperçoivent et le saisissent. « Chrétien, lui disent-ils, que fais-tu là? est-ce toi qui as ôté la vie à Malek Adhel ? — Je crois, au contraire, que je la lui ai donnée, répond-il d'une voix tranquille. » La princesse a entendu du bruit ; elle se lève, tressaille, et, se plaçant devant le corps de son époux : « Hommes, n'approchez point, s'écrie-t-elle, neme l'enlevez pas. » Un des Sarrazins se détache de la troupe , il court , il dit : « Je la reconnais , c'est la princesse d'Angleterre; mon maître doit être ici. — Je ne te le rendrai point, Kaled , reprend iMathilde avec un mélange de terreur et d'égarement; tu fus son ami , mais , n'importe, je ne te le rendrai point. «Kaled aperçoit iecorps du héros; il se jette la face contre terre. «■ O mon maître ! s'écrie-t-il en se frappant la tête , ô mon maître! voilà donc comme je devais te revoir! — Kaled, interrompt la princesse, ton maître est mort mon époux, je veux mourir auprès de lui. » Il répond : « Nous sommes venus , au risque de nos vies , chercher ces précieux restes pour les rendre à Saladin; ils lui appartiennent. — Ils n'aj>parliennent qu'à moi, s'écrie I^Iathilde, et si tu emportes mon époux , je te suivrai , Kaled , jusqu'au bout du monde ; je te sui\Taï à

pied en le rodemandant mon époux. »

Kn pM-Iant ainsi, elle retonil)e, et serre ( ontrc son rœur la main glacée de IMalek Acîhe!. Tant de douleur et d'aniour péi.ètiTnt rànie de Kaled; il se souvient (Tailleurs combien elle fut chère à son nuiître, et croit ne pouvoir mieux hono- ) , r sa mémoirequ'en obéissant à la beauté f.u'il aima. « Nous avons juré à Saladin (•'.' lui rendre la dépouille de son frère, i.'pond-il, et nous lui obéirons; mais viens avec nous, illustre Chrétienne, et lo sultan, touché de tes larmes, respectera en toi la veuve de Malek Adhel, et r.e te séparera point de l'objet de ton amour. — Oui, sans doute, j'irai le lui demander, dit-elle vivement; et vous, mon père, adieu ; retournez vers les Chrétiens et laissez-moi remplir un devoir en suivant le corps de mon époux. — Ma fille, répond le pieux Guillaume, je ne vous quitterai point. " Les Musulmans font un brancard, y déposent en pleurant les restes de IMalek Adhel ; la vierge marche à côté, la bouche muette et la tête voilée ; rarchevêque suit de loin le cortège , en répétant à voix basse, et avec des interruptions régulières , ces versets des belles hymnes de la mort:

» Mes années coulent avec rapidité, et je marche par une voie de laquelle je ne reviendrai jamais; mes jours sont passés , ils ont décliné comme l'ombre; mes pensées sont évanouies, mes espérances, dissipées : je dis au sépulcre, Vous serez mon père; et aux vers. Vous serez ma mère et mes sœurs. Le sépulcre s'est élargi, a ouvert sa gueule sans mesure, et le monde y descendra avec sa magnificence, sa multitude, sa pompe, et tous ceux qui s'y réjouissent. »

Le funèbre convoi arrive aux premiers rayons du jour sous les murs d'Ascalon ; on lui ouvre les portes ; le peuple accourt , gémit , l'accompagne le long des rues qu'il traverse pour se rendre au palais : de tous côtés des éloges et des pleurs se font entendre; les soldats surtout éclatent en sanglots ; ils arrêtent sur le seuil du palais le corps du héros qu'ils ado- "•ient, et se prosternent alentour en

frappant leurs têtes contre la terre. « O prince magnanime! s'écrient-ils, tu es mort, mais ton souvenir est écrit dans nos cœurs avec tes bienfaits ; tu es mort , et toutes les vertus vont être ensevelies avec toi : la justice, la générosité, la bonne foi, s'évanouiront avec toi; et, après toi , les cruautés , les rapines , vont reparaître de nouveau dans le monde désolé : le ciel a perdu sa lumière ; le monde, son plus bel ornement; l'empire, son défenseur; et Saladin, son seul ami. •»

Cependant le convoi s'avance vers la grande salle du palais ; le sultan le reçoit, la tête couverte de cendres, et étouffant avec peine la violence de sa douleur. « O mon frère! dit-il, en embrassant ce corps inanimé, mon frère! mon seul ami! estce bien toi....? Ah! comment porterai-je sans toi le poids de mon empire? » La vierge jette son voile eh arrière, et les cheveux épars, les vêtements déchirés, la majesté du malheur empreinte sur le front , elle se prosterne aux pieds du sultan , et s'écrie : « Puissant monarque , de tous les biens que j'étais destinée à posséder sur la terre, il ne me reste que ce cadavre; ne me l'ôte point , je t'en conjure — Que me demandes-tu? interrompt Saladin avec un grand trouble.

— Je te demande mon époux, reprendelle; avant de mourir, il a embrassé ma foi; avant de mourir, il a reçu mes serments et les a emportés avec lui. Ah!

permets que je passe auprès de son cercueil ce pende jours d'une triste vie; donne-moi de Malek Adhel tout ce qui reste de Malek Adhel sur la terre; noble Saladin, prête l'oreille aux cris d'une épouse désolée. — Es-tu réellement l'épouse de mon frère? lui demande le sultan en la relevant avec bonté. L'archevêque s'avance alors , et dit : « Malek Adhel est mort Chrétien , il est mort l'époux de Mathilde. —Je sais que ta bouche n'a jamais prononcé un mensonge, Guillaume, lui dit le sultan; et si tout autre que toi m'eut dit ces paroles , j'aurais refusé de les croire IMalek Adhel

est mort Chrétfen....! O beauté fatale!

toi qui m'as ôté un frère pendant sa vje,

MATHILDE

qui as causé sa perte , et qui me le ravis encore après son trépas, garde doue ton époux , puisque son dernier vœu fut pour toi. — Maintenant, dit-elle, en rejetant son voile sur son visage, je n'ai plus rien à demander au monde, et je vais lui dire un éternel adieu. — Veuve de Malek Adhel, lui demande le sultan, quel lieu choisissez-vous pour déposer ces restes sacrés? — Ils me suivront , répond-elle, au monastère du Carmel , dans cette retraite éternelle où je vais m'ensevelir; plus heureuse que je n'espérais , j'y vivrai près de mon époux. — jN'ohle sultan , lui dit Guillaume, accordez quelques jours de trêve aux (chrétiens, pour qu'ils puissent faire en paix cette pompe solennelle. »

Saladin l'accorda; l'archevêque partit pour aller annoncer aux Chrétiens tout ce qu'ils avaient perdu, et ce qu'il leur restait à faire; il laissa Mathilde, jusqu'à son retour , dans le palais du frère de son époux : un vaste appartement tendu de noir est préparé pour elle; nuit et jour , auprès du cercueil de Malek Adhel , elle pleure et s'écrie : < Paix, paix i\ tes cendres, mon époux; et, s'il se peut, paix , paix aussi à mon àme! O mon jînie ! pourquoi te sens-tu pressée d'une si mortelle tristesse, et pourquoi demeures-tu plongée dans l'ahattement? Celui que tu aimes a cessé de verser des larmes; et, tandis que ta faiblesse le raj)pelle sur cette terre, il goiîte d'ineffables plaisirs au sein de la félicité suprême à laquelle Dieu l'avait prédestiné par sa miséricorde divine. «

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