‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 67 sur 188 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

LUEUR d'espoir.

« Il n'y a pas un moment à perdre , Edmond, dit alors mistriss Clare; il faut aller chercher Fanny. — Je pars , répondit-il ; j'ose attendre beaucoup de la présence de cette enfant : il me semble que l'idée de l'avoir perdue est ce qui trouble le plus Malvina. Hélas ! intente et tendre comme elle était, - doute elle aurait pardonné la faute cl un autre; mais elle n'a pu supporter ce qu'elle se reprochait; du moment qu'elle s'est crue coupable, elle a dii succomber , et son ame était trop pure pour vivre avec un remords. «

Cependant le jour commençait à paraître; Edmond monte dans sa chaise, et avant midi il fut rendu chez mistriss Birton. L'aspect de cette odieuse maison le fait tressaillir ; il monte , il entre sans ?e l'aire annoncer ; il trouve sa tante déjeunant , entourée d'un cercle brillant.

En voyant paraître Edmond , pâle , échevelc , en habit de voyage, elle rougit et jette un cri de surprise : la petite Fanny, çpii éroit tristement assise auprès d'elle ,

se lève avec une vive joie ; et , se précipitant au cou d'Edmond : « IMon bon ami , lui dit-elle , que tu as été longtemps absent ! tu me ramèneras auprès de ma bonne maman, n'est-ce pas? — Oui , oui , s'écria Edmond en la pressant fortement contre sa poitrine ; malheureuse enfant ! ce soir même tu seras rendue à ta mère. — Et de quel droit , Edmond , s'écria mistriss Birton , pâle de colère, venez-vous enlever le dépôt qui m'a été confié? — Du droit de la justice et de l'humanité, répondit-il en la regardant avec mépris : est-ce lui que vous invoquâtes lorsque voti'e perfide méchanceté ravit cette enfant à ma femme!» A ce nom qu'il donnait à ]Malvina , à cette accusation qu'il portait contre mistriss Birton , tous les convives embarrassés s'entre-regardèrent , et semblaient se demander ce qu'allait devenir une scène aussi vive qu'inattendue. Mistriss Birton , effrayée d'avoir autant de témoins des reproches dont elle sentait qu'Edmond pouvait l'accabler, lui dit d'un ton plus doux : « Si vous avez à me parler d'affaires, passez avec moi dans mon cabinet, nous nous expliquerons mieux. — ]Non, non, répondit-il avec un dédain mêlé de fureur, je n'ai rien de particulier à vous dire, et mistriss Birton ne saurait être trop connue : si j'ai un regret en ce moment, c'est que le monde entier ne soit pas là, afin de me rassasier du doux plaisir de dévoiler à tous les yeux la femme barbare qui put résister aux pathétiques prières de la plus douce créature , et parvint, à force d'insultes , de fausseté et de malice, à détruire l'intelligence du plus parfait ouvrage de la nature. Arrêtez , continua-t-il en voyant que mistriss Birton faisait un mouvement pour l'interrompre , je n'ai pas parlé encore de la plume calomniatrice qui, pour satisfaire un horrible désir d'ambition et de vengeance , n'a pas craint de m'accuser , moi son parent , moi Edmond Seymour, comme suspect auprès du gouvernement anglais : les mesures de cette femme étaient si bien prises , que , sans un ha-

MALVINA

sard inattendu, j'étais embarqué pour les Indes, comme perturbateur du repos

public Je vois, à votre surprise,

poursuivit-il , que vous espériez qu'on vous garderait le secret, et sans doute votre ^il complice que je vois près de vous , miiord Staiïord , l'espérait aussi ; mais il est encore des âmes l'ranches et loyales ; et , heureusement pour l'humanité , les plus rares sont celles qui ressemblent aux vôtres. «

Sir Edmond avait commencé à parler avec tant d'emportement et de véhémence , qu'il n'avait pas été possible de l'arrêter ; à présent il n'était plus temps, tout était connu. Mistriss Birton, accablée d'humiliation, voit chacun frémir au récit d'Edmond, et s'éloigner d'elle avec horreur. Cette réputation de grandeur d'ame , .élevée avec tant de soins , vient d'être détruite en un instant ; elle le voit, et son supplice commence : Edmond le voit aussi , et sa vengeance est consommée ; alors il ne songe plus qu'à s'éloigner; et, emportant Fanny dans ses bras , ii se rend chez le docteur Potwel , le détermine à partir avec lui , et emploie tout le temps de la route à lui parler de Malvina. Cependant les chevaux volent, et l'horloge venait de sonner dix heures, lorsque la voiture s'arrêta devant la maison. Mistriss Clare parut aussitôt; elle attendait Edmond avec impatience. « Comment est-elle? où est -elle? demanda -t-il vivement. — Voici l'heure où elle descend dans le

auprès du bosquet de cyprès : elle revenait; sa longue robe blanche, ses cheveux épars, sa démarche lente, ses yeux attachés vers la terre, tout en elle respire une funèbre mélancolie et ajoute à la douloureuse pitié que son état inspire. Le bruit de la marche d'Edmond paraît l'effrayer ; elle fait un mouvement pour fuir. « N'ayez pas peur, lui dit-il, ce n'est que moi. — C'est vous , répliqua-t-elle aussitôt , et en se rapprochant

pour le considérer davantage Oui,

c'est vous, je me souviens que vous m'aviez promis de revenir : vous ne trompez donc pas , vous ? — Jamais , ja mais je ne tromperai ma chère Mal vina. — Écoutez, répliqua-t-elle après un moment de silence où elle avait sem blé réfléchir profondément, je crois vous avoir déjà vu il y a long-temps ! bien long -temps! ici tout était beau, ajouta-t-elle en étendant la main vers tout le jardin; là je cueillais des roses, elles étaient pour lui; ici j'entendais les oiseaux, ils chantaient pour lui partout je respirais un air si doux!

c'était encore pour lui ; tout , tout pour lui — Mais il reviendra, lui répondit Edmond en la pressant doucement contre sa poitrine , et alors vous pourrez encore cueillir des roses , les oiseaux recommenceront à chanter, et l'air rc deviendra doux. — Non , non , interrom pit-ellc avec un tremblement convulsif ;

non, non, jamais, jamais Il faut

subir son sort , le mien est de lui obéir

jardin, elle y est maintenant; son état il avait assez de Malvina, il l'a pousséf

— Son état? » interrompit - il , alarmé. Mistriss Clare secoua tristement la tête, et ajouta en soupirant : « Toujours le même ! — Je vais aller la joindre , rei)rit-il; il ne peut rien y avoir à craindre , n'est-ce pas ? — Hélas ! répondit mistriss Clare , que voulez-vous qu'il y ait à craindre? » L'infortuné n'entendit que trop ce qu'elle voulait dire.

Il s'avance dans le jardin ; ii reprend le même chemin qu'il a fait la veiiie sur les traces de Malvina ; il y retrouve les mêmes anxiétés, les mêmes angoisses, et enfin aperçoit celle qui en est l'objet,

vers le tombeau, elle y tombera Nt

dois-je pas mourir demain? Oui

demain , quand la lettre de l'étrangèrt

arrivera Mais je vois bien que vou«

ne savez pas ce que c'est que cette lettre c'est quelque chose qui détruit. i

qui tue, continua-t-elle en fixant Edmond d'un air farouche; c'est quelque chose qui brûle, qui dévore ici, là (er montrant successivement son creur, si tête et sa poitrine); c'est un feu qu' consume toujours , un mal qui ne s'apaise jamais; il corrompt le sang, i ronge le cœur , ii empêche de vivre , i:

malvina;

le permet pas de mourir : voj'ez-vous ? ?eux qui le souffrent n'existent plus, ils

5ont tous comme moi » Elle s'in-

l;errompit; l'effroyable tableau de ses souffrances venait d'anéantir toutes ses facultés ; elle tomba sans force dans les bras de son époux; et lui, serrant contre son sein ce corps inanimé, appelle Malvina , sa chère Malvina : Malvina ne répond plus; il est seul, seul dans la nature avec sa femme expirante et le remords de l'avoir assassinée. Au milieu de tant de tourments , sa tête se perd; il ne songe plus à rentrer, il ne voit plus que Malvina qui se meurt , et qu'il jure de suivre au tombeau. Cependant mistriss Clare , inquiète de le voir tarder si long-temps, s'avance au-devant de lui avec le docteur Potwel; ils le trouvent à genoux, appuyé contre un arbre, tenant Malvina embrassée, et comptant avec effroi les faibles battements de son cœur. jMais , en voyant avancer le docteur Potwel , il s'écrie , sans changer de situation: « Docteur, c'est ma femme ! c'est ma Malvina ! il faut la sauver , il le faut ; vous m'en

répondez ]Ne me dites point qu'elle

n'existe plus , je ne le supporterais pas; je ne veux pas perdre ma Malvina, entendez-vous, docteur? entendez - vous , mistriss Clare? je ne veux pas perdre ma Malvina! » Et, en parlant ainsi, il versait de ces larmes amères et brûlantes qui n'échappent jamais abondamment au désespoir, car alors il ne serait plus désespoir. Cependant le docteur s'approche , et après avoir touché le bras de Malvina: « Hâtez -vous, dit-il, de mettre cette femme à l'abri du froid rigoureux qu'il fait ici ; vous lui avez fait beaucoup de mal en l'y laissant exposée si long-temps : ce n'est point avec cette négligence que je l'ai vue vous soigner jadis. » Edmond ne répond rien : docile aux ordres du docteur , il soulève Malvina , la prend dans ses bras et la transporte sur son lit. Alors le docteur l'examine attentivement : « Le plus grand mal est dans la tête , dit-il. — Ah ! docteur , s'écria Edmond , elle pourra donc

être sauvée ! — Sauvée ? reprit-il en le regardant d'un air significatif, si ce n'est que de sa vie que vous parlez, elle ne me paraît pas en danger maintenant , et , si nul accident ne vient augmenter sa faiblesse, je crois pouvoir en répondre. — O docteur ! ne répondezvous que de sai ve ? — Il faut attendre , il faut voir , ne précipitons rien : qu'on prépare à l'instant un bain froid , nous en verrons l'effet ; demain nous essaierons de la musique : des moyens doux, du temps, de la patience; j'en ai vu revenir de là. — Vous en avez vu revenir ? interrompit Edmond hors de lui : ô docteur ! cher docteur ! vous me rendrez donc ma ^lalvina? » Et , dans l'excès de sa joie , il frappait des mains , il allait, il courait , il donnait mille ordres à la fois ; et , comme s'il eût craint qu'on, ne les exécutât pas assez vite , il aidait lui-même à préparer ce qu'il fallait ; il encourage chacun à se hâter, il embrasse tous ceux qu'il voit, sans distinguer personne. « On peut la sauver ! répètet-il à ceux qui l'entourent ; on peut la sauver ! le docteur l'espère , l'assure. O mes amis ! aidez-lui à sauver Malvina ; c'est mon bien , ma vie , ma joie ; je ne saurais exister sans elle; mais qui ici pourrait survivre à sa perte? ]X'est-ce pas d'elle que vous tenez tous vos plaisirs ? Cette ame généreuse et compatissante ne fut-elle pas toujours l'amie de chacun de vous? Jamais se lassa-t-el!e de faire le bien? Jamais ses propres peines lui firent-elles oublier celles des autres? Et, quand son cœur gémissait, accablé par la détresse , ne trouvait-elle pas encore une consolation partout où.

elle trouvait un heureux à faire? Et

moi , moi , barbare ! qui l'ai réduite en cet état , qu'en avais-je reçu ? que des jours de bonheur; qu'en attendais-je ?

que des jours de bonheur; et, quand, pour prix d'un si touchant amour, ma lâche ingratitude a détruit sa paix et égaré sa raison ; quand chacun me voit , que je me vois moi-même comme le plus coupable des hommes, tout indigne de pardon que je suis , que cette angélique

MALV

créature revienne à elle, et je serai pardonné : loin de douter de sa miséricorde, ni de désespérer de sa clémence , vous la verrez plus prompte à m'accorder ma grâce que moi à la demander. O Malvina ! quand il te reste tant de bien à taire sur la terre , ton cœur, ton amour voudrait-il m'abandonner avant de m'avoir arraché au remords qui pèse sur ma tête criminelle ? » Et chacun pleurait en l'écoutant , et la bonne mistriss Tomkins, qui avait nourri iMalvina de son lait , et le vieux Pierre, qui a abandonné son pays pour la suivre , et mistriss Clare, qui, s'étonnant de trouver en une seule femme toutes les vertus réunies , l'aime plus encore qu'elle ne l'admire , et le docteur Potwel , qui se souvient de l'état touchant où il l'a vue, mais moins encore que celui où il la retrouve ; enfin tous ceux qui ont approché d'elle, ne fût-ce qu'un seul jour, ne fut-ce qu'un instant, joignent leurs larmes à celles d'Edmond : elles attestent ce qu'était Malvina ; et jamais le panégyrique le plus éloquent, ni l'oraison la plus pathétique , entoures de l'appareil du trône et des regards de l'univers, n'élevèrent les puissances de la terre à la hauteur où, dans un obscur asile, cet assentiment unanime de bénédictions et de larmes vient d'élever la simple Malvina. O vertu! telle est donc ta puissance ! Que l'orgueil , aidé de ses cent bras , construise , édifie , se redresse et porte sa tête jusqu'aux nues , tu seras toujours plus haut que lui ; devant ton immortelle lumière s'éteindra son impuissant éclat , et, tandis qu'après avoir brillé un instant, il s'écroulera, lui et ses superbes monuments , au sein de la poussière, éternelle et pure comme l'être qui t'a créée, tu vivras toujours au haut des cieux.

CHAPIÏR?: LV.

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