‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 44 sur 188 · RENCONTRE IMPRÉVUE · texte numérisé non relu

RENCONTRE IMPRÉVUE

MiSTBiss Clare , quoique satisfaite du projet qu'elle avait conçu, ne laissait pas d'être alarmée de l'effet qu'il pouvait produire. Cette inquiétude la tint éveillée une partie de la nuit, et, se levant avec l'aurore, elle descendit dans le jardin pour consulter encore sa conscience si le louable motif de sa résolution pouvait justifier la responsabilité dont elle se chargeait. Toutes ses réflexions n'ayant servi qu'à l'affermir dans son projet, elle ne s'occupa plus que de hâter le moment du départ. Il aj)prochait : déjà l'horioge allait sonner huit heures, et cependant Malvina n'avait pas paru. Mistriss Clare inquiète monta

dans sa chambre, et la trouva assise près de son lit, dans la même toilette que la veille,, immobile et les yeux éteints. Ce n'était plus cette douce mélancolie qui ajoutait au charme de sa figure, mais un morne abattement qui la rendait presque méconnaissable, car les déchirements des passions changent autrement que les regrets de l'amitié; et celui qui en est atteint en porte toute sa vie l'ineffaçable empreinte. Semblables à ces feux souterrains qui ébranlent le monde, ils creusent dans l'ame un volcan qui la consume tant qu'il brûle, et qui y laisse, avec un vide effrayant, le froid de la mort quand il s'éteint.

Malvina avait passé la nuit à prévoir tous les douloureux combats qu'elle aurait à soutenir dans le jour. Ainsi son imagination lui avait déjà fait souffrir comme réels tous les maux qu'elle présageait, tandis que le destin lui en préparait d'autres plus vifs et plus poignants encore. Oh ! que n'était-elle un de ces êtres dont l'inactive prévoyance ne plonge jamais dans l'avenir, et qui , dans la journée qui commence, n'aperçoivent pas le soir qui va la terminer !

Mistriss Clare prit le bras de Malvina, la conduisit à la voiture, et plaça Fanny sur ses genoux. L'enfant dormait. Mistriss Clare, tantôt se reprochant de tromper Mahina, tantôt s'applaudissant de la sauver , restait plongée dans la rêverie, tandis que sa triste compagne, poursuivie par l'image d'Edmond, voyant déjà son désespoir , croyant entendre ses cris , perdue dans sa douleur , ne songeait ni aux personnes qui étaient près d'elle, ni à la route qu'elle parcourait. Cependant, au bout de quelques heures , elle crut s'apercevoir qu'elle n'était plus dans le même chemin qui l'avait conduite chez mistriss Clare. De hautes montagnes s'élevaient de tous côtés, et la voiture s'enfonçait dans une gorge sombre et solitaire. « Où allonsnous donc? demanda-t-elie aussitôt à mistriss Clare. — Dans la maison dont je vous ai parlé, répondit celle-ci un peu émue ; comme elle n'est pas sur la

MALVINA

grande route , il a fallu prendre un chemm de traverse pour y arriver. — J'ai peur que cela ne nie retarde beaucoup, lui dit Malvina avec inquiétude : Edmond

m'attend sans doute — Ah! reprit

mistriss Clare amèrement, ne le plaignez pas ; quand il souffrirait aujourd'hui un peu de ces tourments qu'il a épuisés sur d'innocentes victimes, le juste ciel ne lui enverrait que ce qu'il lui doit. — Je ne veux pas aller plus loin, s'écria vivement Malvina; je veux descendre de cette voiture, madame : dussé-je aller à pied, sans guide, sans soutien, nulle puissance ne m'empêchera de rejoindre l'infortuné qui m'attend. — Tranquillisez-vous, ma chère Malvina, répliqua mistriss Clare en contenant son agitation; cette route écarte moins que vous ne pensez , et, de la maison où je vais descendre, il ne vous faudra pas plus d'une heure pour vous rendre à Rinross. " Malvina le crut, et attendit. Au bout d'un quart d'heure, la voiture s'arrêta devant une ferme isolée. « Pendant que les chevaux vont se reposer quelques instants, dit mistriss Clare, venez, ma chère Malvina, reconnaître la maison où vous nous trouverez à votre retour. » Et, prenant son bras sans attendre sa réponse, elle s'avança vers une roche assez élevée, d'où pendaient en festons et en guirlandes des touffes de ronces et de plantes sauvages qui cachaient en partie une petite porte fabriquée avec art dans le rocher même; elle enfonça sa main sous une pierre qui s'avançait en saillie, pour prendre un cordon qui tira une petite sonnette, et aussitôt un enfant de sept ans environ vint ouvrir. « Ah ! bonne Cécile, lui dit-il, que tu fais bien de venir! ma pauvre maman est si malade qu'on croit qu'elle va mourir. — Ah ! Dieu , allons vite la secourir, s'écria mistriss Clare en entrant si précipitamment qu'elle ne songea point à refermer la porte. » Elle fut bientôt jointe par une femme d'un moyen âge, qui lui dit en élevant les mains vers le ciel : « Béni soit le hasard qui vous envoie, madame! ma pauvre maîtresse a été bien mal cette

nuit ; elle a eu une faiblesse si longue , que nous avons cru qu'elle allait mourir, et elle a exigé qu'on fût lui chercher un prêtre catholique pour l'assister dans ses derniers moments : nous en avons trouvé un à Kinross; il est à présent auprès d'elle; mais elle est beaucoup mieux, et je vais la préparer à la joie que lui causera votre arrivée. — C'est bien, Mary, répondit mistriss Clare émue au point de ne pouvoir parler, je vais attendre dans la salle ; vous viendrez m'avertir quand je pourrai entrer. >> Mary sortit aussitôt, et mistriss Clare prenant brusquement le bras de Malvina et la conduisant à la croisée : « Vois-tu , lui dit-elle, cet horrible séjour, cette solitude sombre et lugubre, mais moins que l'ame de celle qui l'habite ? Sens-tu que tout ici est humide de larmes, et que l'air même est imprégné de douleur? Entends-tu les gémissements de l'infortunée qui expire peut-être à présent?

Sais-tu (jui elle est cette n)ourante victime? c'est ma sœur, mon amie, celle que je portais dans mon cœur. Sais-tu qui est scm assassin et le père de cet en-

ftmt ? c'est Edmond Seymour ! — Oh !

que n'ai-je expiré avant de le savoir ! » interrompit Malvina avec un cri aigu et en tombant presque sans mouvement sur sa chaise. A ce bruit, une porte s'ouvrit tout-à-coup, et un homme se précipita dans la salle en s'écriant : •' Estce bien elle que j'ai entendue? puis-je le croire? est-ce elle? est-ce Malvina que je vois ? Par quel inconcevable événement la retrouvé -je dans cette maison de

deuil? —Edmond ! Edmond! qu'avez-

vous fait? interrompit Malvina en sanglotant, et comme ne s'apercevant pas de l'entrée de M. Prior : hélas ! vous m'avez donc trompée? — Quel nom prononcez-vous? répliqua M. Prior : un homme si perfide pourrait-il vous être cher encore? Ah ! il n'en faut pas douter, c'est l'invisible main du Très-Haut qui vous a conduite près de celle dont la terrible agonie va vous éclairer sur le caractère d'un homme — Ah ! M. Prior,

il n'est plus temps, s'écria Malvina; tel

MALVINA

que soit Edmond , mon sort est de l'aimer toujours ; ses crimes même ne pourraient l'arraciier de mon cœur, car plus je le vois coupable, plus il me devient cher : l'infortuné ! que de maux il amasse sur sa tête ! où trouver assez de tendresse pour les lui adoucir? — Monsieur, dit alors mistriss Clare à M. Prior, qui paraissait consterné de ce qui venait d'échapper à Malvina, puisqu'un hasard inattendu me fait rencontrer ici l'homme estimable qui possède une partie de la confiance et de l'amitié de cette intéressante créature, restez auprès d'elle; soyez l'ange de paix qui ramène le calme <lans son ame; fermez, s'il se peut, l'abîme où elle se perd; rendez-lui le courage de haïr le vice, en réveillant en elle cet amour noble et pur de la vertu, qu'une fatale passion est prête à anéantir. Je vais passer dans la chambre voisine; je vais essuyer d'autres larmes.

Puisse, du moins, ma chère Malvina n'en verser jamais de pareilles, et ignorer toujours combien sont amères celles du repentir! »

M. Prior laissa sortir mistriss Clare sans lui répondre, et, regardantfixement JMalvina, qui paraissait absorbée dans sa douleur, il s'écria après un long silence : «Était-ce dans cet état, ô ciel! que je devais la revoir? livrée à un amour désordonné, ne rougissant plus de son choix, osant l'avouer hautement, n'ayant pas un regard, pas un mot à donner à son ami exilé loin d'elle depuis trois mois! Eh quoi! Malvina, vous vous taisez? la pitié même vous est-elle devenue étrangère? Hélas! je ne soutenais ma pénible existence que dans l'espoir de vous revoir, et je ne vous revois que pour être plus malheureux encore! — Que voulez -vous de moi? lui dit- elle avec une sombre tranquillité ; je n'ai rien à vous donner, je n'ai plus d'amitié, je ne crois plus à l'amitié, je ne crois plus à rien : ne voyez-vous pas que tout est détruit? Edmond m'a trompée! — Quoi !

reprit-il vivement, parce qu'il y a des sentiments faux, s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas de vrais, et qu'on ne puisse plus

connaître l'ami sincère, parce qu*on est environné de trompeurs? — Ah! quand je perds le seul bien que j'aimais au monde, M. Prior, que me fait la réalité de tous les autres? — Qu'avez-vous dit, Malvina? Ainsi mon amitié vous est désormais indifférente; vous n'y attachez plus aucun prix, vous avez cessé de m'aimer : et maintenant quelle sera mon espérance ? continua-t-il en élevant ses mains vers le ciel; je la trouverai donc en toi seul , ô mon Dieu ! tourne tes regards vers moi, et aies-en pitié, car je suis dans le dénûment et l'affliction. — Ah! M. Prior, pardonnez si je vous afflige; mais, ajouta-t-elle en pressant ses deux mains contre son cœur, il n'y a plus là de confiance pour rien croire, ni de place pour rien aimer. — O chère Malvina! interrompit-il en s'emparant d'une de ses mains et la couvrant de larmes, jusques à quand tourmenterezvous le mien et le déchirerez-vous par vos paroles? Mais, non, non, je refuse de vous croire; votre malheureux ami ne vous est pas devenu tout-à-fait étranger; le juste ciel proportionne à nos forces les peines qu'il nous envoie, et nou§ ne devons craindre que celles que nous pouvons supporter. — Eh ! comment ne craindrait-on pas celles qui sont insupportables? reprit-elle douloureusement; il en est pourtant » Elle n'a-

A'ait pas achevé ces mots, qu'une marche précipitée se fit entendre, que la porte s'ouvrit avec violence, et que sir Edmond parut à ses yeux.

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