DE LA, JOIE APRÈS LA DOULECR
Mais déjà l'aurore commence à blanchir l'horizon, et Edmond n'a point cessé de dormir; Malvina, les yeux attachés sur lui , à genoux devant son lit, est toujours dans la même position, lorsqu'elle entend de loin la pesante démarche du docteur Potwel : aussitôt elle se lève, et, effleurant à peine le plancher, ouvre la porte d'une main légère, et court au-devant de lui. «Docteur, s'écria-t-elle, il dort du sommeil le plus calme. — Il dort, répliqua-t-il; en êtes -vous sûre? — Ah! docteur, croyez-vous que je puisse m'y tromper?
— Ma foi, ce ne serait pas la première fois qu'on s'y serait mépris : entrons cependant ; s'il dort, je réponds de lui. » Malvina, légère comme un oiseau, le guide silencieusement auprès du lit; le docteur examine le malade avec son recueillement ordinaire, et puis regardant ]Malvina d'un air surpris : « Cet hommelà est hors de danger, » lui dit-il. A ces mots, moins maîtresse de sa joie qu'elle ne l'avait été de sa douleur, elle ne peut la contenir, et se précipite hors de la
chambre, pour laisser éclater la violence de son agitation et les cris de son bonheur. Le docteur, étonné de cette fuite soudaine, appelle mistriss Goodwin pour qu'elle vienne auprès du malade, et se hâte de joindre Malvina, qu'il trouve dans la première antichambre , inondée de larmes et comme égarée par tout ce que la joie a de plus tumultueux : en le voyant, elle s'approche de lui, et pressant ses mains entre les siennes : « C'est donc vous qui l'avez sauvé, lui dit-elle, ange du ciel , homme bienfaisant , qui , après Dieu, avez toute ma reconnaissance! il est hors de danger, dites-vous? Oh ! répétez-les ces mots qui, de l'abîme du désespoir, viennent de m'élever dans les cieux. — Assuréjiient, vous êtes une femme très-extraordinaire, répliqua le docteur en essuyant une larme qui venait de mouiller sa paupière. — Sans doute, docteur, je dois vous paraître telle ; mais taisez-le à tout le monde , je vous en conjure, ne me décelez pas.
Dites-moi cependant, poursuivit-elle avec une agitation qui lui permettait à peine de respirer, croyez-vous qu'en s'éveillant il reconnaisse tous ceux qui l'entourent? — N'en doutez pas : la fièvre a cédé, il n'aura plus de délire; l'instant de la convalescence approche , et je ne vois plus en lui d'autre mal que la faiblesse.— Riais avec cette faiblesse, docteur, une forte émotion ne serait-elle pas du plus grand danger? — Très-certainement; ses organes sont trop épuisés pour la soutenir, et je ne répondrais pas qu'il y résistât : mais pourquoi toutes ces questions ? quel intérêt vous excite à les faire ? — Quel intérêt, docteur ! interrompit-elle avec véhémence; est-il des expressions pour le peindre ! Mais, encore une fois , je vous en conjure , ne me décelez pas ; je suis une bien faible créature de n'avoir pas su me contraindre; mais j'ai tant souffert ! Prenez pitié de moi, docteur; ce passage inattendu de la mort à la vie anéantit toutes mes facultés. — Je devine, répondit-il avec finesse , que vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, et qu'un motif très-par-
ticulier vous a conduite ici ; sir Edmond ne vous est rien moins qu'indifférent, et il y a quelque chose que vous ne dites pas. — Peut-être ne vous trompez-vous pas, docteur, lui dit-elle en souriant du contentement où il paraissait être de sa pénétration. IMais rentrons auprès de lui : cachée dans un coin de la chambre, j'attendrai son réveil, j'écouterai ses premiers accents; gardez-vous de lui dire que je suis là ; surtout ne prononcez pas mon nom. — Ma foi, je serais bien en peine; est-ce que vous me l'avez dit ? — Mon Dieu ! il me semble que j'entends du bruit, s'écria IMalvina en prêtant l'oreille : n'est-ce pas Edmond qui s'éveille? Je ne me trompe pas, c'est lui; entrez seul, docteur, je craindrais qu'il ne me vît; j'écouterai à travers la porte. « Et, le cou tendu , la jambe en avant , retenant son haleine , elle ne perdit pas une des paroles d'Edmond.
« Ah ! mon Dieu , dit-il en voyant entrer le docteur, que m'est-il donc arrivé ? un calme refraîchissant a remplacé cette ardeur qui me dévorait; dans quel doux sommeil j'ai été plongé! quelles délicieuses illusions l'ont embelli ! j'ai vu , j'ai touché Malvina , j'entends encore sa voix. — Chut, chut, interrompit le docteur, je vous défends de vous occuper d'elle : cette tourmentante idée pourrait vous rendre au danger dont je vous ai sauvé. — Non , docteur, vous vous trompez , c'est elle seule qui m'a sauvé : cette nuit j'allais mourir souffrant dans tout mon être , la douleur dévorait tous les liens de ma vie, et ils allaient être brisés, lorsqu'une voix bien chère a retenti; il semblait qu'elle vînt me disputer à la mort et m'arracher au tombeau : Edmond ! Edmond ! disait-elle : à cet accent j'ai reconnu Malvina , j'ai ouvert les yeux ; elle était là, elle me pressait sur son sein, et j'ai senti dans tout mon être ce doux frémissement que son approche m'a toujours causé ; mais, à peine ai-je voulu faire un mouvement pour l'embrasser, qu'elle a disparu comme une
ombre ; tout a fui — Eh ! monsieur,
interrompit mistriss Goodwin, de pareils
MAL\ rêves ne sont bons qu'à vous donner la fièvre. — Elle a raison , ajouta le docteur, ce sont là les fantômes d'une imagination délirante ; voilà votre pouls qui s'agite, et, si vous parlez encore, la fièvre reviendra. «
Sir Edmond n'avait pas besoin des ordres du docteur pour se taire , car il était si faible, que, quoique l'image de Malvina fut bien empreinte dans son cœur, elle échappait à sa pensée, et peu à peu le souvenir de la. nuit s'effaça de sa mémoire, comme l'ombre fugitive disparaît aux premiers rayons du jour.
]Malvina profita d'un moment oij sir Edmond était assoupi pour rentrer furtivement dans sa chambre, et, cachée derrière les rideaux, elle employa toute son adresse à échapper à ses regards.
Cependant Anna avait répandu dans la maison le bruit de la guérison de sir Edmond. Mistriss Fenwich , dont le cœur n'avait jamais été ému que par lui, en éprouva une véritable joie, et mistriss Birton , dont le cœur n'avait jamais été ému pour personne , se répandit en vives démonstrations de sensibilité.
Vers le soir l'obscurité commençait à couvrir tous les objets; sir Edmond dormait, et Malvina, courbée près de la fenêtre, s'occupait à préparer quelques potions, lorsque quelqu'un frappa à la porte. « Voyez ce que c'est, » lui dit mistriss Goodwin, qui était à moitié assoupie sur son fauteuil. Malvina se lève : « Qui est là? demanda-t-elle à voix basse. — Puis-je voir Edmond ? reprit quelqu'un, qu'elle reconnut aussitôt pour mistriss Birton. — IN^n, non, répliqua Malvina, si déconcertée qu'à peine pouvait-elle rassembler une idée, il dort. — Sortez donc pour parler à madame ! lui dit mistriss Goodwin. — Tout-à-l'heure, mistriss Goodwin, reprit-elle toute tremblante. — Comment, tout-à-l'heure!
quand madame a la bonté de venir ellemême , vous vous aviseriez de la faire attendre ! Mais allez donc !— En vérité, je nesaurais, reprit Malvina éperdue. — Oh!
la sotte créature ! repartit mistriss Good-
■Nvin en grondant, elle ne saurait!.... et qui donc vous en empêche ? vous verrez qu'il faudra que je me dérange. » Et, connne elle vit que IMalvina , bien loin d'ouvrir, se reculait dans le lieu le plus obscur de la chambre, elle se leva, secoua la tête, raccommoda son bonnet, et passa dans l'antichambre pour rendre compte à mistriss Birton de l'état de son neveu. Malvina la suivit doucement, et, excitée par une curiosité bien pardonnable, prêta l'oreille à leur conversation. « Je reviendrai demain, disait mistriss Birton : ayez soin de purifier l'air avec du vinaigre ; et, je vous prie , une autre fois , ne me faites pas attendre si long-temps. — Madame m'excusera , répondit mistriss Goodwin , mais c'est la faute de cette autre garde , qui est si craintive qu'elle n'a jamais osé venir parler à madame. — Mais ne pouvaitelle pas ouvrir, du moins .? — Sauf le respect que je dois à madame, je lui dirai que cette femme a comme des vertiges par moments, et alors —Et
pourquoi a-t-on mis une pareille folle auprès de mon neveu ? — C'est mistriss Moody qui l'avait recommandée, madame; et, dans le vrai, je dois convenir qu'elle entend fort bien son état ; je n'y mets pas moi-même plus de zèle et d'activité; mais elle est si sérieuse, si larmoyante, qu'il n'y a jamais le mot pour rire avec elle. — Cela est bizarre, reprit mistriss Birton : Anna l'avait déjà dit à mistriss Tap, et le docteur lui-même parait tout surpris de son excessive sensibilité ; ce n'est pas le défaut des femmes de votre état : je suis curieuse de la voir; n'est-elle pas là-dedans ? — Oui, madame; mais sir Edmond dort, et nous n'avons pas de lumière. — Eh bien ! je reviendrai demain, » répondit-elle en s'en allant. Ces mots alarmèrent vivement Malvina ; un coup d'œil suffisait à mistriss Birton pour la reconnaître : ne fallait-il pas éviter cet éclat.? Edmond était hors de danger, ses soins lui devenaient inutiles; son parti fut pris surle-champ.
Elle passa encore la nuit entière au-
182 MALVINA
près de lui : le sommeil fut calme ; au réveillé Edmond
point du jour, surtout, il dormait si paisiblement, qu'elle se hasarda d'entr'ouvrir les rideaux, et, posant légèrement ses lèvres sur la main qui pendait hors du lit : « Adieu, lui dit-elle bien bas, voici le jour, il faut te quitter. Un Dieu bienfaisant t'a sauvé, tu n'as plus besoin de mes soins. Elle s'éloigne, ta Malvina, sans te laisser d'autre trace des instants qu'elle a passés près de toi, qu'une image confuse qui se perdra dans le vague des songes, et bientôt s'effacera tout-à-fait : adieu , mon Edmond !
J'ignore si nous nous reverrons sur cette terre misérable : avec ta santé je retrouve le souvenir des devoirs qui me sont imposés ; mais , quand l'âge des passions sera passé, que le temps aura blanchi nos têtes, ne me sera-t-il pas permis de presser ta main de ma main flétrie, et de te dire : Edmond, te souvient-il de cette nuit d'agonie, de cet instant terrible où ton tombeau entr'ouvert menaçait de nous dévorer tous deux? ton oreille a-t-elle oublié cet accent qui repoussait le trépas, et te ranima dans ta mortelle léthargie ? A la lueur d'une lampe funèbre, tu pensas avoir vu Malvina ; mais, tes yeux fatigués se refermant aussitôt, tu crus qu'une ombre fantastique, enfant du délire et de la nuit, avait pris sa forme et sa
voix Oh! non , mon Edmond, ce
n'était pas une ombre ; quelle autre que Malvina eût voulu mourir avec toi .?€t ces cris du désespoir pouvaient-ils ne pas partir de son cœur?.... Mais déjà le jour s'avance, il faut te fuir sans avoir vu un seul de tes regards tomber sur moi ; bientôt ils vont se porter sur tous les objets de cette chambre ; Malvina alors n'y sera plus : adieu, Edmond, mon bien-aimé Edmond; mon coeur se déchire en te quittant, mais n'importe , ton repos me commande de m'arracher d'ici. » Alors , appuyant plus fortement sa bouche sur la main de son amant, elle se leva pour aller avertir mistriss Good^yin devenir prendre sa place; mais son mouvement avait
« Qui est là? » demanda-t-il faiblement. Interdite, elle s'arrête; elle ne sait si elle doit parler ou se taire; elle attend. « Hélas ! continua-t-il , serai-je donc toujours poursuivi par ce fantôme enchanteur ? Ombre de Malvina , je ne puis t'échapper ; je croyais entendre ta douce voix murmurer des paroles plaintives, je croyais toucher au bonheur; mais tout a fui avec le sommeil. 0 songe bienheureux, je t'implore ! viens fermer mes paupières et me rendre Malvina ! » En finissant ces mots, sa voix s'éteignit et il se rendormit. Malvina demeura quelques minutes immobile, en proie au plus violent combat : combien son cœur répondait aux désirs de son amant ! qu'il lui eut été doux de pouvoir se précipiter dans ses bras ! ce n'était point la crainte de mistriss Birton qui l'arrêtait; mais Edmond était si faible encore, son état exigeait du calme, et non du plaisir; elle sentit qu'elle lui devait encore ce sacrifice; étendant les deux bras vers lui , elle articula un dernier adieu, et, s'arrachant de la chambre, elle ftit éveiller mistriss Goodwin, descendit doucement l'escalier, trouva la porte d'entrée ouverte , sortit sans que personne la vît, et se rendit à l'instant chez mistriss Moody.