‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 58 sur 188 · BONHEUR CONJUGAL · texte numérisé non relu

BONHEUR CONJUGAL

' La maison était petite , mais élégante et commode; elle était située au milieu d'une vaste forêt qui rendait son abord difficile, et entourée d'un enclos considérable, bordé de haies vives et de larges fossés. Sir Charles, après avoir installé les deux époux dans leur nouveau domicile , et partagé avec eux un frugal repas , promit de protéger lady Malvina Seymour pendant l'absence de sir Edmond, leur souhaita une prompte réunion, et les quitta.

Sir Edmond ne devait rester que deux jours auprès de Malvina, et déjà plus de huit s'étaient écoulés sans qu'il songeât à quitter sa charmante épouse , lorsqu'il reçut une lettre de sir Charles , qui lui apprenait que mistriss Birton, inquiète de son absence , le faisait chercher partout, et que, la veille, mistriss Moody lui avait montré une lettre qu'elle avait reçue de mistriss Clare , laquelle lui annonçait qu'alarmée du silence de son amie, elle allait venir elle-même à Edimbourg s'informer de son sort, si on ne lui en donnait promptement des nouvelles.

Alors les deux époux sentirent que le moment de la séparation était arrivé :

sans se parler, ils s'entendirent, et, d'un mutuel accord , leurs lèvres s'ouvrirent pour articuler ce mot fatal : demain.

« Demain ! répéta douloureusement Malvina. — Oui, demain, reprit Edmond avec vivacité; mais encore quelques jours, ma Malvina, et je serai de retour ici , près de toi , heureux comme à présent, ne voyant, ne demandant au ciel d'autre bien que de ne jamais quitter la femme idolâtrée qui remplit mon cœur. » Émue de ces tendres expressions , Malvina se jeta dans les bras de son époux; il la pressa étroitement sur son sein ; et, tandis que l'amour les unissait si délicieusement, on eût dit que la nature entière cherchait à s'embellir pour eux. Caché dans les buissons, le rossignol

MALVINA

modulait ces cadences touchantes qui semblent partir du cœur, et qui vont y mourir; une source d'eau pure murmurait en bouillonnant sur l'herbe épaisse; le soleil se couchait dans une mer de feu , et peu à peu les premières ombres, descendant lentement sur la terre , luttèrent long-temps contre ses derniers rayons , tant il semblait que , d'accord avec ces époux , le jour quittait à regret la nature.

En retournant à la maison , Malvina , tristement appuyée sur le bras d'Edmond , la tête penchée sur son épaule , fut saisie d'un léger frémissement en voyant quelques rameaux flétris se balancer dans l'air, et tomber pour jamais sur la terre : un rapprochement soudain entre elle et les objets qui l'entouraient la fit trembler pour son bonheur ; et le souvenir de cette loi terrible et invariable qui régit toute la nature , et place toujours le moment de la décadence à côté de celui de la plus grande prospérité, remplit son cœur d'un invincible effroi, en lui annonçant qu'elle avait fini d'être heureuse.

Ce fut en vain que, durant toute la soirée , elle chercha à se dérober à l'impression de tristesse qu'elle avait reçue ; ni ses efforts , ni les caresses d'Edmond ne purent y réussir. Quoique son époux " fût devant ses yeux , déjà il était parti!" pour elle; et, tandis qu'il ne lui parlail*' que de son retour, elle ne voyait que son départ.

Cependant le jour a reparu, la voitun est prête , l'instant fatal est arrivé. Ed mond s'arrache des bras de son épouse :j elle pleure et se tait; il la regarde et retombe à ses pieds : leurs larmes se con fondent; mais Edmond, sentant sei forces défaillir, s'empresse d'user dil celles qui lui restent, et, s'armant d'uir cruel courage , il s'éloigne précipitam"" ment. Malvina, éperdue, s'élance aprè lui. « Edmond, s'écrie-t-elle , encore ui mot , encore un adieu , ce sera le der nier, » Mais c'est en vain qu'elle appelle déjà la voiture emportait son époux; ne l'entendait plus : elle aperçoit la trao Jn

des roues fraîchement empreinte sur le sable, les entend rouler sur le pavé, entrevoit la voiture qui fuit à travers les arbres, et la main d'Edmond qui lui fait un signe d'adieu : frappée de l'affreux pressentiment qu'elle ne doit plus le revoir, elle lui crie un dernier adîeu, et tombe sans connaissance sur le gazon. Mais, en revenant à elle, elle se souvient et de l'inquiétude de mistriss Clare, et que plus de deux mois se sont écoulés depuis qu'elle est séparée de son enfant : repentante de son oubli , et sentant bien que la vue seule de Fanny pourra adoucir sa douleur et lui faire supporter l'absence de son époux, elle se hâte d'ordonner les apprêts de son départ, et le fixe au lendemain; mais, quoique son projet soit de revenir tout de suite dans sa retraite, elle ne peut s'en éloigner sans visiter encore tous les lieux qu'elle parcourut avec son époux : tantôt elle s'arrête pour les mieux voir; partout elle trouve un souvenir, des regrets et des larmes; elle leur adresse ses vœux, elle leur demande encore d'heureux jours; d'heureux jours! elle en avait eu, et elle en demandait encore !

Ce ne fut point sans une profonde émotion que Malvina se retrouva dans les bras de mistriss Clare, et serra Fanny dans les siens; mais ce plaisir ne put îffacer l'impression douloureuse qu'elle ivait reçue en se séparant d'Edmond.

HEelas ! comment son ame, livrée à toutes es agitations de l'amour, aurait-elle pu itre distraite par les soins de l'amitié t les caresses de l'innocence? Ce n'est lomt dans un jour d'orage qu'on aper- "'<^ l'azur des cieux

MALVINA

oit

Mais, tandis que le monde n'a rien ui puisse adoucir sa peine, Edmond 5t-il également occupé d'elle? n'a-t-il a'une pensée? — Malvina. — Qu'un întiment ? — Aimer Malvina ? — Qu'un îsir ? — Revoir Malvina. — Ah ! pour )uter de cet accord, est-il nécessaire ! se rappeler que, dans son caractère us ardent que tendre, la passion était jjjs violente que profonde? Ne suffit-il s de se ressouvenir qu'il est homme?

Et cette différence qui existe entre la manière d'aimer des deux sexes n'est point rappelée ici comme un reproche , mais comme une simple observation des lois générales de la nature; car cette moitié du monde à qui elle dit : sois homme, reçut avec la sensibilité un mélange d'ambition et de gloire; mais celle à qui elle dit : sois mère, dut être formée toute d'amour.

Cependant mistriss Birton s'étonne de la disparition de son neveu; par son ordre, mistriss Tap interroge les servantes de la maison et celles du voisinage; elle est bientôt informée des fréquentes visites que sir Edmond rendait ciiez mistriss Moody à une jeune et jolie dame qui ne recevait que lui , ne sortait jamais , et qu'on n'avait aperçue à travers les croisées que lorsque le hasard lui avait fait négliger de tirer les rideaux qu'elle tenait constamment fermés. Mistriss Birton, en apprenant tous ces détails, entrevoit une partie de la vérité, et se promet bien de découvrir l'autre! En conséquence, elle envoie chercher mistriss Moody, la fait entrer dans son cabinet, la reçoit avec grâce et affabilité, la questionne avec adresse, lui parle avec intérêt de son neveu et de Malvina, se plaint de ce qu'ils la négligent; assure que, s'ils lui confiaient leur tendresse, elle ne s'opposerait point à leur union , et affirme qu'elle ne voudrait savoir toute la vérité à cet égard que pour leur accorder leur pardon avant même qu'ils le demandent. Ensuite, s'adressant plus particulièrement à mistriss Moody, elle lui fit sentir de quelle importance deviendrait pour eux tous la personne qui contribuerait à un rapprochement si heureux , exalta la reconnaissance qu'on lui devrait; et ainsi, attaquant tour à tour la vanité et le cœur de cette bonne femme, parvint à lui arracher un secret que ni les menaces, ni les récompenses, n'auraient pu lui faire avouer, mais qu'elle nej)ut pas refuser à l'espoir de jouer un rdle important dans cette circonstance. Mistriss Birton fut donc instruite du jour et du »4.

MALVINA

lieu où Malvina avait été mariée, et, malgré la colère dont elle fut saisie à cette nouvelle, son visage ne changea point de couleur, et sa physionomie ne parut pas altérée; elle congédia mistriss Moody avec une feinte douceur, se contentant de la prier de garder le silence sur ce qui venait de se passer entre elles, afin de ne pas la priver du doux plaisir de surprendre son neveu et sa nouvelle nièce.

INlais à peine fut-elle seule que, n'écoutant plus que son ressentiment, elle combina tous les moyens dont elle pourrait user pour faire casser ce mariage; et, ne doutant point que lord Stafford, oncle et tuteur de lady Sumerhill , sensiblement affecté d'un pareil événement, ne fût disposé à s'en venger, elle se préparait à sortir pour aller réunir sa colère à la sienne, quand sir Edmond se présenta tout-à-coup devant elle en habit de voyage, et lui demanda ses ordres pour Londres.

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