‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 89 sur 188 · LETTRE VU · texte numérisé non relu

LETTRE VU

AMÉLIE A ALBERT

i5 juin , au soir.

J'ai exécuté heureusement mon dessein , Albert ; sans doute l'ange de mon père me protégeait dans cette difficile entreprise. A une demi-lieue de Woldemar, j'ai fait arrêter ma voiture, j'ai laissé mon fils entre les mains de sa bonne , et vers le soir j'ai pris le chemin de ce château que je quittai il y a six ans avec ma tante, de ce château où j'étais reçue comme sa fille , et que j'avais été destinée à posséder un jour.

Maintenant, pour y rentrer, il a fallu attendre la nuit , me déguiser, et ne me montrer qu'au vieux régisseur. Hélas !

ce pauvre Guillaume, quand il m'a reconnue , il a poussé un cri de surprise et de joie ; il aurait voulu appeler tout le village pour célébrer mon arrivée, et en même temps il regardait autour de lui avec eftroi , comme craignant que le moindre bruit ne décelât à ma tante que

j'étais si près d'elle. Ce n'est qu'avec peine qu'il a consenti à m'ouvrir le caveau funèbre qui renferme la cendre de nos ancêtres ; il tremblait d'enfreindre les ordres rigoureux que madame de Woldemar a donnés contre moi ; mais il n'a pu résister à mes prières , et surtout à l'idée qu'il me parlait pour la dernière fois. En me conduisant il pleurait : « Hélas ! me disait-il , ce n'est pas ainsi que nous avions coutume de vous recevoir jadis quand vous veniez parmi nous : tout le village était en fête ; on illuminait le château, madame la baronne ne se possédait pas de joie ; au lieu qu'à présent, si elle vous savait ici,

Dieu sait! » Il s'est interrompu en

levant les mains au ciel. Je n'ai que trop compris ce qu'il voulait dire , et j'ai marché plus doucement, en jetant les yeux de tous cotés avec une sorte de terreur. Bientôt nous sommes arrivés à la chapelle du château. Après avoir descendu les marches qui conduisent au lieu funèbre où mon cœur m'appelait , Guillaume m'a ouvert la porte, je suis

entrée O mon Albert! à l'aspect de

tous ces tombeaux, de celui de mon grand-père surtout , élevé au-dessus des autres comme pour dominer encore, j'ai été frappée plus vivement que jamais du néant de la naissance et des grandeurs : c'est ici que ce mortel , si fier de ses ancêtres, a été forcé d'abandonner ses prétentions hautaines ; mais le mal qu'il a fait lui survit; et, tandis qu'il dort en paix , les ordres de son orgueil jettent la discorde dans sa famille et le trouble dans ma vie. Ce n'est pas ainsi , ô mon excellent père! que vous avez marqué votre passage sur cette terre; et là où vous n'exerçâtes que des vertus douces et bienfaisantes , vous n'avez dû laisser que des souvenirs de reconnaissance et d'amour. Ah ! si la vue de votre fille en pleurs n'empoisonne pas la félicité dont un Dieu'juste a dû récompenser votre vie , contemplez-la prosternée sur la pierre qui vous couvre , l'entourant de ses bras, la baignant de ses larmes , vous demander des vertus pour

AMELIE MANSFIELD.

Son ûls, du bonheur pour Albert, de la tranquillité pour elle , et bientôt , bientôt Une place auprès de vous.

Il était si tard quand je suis sortie du château , que Guillaume n'a pas voulu me laisser aller seule; il m'a fait sortir par une des portes du parc qui conduit directement au village où j'avais laissé ipon (ils. La lune éclairait tous les objets : j'ai aperçu le bosquet que ma tante nommait autrefois le bosquet d'Amélie.

Tu sais qu'elle y avait fait planter un tilleul le jour de ma naissance : les petits lilas dont je l'avais entouré moi-même, il y a six ans, étaient maintenant hauts, épais et couverts de fleurs. « Comment ma tante a-t-elle laissé subsister ce bosquet ? ai-je demandé. — Madame la baronne avait bien donné l'ordre qu'on l'arrachât; mais, comme elle ne vient jamais se promener de ce côté, nous avons

cru pouvoir le conserver D'ailleurs,

lequel d'entre nous aurait eu le courage d'y porter le premier coup? nous que , vous combliez de vos bienfaits , que nous avons vue au berceau , que nous chérissons? Pour abattre le bosquet

d'Amélie, il aurait fallu faire venir des ouvriers de bien loin : on n'en aurait pas trouvé à \Yoldemar. » J'ai serré la main de ce bon serviteur en pleurant, et puis je me suis approchée pour prendre une branche de liias. « C'est la dernière que je cueillerai à mon bosquet, Guillaume. » Le pauvre homme sanglotait. « Hélas! je me flattais de mourir près de vous, m'a-t-il dit : voyez-vous là-bas ces deux maiTonniers? quand vous ne marchiez pas encore, je vous y portais dans mes bras avec le petit Ernest. Chers enfants, disais-je, je vous soutiens à présent que vous êtes petits ; mais, quand je serai vieux, vous me protégerez tous deux. Si depuis le comte Ernest n'a pas été tel que nous l'aurions désiré, nous pensions à vous, et nous étions consolés. — Mon cher Guillaume, ma tante est généreuse ; son fils lui ressemblera. — Ah ! je crois bien , a-t-il interrompu , qu'ainsi que sa mère, M. le comte ne nous laissera manquer de rien;

mais vous, vous nous aimiez. — Guillaume, me suis-je écriée, ne me montrez pas tant d'affection , vous me donneriez trop de regrets. » Il s'est tu , et nous avons marché en silence. En sortant du parc il a fallu passer devant l'église de la paroisse. Guillaume s'est encore arrcté. « Voilà où vous deviez être mariée : quelle fête! quel jour! Au lieu de la joie que j'attendais, j'ai vu ôter du banc de la famille le siège que vous aviez coutume d'occuper; j'ai vu brûler votre beau portrait qui ornait si bien la grande salle basse; enfin on a effacé votre nom du grand arbre généalogique de la famille, tant madame la baronne est empressée d'éloigner d'elle tout ce qui peut lui rappeler votre existence. — Hélas ! je souhaite que mon exil la satisfasse; car, malgré sa haine, je l'aime toujours. Mon cher Guillaume, ai-je ajouté en tombant à genoux devant l'église, si un jour elle vous parle de moi , dites-lui que je n'ai jamais cessé de la respecter, que vous m'avez vue ici faisant des vœux pour elle, et demandant au ciel que son fils la dédommage de tout le mal que je lui ai fait. » Il m'a relevée, tout ému, en disant qu'il aurait souhaité que ma tante m'eût entendue, car alors elle n'aurait pas pu s'empêcher de me pardonner. « Ah ! Guillaume ! vous la connaissez mal ; je crains bien qu'elle n'emporte sa haine au tombeau. — S'il est ainsi, a repris le bon homme, que Dieu puisse avoir pour elle plus de miséricorde qu'elle n'en aura eu pour vous. » J'ai joint mes prières aux siennes , et nous avons poursuivi notre chemin. Il était plus de minuit quand nous sommes arrivés à mon auberge. Guillaume y a passé la nuit; et ce matin, comme je me préparais à partir, il est venu prendre congé de moi , et je suis montée dans ma chaise. Après une heure de marche, nous sommes parvenus à une hauteur d'où on découvre toute la ville de Dresde ; sans doute je la voyais pour la dernière fois. J'ai mis pied à terre pour mieux la voir; elle me sera toujours bien chère : n'est-ce pas là où j'ai commencé à t'ai-

AMÉLIE MANSFIELD

mer? n'est-ce pas là où je te laisse! Hélas! tandis que, plongée dans les plus tristes réflexions, je parcourais en frémissant l'espace qui me sépare déjà de toi, et que je disais un éternel adieu à ma patrie, le soleil brillait du plus pur éclat, les oiseaux chantaient au-dessus de ma tète, mon fils jouait à mes côtés, et tout autour de moi semblait ignorer qu'il y eut des êtres destinés à pleurer toute leur vie.

LETTRE YllI.

AMI-LIE A ALBERT

Péterswalcl, iSjuia.

J'ai passé aujourd'hui les affreux précipices qui séparent la Saxe de la Bohême, et demain mes yeux ne verront plus ma terre natale; mais ce n'est pas elle que je regrette : partout où je serais avec toi je me croirais dans ma patrie : je serai étrangère partout où tu ne seras pas. Cher Albert, pardonne à la faiblesse d'un cœur si triste de tout ce qu'il laisse, de tout ce qu'il perd. Hélas ! en te quittant, quel ami me consolera.^ quelle main essuiera mes larmes ? quelle autre voix que la tienne saura pénétrer dans mon cœur pour y adoucir le cruel remords d'avoir détruit le bonheur de ta

vie? Je pensais à tout cela ce soir

en côtoyant le bord de l'Elbe; le chemin était si étroit , que je ne voyais pas un pouce de terrain entre les roues de la voiture et le précipice : ah! si je n'avais pas tenu mon fils entre mes bras , c'eut

été trop encore iMais pardonne; je

ne veux point t'affliger par mes tristes pensées , et je te promets de faire tous mes efforts pour les écarter ; mais promets-moi aussi, mon ami, de ne plus essayer de me réconcilier avec mon sort. Si j'ai supporté l'inconstance et la mort de mon époux, et que mon courage m'abandonne devant l'idée d'avoir troublé ta vie , c'est qu'il est possible de se résigner au mal qu'on souf!"re , mais ja- ^mais à celui qu'on cause; et, jusqu'à ce que je t'aie vu heureux, n'espère pas me voir goûter un moment de joie.

Dis à cette charmante Blanche, de qui dépend notre sort à tous deux, combien il m'en a coûté pour partir de Dresde sans lui avoir dit adieu. Quoique bien sûre qu'on ne peut rien ajouter à l'attachement qu'elle a pour toi, j'aurais voulu lui recommander encore une fois ton bonheur ; j'aurais voulu lui répéter qu'en résistant à sa famille pour se conserver à toi , elle ne perdait que sa fortune , et non l'estime de ses parents et de ses amis; car quel choix plus honorable pourraient-ils faire pour elle? ]\lais, hélas ! ma conduite passée me permet-elle de prétendre guider personne? Je le sens, tels sages que puissent être mes conseils. Blanche doit avoir la prudence de s'en défier. Hélas ! celle qui les donne a été si imprudente et si faible , qu'elle a perdu le droit d'éclairer ses amis , et que la raison même , en passant par sa bouche , doit être sans autorité.

LETTRE IX

AMÉLIE A ALBERT

Du château de Simmeren, i^^ juillet.

" La date de ma lettre t'étonnera sans doute. La sauvage Amélie, l'obscure madame Mansfield , chez la comtesse de Simmeren ! Par quel hasard ? ou plutôt par quel prodige? Un événement bien simple a causé cette rencontre. Hier, m'étant arrêtée à Kempten pour coucher, et n'ayant point trouvé de lait pour mon fils dans l'auberge où j'étais , j'en ai envoyé chercher dans la ferme la plus voisine , qui dépend de la terre de Simmeren. La comtesse, qui se promène souvent dans son domaine, et qui ne dédaigne pas de visiter ses fermiers, était en ce moment dans la maison où mon commissionnaire se présentait. Un mouvement de curiosité lui ayant fait demander quels étaient les voyageurs qui désiraient du lait , au nom de madame Mansfield , elle a témoigné une grande surprise, et toute parente qu'elle est de la fière. baronne de AYoldemai", elle s'est hâtée de venir dans mon auberge réclamer le droit de me donner

AMÉLIE MANSFIELD

l'hospitalité en faveur des liens qui unissent nos familles. Accoutumée à me voir rejeter par tous mes parents , j'ai été d'autant plus sensible à l'accueil de madame de Simmeren, qu'elle ne connaissait de moi que mon mariage, et que ce mariage lui avait été appris par madame de Woldeniar. Cependant, sa réputation m'ayant fait réfléchir qu'il pouvait y avoir plus de désir de s'amuser que d'intérêt dans son invitation, j'hésitais à l'accepter, lorsqu'elle m'a dit en souriant : « Prenez garde à ce que vous allez faire : dans votre situation, un refus marquerait trop d'orgueil, et vous ne devez pas livrer votre ame à un vice qui vous a fait tant de mal. Allons, allons, ma jolie cousine, suivez une parente dont la vieille expérience lui a trop bien fait connaître le monde et ses erreurs pour ne pas pardonner aux douces faiblesses d'amour, et excuser les femmes que leur cœur égare. Vous aimâtes , et on vous séduisit; vous fûtes trompée, et vous vous repentez ; tout cela est dans l'ordre, et nous sommes du même sang : que votre famille vous renie si elle veut , moi je vous adopte. » Le ton moitié plaisant, moitié sérieux dont tout cela fut dit, me laissait encore dans l'indécision, lorsque la comtesse, me prenant par le bras d'un air de bonhomie, ajouta : « Puisqu'il est décidé que vous viendrez avec moi , ayez l'air, du moins, de faire les choses de bonne grâce, et préparez-vous à me raconter tout ce qui vous est arrivé. A mon âge, on ne vit plus que de souvenirs ; et après le plaisir de parler de ses aventures , il n'y en a point de plus grand que d'écouter celles des autres. »

Je n'ai pas résisté plus long-temps :

malgré l'air un peu moqueur de madame de Simmeren, il y a dans son accent et ses manières quelque chose de si engageant et de si tendre, qu'il faut toujours finir par faire ce qu'elle veut. Pendant la soirée, elle a beaucoup caressé mon fils. « Il n'a rien de roturier dans les traits, m'a-t-elle dit, et je crois qu'il n'aura rien que de noble dans l'ame :

alors , que lui manquera-t-il pour être l'égal de ses ancêtres? quelques lettres diversement arrangées. Assurément, ma cousine de Woldeinar est une femme de beaucoup d'esprit ; mais elle n'a pas le sens commun; elle vous rejette, et m'a toujours accueillie : quelle injustice ! Ah ! si vous connaissiez les aventures de ma jeunesse , vous verriez, le cas qu'on doit faire de l'opinion du monde et du jugement des honmies ! Un jour je me réserve le plaisir de vous les apprendre. » Pour peu que je l'eusse pressée, ce jour eût été à l'instant même ; mais j'avais besoin de repos, et madame de Simmeren, qui s'en est aperçue, ne m'a pormis de me retirer dans mon appartement qu'après avoir obtenu ma parole de prolonger d'une semaine entière mon séjour chez elle.

LETTRE X

AMÉLIE A ALBERT

Du cbàlcau de Simmeren, 8 juillet.

Madame de Simmeren n'a pas pu remettre plus long-temps le plaisir de me parler d'elle ; et hier au soir, quand mon fils a été couché, elle a commencé le récit de son histoire, qui a duré une partie de la nuit, et qui m'a singulièrement intéressée, quoique sans doute l'héroïne soit très-loin d'être exempte de blâme.

Tu te rappelles bien avoir entendu dire à mon père que madame de Simmeren avait été mariée à un des plus riches seigneurs de Souabe; mais nous ignorions que ce fût malgré elle , et par le despotisme de mon grand-père, son oncle maternel. <( J'ai dû tous mes chagi-ins à son orgueil, m'a-t-elle dit; et cette ressemblance entre votre sort et le mien m'a donné de tout temps une forte prédilection pour vous. » En l'écoutant , Albert, je pensais à l'effrayante puissance de cette vanité qui a su faire le malheur de madame de Simmeren et le mien, malgré l'espace de trente années qui sépare nos deux naissances. La comtes.se a continué ainsi : « J'aimais avant mon mariage, ma chère Amélie ; je ce-

dai , par timidité , aux ordres qu'on me donna ; mais mon cœur s'embarrassa peu de mes nouveaux serments, et fidèle aux premiers, il continua d'aimer l'objet qui l'avait charmé. Durant une longue absence de mon époux, je devins mère : dans mon désespoir, je n'envisageais d'autre ressource que d'attenter à ma vie, et j'aurais pris ce parti infailliblement, si madame de "VYoldemar n'était venue me sauver de la mort et de la fureur d'un époux outragé. Par ses soins, je donnai secrètement le jour à un fils qu'elle fit élever aux environs de Dresde comme un orphelin ; et six ans après , lors de la naissance d'Ernest, elle le fit venir chez elle, et l'adopta pour servir de compagnon et d'émulé à son fils : depuis près de dix ans ils voyagent ensemble; et vous avez sans doute entendu parler d'Adolphe de Reinsberg. » En effet, Albert, je me souviens de l'avoir vu dans mon enfance, et il me semble même que toi, dont l'âge te permettait de mieux juger, tu estimais son caractère infiniment plus que celui d'Ernest , ce qui , à la vérité, n'est pas un grand éloge. «La profonde reconnaissance que je dois à madame de Woidemar, a continué la comtesse , est la seule cause qui m'a empêché de vous défendre ouvertement lors de votre mariage ; car, malgré l'espèce de fureur avec laquelle elle vous accusait , je n'ai jamais vu dans votre conduite que de l'imprudence, et cette générosité romanesque que la jeunesse prend si souvent pour de l'héroïsme. — • Ah! je conviens, ai-je repris en soupirant , que l'amour m'a étrangement égarée. — L'amour, Amélie ! de bonne foi, croyez-vous avoir eu une véritable passion pour M. Mansfield ? — Si je le crois, madame ! Eh ! quelle serait mon excuse si je n'avais pas celie-la? » La comtesse a souri. «Il y a encore bien de l'exaltation dans cette jolie tête, m'a-t-elle dit, mais cela doit être ainsi ; elle est de votre âge ; je ne tenterai point de la détruire : le temps seul le peut ; c'est son affaire, ^'ous verrons si après quelques années , peut-être quelques mois de sé-

jour en Suisse, un nouvel amour ne vous apprendra pas que celui que vous avait inspiré M. Mansfield méritait à peine ce nom; que vous vous êtes méprise, et que vous étiez trop jeune pour aimer. — Ah! madame! que dites-vous? Qui, moi, j'aimerais encore? — Oui; voilà bien de quoi vous récrier ! Aimer encore ! quel prodige à votre âge ! Ma chère enfant, a-t-elle ajouté d'un ton plus bas, et comme jouissant de la confidence qu'elle me faisait , un cœur de femme ne peut répondre de son indifférence que quand il a épuisé l'amour en le goûtant, comme moi, jusqu'aux approches de la vieillesse. Je vous dirai en grand secret (parce que c'est une vérité qu'il n'est pas bon de répandre) que l'amour ne vit qu'autant qu'il est libre, et qu'il n'en est point <jui puisse résister au mariage, et que, si je redevenais jeune, l'homme dont je voudrais le plus être aimée est celui que j'épouserais le moins. Quand j'ai perdu mon amant , ma beauté était passée depuis long-temps, et pourtant il m'aimait toujours; peut-être s'il vivait encore, malgré mes rides et mes cheveux gris , lui paraîtrais-je plus belle que vous : si c'est une illusion, rien ne peut plus me l'arracher, et je la nourrirai jusqu'au tombeau. » En parlant ainsi , madame de Simmeren paraissait tranquille et satisfaite, tandis que je me sentais inquiète et agitée. O Albert! s'il était vrai, si le mariage étouffait l'amour, si Mansfield n'avait cessé de m'aimer que parce que je ne pouvais cesser d'être à lui ! Mon tendre frère, cette idée, qui ne s'était point encore présentée à mon esprit, l'histoire, les réflexions de madame de Simmeren m'ont livrée, je l'avoue, à la plus cruelle des incertitudes , au doute de la vertu. Cette femme trahit ses devoirs, et fut heureuse : elle sacrifia l'honnêteté à l'amour, et fut constamment aimée : punition du vice, récompense de la sagesse, où donc êtes-vous? Ah!

sans doute ce n'est pas sur la terre, et je sens bien que c'est ailleurs qu'il faut vous chercher.

AMÉLIE MAjSSFIELD.

LETTRE XL

AMÉLIE A ALBERT

Du château de Siinmercn , lo juillet.

Ce soir, en causant avec madame de Siaimercn sur quelques détails de sa vie, qui lui étaient écliappés dans nos autres conversations, elle m'a appris que M. de Simmeren était un officier général qui commandait en Hongrie dans la dernière guerre; qu'ayant été tué à la tête de ses troupes avant d'avoir pu faire aucune disposition en faveur de sa veuve, qu'il laissait sans enfants, toute sa fortune était passée à des parents éloignés ; qu'elle n'avait eu pour son partage que la jouissance de la terre de Simmeren, et que cette propriété, quoique vaste, était d'un si faible revenu , à cause des forêts et des bruyères qui la composent presque en totalité, que, sans les dons de madame de AVoldemar, elle n'aurait pas eu de quoi subvenir aux dépenses qu'Adolphe est obligé de faire comme le compagnon et l'ami d'Ernest. C'est donc à madame de Woldemar qu'elle doit son honneur, sa vie, et l'existence de son fils ; et, pour l'avancement de celui-ci, quand il reviendra à Dresde, c'est encore sur sa protection qu'elle compte. De si nobles procédés ne m'ont point étonnée, je sais que ma tante a toujours regardé la générosité comme un des premiers devoirs de son rang; mais ce qui m'a touchée, c'est le mystère dont elle a entouré ses bienfaits. Jusqu'à présent j'avais toujours ignoré que ses relations avec madame de Simmeren fussent de cette nature; je crois même qu'elle ne l'a jamais confié à personne de la famille, et j'aime bien que ce secret, qui est un bienfait, ne m'ait été révélé que par celle qui en est l'objet. Connue je parlais de la bonté de ma tante avec attendrissement, madame de Simmeren m'a serré la main en disant : « Quel dommage qu'il n'y ait pas dans le cœur de madame de "W oldemar autant d'indulgence que dans le vôtre, et qu'elle ne

puisse pas oublier une erreur ! vous pourriez être heureuses encore toutes les deux. — Eh ! madame, ai-je repris, pourquoi ma tante ne le serait-elle pas? son fils va revenir; on dit que son caractère n'est plus le même; que, grâce aux conseils et à l'amitié de M. de Reinsberg, il s'est fait en lui les changements les plus favorables. Ce retour comblera tous les vœux de sa mère, et alors le souvenir de celle qui Ta tant offensée ne pourra pas troubler son bonheur. — Et quand il faudra qu'elle choisisse une épouse pour son fils , croyezvous qu'elle puisse s'empêcher de penser à celle qui lui fut destinée? et cette comparaison lui permettra-t-el'e d'en trouver jamais une assez aimable? — Ah ! madame ! ma tante ne me voit point avec tant de bienveillance : elle me hait trop pour me regretter. — Tenez, Amélie, a-t-elle répondu en ouvrant son bureau, voici une lettre de madame de Woîdemar qui répondra précisément à ce que vous dites : elle est écrite depuis votre départ de Dresde; lisez-la, vous verrez ce qu'elle pense de vous , et cette phrase remarquable : « Quand je songe « à ce qu'elle était, et que je vois ce « qu'elle est devenue, je sens qu'il n'y a « que la violence de ma haine qui puisse « égaler mes regrets. »

.le me suis retirée pour lire cette lettre : j'ai voulu t'écrire tout ce que j'en pensais, mais j'ai trouvé plus simple de t'en envoyer une copie; elle te dira, mieux que je ne pourrais le faire, tout ce que j'ai di\ éprouver à cette lecture.

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