ACCUSATION DE MAGIE
« Dieu soit loué ! s'écria cette bonne femme aussitôt qu'elle l'aperçut, vous voilà de retour. Ah! madame, je n'ai pas eu un moment de tranquillité tout le temps que vous avez été dans la
maison de mistriss Birton ]\lais ,
Seigneur, comme vous êtes changée !....
— Je me porte à merveille , ma chère IMoody, Edmond est sauvé. — Ah ! ma chère dame , reprit l'hôtesse en secouant la tête, que je crains de vous voir avant peu atteinte du même mal que lui; et qui sait si vous vous en retirerez aussi bien? — Ne craignez rien, Moody; Edmond est sauvé, comment pourrais-
je mourir? Mais, tandis que je vais me reposer , allez chez mistriss Birton , imaginez quelque moyen pour excuser mon absence. Dites que j'ai été atteinte d'un mal subit, que ma tête est dérangée ; en un mot, dites ce que vous voudrez, je ne vous demande que de taire absolument mon nom; c'est un secret, ma chère Moody, qui doit toujours rester entre nous deux. — Je crois que vous pouvez vous confier à ma discrétion , madame; et la manière dont j'ai su
détourner les soupçons — Est-ce
qu'on en a conçu quelques-uns , Moody?
— Quant à cela , madame , je ne puis pas vous cacher que votre air, votre langage, et surtout le chagrin oij vous paraissiez plongée, n'ont pas permis de croire que vous fussiez une garde ordinaire; et Anna m'a raconté — Ah !
mon Dieu! m'aurait-elle reconnue? — ÎVon, madame, mais elle m'a raconté que vous ne mangiez ni ne dormiez, que vous pleuriez toujours , et que , par conséquent, elle était bien sûre que vous étiez folle , et qu'elle ne concevait pas comment une personne aussi raisonnable que moi — En voilà assez,
Moody, interrompit IMalvina, je vous écouterai dans un autre moment; à présent j'ai besoin de repos. » Et, en parlant ainsi, elle fléchissait, car, n'étant plus soutenue par la nécessité de servir son amant, elle sentait l'excès de sa faiblesse et l'épuisement où l'avaient réduite onze nuits d'angoisses et de veilles assidues.
Pendant qu'elle repose, mistriss Good- \\\n la cherche, la fait demander dans toute la maison; personne ne peut la lui indiquer, on ne sait où elle est; Anna alors raconte , exagère, compose, assure qu'elle l'a vue une nuit, au travers de la serrure, faire des gestes de désespérée, se tordre les bras, tracer des cercles; sans doute elle invoquait le diable '. Bientôt tous les autres domestiques l'écoutent et s'effraient, les ima-
' Presque tout le bas peuple d'Ecosse croit fermement à la maf;ip , et l'état de sorcier est encore en grand crédit dans ce pays-là.
MALVÏNA. Î83
ginations se montent, et il demeure certain , parmi eux, que Malvina est une sorcière , et que ce sont ses sortilèges qui ont guéri si promptement sir Edmond d'une maladie que le docteui' Potwel avait déclarée incurable. Mistriss Moody arrive sur ces entrefaites, on lui raconte tout ce qu'on croit avant de la questionner sur ce qu'elle sait, et elle se hâte d'adopter une erreur qui éloigne si bien la vérité ; sa feinte crédulité confirme chacun dans son opinion, et .Tenny se hâte d'aller instruire sa maîtresse de cette nouvelle. Mistriss Fenwich s'étonne, interroge ; pour mieux la persuader, Jenny joint de nouveaux détails à ceux qu'elle savait déjà : ce n'est plus un doute, mais une certitude; ce n'est pas seulement Anna , mais toute la maison, qui a été témoin de ce qu'elle raconte. Mistriss Melmor, aussi superstitieuse que le moindre domestique, vient augmenter l'effroi de sa fille, en se plaignant d'avoir habité si long-temps avec une sorcière.
Enfin ce mouvement tumultueux se porte jusqu'aux oreilles de mistriss Birton, qui l'arrête aussitôt; elle n'est pas dupe d'un conte absurde, mais elle conçoit des soupçons ; elle repousse avec ironie toute supposition de magie , mais elle recom-
mande très - sévèrement que , si cette femme reparaît jamais dans la maison , on la lui mène sur-le-champ. « Quelle force d'ame ! quelle pénétration d'esprit ! s'écrie M. Fenwich en l'écoutant, et comme pénétré d'admiration : quelle autre qu'une femme supérieure à son sexe aurait su démêler si vite la vérité de l'erreur, et unir ainsi une prudence si consommée aux lumières de la philosophie ? Mais aussi il n'y a qu'une mistriss Birton au monde. »
Malvina apprit tous ces détails par mistriss Moody; elle les écouta avec indifférence; il lui suffisait de savoir qu'elle n'avait point été reconnue, et qu'Edmond se rétablissait de jour en jour. Bientôt une douce espérance renaît dans ame : sans trop savoir encore ce qu'elle espère , elle jette des regards furtifs vers l'avenir, incertaine encore
M AL VIN A
de ce qu'il lui prépare. Jinsi le limpide ruisseau que la pluie, l'orage et les rapides torrents avaient forcé de déborder, reprend bientôt son premier cours, redevient calme par degrés, réjléchit encore chaque fleur qui nait sur ses bords, et montre un nouveau ciel dans le miroir flottant de ses eaux '. Cependant, lorsque sir Edmond fut mieux, et que ses forces lui permirent de s'occuper avec suite d'une pensée, son premier soin fut de demander à toutes lés personnes de la maison si madame de Sorcy avait envoyé s'informer de son état tandis qu'il était malade, ou si, du moins, on était venu de la part de mistriss Clare. On n'avait vu personne, on n'avait entendu parler ni de madame de Sorcy ni de mistriss Clare. Cette froideur, cet oubli apparents froissèrent amèrement l'ame d'Edn)ond , et ranimèrent toute sa colère contre Malvina.
« Quoi ! se disait-il , je la quitte , blessé de la main de M. Prior, et elle ne daigne point s'embarrasser de ce que je deviens ! je meurs, et elle l'ignore! Elle, si bonne, si humaine pour tout ce qui souffre, reste indifférente à mes douleurs ! Comment ne pas reconnaître dans cette conduite
l'influence d'un sentiment étranger?
Il se pourrait donc que M. Prior
Mais, non; n'avait-elle pas consenti à s'unir à moi ? n'a-t-elle pas avoué qu'elle m'aimait? puis-je douter de la sincéi*ité de Malvina?.... Cependant je mourais, et pas un mot d'elle n'est venu me parler de ses regrets !.... M'a-t-elle seulement répondu? car, si je ne me trompe, au moment oii mes yeux se fermaient au jour, ils se sont tournés vers Malvina
pour lui adresser un éternel adieu
Mais cette lettre lui serait-elle parvenue ? qui s'est chargé de l'envoyer? » Dans ce doute, il sonna avec violence. « Allez me chercher mistriss Goodwin, dit-il à son domestique; j'ai besoin de lui parler sur-le-champ. — INIonsieur sait qu'elle n'est plus ici. — TS'importe, elle est quelque part, sans doute; trouvez-la, et amenez-la moi sans délai. »
Il fut assez difficile de découvrir mistriss Goodwin, parce qu'en sortant d'auprès d'Edmond elle avait été appelée à la campagne pour soigner un malade, et il se passa plusieurs jours avant qu'elle pût se rendre aux ordres de sir Edmond. Enfin elle vint pourtant. « Goodwin , lui dit-il très-vivement, ne vous ai-je pas dicté une lettre tandis que j'étais malade ? qu'en avez-vous fait ? — Excusez, monsieur, répondit-elle en se troublant, mais j'ignore, en vérité Dans
le vrai, ce n'est pas ma faute; je ne sais point écrire, et j'ai bien de la peine à signer mon nom. — Qui donc a écrit? interrompit brusquement Edmond. —Monsieur, c'est cette malheureuse femme, le bon Dieu ait pitié de son ame ! — Quelle femme? reprit-il impatiemment; de qui me parlez-vous ? — Mistriss Birton a défendu qu'on vous en entretienne, monsieur ; elle craint apparemment que vous imaginiez n'être pas bien guéri si vous veniez à savoir que c'est par l'effet
d'un sortilège — Qu'est-ce donc que
cet absurde bavardage ? — Ah ! monsieur, repartit la garde, qui brûlait de raconter ce qu'elle savait, si j'étais bien sûre que madame ignorât toujours que je vous aie parlé, je vous apprendrais des choses si exti'aordmaires — 'Je ne suis
pas disposé à les entendre, Goodwin; dites-moi seulement si ma lettre a été envoyée. — Monsieur, cette femme s'en est ciiargée , mais je n'oserais répondre de ce qu'elle en a fait. — Où e.^t cette femme? où peut-on la trouver? — Sainte Vierge ! reprit-elle en faisant un signe de croix, au sabbat, sans doute, et ce n'est pas moi qui irai l'y chercher. — Dites-moi , du moins , qui pourrait me l'indiquer. — Ma foi, monsieur, le diable seul peut le savoir. — Mais qui l'a envoyée ici? ajouta-t-il avec emportement.
— Mistriss Moody. — Eh bien ! Goodwin, allez de ce pas prier mistriss Moody de venir me parler. »
Mistriss Moody vint : glorieuse d'être dans la confidence de Malvina , cela lui donnait tant d'importance à ses propres yeux , qu'elle ne crut pas nécessaire
MALVIîîA.
de lui faire part que sir Edmond la demandait, ni de la consulter sur ce qu'il fallait lui répondre. Elle se contenta de ne donner aucune explication satisfaisante, et d'assurer simplement Edmond qu'elle ne savait point où demeurait la femme dont il lui parlait, et qu'elle n'avait aucun moyen pour la trouver. Le voilà donc retombé dans l'incertitude sur le sort de sa lettre ; mais , comme cette ame ardente ne pouvait souffrir ce qui l'arrêtait, et que le doute était chez lui un état violent, il se décida , quoique faible encore, à aller s'informer par lui-même de ce qu'était devenue Malvina, et des motifs du silence qu'elle gardait.
En conséquence, sans faire part de son projet à personne, il descendit un matin chez mistriss Birton, et, après lui avoir fait des excuses polies et froides sur l'embarras et l'inquiétude que sa maladie lui avaient causés, il la prévint qu'il allait passer quelques jours chez un de ses amis, à quelques lieues d'Edimbourg, espérant que l'air de la campagne lui ferait du bien. IMistriss Birton, toujours ombrageuse, crut voir quelque mystère sous ce projet de voyage, et lit plusieurs tentatives pour s'y opposer.
INIais, c'était dcja beaucoup, pour un caractère aussi entier que celui de sir Edinond , de s'être réduit à instruire sa tante de son départ, et il n'était pas d'humeur à lui céder. Il partit donc le lendemain, et ne s'arrêta qu'à Abernethy, comme le lieu le plus proche de Clare-Seat : c'était là où s'adressaient les lettres pour les personnes qui habitaient le château , et , afin de s'assurer SI ^lalvina y était, Edmond demanda au maître de poste s'il avait reçu depuis long-temps des lettres pour madame de Sorcy, adressées chez mistriss Clare.
tt Pour madame de Sorcy? répondit le vieux bon homme en mettant ses lunettes et examinant un registre ouvert devant lui : oui, en voici une encore que je lui ai envoyée hier à Clare-Seat. — Elle y est donc? s'écria sir Edmond en s'enfuyant et sans répondre au vieux
maître de poste , que ce brusque départ laissa muet d'étonnement; elle y est donc calme et paisible, sans doute,
tandis que moi ! Mais ne la jugeons
pas encore, craignons de la condamner sans l'avoir entendue : pour oser douter de Malvina , ce n'est pas trop de l'évidence. » Tout en parlant ainsi , il arrivait au coin du parc de mistriss Clare : alors il descend de cheval, l'attache à un arbre, et côtoie à pied le mur qui conduit au château. Sur son chemin il trouve une grille à travers laquelle il découvre tous les jardins; il s'arrête, il
croit voir iSon, son œil ne l'a point
trompé; cette enfant estFanny, il a reconnu ses accents ; sans doute Malvina n'est pas loin. Le cœur palpitant, il s'assied sur une large borne, regarde furtivement, et attend , dans une inexprimable anxiété, le sort que le destin lui réserve. En folâtrant sur le gazon , Fanny s'avance du coté où il est, elle s'amuse à cueillir des fleurs sur le bord d'une rivière qui coulait près de la grille :
tout-à-coup une voix la rappelle le
sang d'Edmond est bouleversé Cette
voix est celle de M. Prior; bientôt il n'en doute plus; il le voit, il l'entend dire très-distinctement à Fanny : « Pourquoi vous écarter de ce côté, mon enfant? avez-vous oublié combien vous fâchez votre mère en restant seule au bord de la rivière? — Oh! ma bonne maman, où est-elle donc? s'écria la petite.— Venez avec moi, mon enfant,
vous ne tarderez pas à la voir Je l'ai
trouvée, continua- t-il en élevant la voix, et s'adressant à une femme dont le vêtement blanc se distinguait à travers le feuillage, et qui paraissait venir au devant d'eux. «
Fanny l'ayant aperçue , se mit à courir; cette femme qui, par sa taille et sa tournure, ressemblait à ^lalvina, prit l'enfant dans ses bras, rebroussa chemin, et, s'appuyant sur M. Prior, reprit avec lui le chemin du château.
A cette vue , il n'échappa à Edmond ni un mot, ni un cri, ni un geste. Un froid mortel court dans ses veines et
MALVINA
glace jusqu'à sa colère; il fuit, il fuit égaré vers la ville qu'il vient de quitter; il ne réfléchit point, il n'ose penser; peu à peu son cœur s'oppresse, ses idées se confondent, un voile épais se répand sur la nature, tous les objets se dérobent à ses yeux , et la faiblesse de son corps ne pouvant supporter plus long-temps la violence de sa douleur, ses genoux fléchissent, il perd connaissance, et tombe sans mouvement sur le pavé à l'entrée de la ville.
Plusieurs personnes s'assemblent autour de lui ; on le transporte dans la première auberge, on lui donne des secours, il revient à lui ; mais, quoique accablé de ce qu'il éprouve, à peine peut-il se rappeler ce qu'il a vu, il en a le sentiment et non le souvenir; silencieux, farouche, il fait signe qu'il veut rester seul : on le laisse : immobile contre sa fenêtre, il ne se débat plus contre le mal qui le tue; absorbé sous le poids qu'il porte dans son cœur, le reste du monde lui devient étranger, et il ne s'aperçoit pas qu'un sombre orage commence à obscurcir le ciel ; les heures se passent, la nuit vient, il ne la voit pas; la foudre éclate, il ne l'entend pas ; le bouleversement des éléments ne peut l'arracher à sa douleur, il reste toujours à la même place : sans changer d'attitude, et tandis qu'on eiît dit que la vie l'avait abandonné, il appuyait sa tête avec tant de violence contre les barreaux de fer de sa fenêtre , que son front était tout en sang , et sa main , fortement attachée contre son sein , le déchirait sans qu'il ressentît aucune douleur.
Cependant un accent détesté vient frapper son oreille , il s'élance vers la porte; en vain le tonnerre retentissait-il depuis long-temps, il ne l'entendait pas; mais il a reconnu à l'instant la voix de M. Prior ; il l'entend demander un asile pour la nuit, parce qu'étant venu chercher les lettres de mistriss Clare et de madame de Sorcy, l'orage l'a surpris en chemin, et qu'il ne peut retourner le soir auprès d'elle; on le fait monter dans une chambre haute. Edmond, indécis sur ce qu'il veut faire, en proie à la plus ja-
louse rage, marche à grands pas dans sa chambre «M. Prior est venu chercher les lettres de Malvina, se disait-il, peut-être va-t-il lui porter celle que je lui écrivais en mourant, elle la recevra
des mains de M. Prior Daignera-
t-elle seulement la lire? pensera-t-elle même si j'existe?.... Peut-être que dans cet instant elle n'est occupée que du retard de M. Prior, elle n'est inquiète que
pour lui » Comme il finissait ces
mots , ses yeux se fixent sur ses pistolets, il les saisit avec une joie féroce, il les charge avec avidité, sans savoir précisément encore si c'est contre lui ou contre son rival qu'il les dirigera ; n'importe, l'image du sang qu'il va répandre lui rit, et calme un peu sa douleur : cependant tout entier à ses noirs projets, il n'a point entendu que le tonnerre vient de tomber en éclats sur la maison ; que déjà il embrase le toit, et menace de dévorer toute l'habitation. On accourt à sa porte, on, lui dit de se sauver; mais insensible à tout ce qui ne tient pas à son amour, il ne voit point le danger, il ne songe qu'à b vengeance, il ne sort de
chez lui que pour chercher M. Prior
A cet instant des cris étouffés se font
entendre un malheureux va périr; il
demande d'où viennent ces cris. « Sans doute, lui dit-on, c'est l'homme de làhaut; le feu est tombé dans le grenier à foin auprès duquel il couchait , la fumée l'étoufté ; mais l'escalier est en feu , qui osera y monter? — De quel coté est-il? demande, vivement Edmond en jetant ses armes loin de lui. — Le voici, lui dit l'hôte : ah! s'il en est temps encore, sauvez ce bon M. Prior. — Hé bien oui, M. Prior, lui répond Edmond en le regardant avec colère, croit-on que ce nom
m'arrêtera? » Et sans balancer plus
long-temps, il s'élance vers l'escalier.
Dans ce moment ce n'est point la générosité qui l'excite, il ne sent plus sa haine, Malvina même est oubliée, tout autre sentiment que celui de l'humanité est suspendu dans son cœur; à peine est-il au haut de l'escalier, qu'il le voit s'écrouler derrière lui ; mais rien ne peut
MALVINA
arrêter cette arae intrépide, il voit le danger sans perdre son sang-froid; il enfonce la porte, et à travers des torrents d'une épaisse fumée, il aperçoit M. Prior sans mouvement sur le plancher, il le charge sur ses épaules, et pliant presque sous ce fardeau , il cherche une issue pour se sauver; mais il n'en trouve point, toutes sont interceptées par les flammes : cependant il court vers une fenêtre qui donne sur la rue ; plusieurs personnes l'aperçoivent, et se hâtent d'avancer des matelas pour les recevoir; mais dans l'état où est M. Prior, il ne peut pas se jeter avec lui sans risquer de l'écraser, et pourtant tout s'ébrarde autour de lui , les poutres tombent embrasées ; un moment encore , il ne sera plus temps peut-être. IN'importe, Edmond n'hésite pas; il s'avance hors de la croisée, et mesurant adroitement la place où doit tomber M. Prior, il l'y jette le plus doucement possible, et attend tranquillement de pouvoir se précipiter à son tour. Cependant on n'avait pas eu le temps encore de faire place à sir Edmond, lorsque l'incendie, redoublant de violence, l'enveloppe entièrement : il est en équilibre sur une poutre qui tremble sous ses pieds , une seconde va l'engloutir ; il prend son parti et s'élance sur le pavé; heureusement un long crochet de fer en saillie attrape le bas de son habit et amortit sa chute; il se relève vivement, court vers M. Prior, que le grand air commence à rendre à la vie. Mais, pour l'avoir sauvé, Edmond ne l'en hait pas moins, il le hait peut-être davantage; car il sent bien qu'en lui conservant la vie il s'est ôté le droit de lui donner la mort, .et l'impossibilité de se venger le lui rend plus odieux encore; mais du moins veut-il laisser à jamais ignorer à M. Prior quelle main l'a sauvé, afin de se soustraire à sa reconnaissance, et ensevelir ainsi un bienfait qui le lierait malgré lui à l'homme qu'il déteste. Aussi, h. peine a-t-il donné un billet de vingt-cinq livres au malheureux propriétaire de la maison , qu'il s'éloigne sans vouloir se nommer, et se retrouve le
lendemain au soir chez mistriss Birton, sans avoir pensé à y retourner, ni à prendre un moment de repos, ni vu un seul des endroits où il avait passé.
Il entra tout en désordre dans le salon ; il y avait une société nombreuse, les plus célèbres beautés d'Edimbourg s'y trouvaient réunies; lady Sumerhill les surpassait toutes par la régularité de ses traits et la majesté de son port; loin de Malvina , elle ne pouvait trouver de rivale qu'auprès de la jolie et séduisante mistriss Fenwich, et mistriss Fenwich n'était plus en Ecosse : elle n'avait pas même vu Ednîond depuis son rétablissement, ayant été obligée de partir précipitamment pour l'Irlande, où des affaires de commerce appelaient M. Fenwich. En se présentant chez sa tante, Edmond y fut reçu avec des exclamations de joie; ce bruit, ces objets, le rappelèrent un peu à lui-même, et dans l'amertume de sa peine , il jeta un regard presque satisfait sur toutes les femmes qui l'entouraient, jurant et espérant, dans son ame, d'en faire autant de victimes de la haine que la perfidie de Malvina venait de lui donner pour tout ce sexe. Rempli de cette idée , il s'abandonna à l'emportement de son imagination ; une gaieté forcée échauffa ses discours et ses manières, et le rendit aussi aimable que brillant; il répondit avec vivacité aux agaceries d'une jeune comtesse française; il parut vouloir animer lady Sumerhill ; chaque femme eut un hommage, toutes crurent avoir eu une préférence : sans regarder celles à qui il parlait , il leur disait qu'elles étaient adorables , et , ravies de l'entendre, elles se croyaient adorées : de son côté lady Sumerhill s'applaudissait de l'avoir enfin ramené à ses pieds, mais croyait devoir le punir de ses fréquentes infidélités en lui Tnontrant une feinte rigueur qui lui coûtait beaucoup , qu'elle croyait devoir faire un grand effet, et dont il ne s'apercevait seulement pas. C'est ainsi que chacune s'imaginait toucher au terme de ses espérances , tandis qu'il n'avait jamais été si reculé. Les jours suivants,
BIALVINA.
loin de détruire leur illusion, la confirmèrent; car, comme je l'ai déjà dit, sir Edmond, en proie à une rage secrète, ne se nourrissait que de fiel et de projets de perfidie et de séduction contre les femmes; il aurait voulu pouvoir réunir tous les cœurs en un seul , afin de se donner le barbare plaisir de le déchirer à son aise, et de se venger ainsi, d'un seul coup , de tous les tourments dont il était dévoré lui-même.