ROMANCE
Depuis qu'une autre a su te plaire > Chaque jour me voit dépérir; Quand Malvina ne t'est plus chère, Malvina ne veut que mourir.
Pourtant sa faible voix t'implore, Non pour réclamer ton amour.
Mais , avant de perdre le jour, Pour te voir une fois encore.
Ilàte-toi , le trépas s'avance; Viens voir celle qui t'adorait Mourir, sur un lit de souffrance.
D'amour, de honte et de regret 1 Mais ce n'est point son agonie, Ki la mort empreinte en ses traits. Qui te diront que pour jamais Malvina va perdre la vie.
Mais si , languissante, abattue, Je ne sais plus compter tes pas ; Quand tu paraîtras à ma vue, .Si tout mon corps ne frémit pas:
Si mon regard ne peut te suivre, .Si ma voix ne peut te nommer.
Si mon cœur a cessé d'aimer, Alors j'aurai cessé de vivre.
Pendant tous le temps que mistriss Clare avait chanté , l'attention de Malvina avait été entièrement captivée : ses regards errants autour d'elle semblaient
MALVINA
chercher la voix qui frappait ses oreilles. Quand elle eut cessé de l'entendre , elle se considéra en silence, et se dit ensuite :ivec une sorte de surprise : « Ce n'est pas moi! non, ce n'est pas moi!.... »
Et elle appuyait son front sur sa main , comme pour tacher d'éclaircir ses idées ; on voyait les efforts qu'elle faisait pour rappeler des souvenirs vagues et fugitifs. Edmond, en silence, l'œil constamment appuyé sur elle , suivait tous >es mouvements , et en attendait un qui \ int rallumer l'espérance dans son sein. Cependant Malvina, toujours rempUe de son idée , fait quelques pas la tête baissée, parait réfléchir, et s'interrompt tout-à-coup en disant : « Ce n'est pas moi ! et pourquoi n'est-ce pas moi ? » Alors , comme frappée d'une nouvelle idée , elle élève la voix et recommence la même romance que mistriss Clare vient Je chanter : que dis-je ? la même ? ah ! ce ne l'était plus ! son expression a quelque chose de si plaintif, qu'elle fait pleurer chacun de sa peine; mais en même temps son accent est si doux et s; tendre , qu'il pénètre toute l'ame et y suspend la douleur. Chacun accourt , l'entoure, et, surpris et enchanté, l'écoute , et ne pense plus qu'a l'écouter ; mais , tandis que toutes les personnes de la maison sont réunies autour d'elle, la petite Fanny a profité de ce moment pour s'échapper de la chambre où on la retenait; elie s'avance à petits pas vers le lieu où elle entend du bruit, et, reconnaissant la voix de Malvina, elle s'élance de toutes ses forces et va tomber a ses pieds en s'écriant : « Maman !
maman! je t'ai donc retrouvée!» A cette voix, Malvina frissonne, jette un ni aigu, prend l'enfant dans ses bras, et ia regardant long-temps avec un mélange de surprise et de joie : « Les barbares ne î u:ii donc pas tuée? lui dit-elle; oui, ("est toi, oui, je te reconnais; elle vit
c encore, l'enfant de Clara? Ah!
1 inua-t-elle en pressant sa main sur sa poitrine , comme je respire à mon aise ! je peux mourir en paix maintenant, je peux reioindre Clara, et elle
ne me demandera plus avec sa voix menaçante : Qu'as-tu fait de mon enfant ?
qu'as-tu fait de mon enfant? Et
cette idée parut l'effrayer encore. Cependant Fanny baisait ses mains , sa robe , et élevait ses petits bras pour tâcher d'atteindre à son cou. « Maman , lui disait-elle , pourquoi es-tu si pâle ? Pourquoi me regardes-tu conmie cela ? Est-ce que je t'ai fâchée ? Est-ce que tu n'aimes plus ta petite Fanny ? O maman ! maman ! pourquoi ne me caressestu pas comme autrefois ?.... — Autrefois ! interrompit iMalvina ; tout le monde se souvient d'autrefois , moi seule je ne peux plus y penser : il y a là ( en montrant sa tête) quelque chose d'obscur qui me le caclie !— Maman ! pourquoi parles-tu donc toute seule? que tu es changée ! Sais-tu que les méchants qui m'ont emportée me disaient que c'était toi qui le voulais , que tu ne te souciais plus de moi? Je ne l'ai pas cru, maman ; je leur disais : Vous êtes des méchants , des menteurs qui voulez la faire
mourir et moi aussi Mais pourquoi
ne me dis-tu rien, maman? O mon Dieu ! si c'était vrai que tu ne m'aimasses plus ! » En disant cela , la petite fille se mit à pleurer amèrement. Quoique le docteur Potwel eut été très-fàché que Fanny fût entrée sans son ordre , parce qu'il voyait bien que Malvina était trop faible pour soutenir de longues et vives émotions , néanmoins il crut devoir protfiter de l'événement pour faire quelques tentatives, et, s'approcliant de Malvina, il lui dit : « Autrefois vous étiez bonne, vous n'affligiez personne ; et à présent vous faites pleurer votre enfant, l'enfant de Clara ! — Je ne veux faire de peine à pei'sonne , répliqua Malvina en le regardant avec surprise ; je ne veux pas faire pleurer l'enfant de Clara ; mais que puis-je pour lui, à présent? vous voyez, je ne sais plus penser; je ne sais plus rien , ils m'ont détruite ! — Et depuis quand êtes-vous ainsi ? demanda le docteur ; savez-vous qui vous a fait tant de mal ? — Il y a long-temps ! bien longtemps! répliqua- 1 -elle en faisant un
MALVINA
geste en arrière avec ia main , je parcourais en paix la vie ; mois un homme s'est rencontré , mes forces ont été rompues, et j'ai penché vers le tombeau. » A ces mots, Edmond iit un mouvement pour s'avancer; un coup d'œil du docteur le retint à sa place. Celui-ci continua, emporté par l'espoir de rappeler la raison de Malvina , et oubliant trop tôt que sa santé n'était pas en état d'en supporter l'usage : « Où allez-vous ? lui demanda-t-ii en voyant qu'elle s'avançait vers le jardin. — Mourir : vous savez hien que c'est l'heure. — Vous vous trompez ; c'est au contraire aujourd'hui qu'il revient, vous le trouverez là-bas.
— Il revient! je le trouverai ! reprit-elle en tremblant de tout son corps. — Oui, il n'y a plus de tombeau , il n'y a plus de cercueil , vous ne devez plus mourir, vous l'allez revoir : des méchants avaient emmené votre enfant et votre époux, tous deux vous sont rendus; voici Fanny près de vous , et Edmond ast dans le jardin à la place du tombeau ;
il vous attend — Edmond m'attend?
s'écria-t-elle en frappant des mains ; ne me trompez pas , cela fait tant de ma! !
— Je ne vous trompe pas , allez vous en assurer ; je vais vous accompagner, si A'ous vouiez. — Oui , oui , dit-elle vivement , venez avec moi ; car, lorsque j'y vais seule , je ne le trouve jamais. « Edmond , ayant compris l'intention du docteur, sortit doucement de la chambre sans être vu de JMalvina. Mistriss Clare le suivit avec Fanny, et la douce malade, s'appuyant sur le bras du docteur, se traîna lentement vers le jardin , en disant : '^ Vous êtes un bon homme, vous, je m'en souviens bien ; vous ne voulez pas qu'Edmond me quitte; et, quand il Je veut, lui, vous venez pour l'en empêcher et me le rendre. — Je vois , répondit-il , que votre cœur conserve de la mémoire quand votre esprit n'en a plus : vous ne reconnaissez pas les traits de mon visage, et le nom du docteur PotNvel ne vous paraît qu'un vain son ? mais vous avez quelque chose en vous qui se souvient que , jadis , votre amant
allait mourir, et que ce fut moi , moi le
docteur Potwel , qui le sauvai — Oui,
oui , en effet, interrompit-elle en se parlant à elle-même , il a raison : un jour, Edmond allait mourir, je pleurais auprès de son lit; mais le docteur Potwel vint, et je fus soulagée ; il me dit de ne plus pleurer, et je ne pleurai plus Comment se peut-il que j'eusse oublié tout cela ? Mais vous , continua-t-elle en regardant le docteur, comment le savezvous ? » Le pauvre docteur avait espéré un moment qu'elle allait le reconnaître, et , quoique le souvenir qu'elle conservait fut déjà une lueur de raison , la peine d'être déçu dans son espérance lui^ fit presque perdre courage. « Vous ne me connaissez donc pas ? lui dit-il tristement. — Moi ? non : comment vous connaîtrais-je? vous savez bien que depuis que Clara est au ciel et Edmond à l'étrangère, je ne connais plus que la
douleur » A cet instant, elle fut
interrompue par le son lointain d'une flûte, et aussitôt ses joues pâles devinrent incarnates et brûlantes, le violent battement de son cœur se distinguait à travers sa robe , ses jambes tremblèrent, et son agitation fut si vive, qu'à peine pouvait-elle se soutenir. Le docteur s'en aperçut avec effroi, et commença à se repentir d'avoir accumulé trop d'émotions en un jour; mais il ii'était plus temps de reculer. « Entendez-vous, dit-elle d'une voix basse et tremblante, entendez-vous cette ravissante harmonie ? c'est lui qui la cause ; de même elle le précéda lorsqu'il m'ap-
parut pour la première fois Oh! je
vous en conjure, ne parlez pas, continua-t-elle en voyant que le docteur ouvrait la bouclie pour répondre , 'qu'aucun autre son ne se mêle à ces sons harmonieux : si vous saviez le bien qu'ils me font ! comme ils rafraîchissent mon sang , calment mon esprit et attendrissent mon cœur ! » En parlant ainsi, elle appi'ochait ; cependant , à l'entrée du bosquet , elle s'arrête tout-à-coup en disant : « Je n'ose point entrer, non , je n'ose point entrer ; si j'allais ne l'y pas
MALVINA
trouver ! si c'était un ange que Clara m'eût envoyé pour m'emmeiier vers elle, et qui m'attendît sur mon tombeau ! 0 Clara ! je veux bien aller à toi ; mais laisse-moi , ah ! laisse moi le revoir encore une fois! » La flûte alors reprit ses doux accents. Le docteur, qui examinait attentivement Malvina, voyait ses traits s'éclaircir, ses yeux s'animer, sa physionomie renaître , et cependant un pressentiment triste et confus l'empêchait de se livrer à l'espérance. A ce moment la lune , au haut d'un ciel pur, éclairait tous les objets de ses rayons vifs et argentés : Edmond se tait , Malvina fait un pas vers le bosquet , il en sort , elle le voit, le reconnaît , et s'écrie en se précipitant dans ses bras : « Oh! c'est lui ! c'est bien lui ! mes yeux ne me trompent point, et mon Edmond est
revenu Tu as donc voulu revoir ta
pauvre Malvina? Ah! ne la quitte plus, ne la quitte jamais ! presse-toi sur son cœur, son dernier battement sera pour
toi! >' Alors, sa voix s'affaiblissant
tout- à -coup, elle tomba sans mouvement dans les bras de son époux.