‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 57 sur 188 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

Le jour parut enfin; Malvina avait passé toute la nuit sans repos , et , trop agitée pour être contente, elle se leva sans pouvoir fixer une idée : après avoir passé à la hâte une simple robe de mousseline, couvert sa tête d'un chapeau et d'un épais voile blanc, elle monta en voiture avec mistriss xMoody, ec se fit conduire à l'église. Sir Edmond l'attendait à la porte; il s'avança promptement pour l'aider à descendre ; en la soutenant il s'aper<^ut qu'elle tremblait.

« Ma bien-aimée, lui dit-il avec une tendre inquiétude, rassurez - vous ; voici l'instant du bonheur, l'instant qui va me faire oublier toutes mes peines ; c'est à votre amant , à l'homme que vous avez choisi , préféré entre tous les autres, que vous allez donner cette main adorée.

Calmez donc votre effroi ; venez, l'aulel est prêt. » En parlant ainsi, il la conduisit dans l'église; mais en mettant le pied sur le seuil de ce vaste temple, Malvina se sentit plus agitée encore. Cet autel qui allait recevoir ses serments ; ces (lambeaux dent la clarté pâle et vacillante n'interrompait que faiblement les épaisses ténèbres des parties reculées de l'église ; ces tombes qu'elle foulait aux pieds, et qui toutes lui parlaient de Clara ; ce profond silence qui régnait autour d'elle; ce sourd retentissement de ses pas, qui, résonnant dans le vide, et montant par degrés, s'élevait jusqu'à la voûte et allait y mourir : tout portait dans son ame une sorte de terreur auguste dont elle avait peine à se défendre. Cependant elle avançait lentement, appuyée sur le bras d'Edmond , quand sir Charles Weymard vint les joindre ; et, après avoir salué Malvina avec un profond respect , il dit à Edmond que le prêtre venait d'arriver, et qu'il était prêt à connnencer la cérémonie. Malvina ne répondit rien ; Edmond , alarmé de son silence, lui en demanda la cause. « Pourquoi ma tendre amie s'effraie-t-elle? lui dit-il ; craint-elle de me voir trop heureux ? n'est-ce pas le moment d'écarter tous les souvenirs, toutes les incertitudes } Chère Malvina ! c'est pour moi que je vous implore , surmontez votre faiblesse — Je n'en ai point, interrompit-elle avec un doux sourire : sans doute la majesté de ce heu, la solennité de nos engagements remplissent mon cœur d'une sainte émotion ; mais il n'hésite pas. >> Comme ils approch; lent de l'autel , une petite porte s'ouvrit dans le choeur, et le prêtre parut, revêtu de ses habits et un livre de liturgie à la main. La lueur des flambeaux frappait sur son visage; Malvina, les yeux baissés, ne le

MALVINA

regardait point; mais sir Edmond l'a reconnu , et s'écrie en frémissant : « Monsieur Prior ! » A cette voix qui frappe son oreille, M. Prior soupçonne quelle femme est devant lui , et devine son malheur- Un froid mortel se glisse dans son cœur, le livre lui échappe des mains; il n'ose s'éclaircir, il n'ose approcher : mais Malvina, quoique frappée d'une violente surprise, a senti que ce moment est unique , peut-être, pour obtenir à jamais la confiance de son amant; et, surmontant son agitation, elle s'avance vers M . Prior et lui dit, avec une dignité affectueuse: « Sans doute, ce n'est point un hasard aveugle qui vous amène ici : je reconnais, dans cet événement inattendu, la bonté d'une Providence qui veut augmenter mon bonheur en me le faisant tenir de vous, et sa justice qui se sert, pour bénir l'union désir Edmond, de la même main qui a versé son sang , comme pour vous offrir un moyen d'expier votre

faute — Que dites-vous, Malvina?

quoi ! vous croyez que ma voix consacrera un lien ! — Pourquoi en dou-

terais-je? interrompit-elle vivement; je n'ai pas cessé de vous estimer. — M. Prior, s'écria sir Edmond en retenant à peine la colère qui commençait à bouillonner dans son sang, sur votre vie, vous ne sortirez pas d'ici sans y avoir achevé la cérémonie pour laquelle vous y fûtes appelé. — Arrêtez, sir Edmond, lui dit aussitôt Malvina avec une sorte d'élévation ; songez que cette voûte céleste, où réside la majesté d'un Dieu , ne doit retentir que de paroles de paix, et déposez à ses pieds ce superbe orgueil qui ne supporte pas la moindre résistance : et vous, M. Prior, descendez dans votre conscience, osez en sonder tous les replis, assurez-vous du motif qui vous fait hésiter, et, s'il est condamnable, rougissez , et trouvez des forces pour épurer votre cœur, afin d'être digne de l'élever vers cet Être suprême que votre voix va implorer pour nous. — O mon Dieu! qu'a-t-elle dit? s'écria M. Prior éperdu; serait-il vrai que j'eusse souillé mon cœur d'un désir coupable? et ne

puis-je l'expier qu'en sanctifiant moimême l'abandon de Malvina à un antre?

Dieu tout-puissant! Père céleste! détourne ce malheur; et, S'il est possible, que cette coupe passe loin de moi : cependant, non point ce que je veux, mais ce que tu veux ; que ta volonté soit faite, et non la mienne. — Et moi , quelle que soit votre détermination, continua Malvina , j'atteste ici ce Dieu puissant , ce saint autel, ces lampes sacrées, ces tombeaux , vous tous présents devant mes yeux, que, sir Edmond Seymour étant celui que mon cœur a choisi , et que je demande au ciel pour époux , je renonce pour jamais à la vue et à l'amitié de l'homme qui refuserait de bénir nos nœuds. »

A cet accent , à cette imprécation , à ce vif enthousiasme qui animaient tous les traits de Malvina, M. Prior ne résista plus. « J'obéis, dit-il ; que ce soit à votre voix, à celle du ciel ou de ma conscience, il n'importe, j'obéis; mais souvenezvous, Malvina, que, quels que soient les torts que le passé me reproche et que l'avenir me prépare , cet instant les efface tous, et qu'il est telle action qui renferme en un seul jour la perfection d'une longue vie. Malvina de Sorcy, Edmond Seymour, unissez vos mains et approchez-vous. » Tous deux s'approchèrent et se mirent à genoux devant l'autel. Après un moment de recueillement, M. Prior commença l'auguste cérémonie; son accent devint impérieux et tonnant en demandant à sir Edmond :

Jurez-vous de protéger et d'aimer toujours cette femme? Mais en adressant à Malvina cette question : Jurez-vous d'aimer toujours cet homme? l'inflexion de sa voix s'adoucit; les paroles sortaient avec lenteur de sa bouche; il semblait se refuser à articuler une phrase dont la réponse allait déchirer son cœur. Cependant les vœux sont prononcés , Malvina et Edmond sont époux, M. Prior appelle sur eux les bénédictions du ciel.

«Soyez heureux, dit-il, et ses larmes coulaient, malgré lui, le long de ses joues; soyez heureux ensemble; qu'un

MALV Dieu de bonté et de miséricorde veille sur votre bonheur, et vous rende chaque jour plus chers l'un à l'autre ; vous voilà unis, unis jusqu'à l'éternité; allez en paix. Et il descendit de l'autel.

« Digne et excellent homme, s'écria Edmond en serrant sa main avec amitié , pardonnez à mon emportement, à mes soupçons ; devenez mon ami , connue vous serez toujours celui de cette femme, de ma femme, de ma IMalvina. Voyez-la souvent , je ne m'y oppose plus : son amitié sera le prix du bien que je tiens de vous aujourd'hui. — M. Prior, lui dit à son tour Malvina avec cette grâce toucliante qui embellissait tous ses mouvements , rappelez-vous combien de fois vos voeux s'élevèrent vers le ciel pour me voir heureuse; eh bien! je le suis maintenant , et c'est à vous , mon cher, mon estimable ami, que je le dois. — Ah!

leur répondit M. Prior en leur serrant les mains et les baignant de larmes , peut-être un jour serai-je appelé à jouir de la vue de votre bonheur et de votre mutuel amour ; mais je ne le puis encore, mes forces sont épuisées : l'instant où je viens d'enchaîner Malvina est celui qui m'a révélé tout ce qu'elle était pour moi ; j'ai eu horreur de moi-même , et dans la profonde humilité d'un cœur repentant, j'ai dû, comme Michée, donner l'objet de mon amour pour le péché de mon ame : peut-être n'y survivrai-je pas ; mais qu'est-ce que ce peu de jours qui sont donnés à l'homme , pour qu'il ne foule pas aux pieds tous les biens de la terre en faveur d'une couronne immortelle? — Non, interrompit Malvina attendrie , vivez long-temps pour être la consolation des malheureux, l'exemple de vos semblables et le bonheur de vos amis. — O jMalvina ! lui dit-il , vous avez fait rougir mon front en me faisant sentir mon coupable égarement : laissez-moi donc subir mon sort; et, si le ciel juge à propos de me retirer à lui , bénissez avec moi sa miséricorde. En effet, pourquoi désirer une longue vie? qu'y recueille-t-on , si ce n'est d'épuiser jusqu'à la lie la coupe de l'existence , et de me-

surer, dans toute son étendue , la misère qui est le partage de l'humanité ? ^lais vous, sir Edmond, vous, qui venez d'obtenir la seule félicité que le monde puisse offrir et dont il est si avare, une femme vertueuse et sensible, montrez-vous digne de ce bienfait en abjurant à jamais vos erreurs, pour ne vous occuper que du bonheur de cette angélique créature; que la sérénité réside toujours sur son front, comme la vertu dans son coeur; aimez-la comme elle mérite de l'être, et que jamais, jamais l'accent de sa douleur ne vienne retentir dans la profonde retraite où je cours m'ensevelir, et m'apprendre que les angoisses que j'éprouvai en vous unissant étaient un pressentiment funeste du malheur qui devait tomber sur elle. »

Alors , sans attendre de réponse, il les quitta brusquement, et disparut. Les derniers mots qu'il avait dits frappèrent tristement sur le cœur de Malvina : Edmond, transporté de joie, les avait à peine entendus : il ne sentait que son bonheur; il ne voj'ait que sa femme; il ne pouvait se rassasier de la ravissante harmonie dont ce nom faisait frémir tous ses sens. « Ma Malvina, ma femme! répétait-il hors de lui-même. » Et il la pressait dans ses bras , il la remerciait de sa complaisance, il bénissait son amour, et ne pouvait suffire aux violentes émotions dont il était agité. Malvina , moins ardente et plus tendre, n'aimant pas plus, mais aimant mieux, versait de douces larmes, contemplait son Edmond , et demandait tout bas au ciel de la retirer du monde à l'instant où un époux si cher aurait cessé de trouver tout son bonheur auprès d'elle.

Cependant le jour commençait à paraître. Malvina, après avoir fait, avec un présent considérable, les plus tendres remercîments à mistriss Moody sur ses bons offices , et mille recommandations de discrétion, monta en voiture avec son époux et sir Charles Weymard, pour se rendre à la campagne que celuici leur avait vendue.

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