CHAPITRE XLII
CONTINUATION
« La cérémonie était à peine aclievée lorsque mistriss Clare arriva. Je ne peindrai ni son étonnement ni sa dou-
MAI-V leur en trouvant sa sœur mariée ; le regard terrible qu'elle me lança r^ fit assez connaître ce qui se passait dans son ame : cependant la chose était sans remède ; elle sut contenir son chagrin , et affecta tout le jour un air assez "tranquille. Vers le soir, elle monta dans sa chambre avec Louise, et, après un assez long entretien, elle me fit prier d'aller les joindre. J'y fus : je ti-ouvai Louise pâle, abattue, l'œil éteint, et comme quelqu'un qui vient de perdre ses dernières espérances. Mistriss Clare, le visage animé, la physionomie en désordre, et les yeux baignés de larmes, me prit brusquement par la main aussitôt qu'elle me vit, et me plaçant devant Louise : « Contemplez votre victime , s'écria-t-elle ; repaissez vos yeux cruels du spectacle de sa douleur; voyez-la se débattre dans le violent combat de l'amour et du devoir, et restez insensible, si vous pouvez, à des maux dont vous êtes l'auteur. Edmond , ma sœur était innocente, et vous l'avez déshonorée; elle était ingénue et vraie, et, grâce à vos perfides conseils, la voilà soumise à l'affreuse nécessité de tromper toute sa vie l'homme qui a reçu ses serments ce matin. Cependant ce n'est point encore assez pour vous : profitant de l'amour désordonné que vos dangereuses séductions lui ont inspiré , vous voulez empoisonner le reste de sa vie en l'engageant dans toutes les horreurs d'un commerce adultère. La malheureuse, aveuglée par sa passion, ne voyait plus son crime ! ou plutôt vous le lui faisiez chérir, et elle se précipitait avec transport dans un abîme, croyant que vous y tomberiez avec elle; mais, quand je lui ai dit que, loin d'être disposé à vous perdre pour elle , vous-même m'aviez fait l'aveu que vous ne l'aimiez pas; quand je lui ai prouvé que, si elle vous eût été chère, rien ne vous empêchait de l'épouser ; enfin , quand elle a vu que c'était de sang-froid que vous l'entraîniez au crime , elle a frémi de l'énormité du sien, et la vertu éteinte s'est réveillée dans son cœur. La voyez-vous gémir, déchirée sous le poids du remords ? la
voyez-vous relevée de sa faiblesse, par le vœu qu'elle vient de faire de renoncer pour jamais à un amour coupable? Edmond, tenterez-vous de le combattre?
Et, après avoir flétri les plus beaux jours de cette infortunée, ne consentirez-vous pas à lui laisser parcourir en paix le reste de sa carrière? Hélas ! je sais trop que ni mes conseils , ni son devoir, ni la vertu même ne la sauveront pas de votre séduction, et que, si vous le voulez, vous pouvez la perdre encore : ce n'est donc plus des menaces que je vous fais, mais des prières que je vous adresse; je ne réclame point votre justice, j'implore votre pitié. 0 Edmond ! ce n'est pas à un amant passionné, ce n'est pas à un homme d'honneur que je demande grâce pour ma sœur, vous ne vous êtes montré ni l'un ni l'autre envers elle; mais, si toute humanité n'est pas éteinte dans votre cœur, ne vous laisserez-vous pas toucher par le désespoir où vous la voyez , et par l'humiliation où je me réduis à cause d'elle? » En finissant ces mots, mistris Clare était presque à mes genoux; je la relevai avec émotion et respect, quoique je fusse un peu blessé de l'entendre m'accuser d'avoir manqué d'honneur; et, m'approchant de Louise, je lui dis : Vous m'aviez paru convaincue, mon aimable amie, de la solidité des raisons qui m'empêchent de vous épouser, et des grands avantages attachés à votre mariage avec milord Derby; j'ignore comment mistriss Clare a pu changer votre opinion à cet égard : quoi qu'il en soit, vous me croyez coupable , je ne me défends point; votre repos exige que je ne vous voie plus ; je vous quitte a l'instant, et demain je serai loin
d'ici Avez-vous encore quelque chose
à exiger de moi ? demandai-je à mistriss Clare. — Oui, répondit-elle : il faut que vous juriez et d'éviter avec soin tous les lieux où vous pourriez rencontrer ma sœur, et que jamais un mot, un regard indiscret ne fassent soupçonner la fatale liaison qui exista entre vous. — Je ne vois pas, répliquai-je fièrement, pourquoi vous jugez nécessaire de m'adresser ï3.
MALVINA
cette recommandation , car je déOe aucune des femmes qui m'ont aimé d'avoir jamais eu à se plaindre de ma probité et de mon honneur — Et c'est
ici qu'il ose le dire ! interrompit mistriss Clare en joignant ses mains avec indignation.— O ma sœur! s'écria la tendre Louise en sanglotant, ne méprisez pas ainsi mon ïldmond, et souvenez-vous que, s'il ne m'a pas jugée digne du sacrifice de sa liberté, du moins a-t-il fait celui d'une immense fortune. — Je le sais , reprit mistriss Clare ; je sais que l'ame d'Emond est, sous quelques points, grande et généreuse. Eh ! comment vous aurait-il séduite s'il n'avait eu aucunes vertus? Mais elles sont chez lui plus pernicieuses que le vice même, et le dangereux emploi qu'il en fait porterait presque à les haïr. Au reste, toute dispute à cet égard est désormais inutile : nous n'avons plus rien à nous dire, Edmond , hatez-vous donc de vous éloigner. Courez, volez vers ce monde brillant dont les plaisirs trompeurs auront bientôt effacé de votre souvenir l'image de nos douleurs, mais qui n'auront pas toujours, j'espère, le pouvoir d'étoutïer vos remords. Adieu, et que cet instant soit le dernier qui nous voie réunis. »
« Je les quittai aussitôt, et le lendemain, après avoir pris congé de M. Trans- M'Iey et de milord Derby, je partis pour Londres, où je fus joindre mistriss Birton. J'y passai plusieurs mois au sein des sociétés les plus brillantes, et accueilli par les femmes les plus aimables, de sorte que j'eus bientôt oublié jusqu'à l'existence de Louise.
« Vers la fin de l'automne , ma tante me proposa de l'accompagner aux eaux de Bath : c'était la saison où tout ce que l'Angleterre a de plus brillant et de plus magnifique s'y rend en foule; aussi acceptai-je cette offre avec empressement; car, dans ce temps de réprobation, ma chère Malvina, tout ce qui m'offrait de nouvelles distractions me semblait le seul bien véritable. Je ne savais pas alors que, si la dissipation est partout, la félicité n'a qu'une place :
mon cœur était encore étranger à l'amour; il devait l'être, je n'avais pas vu Malvina. — O Edmond! s'écria-t-elle, que vous lisez bien dans ce faible cœur! que vous y voyez aisément combien cet amour que Malvina seule a su vous inspirer vous absout, malgré elle, de
tous vos torts! Mais continuez votre
récit; apprenez-moi par quelle étrange aventure cette intéressante Louise s'est vue obligée de se cacher à tous les yeux.
« En arrivant à Bath, continua Edmond , j'appris que milord Derby y était depuis peu avec sa jeune épouse. Cette nouvelle in'aflligea ; je ne crus pas néanmoins que leur présence m'obligeât à quitter les eaux; mais, pour ne pas enfreindre tout-à-fait ma promesse, je résolus de voir Louise le plus rarement possible, et même pas du tout, si la politesse le permettait. Je ne fus pas maître d'exécuter mon projet ; mistriss Birton, qui ignorait mes liaisons avec lady Derby, me demanda mon bras pour l'accompagner chez cette dame; et, n'ayant aucun prétexte plausible pour la refuser, j'y fus.
« Comme Louise n'ignorait pas mon arrivée à Bath, elle s'attendait bien à me voir : cependant l'émotion qu'elle éprouva lorsque j'entrai anima son teint des plus vives couleurs , et donna à toutes ses manières une vivacité que je ne lui avais jamais vue , et qui me parut d'autant plus piquante , qu'elle évita constamment de me parler, et affecta de me traiter avec une froideur marquée. Cependant je n'eus pas de peine à voir qu'elle n'agissait qu'avec effort, et que je n'avais rien perdu dans son cœur. Je la considérai plus attentivement ; jamais elle ne m'avait semblé si charmante : elle était grandie, son maintien avait pris plus d'assurance, sa physionomie plus de finesse, son teint plus d'éclat et de fraîcheur; d'ailleurs, sa grossesse, qui était déjà assez avancée, jetait sur elle un voile d'intérêt dont je ne pouvais me défendre. Je la rencontrais toujours dans les bals et les assemblées, où elle remportait tous les
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suffrages; je la vis souvent chez elle, les tribunaux que j'étais le père de l'enplusieurs fois je la trouvai seule fant qu'elle portait dans son sein , il me
Malvina , je n'entrerai point dans l'inutile détail de tout ce qui contribua à nous rapprocher l'un de l'autre; qu'il vous suffise de savoir que Louise, plus tendre, plus faible que jamais, oublia tous ses devoirs pour moi, et me rendit tous les droits que son hymen m'avait fait perdre. Vous me condamnez , INlalvina ; je lis aisément dans vos yeux l'indignation que ma conduite vous inspire; mais combien me blâmerez-vous plus encore quand vous saurez que ce ne fut ni l'amour qu'éprouvait Louise, ni l'intérêt qu'elle m'inspirait, mais la vanité seule qui me poussa à enfreindre mes serments! J'aurais pu, sans doute, résister aux désirs que les charmes de Louise avaient fait renaître , mais toutes les femmes de Bath lui cédaient la palme de la beauté : tous les honmies vantaient sa sagesse et se plaignaient de sa froideur : c'en fut assez pour moi, et Forgueil de triompher d'elle aux yeux de tous effaça toute autre considération.
« Notre liaison dura long-temps ; et , comme la sécurité de milord Derby ne mettait aucun obstacle à nos rendezvous , je commençais à m'en dégoûter sérieusement, lorsqu'un amant rebuté de milady Derby épia sa conduite, devina notre intrigue, et se hâta d'en aller mstruire milord Derby, Celui-ci feignit de n'en rien croire ; cependant il voulut s'en assurer; et, comme son extrême confiance nous faisait négliger toute précaution , il lui fut aisé de nous surprendre. Je ne peindrai pas l'excès de sa furie : plus il était loin de soupçonner son malheur, plus il lui sembla impossible de le supporter sans en tirer une vengeance éclatante : mais , par une suite de cette bizarrerie capricieuse qui faisait l'essence de son caractère , sa colère se tourna beaucoup plus contre sa femme que contre moi ; et , renfermant sa rage au fond de son cœur, il vint me trouver chez moi , et me dit que , « si je consentais à l'aider à obtenir le divorce avec lady Derby, en soutenant devant
rendrait son ancienne amitié , ainsi que tous mes droits à son héritage. » — Je rejetai sa proposition avec mépris , et je cherchai à détourner toute sa colère sur moi, en l'assurant que milady Derby avait long-temps résisté à mes poursuites; que j'avais employé auprès d'elle tout ce que l'art de la séduction a de plus insinuant ; qu'elle serait encore innocente si je n'avais, pour ainsi dire, usé de violence pour triompher d'elle ; que je pouvais d'autant moins affirmer ce qu'il exigeait de moi , que le moment de faiblesse qu'il avait surpris étant le seul qu'elle avait à se reprocher, l'enfant qu'elle allait mettre au jour était bien à lui, et, par conséquent, devait être son unique héritier. Il ne me donna pas le temps d'achever ; et , m'interrompant avec une fureur concentrée, il me dit : — Puisrpie vous vouliez me tromper encore, il fallait mieux instruire votre infâme complice ; et , puisqu'elle ne pouvait me nier son honteux adultère, lui ordonner, du moins, de me taire qu'elle était déshonorée lorsque vous eûtes la perfidie de m'engager à lui donner ma main. J'ai effrayé Louise par mes menaces , et la faible et lâche créature m'a tout avoué. Je sais à quelle époque remonte votre criminel commerce avec elle, et vous croyez bien que je ne regarderai jamais comme mon enfant le vil fruit de vos amours : mais, je vous le propose encore une fois, aidez-moi à me venger, et tout vous est pardonné; je n'ai point de témoin du crime de Louise; servez-m'en, accusezla, et — Si tout autre que vous, interrompis-je brusquement, osait me faire une semblable proposition , c'est l'épée à la main que je lui aurais répondu ; mais , en faveur des torts que j'ai eus avec vous, surtout à cause de votre âge , je consens à ne point punir, comme je le devrais , l'insolence d'une demande qui semble me croire capable de me déshonorer pour de méprisables richesses. — Ne craignez pas que je la
cette recommandation , car je délie aucune des femmes qui m'ont aimé d'avoir jamais eu à se plaindre de ma probité et de mon honneur — Et c'est
ici qu'il ose le dire ! interrompit mistriss Clare en joignant ses mains avec indignation.— O ma sœur ! s'écria la tendre Louise en sanglotant, ne méprisez pas ainsi mon Edmond, et souvenez-vous que, s'il ne m'a pas jugée digne du sacrifice de sa liberté, du moins a-t-il fait celui d'une immense fortune. — .le le sais , reprit mistriss Clare ; je sais que l'ame d'Emond est, sous quelques points, grande et généreuse. Eh ! comment vous aurait-il séduite s'il n'avait eu aucunes vertus? Mais elles sont chez lui plus pernicieuses que le vice même, et le dangereux emploi qu'il en fait porterait pi'esque à les haïr. Au reste, toute dispute à cet égard est désormais inutile : nous n'avons plus rien à nous dire, Edmond , hàtez-vous donc de vous éloigner. Courez, volez vers ce monde brillant dont les plaisirs trompeurs auront bientôt effacé de votre souvenir l'image de nos douleurs, mais qui n'auront pas toujours, j'espère, le pouvoir d'étouffer vos remords. Adieu, et que cet instant soit le dernier qui nous voie réunis. »
« Je les quittai aussitôt, et le lendemain, après a voir pris congé de M. Transwley et de rnilord Derby, je partis pour Londres, où je fus joindre mistriss Birton. J'y passai plusieurs mois au sein des sociétés les plus brillantes, et accueilli par les femmes les plus aimables, de sorte que j'eus bientôt oublié jusqu'à l'existence de Louise.
« Vers la fin de l'automne , ma tante me proposa de l'accompagner aux eaux de Bath : c'était la saison où tout ce que l'Angleterre a de plus brillant et de plus magnifique s'y rend en foule; aussi acceptai-je cette offre avec empressement; car, dans ce temps de réprobation, ma chère Malvina, tout ce qui m'offrait de nouvelles distractions me semblait le seul bien véritable. Je ne savais pas alors que, si la dissipation est partout, la félicité n'a qu'une place :
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mon cœur était encore étranger à l'amour; il devait l'être, je n'avais pas vu Malvina. — O Edmond ! s'écria-t-elle , que vous lisez bien dans ce faible cœur! que vous y voyez aisément combien cet amour que Malvina seule a su vous inspirer vous absout, malgré elle, de
tous vos torts! IMais continuez votre
récit; apprenez-moi par quelle étrange aventure cette intéressante Louise s'est vue obligée de se cacher à tous les yeux.
» En arrivant à Bath, continua Edmond , j'appris que milord Derby y était depuis peu avec sa jeune épouse. Cette nouvelle m'affligea ; je ne crus pas néanmoins que leur présence m'obligeât à quitter les eaux; mais, pour ne pas enfreindre tout-à-fait ma promesse, je résolus de voir Louise le plus rarement possible, et même pas du tout, si la politesse le permettait. Je ne fus pas maître d'exécuter mon projet ; mistriss Birton, qui igtiorait mes liaisons avec lady Derby, me demanda mon bras pour l'accompagner chez cette dame; et, n'ayant aucun prétexte plausible pour la refuser, j'y fus.
" Comme Louise n'ignorait pas mon arrivée à Buth, elle s'attendait bien à me voir : cependant l'émotion qu'elle éprouva lorsque j'entrai anima son teint des plus vives couleurs , et donna à toutes ses manières une vivacité que je ne lui avais jamais vue , et qui me parut d'autant plus piquante , qu'elle évita constamment de me parler, et affecta de me traiter avec une froideur marquée. Cependant je n'eus pas de peine à voir qu'elle n'agissait qu'avec effort, et que je n'avais rien perdu dans son cœur. Je la considérai plus attentivement ; jamais elle ne m'avait semblé si charmante : elle était grandie, son maintien avait pris plus d'assurance, sa physionomie plus de finesse, son teint plus d'éclat et de fraîcheur; d'ailleurs, sa grossesse, qui était déjà assez avancée, jetait sur elle un voile d'intérêt dont je ne pouvais me défendre. Je la rencontrais toujours dans les bals et les assemblées, où elle remportait tous les
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suffrages; je la vis souvent chez elle, les tribunaux que j'étais le père de l'enplusieurs fois je la trouvai seule fant qu'elle portait dans son sein , il me
Malvina , je n'entrerai point dans l'inutile détail de tout ce qui contribua à nous rapprocher l'un de l'autre; qu'il vous suffise de savoir que Louise, plus tendre, plus faible que jamais, oublia tous ses devoirs pour moi, et me rendit tous les droits que son hymen m'avait fait perdre. Vous me condamnez , IMalvina ; je lis aisément dans vos yeux l'indignation que ma conduite vous inspire; mais combien me blâmerez-vous plus encore quand vous saurez que ce ne fut ni l'amour qu'éprouvait Louise, ni l'intérêt qu'elle m'inspirait, mais la vanité seule qui me poussa à enfreindre mes serments! J'aurais pu, sans doute, résister aux désirs que les charmes de Louise avaient fait renaître , mais toutes les femmes de Bath lui cédaient la palme de la beauté : tous les honmies vantaient sa sagesse et se plaignaient de sa froideur : c'en fut assez pour moi, et l'orgueil de triompher d'elle aux yeux de tous effaça toute autre considération.
« Notre liaison dura long-temps ; et , comme la sécurité de milord Derby ne mettait aucun obstacle à nos rendezvous , je commençais à m'en dégoûter sérieusement, lorsqu'un amant rebuté de milady Derby épia sa conduite, devina notre intrigue, et se hâta d'en aller mstruire milord Derby. Celui-ci feignit de n'en rien croire ; cependant il voulut s'en assurer; et, comme son extrême confiance nous faisait négliger toute précaution , il lui fut aisé de nous surprendre. Je ne peindrai pas l'excès de sa furie : plus il était loin de soupçonner son malheur, plus il lui sembla impossible de le supporter sans en tirer une vengeance éclatante : mais , par une suite de cette bizarrerie capricieuse qui faisait l'essence de son caractère , sa colère se tourna beaucoup plus contre sa femme que contre moi ; et , renfermant sa rage au fond de son cœur, il vint me trouver chez moi , et me dit que , « si je consentais à l'aider à obtenir le divorce avec lody Derby, en soutenant devant
rendrait son ancienne amitié , ainsi que tous mes droits à son héritage. » — Je rejetai sa proposition avec mépris , et je cherchai à détourner toute sa colère sur moi, en l'assurant que milady Derby avait long-temps résisté à mes poursuites; que j'avais employé auprès d'elle tout ce que l'art de la séduction a de plus insinuant ; qu'elle serait encore innocente si je n'avais, pour ainsi dire, usé de violence pour triompher d'elle ; que je pouvais d'autant moins affirmer ce qu'il exigeait de moi , que le moment de faiblesse qu'il avait surpris étant le seul qu'elle avait à se reprocher, l'enfant qu'elle allait mettre au jour était bien à lui, et, par conséquent, devait être son unique héritier. Il ne me donna pas le temps d'achever ; et , m'interrompant avec une fureur concentrée, il me dit : — Puisriue vous vouliez me tromper encore, il fallait mieux instruire votre infâme complice ; et , puisqu'elle ne pouvait me nier son honteux adultère, lui ordonner, du moins, de me taire qu'elle était déshonorée lorsque vous eûtes la perfidie de m'engager à lui donner ma main. J'ai effrayé Louise par mes menaces , et la faible et lâche créature m'a tout avoué. Je sais à quelle époque remonte votre criminel commerce avec elle, et vous croyez bien que je ne regarderai jamais comme mon enfant le vil fruit de vos amours : mais, je vous le propose encore une fois, aidez-moi à me venger, et tout vous est pardonné; je n'ai point de témoin du crime de Louise ; servez-m'en , accusezla , et — Si tout autre que vous , interrompis-je brusquement, osait me faire une semblable proposition , c'est l'épée à la main que je lui aurais répondu ; mais , en faveur des torts que j'ai eus avec vous , surtout à cause de votre âge , je consens à ne point punir, comme je le devrais , l'insolence d'une demande qui semble me croire capable de me déshonorer pour de méprisables richesses. — Ne craignez pas que je la
réitère une troisième fois , répliqua lord Derby avec une sombre tranquillité, j'ai fini avec vous; mais, puisque vos refus m'obligent à renoncer à une vengeance publique, promettez - moi , du moins, d'ensevelir dans l'oubli cette odieuse affaire. « Je m'y engageai par serment ; mais , quand je voulus lui demander à mon tour de traiter sa femme avec douceur, et d'avoir pour elle de généreux procédés, il me serra la main avec une sorte d'agitation convulsive, et me dit d'un ton effrayant , mais moins encore que le sourire qui l'accompagnait, que je ne m'inquiétasse pas du sort de Louise ; qu'il voyait assez , par l'immense sacrifice que je consentais à lui faire, à quel point elle m'était chère, et qu'avant peu je n'aurais plus rien à redouter pour elle. Je lui demandai ce qu'il voulait dire; il me répondit qu'il n'avait aucune explication à me donner ; et, comme je m'aperçus que mes tendres sollicitudes pour Louise ne servaient qu'à l'irriter davantage, je me tus :
alors il me quitta, et le lendemain j'appris qu'il était parti , dans la nuit , avec sa femme , pour une terre éloignée qu'il possédait dans le Northumberland.
« Cette aventure m'attrista pendant plusieurs jours , au point de me faire renoncer à tous les plaisirs. Mistriss Birton , qui avait entendu parler vagement de mon intrigue avec lady Derby, crut que ma peine ne venait que de son départ ; et , pour y faire diversion , elle me proposa de retourner à Londres. J'y consentis , et j'avoue , à ma honte , qu'il ne me fallut pas un long séjour dans cette capitale pour effacer presque entièrement le souvenir de Louise. Je renouai d'anciennes liaisons , j'en formai de nouvelles : aussi refusai-je d'accompagner mistriss Birton lorsqu'elle voulut retourner à Edimbourg; j'eus même une secrète joie à la voir partir ; car, quoique je secouasse assez son joug , elle était le seul frein qui m'arrêtait; et, à peine fus-je délivré de sa surveillance, que je me livrai avez excès à tous ces plaisirs désordonnés qu'une
jeunesse égarée croit être le bonheur, mais qu'un cœur vraiment touché regrette d'avoir connus, et ne regarde plus qu'avec mépris.
« O Malvina ! daignez jeter un voile sur ce temps honteux de ma vie! que vos chastes regards s'en écartent, et que votre innocente pensée ne s'y arrête jamais ! Surtout soyez bien sûre que les insensés qui consument leur vie dans les plaisirs d'une grossière volupté méritent plus encore la pitié que la colère: en donnant tout à leurs sens et rien à leur cœur, ils éprouvent un vide que la multiplicité de leurs jouissances ne peut jamais remplir; la débauche, en les dégradant, leur ôte le pouvoir d'aimer, sans leur en oter le besoin. Intérieurement tourmentés par le sentiment de leur bassesse et celui de leur noble origine, ils voudraient cesser d'être hommes pour se délivrer de leur conscience et se plonger sans remords dans leurs vils excès ; mais c'est en vain : ils ne peuvent étouffer cette ame qu'ils portent dans leur sein, et, jusqu'au dernier de leurs jours, ils la sentent au-dedans d'eux qui les poursuit, les condamne, les déchire, et leur reproche éternellement l'avilissement où ils l'ont réduite. O Malvina! ma bienfaitrice et mon amie! sans vous, tel eut été mon sort; sans vous, mon cœur, étranger à l'amour, n'aurait jamais connu cette félicité suprême, partage de la vertu et d'un sentiment mutuel , cette union intime et délicieuse de deux âmes qui s'entendent et se répondent ; c'est vous qui m'avez sauvé de ma perte ; et , si je ne vous adorais pas comme l'objet du plus ardent amour, comme la plus parfaite des créatures , je vous adorerais encore comme celle à qui je dois plus qu'à la divinité même , puisqu'elle ne m'avait donné que la vie, et que vous m'avez donné le bonheur. »
En parlant ainsi Edmond , la tête penchée sur les mains de Malvina , les arrosait de ses larmes brûlantes ; elle le regarda en silence : quel regard , quel discours en aurait dit autant.^
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Après un de ces silences où l'ame recueille en un instant des siècles de jouissances, Edmond continua en ces termes :
« .l'avais été invité à une fête superbe chez la duchesse de Péterborough. Cette femme, si célèbre et si belle, avait aisément enflammé les désirs d'un homme qui en éprouvait autant qu'il voyait de beautés nouvelles. Le soir, au souper, placé près d'elle , je l'entretenais à voix basse ; je la voyais feindre de s'attendrir à la peinture d'un amour que je ne sentais pas, et déjà je pouvais prévoir linstant où sa coquetterie couronnerait mes désirs fugitifs , lorsque j'entendis quelqu'un auprès de moi nommer lady Derby. A ce nom, je me tournai involontairement, et je tressaillis d'effroi en entendant dire qu'elle était morte.
Les détails qu'on donna sur cette funeste nouvelle ne me la confirmèrent que trop; et dès lors je devins insensible aux plaisirs qui m'entouraient et aux prévenances marquées de la vive et tendre duchesse de Péterborough. Ce n'est pas que j'aimasse Louise ; mais l'idée d'avoir flétri cette jeune fleur à son aurore, et d'avoir contribué à sa mort prématurée, me causa un si violent remords, que Londres n'eut plus de plaisirs pour m'en distraire , et que je ne songeai plus qu'à le quitter.
« Comme il fallait traverser le Northumberland pour retourner en Ecosse, le désir de savoir quelques détails sur la mort de l'infortunée Louise me détermina à passer près de la terre qu'elle ùvait habitée dans cette province , et où l'on m'avait assuré qu'elle était morte, •le rie décidai même à m'y arrêter tout un jour, dans le cas où milord Derby n'y ierait pas; et, en conséquence, après ?voir laissé ma chaise à Durham, qui était la ville la plus voisine de Derby- Hall , et où la mort de Louise était l'objet d'un deuil universel , je partis seul et 1 pied pour cette fatale terre. Le chemin qui y conduisait n'était pas facile ; il ne fallait traverser de hautes et sombres montagnes , serpenter dans de
stériles bruyères, lorsqu'un brouillard épais vint encore augmenter les difficultés de la route, au point que, ne pouvant plus la reconnaître, je m'égarai. .Te marchai long -temps sans trouver vestige d'habitation humaine; tout ce canton était inculte et sauvage : cependant, vers la chute du jour, le brouillard s'étant un peu dissipé, j'entrevis de loin un village , et je m'y acheminais, quand , à travers quelques genêts sauvages parsemés sur la montagne, j'aperçus une femme assez bien n)ise qui paraissait monter péniblement vers une chaumière isolée qui se distinguait dans le lointain. La tournure de cette femme m'agita singulièrement, parce qu'il me sembla reconnaître celle de mistriss Clare. Pse pouvant supporter cette incertitude, je m'élançai légèrement après elle ; je l'eus bientôt attei nte , et, le bruit de ma marche lui ayant fait tourner la tète, je n'eus plus aucun doute ; elle me reconnut aussi ; tout son corps trembla, et elle s'écria avec effroi : « O Dieu ! quelle est donc la fatale puissance qui attache cet homme infernal à tous mes pas? — iMistriss Clare, lui dis-je avec une agitation qui me permettait à peine de lui parler, j'étais venu à Derby-Hall , en proie au plus poignant remords, pour répandre sur la tombe de Louise les larmes que je devais à sa perte ; je me suis égaré dans ma route, et je ne saurais trop m'en féliciter, puisque je vous ai rencontrée; je vous vois, un trait de lumière a pénétré mon ame ; sans doute , puisque vous êtes ici , Louise
existe encore — Non, non, non,
interrompit mistriss Clare précipitamment et regardant autour d'elle d'un air effrayé. — Ne me cachez rien, lui répliquai-je impétueusement; ce secret m'appartient comme à vous, et je saurai le découvrir en dépit de tous vos efforts : je vois la-bas une cabane solitaire ; un pressentiment me crie que j'y trouverai les éclaircissements que vous me refu- .sez , ri j'y cours. — Arrêtez , arrêtez , s'écîia-t-eile en s'efforçant de me retenir, ou plutôt allez; courez, homme
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barbare, détruisez tout mon ouvrage; mais n'espérez pas remettre votre victime sous la puissance du tyran auquel vous l'aviez unie; votre seule vue va la plonger dans ce tombeau dont je ne l'ai arrachée que par miracle, et où on voulait l'enfermer toute vivante. — Non , répliquai-je, non, je ne veux point la voir ; il me suffit de savoir qu'elle existe. O chère mistriss Clare ! c'est donc vous qui l'avez sauvée! c'est donc vous qui m'arrachez à l'affreux repentir qui me déchirait ! que je bénisse mille fois cette main protectrice!.... — Laissezmoi , laissez-moi , interrompit-elle en se reculant, vos bénédictions me font horreur : je gémirai toute ma vie d'avoir été forcée de vous mettre dans une confidence qui soulage votre barbare cœur du remords dont il m'eiît été doux de le voir dévoré. — Chère mistriss Clare!
lui dis-je, pourquoi tant de violence dans votre colère.^ les faiblesses de l'amour sont-elles donc des crimes aux yeux de votre sévère vertu? — Non, répliquat-elle; aussi ma soeur infortunée est-elle l'objet de ma plus tendre indulgence; mais vous , qui, toujours insensible, l'avez conduite de sang-froid à l'oubli de ses devoirs , vous, qui, par un sordide et infâme intérêt dont on vous avait jugé incapable jusqu'à présent, avez dévoilé vous-même ses faiblesses à son
mari — Quelle exécrahle calonuiie !
interrompis-je vivement; qui a osé me taxer d'une si horrible lâcheté? — Milord Derby lui-même, répondit mistriss Clare; et, quelque éloigné qu'un pareil trait me parût être de votre caractère , je ne sais s'il est une méchanceté qu'on ne doive pas attendre de vous. » Je lui expliquai, en peu de mots, tout ce qui s'était passé entre milord Derby et moi. « Je conviens, dit-elle, que votre récit me parait plus vraisemblable que celui qu'on m'avait fait; mais, que vous soyez coupable ou non de la bassesse qu'on vous impute , mon mépris peut s'en augmenter, mais non pas ma haine.
Oui, je vous hais, Edmond; vous êtes le destructeur de Louise, vous avez em-
poisonné le bonheur de toute ma vie. — Je conviens, interrompis-je, que j'ai tellement mérité ces sentiments de votre part , que je ne tenterai même pas de les atténuer ; je ne vous demande plus que quelques détails sur l'étrange résurrection <le Louise, et à l'instant je m'exile pour jamais de vos yeux et des siens. »
CHAPirni-: x 1,111.
CONTINUATION
« Aussitôt que milord Derby eut amené ici sa déplorable épouse, médit mistriss Clare, en parlant très-vite et connue empressée d'abréger un récit qui me retenait près d'elle, il la renferma dans une tour isolée du château ; et là il lui déclara qu'elle n'en sortirait de sa vie; qu'elle Jie verrait jamais l'enfant dont elle allait deveiu'r mère, et qu'elle serait éternellement privée des nouvelles de ses plus chers amis. Ces terribles menaces jetèrent Louise au désespoir, et elle tomba dans un sombre accablement qui la mit hors d'état de trouver les moyens de se soustraire à son sort et de me faire parvenir de ses nouvelles. Cependant je ne savais ce qu'elle était devenue : en vain j'écrivais à Bath, en vain je m'informais à Edimbourg à tous les gens de milord Derby; ils étaient dans la même ignorance que moi , et tout était muet quand je parlais de Louise. Pourtant, à la fin, à force de recherches et de soins , je parvins à découvrir sa retraite dans le Northumberland. J'y accourus aussitôt; milo)d Derby, surpris de me voir, me re(;ut fort mal; mais, peu sensible à ses injures, ne songeant qu'à Louise, ne voulant voir que Louise, je ne me /aissai point effrayer par de vaines menaces , et, mon ardente amitié l'emportant à la fin, je fus introduite auprès de ma sœur. En entrant dans l'horrible appartement qu'elle habitait je tressaillis; lottl Derby s'aperçut de mon effroi, et ne fixant d'un air sombre : « Regardez bien cet asile, dit-il, c'est celui oii doit vivre et
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mounV rinfàme créature qui m'a trahi, geôliers, les fit relâcher un peu de la
Si j a, consent, a vous y laisser pénétrer, surveillance qu'ils exerçaient sur nous.
c est pourque vos soins la sauvent d-une Je fus libre d'aller et de venir dans le
prompte mort qu'elle ne n.erite pas : je château , et cette liberté me penn.t de
veux prolonger sa v,e, pour qu'elle expie, prendre tous les arrangemen^ts n ces-
Pr,f "r!"^ ^°" ^-"^- Restez auprès saires au plan que j'avais concert Je
d'elle jusqu'après ses couches; je m'cloigne d'ici jusqu'à cette époque : alors je reviendrai, alors il faudra vous résoudre à ne la plus revoir; et le fruit
me procurai, comme garde, une bonne femme que je gagnai en secret , et qui est la propriétaire de la chaumière que vous voyez la-bas. Lorsque Louise fut
unp .r de son deshonneur lui sera enlevé assez bien remise de ses couche pour
IZ. TnV^ T' ^''' ^''''' ^' '''' ^" ^tat de marcher, nL 1 onnê te
pe ne de adultère de sa mère, mais ni docteur dit dans toute la maison quele
une m I autre n'aurez jamais connais- était sans ressource ; et, pas an? la nuit
sance de son sort. . Lu finissant ces auprès d'elle avec moi et H^e comme
mots ,1 sortit, et je l'entendis qui re- pour ne pas la quitter S-llZ^n?
fermait sur nous les portes épaisses de son agon^, nous p liâmes d 'ce tn"'
notre prison. Je me jetai dans les bras pour la taire évader avec son enfT
de ma sœur; nous confondimes nos lar- Une chaise, que le docteur avai^ eu soin
nant, et une figure que nous habillâmes remplaça Louise dans son lit. Le lendemain matin, la nouvelle de la mort de ma sœur fut répandue dans toute la maison : je dis que je voulais me charger seule du soin de la placer dans son cercueil; j'enveloppai soigneusement la figure d'un linceul funèbre; je la fis enterrer avec appareil, sans que personne conçût le moindre soupçon de mon artifice; et, aussitôt que j'eus rendu les derniers devoirs aux restes supposés de ma sœur, je quittai promptement le château et me hâtai de venir joindre ma chère Louise, dont la faiblesse ne lui avait pas permis de venir plus loin que cette chaumière , distante tout au plus de six milles de Derby-Hall. Depuis trois semaines, elle y est malade et hors d'état d'être transportée ailleurs ; j'espère cependant la rendre à la vie, et alors lui trouver un asile ignoré où elle puisse traîner ses déplorables jours, et jouir en paix des seules consolations qui lui restent, la vue de son fils et les visites de sa sœur. » En finissant ce récit, mistriss Clare fondit en larmes; je sentis les miennes couler à l'idée du sort de Louise et de l'existence de son fils , qui était aussi le mien. Je déclarai à mis-
mes; mais des larmes ne pouvaient ap- de taire venir a une nori/rh. porter auoim oouiugvnicni u sa siuia- luhuuisu uuns i cfsnfe ou'cuc'VJji
tion. Je rêvai aux moyens que je pouvais employer pour la sauver; il était inutile de recourir a mon père, je lui connaissais des principes si sévères et une ame si inllexible, que, s'il avait connu la fatale imprudence de ma sœur, il eut été plus disposé à animer la colère de milord Derby qu'à l'adoucir : d'un autre côté j'étais prisonnière, et n'avais aucune communication avec les gens du dehors. Enfin le hasard vint à mon secours : milord Derby étant parti au bout de quelques jours, la joie qu'en ressentit ma sœur, ainsi que celle qu'elle avait éprouvée en me voyant, avança le terme de sa grossesse; elle fut saisie de douleurs subites et prématurées; et, malgré les terribles recommandations de milord Derby pour nous tenir séquestrées du reste du monde, on ne put pas me refuser de faire venir un médecin.
Je l'observai ; il me parut honnête et sensible; je lui ouvris mon cœur, je lui fis part de la situation de Louise, et le conjurai de m'aider à la sauver. Touché jusqu'aux larmes de son malheur, il s'engagea à tout ce que je voulus. Kn conséquence, il commença par déclarer milady Derby dans le plus éminent danger; et cette nouvelle, en effrayant nos
triss Clare que j'entendais me charger seul de l'entretien de la mère et de 1 enfant, et que ce serait à elle que je ferais passer, chaque année, la somme qu elle iuserait à propos de prescrire pour cet oblet, afln d'éviter à Louise un souvenir et une obligation qui lui paraîtraient peut-être pénibles. Mais mistriss Clare, loin d'accueiUir ma proposition, s'ecria « qu'elle seule avait sauvé sa sœur , et qu'elle seule jouirait du doux plaisir de la faire vivre. Et, si je pouvais jamais le partager, continua-t-elle , croyez-vous que ce fût avec le barbare auteur de sa destruction? » Je l'interrompis, et lui fis approuver du moins la résolution ou j'étais de mettre en dépôt, chaque année, la somme que je destinais a Louise , afin d'en faire, par la suite, une ressource assm-ée j3pur^soji^fils^£et article
cune circonstance ne nous ferait révéler le terrible secret qu'elle venait de me confier, et nous nous séparâmes.
« Je revins à Edimbourg : quelques mois après mon retour, j'appris la mort de M. Clare; et je sus que sa veuve, ruinée par les mauvaises affaires de son mari, avait racheté de ses créanciers, avec le secours de M. Transwley, son père, la terre de Clare-Seat, qu'elle affectionnait beaucoup , et où elle s'était définitivement fixée. La crainte que sa situation dépendante ne lui permît plus de subvenir à l'entretien de Louise me décida à lui écrire pour la conjurer de me donner les moyens d'être utile à sa sœur. Au bout de quelques jours, ma lettre me fut renvoyée avec mépris ; je trouvai seulement, sous l'adresse, deux lignes de la main de mistriss Clare, qui me disaient « que tous mes efforts n'avaient pas avili sa sœur au point de la faire consentir à recevoir des secours de la main de son suborneur; que j'étais le dernier des hommes duquel elle voulut en accepter; qu'elle me priait de ne plus la faire souvenir de mon existence, et de réserver la bonne volonté que je montrais pour le temps oii mon fils pourrait avoir besoin de moi. »
MALVINA
(( Depuis cette époque toute communication a été interrompue entre mistriss Clare et moi ; elle a toujours laissé sans réponse les lettres que je lui écrivais pour m'informer de Louise. J'ai ignoré où et comment existait cette malheureuse victime ; je n'ai pas revu milord Derby, qui, fixé dans une de ses terres, n'a plus reparu à Edimbourg, et cinq années d'intervalle commençaient à effacer cette triste histoire de mon souvenir, quand votre subite liaison avec mistriss Clare vint éveiller toutes mes craintes et rouvrir toutes mes plaies. Qu'ajouterai-je encore, Malvina? Vous savez ce qui s'est passé depuis ; vous savez si la funeste entrevue que j'eus avec vous chez Louise a assez expié mes torts ; vous n'avez pas oublié, sans doute, que le violent désespoir dont j'y fus — 1„. »,.:„„ .«o.. ooiA pt me conduisit aux portes du tombeau ; vous m'avez vu mourant, Malvina, et vos soins m'ont sauvé; mais combien je gémirai de votre bienfait si le récit que je viens de vous faire vous semble si coupable que vous ne me jugiez plus digne de vous ! O Malvina ! idole de mon cœur, si je dois vivre pour perdre ta tendresse, que ne me laissais-tu mourir! — Edmond! s'éci'iat-elle baignée de larmes, vous fûtes étrangement coupable, et sans doute je le suis beaucoup en continuant de vous aimer; mais tel que vous soyez, mon sort désormais est de vous chérir; je puis cesser de vous voir, renoncer à ia vie, renoncer au bonheur, mais non pas à mon amour. Il est là, continua-t-elle en pressant la main d'Edmond contre son cœur; c'est là qu'il vit à jamais, et dont la mort seule pourra l'arracher, quels que soient vos torts , mes devoirs et ma volonté. » A cette réponse passionnée, Edmond transporté serra Malvina contre son sein; et, dans les bras d'un amant adoré, l'image du passé comme la crainte de l'avenir s'anéantirent devant la jouissance du bonheur présent; et son cœur, inondé d'amour, réunissant tout ce qu'il avait de sensations et de vie en faveur d'un seul objet ,
MALVINA
n'eut pas un souvenir à donner au reste du monde.