CHAPITRE XLT
HISTOr-RE DE LOUISE,
« Il y a sept ans à peu près que mistriss Birton partit pour faire un voyage à Londres. Comme je n'avais qu'elle pour veiller sur ma conduite, et que déjà les égarements auxquels je me livrais (quoique j'eusse à peine dix-neuf ans) la faisaient trembler pour la suite, elle voulut m'emmener avec elle. J'y aurais consenti avec plaisir, si M. Clare, un de mes amis, ne m'avait conjuré de rester à Edimbourg pour être témoin de son mariage.
Je laissai donc partir mistriss Birton , et, au bout de quelques jours, mon ami me présenta à sa jeune épouse. Mistriss Clare était alors du même Age que moi, et dans tout l'éclat de la fraîcheur et de la beauté; elle me plut, et je formai
aussitôt le projet de m'en faire aimer
Ne vous récriez pas, Malvina : alors je ne croyais pas à la vertu des fenunes ; je pensais que la plus honnête de toutes était „t'lle qui avait le moins d'amants ; et avec l'idée qu'aucune ne pouvait s'en passer, il me semblait fort indifférent, pour mon ami , que ce fut moi ou un autre qui fût celui de sa femme. Cependant mistriss Clare résista à mes prenn'ères attaques; je lui trouvai dans l'ame une sorte de fanatisme pour l'honnêteté, que je taxai de préjugé, et auquel je pensai qu'il me serait facile de la faire renoncer; mais, d'un autre côté, je m'aperçus qu'elle aimait tendrement son mari , et qu'ainsi , loin de gagner dans son cœur, elle me tenait de jour en jour dans un plus grand éloignement. Comme je n'étais pas amoureux d'elle, cette découverte m'affligea médiocrement : d'ailleurs j'étais intimement persuadé alors qu'il n'y avait pas de femme qui n'eût ses moments de faiblesse , ni de vertu qui ne cédât à la persévérance et à l'occasion, et je ne doutais pas, si je voulais m'en donner la peine, de finir par triompher de mistriss Clare. Aucun succès n'avait cependant encore couronné mes efforts, lorsqu'un nouvel objet vint allumer de nouveaux désirs dans mon sein. IMistriss Clare appela sa sœur auprès d'elle : je vis Louise ; elle n'avait que seize ans, elle était belle, fraîche, innocente et tendre; ses grands yeux bkus peignaient la volupté que sa pensée ignorait encore. Je n'eus qu'un mot h dire pour obtenir son amour, et elle ne me laissa pas même la peine de lui en demander l'aveu ; elle m'aima avec tant de promptitude et d'abandon , que cette facilité aurait peut-être refroidi mes désirs, si mistriss Clare, inquiète de mon assiduité auprès de sa sœur, et croyant avoir de justes sujets de se dé-
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fier de mes mœurs, ne l'avait comme forcée de ne me plus parler. Cet obstacle ranima à l'instant toute ma tendresse; je parlai , je pressai , je me plaignis , et Louise fut bientôt à moi : sa possession éteignit, au bout de peu de temps, cette irritation des sens, cette inquiétude d'imagination que j'avais prise pour de l'amour, et je sentis clairement que je n'avais jamais aimé Louise. Je la vis moins souvent, elle s'en alarma, et me fit part de ses craintes : ses reproches me fatiguèrent ; je ne la vis plus du tout. Alors, en proie au désespoir, elle déposa dans le sein de sa sœur et le repentir de sa faiblesse, et le malheur qu'elle soupçonnait en être la suite. A la première nouvelle de cet événement, mistriss Clare m'écrivit avec toute l'indignation de l'honneur outragé, pour me faire rougir de mes torts et me prescrire le seul moyen que j'avais de les réparer. Lors même que le ton absolu de mistriss Clare ne m'aurait pas offensé, j'étais bien résolu à ne point me marier encore, et surtout avec une fille qui s'était donnée à moi avec si peu de résistance. Cependant je voulais la sauver du déshonneur, et je ne trouvai d'autre moyen que de la marier à un autre. La lettre de mistriss Clare m'arriva chez un de mes parents oii j'avais été passer quelques jours : milord Derby était un célibataire de soixante ans à peu près, trèsriche, qui me destinait toute sa fortune, et qui ne s'était jamais marié, parce que son caractère changeant et capricieux ne lui avait pas permis de trouver une femme qui lui convînt deux jours de suite. L'idée me vint de lui faire épouser Louise. Je commençai par lui parler d'elle avec éloge; j'appuyai sur les qualités que je savais être le plus dans le goût de milord Derby, et je finis par lui peindre si vivement le bonheur qu'un pareil bien répandrait sur sa vie , que , malgré son caractère contrariant et fantasque , il fut touché du tableau que je lui présentais, et surtout d'une proposition qui était, selon lui, la plus grande preuve d'amitié possible, puisqu'en lui
donnant une femme je me dépouillais moi - même de l'immense héritage dont il m'avait fait don. Ce qu'il appelait ma générosité fut précisément ce qui le détermina : il pensa qu'il fallait que je fusse si sur de son bonheur, puisque j'y sacrifiais toute sa fortune, qu'il devint plus empressé que moi-même de voir et de connaître miss Louise Transwley. Il voulut partir sur-le-champ pour Edimbourg , et , à peine arrivés, que j'allasse aussitôt chez mistriss Clare pour savoir quand il pourrait y être présenté. Je la trouvai seule; Louise était partie le jour même pour la terre de son père, où mistriss Clare devait aller la joindre avant peu : je profitai du tête-à-tête où je me trouvai avec celle-ci pour lui dire le plus poliment possible que je ne prendrais jamais Louise pour ma femme, et pour lui faire part des propositions de milord Derby. Elle les rejeta avec indignation; elle me dit que moi seul j'avais perdu Louise, et que moi seul je pouvais couvrir sa faute ; que les raisons que je donnais pour m'en excuser, ainsi que la réparation que j'osais lui offrir, n'étaient que des bassesses indignes d'un homme d'honneur, et que, pour elle, jamais on ne la ferait consentir à voit sa sœur passer dans les bras d'un homme, tandis qu'elle portait dans son sein un gage de la perfidie d'un autre. Irrité de son refus , ainsi que de la véhémence qu'elle y mettait, je lui répondis que je n'aimais plus Louise, que je l'estimais peu , et que je ne l'épouserais jamais , et qu'ainsi, pour l'honneur de sa sœur, elle devait la presser elle-même d'accepter la seule ressource qui lui restât ; que d'ailleurs j'en parlerais moi-même à Louise, et que j'étais sûr de l'y faire consentir. A ces mots , mistriss Clare me regarda d'un air de mépris , et me dit : « Si je n'ai pu prévenir la honte de ma sœur, si tous mes efforts n'ont pu la sauver de votre fatale séduction , et ne peuvent vous engager à lui rendre la justice qui lui est due, croyez, du moins, que je la préserverai de l'ignominie que VOUS lui destinez, et ^ue je saurai l'em- *3i
MALVINA
pêcher de couvrir sa faiblesse par un vil parjure. Je vais partir, je vais l'entourer de tout mon courage; nous verrons si vous saurez me Teniever une seconde fois. » Voyant mistriss Clare si déterminée , je ne songeai plus à la persuader ; et , comme , dans les principes que j'avais alors, les siens ne me paraissaient qu'une exaltation romanesque, je ne me fis aucun scrupule de la tromper, et, pour prévenir l'influence de ses conseils sur sa sœur, j'engageai milord Derby à partir, le soir même, pour la terre de M. Transwley : nous courûmes toute la nuit, afin d'arriver de bonne heure le lendemain. Heureusement Louise était encore dans son appartement lorsqu'on nous introduisit auprès de son père, et elle eut le temps de se remettre de sa première surprise avant de paraître devant nous : cependant, quoiqu'elle ne descendît que quelques heures après notre arrivée, elle était si émue, si étonnée de me voir, qu'elle n'osait ni lever les yeux ni ouvrir la bouche. Sa timidité, que milord Derby prit pour une sage réserve , sa coupable rougeur, qui lui parut le modeste incarnat de l'innocence , enfin l'embarras de sa contenance et la froideur qu'elle me témoignait, l'enfiammèrent au point qu'il put à peine retarder jusqu'au lendemain à demander cette charmante fille à son père ; mais le point important était de la déterminer, et , pour y réussir, il fallait que je fusse seul avec elle : un billet adroitement glissé entre ses mains lui apprit qu'il était essentiel au bonheur de tous deux que je l'entretinsse une partie de la nuit, et un signe approbatif fut sa réponse. A minuit je nie rendis chez elle : après les plus tendres caresses , je lui expliquai et les motifs qui m'empêchaient de l'épouser, et mes vues en amenant milord Derby chez elle. A cette ouverture, elle se récria et versa un torrent de larmes ; mais bientôt je parvins à calmer sa douleur, et elle finit par se rendre à mes raisons, surtout a mes prières, et pius encore, peut-être, à l'assurance que je lui donnai de la voir plus
souvent lorsqu'elle serait mariée; de sorte que, le lendemain, quand M. Transwley, ébloui de la fortune et du rang de milord Derby, appela sa fille pour lui commander de donner sa main à ce nouvel hôte, il la trouva toute prête à obéir : cependant il voulait attendre mistriss Clare, et ne pouvait se résoudre à terminer cette affaire sans lui en avoir parlé; mais, comme je craignais beaucoup que la fermeté de cette jeune et vertueuse femme ne vînt détruire mon ouvrage , je pressai vivement milord Derby, qui était très-disposé h hâter la conclusion de son mariage ; et, d'un autre côté, prenant M. Transwley en particulier, je lui dis que, d'après le caractère connu de milord Derby, il serait très-imprudent de lui laisser le temps de refléchir, parce que, peut-être, ne voudrait-il plus demain ce qu'il désirait fort aujourd'hui ; qu'il devait bien voir que , dans toute cette affaire, je n'étais conduit que par l'amitié sincère et désintéressée qui m'attachait à sa famille, puisque le mariage de milord Derby me frustrait de tout son héritage ; que je le connaissais assez pour être sûr que, s'il n'épousait pas miss Transvi'ley, il ne se marierait jamais , et pour craindre que, malgré le goût qu'elle lui avait inspiré, par un de ces caprices auxquels il était si sujet, il ne renonçât aussi vite à elle qu'il avait été prompt à la demander, si on ne le fixait pas sur-le-champ. Ces considérations déterminèrent absolument M. Transvk'ley, et, cédant à mes conseils et aux désirs de milord Derby, il envoya chercher son notaire; le contrat fut passé le soir même, et le lendemain matin , à huit heures , milord Derby reçut la main de Louise dans la chapelle du château.