‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 187 sur 188 · CHAPITRE 1.1V · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1.1V

La grande bataille d'Ascalon n'avait donné que la victoire aux Chrétiens ; la joie ne l'avait pas accompagnée; et, en rentrant sous leurs tentes, Guillaume fut surpris d'y trouver, au lieu des éclats du triomphe, le silence de la consternation. Certains mots échappés au coupable écuyer avaient éveillé des soupçons sur la conduite du roi de Jérusalem, et sur la manière dont 'ilalek Adhel avait été

frappé. Richard seul refusait d'y croire; les autres chefs, que la même prévention n'aveuglait pas, n'apercevaient que trop bien toutes les preuves qui confirmaient cette accusation ; et, humiliés de la honte dont un si odieux assassinat allait couvrir leurs noms et leurs exploits, ils ne songeaient qu'en frémissant au bruit que leur victoire allait faire dans l'univers, parce qu'il ne pourrait y retentir qu'avec celui d'un crime.

Il y avait d'ailleurs, parmi les Croisés, de trop grandes âmes et de trop nobles chevaliers pour que Malek Adhel n'y eut pas beaucoup d'admirateurs et d'amis.

Ils avaient besoin de pleurer sa mort , ils ne l'osaient pas : la religion se fut peutêtre offensée qu'ils eussent montré publiquement leur douleur; mais , en la cachant , leurs visages nepouvaient la taire, et ceux dont la tristesse était moins vive , se sentaient néanmoins troublés de la chute de Malek Adhel. Il tombait, ce redoutable ennemi de la foi , et la foi devait se réjouir sans doute; mais l'orgueil de l'homme pleurait celui dont les grandes vertus avaient élevé si haut la dignité de l'homme; et, en le voyant suivre Montmorency dans la tombe, il semblait aux Chrétiens , connue aux Musulmans, que maintenant l'univers, vide de héros, ne méritait plus qu'on cherchât à s'y distinguer par des exploits que l'estime de ces deux grands hommes ne pouvait plus payer.

Le retour de Guillaume rompt le morne silence du camp. Maintenant qu'on sait que Malek Adhel est mort Chrétien , toutes les muettes tristesses osent éclater; maintenant que c'est un Chrétien qu'on pleure, ce n'est plus des pleurs qu'on se contente de verser, mais des gémissements qu'on fait retentir de toutes parts. Les jMusulmans eux-mêmes montrent une peine moins vive; car, s'ils s'affligent de ce qu'ils ont perdu , les Chrétiens regrettent ce qu'ils auraient pu gagner. Les premiers souffrent du mal qu'ils ont reçu, les seconds, de celui qu'ils ont fait. « Ah! s'écrient les Croisés, en se disant l'un l'autre la douleur

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qu'ils éprouvent, quel aveugle empressement nous poussait à détruire celui qui devait nous sauver? Hélas! quelques jours de patience encore, et la parole s'accomplissait, et Sion se relevait de ses ruines, et Malek Adhel lui-même eut posé la première pierre du nouveau temple : soutenu par ce bras invincible , le bras de l'enfer même ne Teùt pas ébranlé : maintenant quelles seront nos espérances ? le sang innocent a souillé notre cause, Lusignan l'a versé, Lusignan est coupable : oh! élevons nos voix; pleurons sur le péché commis par un de nos frères ; et toi , Eternel , châtie-nous ; mais , jusque dans ta colère , souviens-toi que tu châties tes enfants; car , qui pourrait résister à ta colère? »

Telles sont les plaintes qui éclatent dans tout le camp; le nom de Lusignan n'y est répété qu'avec horreur. Guillaume entend ces cris et ne les réprime point; Richard étonné le prend à part, et lui dit : « Mon père , on accuse Lusignan du plus noir forfait, et vous gardez le silence! si votre cbarifé ne l'a point défendu, vous l'avez donc jugé coupable?

O mon père! se pourrait -il que Lusignan, que mon ami....? — Ke le nommez plus votre ami , interrompit l'archevêque, il n'est plus digne de l'être. — Que dites-vous? s'écria Richard en frémissant , Lusignan serait un assassin !

— IMalek Adhel est mort assassiné, reprit l'apôtre du Christ avec une profonde douleur, et c'est Lusignan qui a ordonné le crime. « A ces mots, le roi d'Angleterre , pâle , égaré , tomba sans force sur son siège. « Forfait inoui! s'écria-t-il ; celui que j'appelais mon frère, celui que

je pressais sur mon sein il a trahi

l'honneur, et il vit encore! — Oui , repartit l'archevêque, il vit encore poiir son plus grand supplice, car du moins il espérait ne pas survivre à son crime, et voulait précéder son rival dans la tombe. » Alors il explique quels furent les ordres de Lusignan^ et sa charité y cherche des motifs de le*^ trouver moins coupable ; mais l'inflexible honneur nele permet pas, et Richard est prêt à s'indigiier de î'in-

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dulgencede Guillaume. « Mon père, s'écrie-t-il , point de pardon, point de pardon ; le meurtrier n'en mérite point ; poursuivi en tous lieux par la vengeance divine, il doit l'être aussi par les hommes, et nous ne devons point de miséricorde à des crimes pour lesquels j'espère que le ciel n'en a pas Je romps, j'abjure à jamais tous les nœuds qui m'attachèrent à Lusignan ; je vais proclamer ma haine aussi hautement que je proclamai jadis mon amitié, car Richard ne supporterait pas qu'on lui supposât seulement un reste de pitié pour un assassin. » H dit, et va dans tout le camp répandre l'amertume de son âme indignée ; tous les Chrétiens la partagent ; il ne s'en trouve pas un qui excuse Lusignan , pas un qui ne le condamne. Ces clameurs courent , volent d'un bout du camp à l'autre , et Lusignan ne se réveillera que pour les entendre. La pcrtede son sang le laisse encore sans mouvement, mais on a répondu de sa vie. il vivra donc, tandis que la terre a bu le sang de l'innocent! il vivra, et Malek Adhel n'est plus! mais celui-ci , mort en paix avec Dieu , a déjà reçu l'immortelle couronne, et Lusignan ne rouvrira ses yeux au jour que pour apprendre son crime , pour le voir connu du monde entier, pour en sentir la honte et le remords , pour perdre tout à la fois Mathilde , l'honneur , l'amitiédeRicbiard, le trônede Jérusalem, et l'estime de l'univers. Il ne reti'ouvera donc la vie que pour être puni, et pour se repentir peut-être ; car il n'appartient pas à l'homme de mettre des bornes aux miséricordes du ciel.

Cependant , du haut de Gésarée les cloches funèbres ont retenti; Ptolémaïs aussi sonne les paroles de la mort , et Conrad lui-même a voulu que sa superbe Tyr rendît un pareil hommage au héros chrétien : tout est deuil et tristesse le long des côtes dont les Croisés disposent ; tout aussi est deuil et tristesse le long des cHes dont Saladin est maître encore; et les deux mondes , réunis un moment, gémissent ensemble sous le poids du même malheur.

MATHILDE

Non loin d'Ascalon, à l'entrée d'un chemin qui va droit au Carmtl , les Clirétiens sont venus attendre les précieux restes que Saladin a promis de leur rendre : ils y élèvent une croix; c'est sous son ombre sacrée qu'ils veulent recevoir les cendres de xMalek Adhel.

Bientôt, sorti des portes d'Ascalon, le convoi funéraire a{)proche : deux chars fermés, tendus de noir, roulent lentement sur le sable ; le premier contient ce qui reste des plus grands hommes sur la terre quand Dieu leur a retiré son souffle; dans le second une victime volontaire, morte au monde comme l'époux ([u'elle suit , va achever sa course en ce jour; et ces deux cercueils, marchant vers le même tombeau, également muets, cachés et recouverts aux yeux des hommes, ne leur permettent pas même de savoir quel est celui où l'on pleure encore.

Saladin à pied, le visage pâle, la contenance austère, et les habits déchirés, s'avance vers les Chrétiens , et leur dit :

Je vous donne celui qui s'est donné à vous; mais il faut que son meurtrier me soit livré. » Richard, portant la parole pour tous les Chrétiens, répond : « Nous abhorrons comme toi l'assassin de ton frère , de notre frère ; mais il n'appartient qu'à Dieu de mettre la main sur la tète des rois; ces grandes puissances ne relèvent que de ce grand tribunal : cependant , sois tranquille , le forfait sera puni , et le sang du juste ne restera point sans vengeance ; car Lusignan , en horreur aux hommes , abandonné des siens , sera plus que privé de vie , il vivra sans honneur....— Semblable a Vesprit immonde qui est sorti de Vhomme, ajouta l'archevêque, se 'promenant par les lieux arides, cherchant du repos et n'en trouvant points » Après un court silence, le sultan répondit : « S'il est ainsi, je suis satisfait. » Ensuite il ajouta , avec un long et sourd gémissement, montrant un des deux chars : « Le voilà , prenez-le , puisque c'est parmi vos morts qu'il a

' s. Matthieu , ch. zii , v. ^3.

choisi sa demeure. » Il dit, et sa grande àme, prête à être accablée par la douleur , se relève pourtant avec courage. Il fait signe à son peuple d'abandonner aux Chrétiens le cercueil de Malek Adhel :

les Sarrazins ne peuvent s'y résoudre; ils se jettent sous les roues du char, se roulent dans la poussière, embrassent les restes de leur héros en poussant des cris lamentables; mais Saladin fait un second signe, et il est obéi. Les Musulnians se reculent , le cercueil reste seul , les Chrétiens s'avancent et l'entourent; il est à eux , ils le déposent au pied de la croix qui l'a conquis, et aussitôt les prêtres célèbrent celte grande victoire en commençant les hymnes de la mort.

Ce devoir rempli , les deux chars, guidés par les CJirétiens, vont recommencer à rouler vers leur dernière demeure : ceperidant l'archevêque de Tyr s'avance vers Saladin, et lui dit : « Ne viendrastu pas voir quels honneurs tous ces rois et tous ces peuples vont rendre à ton frcre.^ — Non, repartit le sultan, je ne puis assister à vos cérémonies, ma foi est ailleurs : mais ceux de mes sujets qui voudront les voir peuvent vous suivre; ils viendront me redire si vos pompes ont été dignes de la plus grande conquête que vous ayez jamais faite sur moi. » Ayant parlé ainsi , il se retire. Quelques Musulmans le suivent, un beaucoup plus grand nombre veulent être témoins de la sépulture de leur prince; ils se mêlent aux Chrétiens; ils entendent leurs chants funèbres ; les airs en retentissent ; de toutes parts les peuples accourent, élèvent la voix; les prières sacrées montent jusqu'au ciel ; et ces efforts , ces vœux de l'Eglise, répétés de colline en colline, arrivent jusqu'à Saladin , et lui font entendre les derniers cris par lesquels cette sainte mère achève le bonheur et la conquête de ses enfants.

L'archevêque de Tyr lui seul ose soulever le voile funéraire qui couvre la vierge sans tache, l'agneau qui va s'immoler; nul autre que lui ne contemple cette douleur auguste et résignée, et n'entend les accents de ses lèvres pieuses qui , pour

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toute plainte, pour tout murmure, ne laissent écliapper que ces paroles : « Mon àme est frisie jusqu'à la mort; vcil'ez et priez arec moi '. » — O fille du Christ , répond Guillaume en mêlant des larmes avec ses discours, répétez aussi ces autres paroles de votre divin maître : Dans le monde vous aurez clel'af/Iicfion ; mais ayez bon courage ; j'ai vaincu le monde ». "

Quand le lugubre convoi eut atteint le sommet du Carmel, de ce lieu révéré où le plus grand des prophètes , enlevé dans un char flamboyant , fut porté dans le sein des anges, et passa de la vie à l'éternité sans avoir connu les ténèbres delà mort ; les rois, un cierge à la main, latète découverte, les pieds nuds, entrèrent avec respect dans l'enceinte sacrée. Les Chrétiens les suivent; on arrête les IMusulmans, ils demeurent en arrière; l'archevêque de T} r les voit et pleure sur eux ; il se souvient que, jadis au désert, Jésus ayant vu une (jrande mrdtitude autour de lui, fut ému de pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont point de pasteur^. « Oh! s'écrie-t-il avec enthousiasme , toute chair verra aujourd'hui le salut de Dim 4. Venez, venez aussi. — Mon ])ère, que faites-vous? lui dit-on; des Infidèles marcheraient ici! » Guillaume répond , avec un accent plein de véhémence et d'inspiration , en montrant le cercueil du héros : « In r/rand miracle s'est fait, et Dieu a visité son 2)euple ^; laissez-le donc s'achever, car celui qui est assez pinssant pour faire naître de ces pierres mêmes des enfants à Abraham '' , pourra bien appeler ceuxci jusqu'à lui. » Il dit : l'espérance, la charité , et la foi , parlent avec lui , et les Musulmans ont passé.

Les Filles du Caimel , prévenues par Guillaume , ont orné l'humble simplicité de leur église de toute la pompe dont les rois de la terre aiment à s'entourer. Elles

' s. Mathieu, cli. xxvi , v. 38.

'■' S. Jean, ch. xvi , v. 35.

3 3. Marc, cil. VI, V. 34.

^ 8 Luc, ch, m , v. 6.

5 5. I,uc , ch. vil , V. lO.

(i S. Luc, ch. 111, V. ».

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savent que le héros qui viola leur asile, touclié par Dieu, va venir reposer parm: elles , et demander après sa mort les prié resde celles qu'il offensa pendant sa vie Ces âmes, nourries de l'esprit de leui maître céleste, d'amour et de miséricorde avaient déjà oublié leur injure; elles m se la rappellent en ce moment que poui en obtenir le pardon ; et , grâce à leur in tercession, les cendres de .Malek Adhel er entrant sous les voûtes de ce temple qu'i profana, y entrent en paix avec Dieu.

Cependant, hors l'archevêque de Tyr e les évêques de Bethléem et de Ptolémaïs nul regard mortel n'a pénétré dans l'in térieur du cloître, et n'a seulement aperçi l'ombre du chaste habit des vierges qu l'habitent. Retirées au fond du sanctuaire dans le vaste chœur où seules elles ont \ droit d'entrer, deux épais rideaux, abat tus à quelque distance l'un de l'autre, le séparent des hommes et les dérobent .

tous les yeux. Ainsi la piété, anticipan sur les droits de la mort, semble, de cett terre misérable où elles sont encore, le avoir déjà transportées vers un meilleu monde, invisible, inconnu au reste de humains, et où Dieu seul habite avec elles

La royale vierge, qu'elles ont reçu dans l'intérieur d'une des cours du me nastère , n'a pas encore acquis le droit d s'asseoir à leurs côtés : cachée cependant mais moins cachée qu'elles, elles on marqué sa jilace dans l'intervalle des deu rideaux , entre leur sanctuaire et les bon mes , et pour ainsi dire , sur la limite qi les sépare du monde.

La voûte du temple est éclairée de 1 pale lueur des cierges funèbres ; des brai ches de pins et de cyprès jonchent le pave sur chaque colonne , une inscription {.arl de mort ; des figures de marbre disent le expressions muettes de douleur, et d cœur de tous les assistants s'échappec les sanglots et les douleurs bruyante.' Au milieu de ces signes du deuil et d trépas , l'autel seul conserve son éclat < sa magnificence, comme pour dire au hommes que, seul il ne participe point la mort : la majesté d'un Dieu y résid tout entière; elle s'élance des rayons d

MATH srtcré soleil , et les anges , tenant l'encensoir, répandent le parfun des saints.

I,es rois entourent la chaire évangélique où Guillaume vient de monter; Bérengère, la désolée lîérengère, vêtue de noir, prosternée au pied d'un autel écarté, son jeune enfant entre ses bras, prie, nu nom de Finnocence, pour l'ùme de son bienfaiteur, et demande à la chaste lU'inedes vierges, du repos pour l'affligée, la destituée de consolations, pour celle dont la tempête a surpris et brisé le cœur. Les Chrétiens, la face humiliée vers la terre, attendent, dans un saint recueillement, les paroles et la présence de Dieu ; et plus loin , vers la porte de l'église, les Musulmans, réunis et pressés ensemble, s'étonnent de ce qu'ils voient, et se demandent où ils sont; mais ils s'étonnent bien plus quand l'archevêque de Tyr, faisant lever le rideau qui séparait Mathilde de l'auguste assemblée, ils aperçoivent cette tendre vierge, la veuve de .Alalek Adhel, la lille des rois , couchée sur la cendre auprès du cercueil de leur maître, et recouverte du drap mortuaire : déjà l'or de sa chevelure n'orne plus sa tête dépouillée, et ses blondes tresses éparses autour d'elle attestent, que la cérémonie de sa mort a déjà commencé.

A cette vue, tous les cœurs se fendent, et des ruisseaux de larmes s'échappent de tous les yeux.

L'archevêque de Tyr élève les mains, et, d'une voix majestueuse, répond à toutes ces douleurs par ces mots : L'Eternel règne ; terre , sois joyeuse. Il dit, et déjà les divines espérances, descendues du ciel avec ces paroles , s'emparent de toutes les âmes, et commencent à en bannir les humaines tristesses; l'archevêque reprend alors avec le prophète, en montrant le cercueil de Malek Adhel :

<< Je t'ai pris par la main pour te ramener des extrémités de la terre; je t'ai appelé des lieux les plus éloignés: je t'ai choisi , ne crains plus rien , parce que je suis maintenant avec toi '.

' Isaie, ck. ix, v. lo.

'■ Voilà, ajouta-t-il avec une grande véhémence, voilà le sort du prince qui gémissait, il y a peu de jours encore, sous les chaînes de l'enfer, et vous pleurez ! voilà le miracle que Dieu a fait pour son peuple et à la vue de ses ennemis, et vous pleurez! Jamais, non, jamais rien de si grand ne s'est montré à Israël : un prince impie naît tout-à-coup en Orient, et déjà il menace notre culte; semblable à la foudre, il dévore les Fidèles et leurs armées : en vain l'Europe vomit contre lui des milliers de soldats, le bras de "Malek Adhel s'élève et va tout détruire ; encore quelques jours , et l'empire du Christ sera effacé, et les portes de l'enfer auront prévalu. Mais Dieu voit nos misères, et il en a pitié; il enchaîne ce bras que le monde entier ne pouvait enchaîner; il parle, et le héros est à lui. Voilà ce qu'il a fait, ce que vous avez vu. Chrétiens, et vous pleurez! Et cette vierge, continua-t-il en montrant IMathilde, pourquoi gémit-elle?

quels biens reproche-t-elle à Dieu de ne lui avoir pas accordés? aurait-elle voulu vivre sans épreuves, pour mourir sans mérites aux yeux de son Créateur ? O vierge ! bienheureuse vierge ! quel sort fut jamais plus beau que le tien ? En vain les hommes et leurs intrigues, le monde et ses tentations, se sont ligués contre toi : la religion a été plus forte pour te soutenir qu'ils ne l'ont été pour t'accabler : l'enfer même s'est joint à eux ; versant dans ton cœur les poisons de l'amour, il a voulu t'entraîner dans ses gouffres, en te livrant à un Infidèle; mais, aidé de Dieu , tu as vaincu l'enfer, et des poisons qu'il avait préparés pour ta perte , tu as fait des germes de salut pour le héros que tu aimais. Maintenant , Mathilde, pourquoi donc ces larmes? si ce ne sojit des larmes de reconnaissance pour ce Dieu qui , pendant seize années de paix et de retraite, se plut à t'instruire dans sa loi, afin de t'élever à sa gloire; pour ce Dieu qui, au bout d'une seule année d'affliction, terme si court qu'il n'est rien même aux veux des hoinmes , et qu'il est déjà passé

MATIIILDE.

pour toi, t'amène ici triomphante de tous les périls dont il t'a sauvée, et victorieuse de tous les pièges qu'il a fermés sous tes pas; pour ce Dieu qui, satisfait de ta docilité à l'entendre, de ta soumission à ses ordres , t'ouvre le port , te reçoit dans son sein et bien avant le terme de ta course; et, encore dans l'âge des erreurs, t'assure la palme immortelle dont il couronne le front du juste? O Malhilde! de quoi te plains-tu? ne sais-tu pas ce qui t'attend ?#our des épreuves de peu de jours, des afflictions de quelques heures , des misères qui passent , ne sais-tu pas ce que Dieu t'a promis? Ecoute, et des voûtes de ce temple, du sein de cet autel , du fond de ces tombeaux, n'entends-tu pas toutes ces voix qui s'élèvent et s'écrient : L'éternilé! l' éternité! »

La vierge relève sa tête, et, montrant encore une fois au monde ce visage ravissant qu'il ne devait plus revoir, elle étend la main vers la tombe de son époux , et dit :

" Et pour la conversion de cet hommelà, quel est le prix que Dieu a promis? » A ces mots, c'est l'immortelle armée des saints qui vient de descendre tout entière; les harpes d'or des chérubins ont frémi , et les chœurs d'anges retentissent de toutes les parties de l'Eglise, et répètent , en se mêlant à la voix des hommes : L'éternité! Véternilé!

Non , ce n'est plus une créature mortelle que cette vierge qui se lève toutà-coup du milieu de ces ombres de la mort où elle était ensevelie; ses regards sont enflammés, son visage, rayonnant; une sorte de divine joie étincelle dans toute sa personne, son œil a vu la béatitude infinie : par-delà tous les cieux, l'époux qu'elle pleure lui est apparu couché dans le sein de l'Eternel, et à présent elle ne pleure plus ; d'une voix éclatante , elle s'écrie :

« Gloire, gloire suprême! inexprimables félicités!.... »

Elle retombe ; la céleste vision a disparu, mais le sentiment en demeure à jamais dans son cœur; et maintenant,

monde, offre-lui tes pompes, tes joies, même tes amours , et jusqu'au bonheuri qu'elle a si longtemps désiré, elle tel rejettera ; tu n'es plus assez riche pour la tenter, et tes biens périssables ne la touchent plus; car Dieu vient de lui donner l'avant-goiit de ceux qui l'attendent, et que ses sacrifices et sa vertu lui ont mérités. En ce moment suprême,!

on croit, dans ce temple auguste, sentir i partout la présence de Dieu : oui, elle I est partout, même dans le cœur des Musulmans : jamais leurs yeux n'avaient vu, jamais leurs oreilles n'avaient en tendu ce qu'ils viennent de voir et d'en tendre. Les paroles de Guillaume, les éclairs de gloire et de bonheur qui sortent des yeux de la vierge, ces bruits célestes qui résonnent dans les airs, ces Chrétiens qui osent appeler Dieu parmi eux , et cette charité divine qui consent à s'y reridre, tout frappe, étonne, subjugue les Infidèles; éperdus, oppressés, et poussés par une main invisible, ils se précipitent à travers les Chrétiens, jettent de grands cris, et, se prosternant autour de la chaire de Guillaume, ils fra))pent la terre de leurs fronts, en ré- ^' pétant : « Père, o père! nous croyons. « Et maintenant qu'on demande ce qu'est le bonheur du juste! Regardez dans le cœur de Guillaume, dans ce cœur consommé de charité, et qui ressent la joie qui procède de l'amour de Dieu par autant de cœurs qu'il a de frères qui la partagent : son visage est couvert de brûlantes larmes; d'une voix émue, d'une vcix où il a mis toute son ame, il s'écrie, en tirant un crucifix de sa poitrine, et l'élevant au-dessus de sa tête : « Le voilà , mortels, le voilà. Chrétiens, celui qui est descendu sUr la terre pour faire du jour de la mort le jour du triomphe. » Les ÎMusulmans répètent , en frappant encore leurs têtes : « Père, ô père! nous l'adorons. »

Ce n'est plus qu'un seul peuple, ce

n'est plus qu'un seul cœur, les Chrétiens

embrassent leurs frères, et auprès d'eux

se prosternent et adorent.

« Cendres de Malek Adhel , réveillez-

MATHILDE

vous , continue l'archevêque ; noble héros, secoue la poudre où tu dors; lève-toi, viens assister à ta plus belle victoire ; du sein de la mort tu as parlé à leurs cœurs ; car les voix qui sortent du fond des tombeaux sont celles qui persuadent le mieux. Pèredeton peuple, tu leur ouvres le ciel, et leur salut est le prix de ton sang. O Christ! conservez par votre nom ceux que vous ve7iezde lui donner, afin qu'ils ne fassent qu'un avec lui, et que, là où il est, ils y soient aussi pour contempler la gloire que vous lui avez réservée^. »

L'archevêque descend de la chaire sacrée; il bénit ses nouveaux enfants; mais, avant de leur conférer le baptême, il va consommer le sacrifice de la vierge : cette jeune beauté se lève , revêt la bure grossière des filles du Carmel , prononce d'une voix satisfaite le vœu qui la sépare à jamais du monde ; puis, tendant la main vers les néophytes qui furent les sujets de Malek Adhèl : « Adieu, mes frères, leur dit-elle, nous le retrouverons. » Elle baisse les veux avec émotion à l'aspect de Richard, de ce roi, de ce frère qu elle ne doit plus revoir , et essuie quelques larmes en passant devant Bérengère.

Tous les regards sont attachés sur elle ; objet d'admïration et d'attendrissement, bien plus que de pitié, en elle tout est grand, élevé, sublime, comme la religion sur laquelle elle s'appuie, et la foi oui la soutient : elle fait quelques pas en arrière, elle approche du dernier rideau ; Guillaume le soulève et s'écrie : « Voici une fille d'Elie qui s'apprête aujourd'hui à monter dans le chariot de son père. » Il dit, la vierge se courbe, elle a disparu; et le monde auquel elle échappe sans retour , frappé de ses derniers regards , et des divins accents qui s'élèvent derrière le voile qui la cache, se demande si ce n'est pas dans le ciel qu'elle vient d'entrer , et si l'éternité qui lui fut promise n'a pas déjà commencé pour elle.

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