‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 43 sur 188 · MILORD SHERIDAN A MADAME DE SORCY · texte numérisé non relu

MILORD SHERIDAN A MADAME DE SORCY

« J'apprends , madame , que vous êtes '■<■ au moment de vous madrier; et, sans

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« vouloir pénétrer les motifs qui ont pu « vous porter à cette résolution , ni « vous demander compte du silence que « vous avez gardé avec moi à cet égard, « ni vous reprocher l'imprudent éclat « avec lequel vous vous êtes séparée de K la respectable parente qui vous avait « reçue chez elle, et qui gémit de vos « écarts, je me contenterai de vous ob- « server que , puisque vous vous croyez « le droit de manquer à la promesse que « vous fîtes à votre amie , j'ai sans doute « celui de rétracter la mienne : ainsi je « vous déclare que je n'entends point « que ma fille soit élevée chez votre « mari, ni qu'elle reste sous la direction « d'un homme que je ne connais pas ; >i c'est à vous seule que milady Sheridan « avait confié son enfant; du moment « que vous aliénez votre liberté, il ne « vous appartient plus , et je reprends '< tous mes droits sur lui.

«Veuillez donc, madame, aussitôt a que vous aurez contracté votre union, ' remettre ma fille entre les mains de « votre respectable parente mistriss « Birton, qui consent à s'en charger, « jusqu'à ce que mes affaires me per- « mettent de la venir chercher : sans « vous faire aucun reproche, vous me « permettrez de vous dire pourtant, « madame, qu'il ne faut pas toujours « s'en fier aux apparences , et que votre « amie sur son lit de mort, baignée de vos « larmes , confiante en votre seule ami- « tié, et se plaignant de ma tendresse, « ne s'attendait sûrement pas que je « fusse plus exact que vous à remplir « les vœux qu'elle formait.

« Je suis avec respect, madame, « AuG. Sheridan.

«Londres, Hanovcr square, ce 22 mai.

P. S. « Il est inutile que vous vous «donniez la peine de me répondre, « parce que je suis au moment d'aller « faire un tour en Irlande , qui me re- « tiendra au moins tout l'été. »

Combien IVIalvina était loin de penser ou'un homme comme milord Sheridan,

qui répondait à peine quelques lignes de loin en loin aux détails qu'elle croyait devoir lui donner sur Fanny, et qui poussait mêuie la négligence à cet égard jusqu'à la plus extréuie froideur, s'alarmât tout-à-coup d'un mariage qu'elle croyait lui devoir être assez indifférent pour n'avoir pas même jugé nécessaire de l'en infoi mer! L'article de la lettre où il était question de mistriss Birton lui apprit clairement d'où partait le coup , et elle ne se trompait pas ; car à peine avait-elle quitté la maison de mistriss Birton, que celle-ci s'était hâtée d'écrire à mi lord Sheridan pour le mettre dans ses intérêts ; elle chercha à le prévenir contre Malvina en la lui peignant, sous le voile de l'amitié, comme une femme imprudente , obstinée et facile à s'égarer : « Vous seul , lui disait-elle dans un article de sa lettre, pouvez empêcher un grand malheur : ma cousine tient beaucoup, je crois, à l'enfant qui lui fut conlié par milady Sheridan ; en lui annonçant que vous le lui retirerez si

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remords; et, pour conserver à sa fille l'héritage de Malvina , et peut-être celui de misti'iss Birton , il n'hésita pas à suivre le conseil de celle-ci , et à écrire , dans les termes mêmes qu'elle lui avait dictés , la cruelle lettre qui était venue déchirer le cœur de Malvina.

«Ah! s'écriait cette femme infortunée en versant un torrent de larmes, ne crains pas, ma Clara, que ton enfant soit jamais remise aux indignes mains de mistriss Birton : si son inflexible père persiste à l'arracher à l'épouse d'Edmond, jamais la triste Malvina ne prendra ce titre, et elle aura le cruel courage de renoncer à ce qu'elle aime, plutôt que de manquer à ce qu'elle te doit. O Edmond ! cher et bien-aimé Edmond ! une éternelle séparation va donc remplacer le lien qui devait nous unir, et, au lieu du bonheur dont mon amour voulait t'accabler, c'est la mort qu'il faut porter dans ton sein. Pauvre IMalvina ! malheureux Edmond! comme ils passent vite les jours d'espérance et de

elle persiste dans l'indigne union qu'elle- joie! Adieu , chimères flatteuses dont je

projette, vous sauverez l'amie de votre femme de sa ruine, et la première famille d'Ecosse du désespoir. D'ailleurs, il est une autre considération qui doit vous engager à cette démarche, et, comme père, l'intérêt de votre enfant vous la commande. Si ma cousine, honteuse de ses écarts , efface par une conduite régulière, le scandale qu'elle a causé en provoquant un duel et en me quittant avec éclat, je lui laisserai une partie de ma fortune, qui, réunie au peu qu'elle possède , deviendra , si elle ne se marie point, le patrimoine de votre

enfant, etc., etc »

Milord Sheridan, quoique possesseur naguère d'une immense fortune, l'avait tellement dissipée par l'excès de ses débauches, qu'il ne lui restait plus de son ancienne opulence que des dettes et des regrets : souvent l'idée d'avoir ruiné sa fille venait al.rmer sa conscience jusqu'au sein de ses honteux plaisirs; de sorte que, dans cette situation, il adopta vivement un espoir qui faisait taire ses

berçais mon avenir; adieu, félicité que je croyais toucher déjà; tu m'abandonnes donc pour toujours : je savais pourtant

t'apprécier ! »

« Conunent se trouve ma chère Malvina? demanda mistriss Clare en entr'ouvrant la porte: m'est-il permis d'entrer? ma présence ne la gênera-t-elle pa«? »

Malvina fit un signe, et mistriss Clare , s'approchant aussitôt, lui prit la main et dit : « Ne craignez point que je vous interroge sur la cause de l'état où je vous ai vue ce matin, je sais qu'il est des cordes sensibles qu'on ne doit toucher qu'en tremblant, et je respecte ti'op votre douleur pour chercher à l'approfondir; mais laissez-moi espérer, mon aimable amie, que j'obtiendrai du temps cette confiance que je ne veux point surprendre à votre faiblesse aujourd'hui. — Ah! que dites-vous? interrompit Malvina; que parlez-vous de temps? c'est demain que je vous quitte, c'est demain qu'il m'attend. — Vous me quitter ! on vous attend ! s'écrie mistriss Clare ; et

où allez-vous? et quand vous reverrai-je?

— Hélas ! je l'ignore moi-même , reprit Maivina en pleurant. Long-temps je me flattai qu'en m'éloignant d'ici une retraite enchantée me térait oublier celle dejna chère mistriss Clare; mais je n'ai plus d'espoir, plus de bonheur, plus de retraite, un instant m"a tout enlevé; m^n sort est affreux : errante, sans asile, sans protecteur, je ne sais où je dois porter mes pas ; je ne sais si je m'ensevelirai loin de vous , ou si je viendrai mourir sur votre sein. — Mais demain, où allez-vous.^ lui demanda mistriss Clare avec une extrême vivacité; pourquoi ne vousaccompagnerais-je pas?

— Ah ! reprit Maivina, voulez-vous qu'il croie que j'ai voulu insulter à sa douleur en vous en rendant témoin? — Qui ? lui répliqua mistriss (]lare ; au nom du ciel , de qui me parlez-vous? — Decelui qui possède toute ma tendresse , s'écria .Maivina éperdue, de celui qui règne seul sur mon cœur, à qui il me serait doux de donner mon sang et ma vie, qui renonce pour moi aux dignités, aux richesses, au monde, et qui , pour prix de ce sacrifice, quand il m'attend pour recevoir ma main , va entendre de ma bouche cet arrêt du désespoir, cet éternel adieu qui n'a de terme que la vie. — Vous me faites frémir, iNIalvina, repartit mistriss Clare de plus en plus agitée: hâtez-vous de me rassurer; dites-moi, ah! je vous encon.ure, dites-moi que l'heureux possesseur de toutes vos affections n'est pas

Edmond Seymour — Et quel autre

que lui en serait digne? interrompit ■Maivina avec une sorte d'enthousiasme :

pourquoi caclierais-je un sentiment dont je me glorifie ? Oui , j'aime Edmond Seymour; oui, c'est lui seul que j'aime, c'est à lui seul que je veux appartenir; consacrée à lui, mon existence devient un bienfait; mais, s'il faut la passer loin de lui, puisse la tombe me sauver de la

douleur de ne plus le voir! — Ah!

qu'as-tu dit, malheureuse! s'écria mistriss Clare en fondant en larmes : c'est donc à cet homme affreux que s'est donnée la douce, la tendre Maivina!

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c'est donc à cette ame perfide qu'elle a uni son ame toute céleste ! et c'est auprès d'Edmond Seymour qu'elle veut aller demain! Aon, Maivina, vous n'irez point : le devoir vous commanderait en vain de vous éloigner de lui ; vous ne savez pas que cette horrible créature sait employer la séduction pour subjuguer la vertu ; une fois auprès de lui , je ne vous verrais plus, vous seriez perdue, Maivina. O mon innocente amie! laissez-moi vous éclairer, s'il en est temps encore : vous seule pénétrerez un terrible secret ; vous verrez les ombres de la mort entourer l'asile des vivants; vous verrez ce cercueil où vit encore la douce compagne de mes premiers ans, et où l'odieuse main d'Edmond Seymour la précipita à

l'aurore de sa vie — Je ne veux rien

savoir, je ne veux rien entendre, interrompit Maivina en s'éloignant précipitamment de mistriss Clare; je lui ai promis de n'écouter que lui , de ne croire que lui ; je ne parjurerai pas ma foi : je repousse avec horreur toutes vos accusations. Non, Edmond n'est pas coupable, jamais son noble cœur ne s'est souillé d'un crime; en vain tout l'univers s'élèverait contre lui, un mot, un regard d'Edmond l'emporterait sur l'univers. Ne pensez pas m'empêcher de le joindre demain ; j'irai , par l'excès de ma tendresse, adoucir, s'il se peut, le parti que l'indexible devoir me commande de prendre; mais ne m'attendez plus; en me séparant d'Edmond , je ne reviendrai point près de celle qui le hait et le calomnie — O cruel Edmond! interrompit mistriss Clare tout en pleurs, es-tu donc né pour mon supplice? Par quel art funeste ta main sait-elle toujours frapper l'endroit le plus sensible de mon cœur? N'était ce point assez de la perte de ma sœur, sans y joindre encore la haine de IMalvina? » Ces mots furent dits avec un accent si plaintif, qu'ils allèrent à l'ame de Maivina. Elle se sentit attendrie, et courut se précipiter dans les bras de mistriss Clare : celle-ci la pressa vivement contre son cœur, et toutes deux oontondirent leurs

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larmes en silence , comme craignant de dire un mot qui put les désunir encore. Cependant mistriss Clare , effrayée de l'espèce de fanatisme que la passion inspn-ait à Malvina , sentit bien que des raisonnements ne le détruiraient pas; et la connaissance qu'elle avait de sir Edmond lui faisant regarder Malvina comme une victime, elle se crut tout permis pour la sauver, et résolut, pour y réussir, d'employer ces moyens violents qui ne guérissent qu'en frappant l'imagination par la terreur, et en déchirant l'ame par la pitié. En conséquence , elle ne tenta plus de dissuader Malvina , mais lui demanda seulement la permission de l'accompagner ie lendemain une partie du chemin. « Un devoir sacré, lui dit-elle, m'appelle dans une maison qui est sur cette route ; j'y descendrai pendant que ma voiture vous conduira à Rinross ; et, puisque vous êtes déterminée à vous séparer de sir Edmond , vous pouvez me confier votre enfant; nous attendrons toutes deux votre retour au même lieu où vous nous aurez laissées. » Malvina, ne voyant aucun inconvénient à cet arrangement, y consentit, et il fut convenu qu'elles partiraient ensemble le lendemain à huit heures.

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