DEUX MALHEUREUX PLEURENT ENSEMBLE
Je tire le rideau sur les tristes scènes qui suivirent : il faut avoir perdu ce ([u'on aime pour savoir ce qu'est cette douleur; mais ce n'est pas assez pour la peindre, les moyens humains ne peuvent atteindre jusque là. Qu'est-ce donc quand il s'y joint celle, plus vive, s'il est possible, de trouver en soi la cause de ce qu'on souffre, et d'être poursuivi nuit et jour par cette voix intérieure qui crie que nous avons nous-mêmes attiré notre malheur ! Cependant Edmond ne se regardait pas comme le seul auteur de cette funeste mort ; dans sa douleur forcenée, il en accusait la nature entière, il accablait d'imprécations les deux femmes dont l'odieux accord avait trompé Malvina; et, la première fois qu'on lui présenta Fanny, dans l'espérance que cette vue calmerait sa frénésie, il détourna ses yeux avec horreur, ses bras se roidirent pour la repousser, et il s'écria en frissonnant qu'on ôtât de devant lui celle dont la funeste influence avait entraîné sa femme au tombeau.
Cet infortuné était devenu l'objet de tous les soins, de toute la pitié de mistriss Clare; elle lui prodiguait ce que l'amitié a de pjus tendre, ce que la commisération a de plus touchant ; elle ne le quittait pas; elle saisissait chaque occasion de rappeler ce qui pouvait adoucir sa peine, d'écarter ce qui pouvait l'aigrir, et de verser un baume consolateur sur sa blessure : elle ne voyait plus dans Edmond le séducteur de Louise, l'époux volage de Malvina, mais une créature désolée, en proie au repentir, et trop malheureuse pour ne pas faire oublier qu'elle eût été coupable.
Cependant, comme un des principaux soins de mistriss Clare était de le ratta-
cher à la vie et de le ramener à la raison par le souvenir des devoirs que Malvina lui avait laissés à remplir, ils ne furent point sans effet. Edmond , sentant bien que de long-temps, peut-être, il ne lui serait possible de vivre auprès de Fanny, fut le premier à engager mistriss Clare à partir avec elle. « Allez , lui dit-il, éloignez-vous; ne prodiguez plus vos bontés à un malheureux qui n'en est pas digne, et n'est plus en état de les sentir ne vous occupez que de Fanny
Malvina l'ordonna Pour moi, je ne
puis pas voir cette enfant, non , je ne le puis pas, Malvina ne l'exigea point; si elle l'eût exigé, je n'aurais pu lui
obéir Cependant, afin de veiller sur
ce dépôt que sa main me confia, je vous
accompagnerai jusque chez vous et
puis je reviendrai ici seul et, à ce
mot, ses traits s'altérèrent et son regard
s'égara seul, dans cet asile qui fut
choisi par l'amour, que Malvina devait habiter avec moi, où elle m'a rendu heureux, et oii je l'ai perdue, seul ics avec son tombeau , ma mémoire et mou amour. »
Mistriss Clare aquiesça promptement à la proposition d'Edmond , dans l'espoir, sans doute, de le retenir quelque temps éloigné du lieu funèbre dont il consentait à s'éloigner en faveur de Fanny : peut-être avait-elle compté parvenir à le distraire par le souvenir du caractère vif, mais léger, qu'elle lui avait connu jadis; mais sa supposition fut entièrement déçue : Edmond n'était plus le même; sa vivacité s'était éteinte dans les larmes , le profond repentir avait détruit sa légèreté, et désormais l'univers se bornait, pour lui, à l'étroite pierre qui couvrait les cendres de I\lalvina.
A peine eut-il conduit Fanny en sûreté chez mistriss Clare, que, sans prendre congé de personne, il revint sur ses pas, marcha toute la nuit, et arriva chez lui au petit jour. Son premier mouvement le guide sur la tombe de sa femme; il l'avait fait entourer d'une balustrade élevée, dont lui seul et mistriss Clare
MALVINA. 24.-i
avaient une clef, afin qu'aucun pied vue d'une si profonde douleur, M. Prior {■rofane ne vînt souiller cette terre sa- se sent ému de pitié ; il se repent de crée. Cependant , en approchant, il en- l'horreur qu'il vient de manifester, et tend du bruit dans cette enceinte élevant ses mains vers le ciel : « O Mal-
i! frissonne il frémit; ses artères battent avec une telle violence, qu'il ne
peut plus avancer Assurément il ne
croit pas aux miracles, il n'eu espère
aucun il a vu Malvina sans vie entre
ses bras , il l'a placée dans ce cercueil qui repose à quelques pas de lui...., il se le dit, et pourtant son imagination égarée le transporte à cet instant où, dans ce même lieu , il entendit sa voix lorsqu'il la croyait morte Il approche, il entend distinctement des sanglots Cependant il est impossible
d'escalader la balustrade, la porte est soigneusement fermée, et mistriss Clara
est absente Son agitation n'a plus
de bornes, sa tête troublée conçoit tout possible; il entre précipitamment; et, à la faible lueur d'un jour naissant, il aperçoit un homme prosterné sur la terre, les habits en désordre, et les cheveux trempés de la froide rosée de la nuit A l'instant toutes ces fantastiques illusions se dissipent, il est frappé comme s'il venait de perdre Malvina une seconde fois, sa voix gémissante ne peut laisser échapper que ces mots : « M. Prior? >> A ce nom celui-ci
se retourne avec effroi « Lui , lui ici !
s'écria-t-il ; le destructeur de Malvina près de moi! 0 mistriss Clare, vous m"avez trompé! vous m'aviez dit qu'il ne viendrait pas. — Tu as raison , reprit Kdmond avec un froid désespoir, tu as raison de me nommer le destructeur de Malvina, j'ai parjuré mes serments, et j'ai porté la mort au sein de cette femme
vina ! pardonne , s'écrie-t-il , si j'ai maudit dans mon cœur l'homme que tu bénissais dans le tien ! c'est sur ta tombe que je rétracte la réprobation que j'avais appelée sur sa tête. Et toi , homme malheureux , puisque Malvina t'est encore si chère, puisque tu la pleures si amèrement, calme ton désespoir, vos noeuds ne sont pas rompus ; un jour tu la retrouveras dans ces régions éthérées où elle t'attend , et vous goûterez, pendant l'éternité, les pures délices de cette union dont ma main vous avait enchaînés sur la terre. — Non, non, s'écria Edmond , tout espoir à venir est éteint dans mon cœur : le barbare qui a brisé cette fleur au matin de sa vie , qui a détruit les jours de bonheur que le ciel lui destinait sans doute, doit être à jamais rejeté loin d'elle, et ce n'est point à l'assassin que Dieu réunira la victime.
— Dieu n'a point mis de bornes à sa miséricorde, répliqua M. Prior, il a voulu que l'homme n'en désespérât jamais; perdez-vous dans la pensée de cette bonté infinie, c'est le seul moyen, de la comprendre. Je ne cherche point à vous consoler, mais à vous apprendre à courber la tête sous les décrets d'une Providence dont nous ne pouvons sonder la profondeur. A Dieu ne plaise que je veuille détruire votre douleur! c'est ce qui vous reste de plus estimable; gardez-la toujours , mais ne vous eu laissez point accabler, afin d'avoir la force de remplacer vos erreurs par des actions vertueuses qui vous rendent di-
céleste que ta main m'avait donnée gne de l'ange qui vous aima. Bientôt
Cependant elle m'a béni, elle m'a pardonné ; mais puis-je me pardonner moimême? Non, non, continua-t-il en se
précipitant sur la tombe et cachant son visage contre la terre, je ne suis pas digne de voir le jour : toi, qui fus son anii , accable-moi de tes reproches , de tes malédictions, tu m'en diras toujours moins que mon propre cœur. » A la
l'éternité viendra , et ne laissera d'autre vestige de l'existence actuelle , sinon qu'elle est bonne à jamais pour le juste, et fâcheuse pour le méchant : mettezvous en état de l'attendre sans crainte. — Ah i quand je perds Malvina, que me fait mon sort, la vertu et l'univers entier ! Mon cœur est mort à toute consolation , je n'en puis , je n'en veux rece-
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voir aucune; mes pleurs, quand je peux elle les soins qu'exigeait l'éducation de en verser, sont le seul soulagement qui Fanny, Heureux de pouvoir lui obéir xne reste; mais, quelles que soient mes après sa mort, il jura de veiller sans angoisses , je ne veux point mourir cesse sur cette enfant, et, fidèle à ce denon , pas encore; les mânes irrités de voir, il ne la quitta point jusqu'à son
Malvina demandent une plus longue expiation. - Je ne vous quitterai peint, sir Edmond, reprit M. Prior attendri, je veux consacrer tous mes soins , tout mon temps à ramener la paix dans votre ame. abattue : Malvina me saui-a gré de ce pieux ofûce , et aimera à voir son ami servir de consolateur à son époux.
— Non, M. Prior, non; elle m'a laissé seul , et je veux rester seul : éloignezvous, votre générosité me pèse; toute créature vivante m'est odieuse; je ne veux voir que les ténèbres , je ne veux vivre qu'avec les tombeaux et les ombres Allez, c'est auprès de Fanny que
Malvina vous appelle; prodiguez-lui vos soins , consacrez-vous à elle , formez -la à l'image de celle dont elle a causé la
moi't Je ne veux point la voir; non,
non , qu'elle s'éloigne de moi , que jamais elle ne paraisse à mes yeux , je ne peux
point la voir Dites -lui pourtant
qu'elle m'est bien chère, que je sacrifierais mille fois ma vie pour elle Allez, éloignez-vous promptement, continua-t-il en désordre ; pourquoi étes-vous ici? INul que moi n'a le droit de contempler cette tombe Je l'ai payée assez
cher! Cette insensible et froide poussière n'appartient qu'à moi ; je n'ai plus d'autre bien sur la terre , je veux en jouir
seul N'espérez pas qu'il vous soit
permis de venir encore pleurer ici ; niistriss Clare elle-même n'y viendra plus; j'ai laissé votre amitié payer un dernier tribut , c'est assez : désormais cet asile sacré ne s'ouvrira plus que pour moi ; et l'époux de Malvina, jaloux de tout ce qui lui reste d'elle , ne veut partager avec personne l'horrible plaisir de contempler son tombeau. »
M. Prior s'éloigna en silence, le cœur surchargé de douleur et de pitié. Il se rendit chez mistriss Clare, et entendit de sa bouche les derniers vœux que Malvina avait faits pour qu'il partageât avec
dernier jour
Les tristes détails de la mort de Malvina et le profond desespoir d'Edmond tirent du bruit à Edimbourg. Toutes les larmes qu'on versait sur eux étaient autant de reproches poignants et indirects qu'on adressait à mistriss Birton : elle crut les éviter en retournant dans ses montagnes; mais, en arrivant, le premier cri des pauvres et des malheureux fut de lui demander Edmond et Malvina. Les bénédictions dont on couvrait leurs noms blessaient sa vanité, troublaient son ame : en vain fuyait-elle, sa conscience la suivait ; elle n'avait plus ni repos ni tranquillité; elle était dans l'tffroi , et la nuit et le jour ; elle croyait lire sur le visage de chacun le mépris et la haine, entendre toutes les bouches lui répéter que le triomphe du méchant est de courte durée , et que la joie de l'hy pocrite n'a qu'un moment; et son ame la tourmentait en dedans de toute» !es choses que ses yeux apercevaient autour d'elle. Enfin la certitude d'avoir perdu cette haute réputation qu'elle s'était acquise, le dégoût de ne plus se voir entourée que de bas flatteurs qui l'adulaient en la méprisant, la plongèrent dans une sombre mélancolie qui la consuma peu à peu et la conduisit au tombeau. Alors, sentant sa fin approcher, elle regarde autour d'elle, et ne voit, dans le passé , que des regrets accablants, dans l'avenir, que des craintes effrayantes , et ne trouve aucune consolation dans les reflexions qu'elle fait, ni dans le sort qui l'attend : entre un monde qui s'évanouit et une éternité qui commence, elle frémit, pressée par tous deux , et voudrait fuir dans le néant et le monde qui la méprise et celui qui va la juger. Tyrannisée par le besoin d'obtenir la miséricorde d'Edmond, elle s'indigne pourtant encore à la seule pensée de s'humilier devant lui ; et la
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vanité, dont elle fit son idole, la rend sa victime à ce dernier moment , et la laisse mourir sans lui permettre de demander un pardon qui pouvait seul ramener quelque tranquillité dans son ame.
Mistriss Fenwich continua de briller avec tant d'éclat dans le monde, et de s'enivrer si impunément de tous ses plaisirs, qu'on eût dit que la vengeance divine l'avait oubliée; mais, pour l'éviter lonii-temps, on n'y échappe pas toujours, et ce que la justice du ciel croit devoir suspendre , lorsque le moment est arrivé . n'en tombe pas moins sûrement.
Un jour sans doute elle sera punie, et si le monde n'est pas témoin de son châtiment, c'est que son châtiment sera ailleurs.
En vain les séductions du monde et les sollicirations de l'amitié tentèrentelles d'arracher Edmond de sa retraite ,
rien ne put le déterminer a perdre de vue le tombeau de sa femme. Sans doute, dans la suite, ses regrets devinrent moins amers , une longue douleur supportée avec constance, une longue vie consacrée au devoir , lui acquirent le droit de croire à un heureux avenir : les consolantes espérances descendent presque toujours dans le cœur quand le cœur est pur et droit ; et à la pratique des vertus est attaché le sentiment de leur recompense. Pendant les premières années de ses regrets, Edmond rappelait sans cesse IMalvina auprès de lui ; bientôt ce fut Malvina qui l'appela auprès d'elle; il la suivait dans le ciel, il l'y voyait heureuse , ne se plaignait plus; et^ sûr de la rejoindre un jour, il attendit avec soumission l'instant où Dieu lui permit d'aller se réunir à la seule femme qu'il eût aimée sur la terre.
FIN DE MALVI.W
OEUVRES
DE