CHAPITRE LVI
1,'rNNOCENCE TROUVE ENFIN I,A PAIX.
« Malvina! s'écria Edmond effrayé, ma Malvina ! Eh quoi ! ne t'ai-je retrouvée que pour te perdre si tôt.' — Calmezvous , lui dit le docteur avec une inquiétude qu'il cherchait à dissimuler; api'ès de si violentes secousses, la nature a besoin de repos; ce n'est peut-être qu'un sommeil. » En effet, à peine Malvina eut-elle été ti'ansportée dans son lit, qu'on s'aperçut qu'elle reposait. Edmond, troublé de l'air inquiet du docteur, cherchait à lire dans ses yeux -$1 cet assoupissement devait être regardé comme un signe favorable ; mais celuici évitait de s'expliquer, recommandait le plus grand silence , et , assis auprès du lit de Malvina , touchait fréquemment son bras, et attendait l'instant du réveil. L'état de la malade resta le même
toute la nuit et une partie du jour suivant. Vers le soir, Edmond s'étant éloigné un instant, le docteur se tourna vers mistriss Clare , et lui dit : « La crise approche , voici l'heure où elle va s'éveiller; je ne vous cacherai pas que sa faiblesse est excessive , que son pouls s'éteint, que sa poitrine s'oppresse, et
que nous avons tout* à craindre »
Edmond rentra alors dans la chambre, ce qui ne permit pas au docteur d'achever. Mistriss Clare, consternée de ce qu'elle venait d'entendre, resta immobile , comme si la foudre l'eût frappée. Cependant Edmond s'approcha d'elle et lui dit tout bas : « Le docteur vous parlait quand je suis entré ; que vous disaitil.' Espère-t-il beaucoup? Au nom du ciel ! ne me cachez rien. » Mistriss Clare, hors d'état de répondre, lui prit la main, la serra fortement , et se tut. « Expliquez-vous, mistriss Clare? reprit-il en palissant; ce silence est plus affreux que tout ce que je puis entendre; il ne met
point de bornes à mes craintes —
IS'e parlez donc pas si vivement? interrompit le docteur, afin de sauver à mistriss Clare le tourment de répondre; le moindre bruit peut arracher votre femme à un repos qui lui est si nécessaire ; passez même derrière les rideaux; car, si elle s'éveillait tout-à-coup, il serait très-dangereux qu'elle vous vît. >> Edmond obéit, et chacun , dans un profond et morne silence, prêtait l'oreille à la respiration de IMalvina , qui devenait de plus en plus fréquente. Au bout de quelques instants , une ombre de chaleur colora son visage ; elle s'agita dans son lit et articula quelques mots à voi.K basse. Le docteiir, croyant qu'Edmond, caché derrière le rideau , ne le voyait pas, se pencha vers mistris Clare, et lui dit : « Tout est perdu , la fièvre se déclare. — Tout est perdu ! » répéta vivement Edmon(^qui , trop attentif, surveillait chaque mouvement du docteur.
Mais, à ce cri que la douleur lui avait arraché , ]\Ialvina s'éveilla en sursaut. « Qu'ai-je entendu? dit-elle; quelle voix
m'a frappée? Il m'a semblé qu'Ed-
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mond mais, non; si c'était Edmond,
il me répondrait » A ce tendre reproche, ni les signes du docteur, ni le danger d'une trop vive émotion , ne purent retenir Edmond ; il tomba à genoux près du lit, et, saisissant la main pâle de sa femme, qui pendait languissamment, il la couvrit d'un torrent de larmes, sans avoir la force de prononcer un seul mot. A cette vue , Malvina, recueillant toutes ses forces, se souleva sur son séant; elle entoura la tête d'Edmond entre ses deux bras , et la pressant doucement : « C'est lui, dit-elle, c'est bien lui ! Je le revois! Il m'aime encoie! Le ciel n'a pas voulu me faire mourir désespérée! — Si je t'aime encore! reprit-il impétueusement; ah! ne pense jamais que j'aie cessé de t'aimer; je n'en puis soutenir l'horrible accusation. O toi qui fus tou'ours l'objet de mon idolâtrie, ton image n'a point cessé de régner uniquement dans mon cœur! Et qui donc
aurait pu te disputer mon amour? —
Votre malheureux époux a été bien indignement calomnié, dit alors mistriss Clare à Malvina, et quand vos forces
vous permettront d'entendre le récit
— Je n'en ai pas besoin, mistriss Clare : voyez donc ses larmes ! elles m'ont tout dit O Edmond! a outa-t-elle en retombant sur son oreiller, pose ta main sur mon cœur, rappelles-y la vie, pour que je puisse t'aimer encore; je la sens qui m'abandonne! — Retirez-vous, sir Edmond, dit le docteur vivement alarmé, retirez vous , un plus long entretien pourrait ré|)uiser tout-à- fait. — 0 docteur! interrompit-elle d'une voix éteinte et en étendant faiblement sa main vers son époux , ne l'éloignez pas ; il me reste si peu d'instants! s'il sort, je ne le reverrai plus, w Le docteur n'insista pas : que devait-il faire maintenant? qu'adoucir les derniers instants d'une vie qu'il ne pouvait plus prolonger. Edmond , le cœur brisé par les paroles de JMalvina , ne pleurait plus , n'osait former une pensée , et restait toujours à genoux , les lèvres coUée.s sur le bras inanimé de sa femme, tandis que mistriss Clare, de
l'autre côté , appuyée sur le dossier du lit, laissait échapper un déluge de pleurs. Après une courte pause, Malvina regardant son amie avec tendresse, lui dit : « Chère mistriss Clare, n"est-il pas vrai qu'il m'a ramené Fanny? Si un doux songe ne m'égare pas, il me semble l'avoir vue; qu'elle vienne, que je l'embrasse encore une fois avant d'aller rejoindre sa mère ! « Mistriss Clare fut la chercher; elle la trouva couchée, reposant dans son berceau. « Malheureuse enfant! ta mère meurt, et tu dors! »
pensa mistriss Clare, frappée du contraste de sa douce tranquillité avec la scène déchirante qui se passait à quelques pas. Cependant elle la prit dans ses bras, et la porta tout endormie sur le lit de sa mère. Malvina la considéra long-temps avec attendrissement, et élevant les mains vers elle : « Pauvre enfant ! innocente créature! Quel paisible sommeil! Ainsi tu dormais quand ta mère me fut enlevée : ah ! puissent toujours les maux passer de même près de toi sans que tu les sentes!.:... Tu dors,
Fanny! bientôt je dormirai aussi
Mais reçois avant mes regrets de n'avoir pu vivre pour toi , mon repentir de t'avoir oubliée, mes plus tendres bénédictions et mon dernier adieu! Mon
Edmond ! je te la lègue ; tu veilleras sur son b nheur : nous serons deux là-haut qui déposerons , auprès de Dieu , de tout
le bien qu'elle recevra de toi Mistriss
Clare , que son éducation vous soit confiée; ce devait être l'emploi de ma vie; il m'était bien doux ; je n'ai rien de plus précieux à vous laisser pour tout le bien
que vous m'avez fait Que M. Prier
partage ce soin avec vous; je le connais bien mal , si l'espoir de me remplacer après ma mort ne lui adoucit pas ma perte : dites-lui que je meurs en l'ai mant Et vous, mistriss Clare, apprenez surtout à Fanny à ne jamais sacrifier le devoir à l'amour. O vous qui en remplissez un si sacré auprès d'une infortunée, qu'il vous sera facile de la guider dans la route de la vertu — Ah! Malvina, qu'as-tu dit? s'écri;
MALVINA
Edmond ; que, dans ce moment, un pareil souvenir est un affreux reproche ! — En est-ce un, mou Edmond? pardonne à ta Malvina, elle ne veut point t'affliger : eh! que te reprocherais-je , à toi, mon bien suprême? à toi à qui j'ai dû la plus douce félicité que le monde peut offrir? à toi qui , dans ce moment , m entoures de ton amour, et dont les regrets me suivront dans la tombe? — O Malvina ! ne parle pas ainsi ! tes doux accents me déchirent le cœur; et, quand je te perds par ma faute , l'excès de ta haine même me serait un moindre supplice que l'expression de ton amour. Je l'ai méritée, continua-t-il dans un affreux désordre : n'est-ce pas ma lâche ingratitude qui a empoisonné tes jours?
n'est-ce pas moi qui te plonge au tombeau? — Arrête, mon Edmond, arrête!
Oh ! sauve-moi l'image de ton desespoir ! ]Non, tu ne fus point coupable, puisque tu m'aimas toujours , et je ne suis point malheureuse, puisque je vécus aimée de toi, et que je meure sans remords. 0 Edmond! si tu savais combien mon auie est tranquille! calme counne la nature,
au mouient où le jour s'éteint Dieu
tout-puissant ! continua-t-elle en posant ses deux mains sur la tête de son époux , protége-le ; que sa vie soit exempte des chagrins qui ont tourmenté la mienne, et que son dernier jour ressemble au mien ! » Elle ne put en dire davantage , et la chaleur qu'elle venait de mettre à sa touchante prière lui occasiona une faiblesse qui dura quelques heures. Le triste Edmond la regarde en silence, son impétuosité est éteinte, il ne questionne plus, il n'a rien a dire. Ah! que ne peut-on donner des paroles à la douleur! Le chagrin qui se tait refoule vers le cœur et le force à se rompre. Oh! que dans ce moment une larme, une seule Tanne soulagerait sa misère! Cependant on s'empresse autour de Malvina ; mais les soins qu'on lui rend ont quelque chose de sombre et de lugubre; l'air du docteur ne permet de former aucun espoir : bientôt elle ne sera plus ; la main glacée de la mort aura ét(^int sa
jeunesse; ses lèvres seront tout-à-fait fermées ; jamais , jamais le doux souffle de la vie ne les ranimera; son ame lutte encore ; un moment de plus , et elle va fuir, hélas ! pour toujours.
Malvina rouvre une paupière languissante, et son premier regard se porte sur son époux. « Cher Edmond ! dit-elle, sans ta peine, que ce moment aurait de douceur ! Il m'a semblé tout-à-l'heure voir Clara m'apparaître dans toute sa gloire; un doux contentement rayonnait dans sa contenance ; elle m'appelait : Viens à moi , viens te rejouir parmi les anges : un jour ton époux viendra ; mais il doit être enchaîné sur la terre pour protéger ma fille que tu abandonnes Tel est l'ordre du Très-Haut
Edmond, tu l'entends, ce n'est point une vision! subis ta destinée, répare mes torts, ne me suis point, c'est la
dernière prière de Malvina — Je te
le jure , s'ecria-t-il , tu seras obéie ; je vivrai pour souffrir, je veux, je dois souffrir : il faut une longue douleur pour expier ta mort — Edmond , ditelle, pleure Malvina, lu le dois : qui t'aimera jamais comme elle ! iMais qu'aucun repentir n'entre dans ton cœur; car c'est au nom de ce ciel ouvert devant moi, auprès duquel il y a miséricorde, et qui a parf'onne toutes mes erreurs ,
que Malvina t'absout des tiennes —
O ange céleste ! ne t'envoie pas encore, s'écria Edmond avec tansport; encore un moment a ton époux, et puis une
séparation éternelle — Kon, E-d-
mond, pas éternelle, reprit-elle avec un accent plus vif, et en agitant ses bras pour lui montrer le ciel, car je vais vers mou père, qui est ton père, vers mon Dieu, qui est ton Dieu : il y a plusieurs demeures dans sa vaste maison; je vais t'y préparer une place pour qu'il t'y reçoive avec moi, afin que là où je serai
tu y sois aussi » En doux sourire
éclaircit alors son visage; elle tenta de serrer encore une fois la main de son époux; mais, n'en ayant pas la force, elle lui fit un léger signe, et, fermant les yeux , poussa un profond soupir.
Edmond s'avanra poui' recevoir son souffle, il n'était plus temps; elle venait d'exhaler le dernier : Malvina avait vécu.