CHAPITRE XXVII
COMME II. FAUT COMPTEa SUR tE BONHEUR.
MiSTBiss Clare fut aussi surprise qu'enchantée de revoir Malvina ; et après l'avoir comblée des marques du plus touchant intérêt : « Me flatterais-;e trop, lui deaianda-t-elle, en espérant que l'entiiii seul du monde ne vous a pas ramenée auprès de moi , et que le penchant y est entré pour quelque chose.' — Je voudrais pouvoir répondre à vos bontés, lui dit Malvina, en vous assurant que mon prompt retour n'a été déterminé que par le goût qui me porte vers vous; mais ce ne serait pas la vérité, car je n'avais pas le choix des asi'es, et, dans la position où je me trouvais, celui que vous m'avez si obligeamment offert était le seul qui me restât. — Que voulez-vous dire? la maison de mislriss Birton, et celles de ses nombreuses connaissances ne vous sont-elles pas ouvertes.' — J'ai quitté mistriss Birton pour toujours, et je. désire ne me trouver jamais là où je pourrais la rencontrer. — Vous avez quitté mistriss Birton ! reprit mistriss (llare étonnée; et quel motif a pu vous porter à une si étrange démarche.' — Chère mistriss Clare, répondit affectueusement Malvina, ne me le demandez pas ; il m'est bien pénible de répondre par le silence à l'intérêt que vous me témoignez; mais j'ai proinis de le garder, et quoiqu'il eji coiite à mon cœur,
et qu'il me fût bien doux de vous l'ouvrir.....— C'en est assez, interrompit mistriss Clare , mon expérience m'a souvent appris combien les situations les plus simples dans le fond s'entourent quelquefois forcément d'apparences bizarres et mystérieuses; et du moment que j'ai vu dans votre ame un désir en ma faveur et un regret sur votre silence, je ne vous demande plus rien , et je suis satisfaite. » Les jours qui suivirent passèrent assez rapidement. Le père de mistriss Clare ayant été appelé à Londres pour ses affaires, sa fille en était restée d'autant plus libre chez elle; et Malvina y disposait de tout son temps sans rencontrer jamais ces regards observateurs qui vous en demandent compte, ni ces attentions gênantes qui vous font sentir la nécessité d'y répondre. Mistriss Clare passait une partie de la journée dans son appartement, tandis que Malvina l'employait à s'occuper de son enfant, à lire, et plus souvent encore a s'abandonner à de douces rêveries dans les délicieux jardins deClare-Seat. Il ne faut pas croire que Malvina eût tout-à-fait oublié les égarements de sir Edmond ; elle se rappelait souvent ce qui s'était passé àBirton-Hall; et, quoiqu'il ne lui eût pas précisément avoué son intrigue avec miss Melmor, il en avait assez fait entendre pour qu'elle ne doutât pas que la discrétion et la probité seules l'avaient empêché de s'expliquer davantage : mais le sentiment qui la dominait plaçait son prisme devant ses yeux , et elle ne voyait plus les torts de sir Edmond que comme de légères faiblesses, dont, par moments, elle croyait presque devoir se féliciter; car, pensait-elle, ceux qui ont connu le vide des erreurs auxquelles ii.s se livrèrent en sont plus à l'abri que ceux qui n'y tombèrent jamais. Mais, si, au milieu de ces réflexions, elle eût arpris que la jeunesse de sir Edmond avaic été sage et réservée, sans doute alors elle eût dit que le droit de ne point faillir n'appartient qu'à l'honnête homme, parce que seul il reçut du ciel cette élévation d'ame qui repousse tout ce qui
dégrade , et qui ne sait goûter le plaisir quitter que ià où se trouve la vertu.
Depuis plus de quinze jours, Malvina osant enfin se livrer à la tendresse, sans la contraindre et sans en rougir, éprouve un cliarme qu'elle avait ignoré jusqu'alors. Sans être tout-à-fait heureuse, elle aperçoit l'instant où elle va l'être, et son présent s'embellit de tous les biens que l'avenir lui présente : ce n'est pas encore la sérénité du bonheur qui jouit, mais la douce agitation du cœur qui l'attend ; tantôt sa pensée s'attache à la certitude d'être aimée de sir Edmond, tantôt lui laisse entrevoir le moment de leur réunion , et la fait passer ainsi d'un calme enchanteur à un trouble délicieux. Chaque soir e'Ie b nit le ciel d'avoir mis un jour de moins entre elle et son amant, et le remercie chaque matin de lui en donner un de plus pour l'aimer. Souvent, laissant errer son imagination, elle se reporte vers ces instants où les accents passionnés de sir Edmond l'avaient embrasée d'un feu si doux : alors elle se dit qu'elle est aimée , et, à ce mot, une harmonie délicieuse retentit dans son cœur. Durant le calme de la nuit, elle se le répète encore; elle y pense au milieu du jour, et aussitôt elle éprouve quelque chose dont elle ignore le nom, mais qui cause un plaisir si doux , si excessivement doux, qu'elle ne sait plus comment on peut appeler vivre tout ce qui n'est pas cela; souvent aussi, se repliant sur elle-même, elle oublie qu'elle est aimée, pour ne songer qu'à aimer, et alors elle se sent heureuse de sa seule tendresse, car ce sentiment généreux et délicat n'a pas toujours besoin, pour se répandre, de calculer ce qu'il reçoit. Oh! après ces heures de solitude, où de si inexprimables ravissements avaient rempli son ame, IVlalv-na, quoiqu'en apparence loin encore du bonheur, pouvait mourir pourtant; elle n'aurait point cessé de vivre sans l'avoir connu.
Déjà le mois d'épreuve approchait de sa fin, et TMalvina voyait avec satisfaction qu'il n'avait servi qu'à raffermir sir Edmond dans la résolution de tout
pour elle. Déjà elle calculait l'instant où il allait réclamer sa promesse, et plus d'une fois cette tendre pensée colora son visage d'un vermillon plus vif, lorsqu'un matin , étant à déjeuner avec mistriss Clare, on lui remit deux lettres; l'une, que son cœur ému reconnut bientôt pour être de sir Edmond ; l'autre , de milord Sheridan.
Comme celui-ci ne lui écrivait jamais que quelques lignes de pure bienséance, et plutôt pour répondre à ce qu'on lui disait de sa fille que pour s'en informer, elle mit sa lettrcde côté pour ouvrir celle de sir Edmond.
' Quoique depuis mon retour, lui écrivait-il, je n'aie point laissé ignorer à mistriss Birton que vous étiez l'unique objet de mes plus chères affections , cependant c'est hier seulement qu'ayant fait un dernier effort pour me ramener à lady Sumerhill, en m'annonçant que sa fortune était à ce prix, j'ai pu déclarer à cette femme hautaine que je renonçais à ses bienfaits, que la main de Malvina me suffisait, et que tous deux nous rougirions de rien recevoir d'elle. Ces mots l'ont irritée à l'excès. — Et tous deux, a-t-elle interrompu, je vous verrais mendier à ma porte, que je n'avancerais pas la main pour vous secourir. Allez, insensé, allez retrouver l'artificieuse créature à laquelle vous sacrifiez mon amitié et mes bienfaits; allez entendre de sa bouche des assurances de tendresse que jM. Prior reçut avant vous; mais, m.ême au pied des autels , ne la croyez pas si entièrement à vous, que je ne puisse encore vous arracher l'un à l'autre : je saurai vous punir de vos insolents mépris , et, tout en vous séparant d'elle , vous rejeter à jamais loin de moi. — Ah ! je n'en serai jamais assez loin, ai-je dit en fuyant cette odieuse furie, qui, non contente de vouloir m'arracher celle que j'aime , cherche encore à empoisonner mon bonheur en me rappelant sans cesse votre attachement pour M. Prioi-, et cet instant où elle vcus surprit tous deux émus, troublés, et voà adieux si déchi-
rants, et vos regrets amers active correspondance
« Cruelle, affreuse femme! c'était du fiel qu'elle versait dans mon ame , et sa perfide malice jouissait de pouvoir m'en abreuver. O ma douce , ma chère Malvina ! venez donc , par votre présence , écarter ces funestes images -, et, quand j'ai l'empli tous vos ordres , que je sens que vous êtes tout pour moi , que l'instant marqué par vous-même est arrivé, et que mistriss Birton va employer toutes les ruses de la méchanceté pour nous désunir, s'il est vrai que vous m'aimiez, et si mon repos vous est cher, ne tardez plus, Malvina, et que le don de votre main soit la seule réponse à ma lettre.
« Je suis à présent à Kinross , à douze milles de chez mistriss Clare : c'est là où je vous attends , c'est là où l'exprès que je vous envoie me remettra sans doute , dans quelques heui'es, une ligne que Malvina n'aura point tracée sans émotion; car j'y trouverai l'assurance qu'elle consent à fixer demain le jour fortuné
qui doit nous réunir Si Malvina
pouvait hésiter ! mais non, elle me connaît; et, puisque je lui suis cher, elle n'hésitera pas. C'est demain que je la verrai; c'est demain que, m'engageant sa foi, elle recevra de moi le serment solennel de ne jamais aimer qu'elle, afin d'être heureux toujours. O Malvina ! au nom de mon amour, hàtez-vous. J'arrive à l'instant d'Edimbourg; j'écris au milieu de la nuit, pour que mon exprès puisse partir aux premiers rayons du jour, et j'attendrai son retour, en proie à ces agitations tumultueuses qui épuisent la vie par la force des sensations , et auxquelles on ne résisterait pas si l'espérance qui les fait naître devait être trompée. »
Malvina relisait cette lettre pour la troisième fois , sans pouvoir se décider à tracer la réponse positive que sir Edmond semblait exiger, lorsqu'elle fut interrompue par l'homme même qui l'attendait. Il vint lui dire qu'il fallait qu'elle se hâtât de répondre, afln qu'il pût repartir sur-le-charap , parce que le
MALVINA
et votre lord qui l'avait envoyé était si pressé, qu'il lui avait fait les plus terribles menaces dans le cas où il ne serait pas revenu à l'heure prescrite, comme il lui avait promis les plus grandes récompenses s'il y était exact.
Ces mots surprirent mistriss Clare ; elle fixa ses yeux sur Malvina, qui baissa aussitôt les siens en rougissant; et, troublée par les sollicitudes de sir Edmond , l'impatience de son exprès et les regards observateurs de mistriss (]lare , elle prit le premier papier qui lui tomba sous la main , y traça un consentement qu'elle aurait trouvé injuste de refuser; et cependant, confuse de l'avoir donné, elle remit son billet à l'homme qui l'attendait, sans que sa voix tremblante pût articuler un mot.
A peine fut-il parti , que son embarras redoubla en se trouvant seule avec mistriss Clare : assurément cette scène demandait une explication ; mais comment la donner sans manquer à la promesse qu'elle avait faite à sir Edmond de ne point parler de leur situation mutuelle.? Cependant elle voyait mistriss Clare la considérer attentivement, et se taire, comme dans l'attente d'une ouverture. Craignant de la desobliger en entamant tout autre sujet, et n'osant pourtant lui annoncer son départ, de peur de provoquer des questions , elle continuait à garder le silence; plus il se prolongeait, plus le tête-à-tête devenait gênant. Malvina, oppressée par cette situation , restait immobile , respirant à peine, les yeux attachés à la terre, iorsqu'enfin mistriss Clare , touchée de la gêne où elle la voyait , crut devoir la ujcttre à son aise en la prévenant par quelques caresses; et sa main s'avançait pour prendre celle de Malvina , lorsque celle-ci, qui prévit ce mouvement, ainsi que l'attendrissement qui pouvait le suivre, chercha promptement un moyen de l'éviter; et, apercevant la lettre de milord Sheridan , qu'elle avait oubliée sur la table, elle se hâta de l'ouvrir, heureuse de cacher, sous cette feinte occupation , le désordre de son ame; mais à peine en
eut-elle lu quelques lignes, que toute autre pensée fut bientôt écartée : une pâleur soudaine couvrit son visage, une sueur froide se glissa dans tout son corps ; elle sentit que ses forces l'abandonnaient; cependant, faisant un effort sur elle-même , elle parcourut jusqu'au bout le cruel arrêt qu'elle tenait entre ses mains ; mais, en le finissant, son courage s'abattit, et, fléchissant sous le poids de la douleur, elle tomba sans connaissance entre les bras de niistriss Clare, en s'écriant : « Ah ! c'en est fait , Edmond , nous sommes perdus pour jamais. »