‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 90 sur 188 · LV BARONNE DE WOLDEMAR A MADAME DE SIMMEREN · texte numérisé non relu

LV BARONNE DE WOLDEMAR A MADAME DE SIMMEREN

Dresde, 20 juin.

<< Depuis trois ans, vous savez que je n'étais pas venue à Dresde , ma chère cousine; la crainte de rencontrer celle qui fut l'ornement de notre famille, et qui en est devenue l'opprobre, me tenait enfermée à Woldemar; mais j'apprends enfin que cette odieuse femme s'est fait justice à elle-même : elle s'exile de son

AMELIE MAINSFIELI).

pays , elle va rejoindre la famille de son séducteur, société digne d'elle, et la seule où on pourra la recevoir sans rougir. Ah ! puisse-t-e!le s'éloigner assez pour que son nom ne revienne jamais frapper mes oreilles, et peut-être alors surmonterai -je la profonde tristesse dont son crime m'a frappée , et qui a détruit ma santé.

« A présent je vais presser le retour d'Ernest, je vais rapprocher de moi la seule consolation de ma vie : si depuis près de trois ans j'ai éloigné une réunion si désirée, c'était par la crainte que la vue de celle qui a fait notre honte ne réveillât dans l'ame de mon fils cette fureur de vengeance qu'il avait éprouvée en apprenant cet indigne mariage. Son ressentiment, plus impétueux que le mien , ne trouvait pas que ce fût assez du mépris pour punir un pareil outrage, et jamais ni Adolphe ni moi, n'avons pu, sur ce point, le ramener à notre opinion : depuis un an, cependant, il parait avoir oublié Amélie, il n'en parle plus, et j'espère que, s'il prononce ce nom en revenant ici, ce sera, comme moi, avec la froide indignation du dédain , et non plus avec l'emportement de la colère.

« Ses dernières lettres, datées de l'archipel de Grèce, me disent qu'il n'arrivera à IN'aples que vers la fin d'août. Comme il faudra qu'il visite toutes les cours de l'Italie avant de se rendre à Dresde, je n'espère pas l'embrasser avant l'hiver prochain ; mais alors avec quelle ardeur je presserai dans mes bras un fils si cher, dont les brillantes qualités promettent tant de bonheur à ma vieillesse, et un nouveau lustre au sang d'où il sort!

« Je ne doute assurément pas qu'il ne doive à la sage amitié d'Adolphe une partie de ses éminentes vertus ; mais pardonnez si je ne puis m'empécher de ^croire qu'il les doit encore plus à luimême. Les défauts qu'on lui reprochait dans son enfance étaient le germe des qualités qui le distinguent aujourd'hui ; la violence de son caractère annonçait l'extraordinaire valeur dont il a donné

tant de preuves, et son humeur impérieuse la force et la noblesse de son ame. Soyez-en sûre, loin d'Adolphe, et seul, sans ami, sans conseil, l'héritier des Woldemar, le petit-fils des deux plus illustres maisons de l'Allemagne, ne serait jamais resté un homme ordinaire. Mais oij trouver une épouse digne de lui? Je vous avoue que Blanche n'est pas celle que je désirerais à mon fils : son excessif enjouement ne convient pas à une fille de son rang, et sa coquetterie est un de ces défauts qui ne s'allient point avec l'élévation du caractère. Ah ! jamais , jamais je ne retrouverai l'égale de celle que j'ai perdue : une créature si belle, à laquelle personne ne résistait, qui commandait le respect par la dignité de ses manières, et l'adoration par l'inépuisable bonté de son cœur, qui, réunissant en elle tout ce qu'on admire et tout ce qu'on aime, était l'objet du culte de tous ceux qui la voyaient. Pourquoi le crime qui a souillé tant de vertus ne les a-t-il pas effacées de ma mémoire ? pourquoi une comparaison que je ne puis m'empécher de faire sans cesse m'ôte-t-elle toute espérance d'être heureuse dans la fille que je choisirai ? Ah ! ma cousine! cette Amélie m'a fait un mal irréparable : quand je songe à ce qu'elle était, et que je vois ce qu'elle est devenue, je sens qu'il n'y a que la violence de ma haine qui puisse égaler mes regrets.

« Le jeune comte de Lunebourg se prétend très-affiigé du départ de sa sœur; cependant, au fond de l'ame, il doit en être bien aise , malgré la protection qu'il lui accordait, et la chaleur qu'il mettait à la défendre; il y a dans ce caractère-là tant de fierté, de délicatesse et d'honneur, qu'il a dû vivement souffrir de l'ignominie dont elle s'est couverte. Je n'ai point oublié le saisissement qu'il éprouva à la nouvelle de son infâme mariage; si depuis il s'est égaré jusqu'à voir cette femme et à la traiter avec une criminelle indulgence, il faut en accuser le serment qu'il fît à son père de ne jamais abandonner sa

AMÉLIE MANSFIELI).

sœur, et surtout rimprudence que commit .M. de Lunebourg en laissant à sa lille une liberté dont elle a si indignement abusé. »

Continuation de la lettre d'Amélie à Albert.

Le reste de la lettre de ma tante ne contient que des détails peu intéressants pour tous deux : ô mon Albert! il y a assurément bien des sujets de douleur pour moi dans tout ce que tu viens de lire ; mais le seul qui soit resté îur mon cœur est ce saisissement que tu éprouvas à la nouvelle de mon mariage; hélas ! j'acquiers chaque jour de bien tristes lumières sur l'étendue du mal que je t'ai fait; c'est en vain que ta générosité s'est efforcée de me le cacher; la vérité se découvre malgré toi , et je ne vois point sans un profond repentir qu'atteint dans ton amour, ton amitié et ton honneur, par les coups les plus sensibles, c'est la main seule de ta sœur qui te les a tous portés. O mon frère! pourquoi m'avoir caché que tu attachais ton bonheur à la possession de Blanche? cette confidence m'eut sauvée; car, si je n'ai point été arrêtée par l'orgueil du rang, assurément je l'eusse été par ma tendresse pour toi.

Albert, après avoir empoisonné ta vie, je sais bien que je n'ai pas le droit de t'accuser ; mais , si une fausse exaltation m'a perdue, un excès d'héroïsme t'égara ; et, si tu n'eusses eu qu'une délicatesse ordinaire, nous ne serions pas si malheureux tous les deux.

LETTRE XIL

AMKLIE A ALBEftT.

Ce j5 juillet.

J'ai quitté madame de Simmeren depuis deux jours, et avant peu j'espère être à Bellinzonna. Depuis mon départ je n'ai point eu de tes nouvelles, je n'en trouverai que chez mon oncle; aussi suis -je si impatiente d'arriver, que je regarde comme perdus tous les instants

que je donne au sommeil ; et, si la santé de mon fils ne me prescrivait pas de m'arréter chaque soir, je ne voudrais quitter nia voiture que pour descendre Icà oii tes lettres m'attendent.

.le me félicite d'avoir échappé cà madame de Simmeren ; je ne connais pas de femme plus séduisante , et avec qui je voulusse moins vivre : elle a quelque chose de si vif et de si mobile dans l'esprit, qu'elle ne laisse pas un moment de repos; elle vous promène d'opinions en opinions, saisissant d'un coup-d'œil tous leurs rapports, discutant le pour et le contre avec la même facilité, et se contredisant avec tant de franchise, qu'on est presque tenté de préférer les inconséquences de cette imagination en désordre à la sage réserve d'un esprit juste; enfin, si elle inquiète par la nouveauté de ses principes, elle séduit par le charme qu'elle y prête; si elle éloigne par ses caprices, elle ramène par ses caresses, et, tout en inspirant une secrète défiance sur la solidité de son caractère, force le cœur à l'aimer en dépit de la raison.

Laissons madame de Sinmieren, Albert ; je t'assure que la société de cette femme m'a fait mal , et que son souvenir ne me vaut rien ; elle a jeté dans mes idées un désordre plus pénible que la tristesse même, et j'ai besoin d'oublier qu'il est des êtres dans le monde qui, au bout d'une longue carrière , se rappellent leurs fautes avec complaisance, parviennent presque à les faire aimer, et, loin de s'en repentir, trouvent dans le bonheur dont elles furent la source , de quoi embellir le soir de leur vie. J

LETTRE Xin.

AMÉLIE A ALBERT

Bellinzonna, 4 août.

.1 arrive, je me jette dans les bras de mon oncle, je lui présente mon fils ; il nous embrasse tous deux avec la plus touchante effusion, et nous reçoit comme ses enfants : on me remet tes lettres , je retrouve mon frère, tout mon frère;

AMÉLIE MANSFIELD

voilà son caractère, ses idées, sa raison, son amitié.

Tes lettres ont eu bientôt effacé ce reste d'impression pénible que m'avaient laissé les opinions de madame de Simnieren, et je crois que sur ce sujet nous pensons exectement de même. Adieu, voici M. Grandson qui commence, ditil, ses fonctions d'oncle en m'ordonnant de quitter la plume, et de consacrer toute ma journée au besoin qu'il a d'être avec moi.

LETTRE XIV

ALBERT A AMÉLIE

Dr.esde , 26 juin.

Mon amie, ma tendre sœur, comment ne pardonnerai-je pas une faiblesse que j'ai partagée? Crois-tu que, quand je me suis arraché d'auprès de toi, je n'aie pas versé des larmes ? En sortant de ta mai- .son j'avais le cœur si oppressé, que je pouvais à peine marcher: je me suis assis sur la première borne, la tête appuyée contre le mur, et je t'assure qu'il m'a fallu un bien grand courage pour ne pas retourner chez toi te conjurer de ne pas partir : jamais tentation n'a été plus forte, et jamais je n'ai eu plus de peine à résister à un parti que ma raison condamnait. Mais ne pense pas que nous soyons séparés pour long-temps. Puisque tu l'as exigé, je ne t'ai point accompagnée; pour te satisfaire, je me suis préféré cà toi, et j'ai consenti à te laisser t'exposer seule à la fatigue d'un long voyage, plutôt que de risquer d'offenser les parents de Blanche; mais avant peu j'irai revoir ma jeune, ma prenuère amie, trésor précieux que me légua mon père, et dont je sens si bien toute la valeur.

Te le dirai-je, mon Amélie? depuis ton départ m.a pensée, qui se complaît à rappeler tous les instants que nous avons passés ensemble, s'arrête souvent sur ceux où, d'un air si tendre et presque reconnaissant, tu écoutais en silence mes longues et sévères remontrances. Je me demande comment ton invincible H

douceur ne me désarmait pas sur-lechamp, et me laissait le courage de te parler d'autres choses que de mon amitié; mais va, mon Amélie, sois bien sure que ce frère grondeur et moraliste, en te reprochant tes torts , n'en voyait pas moins tes vertus; et plus d'une fois il s'est dit à lui-même qu'il valait peut-être mieux se tromper connue toi que d'avoir raison comme tant d'autres.

La nouvelle de ton départ a coûté bien des larmes à Blanche ; en la voyant pleurer, ma sœur, il m'a semblé qu'elle me devenait plus chère ; monsieur et madame de Geysa sont restés dans un étonnement stupide;- madame de Woldemar, après avoir montré, à cette occasion, une joie indécente, et répété hautement qu'en renonçant à ta patrie et à ta famille tu t'étais fait justice à toi-même, a voulu nous réunir tous chez elle pour célébrer, comme un jour de fête, celui de ton exil; je t'avoue qu'indigné de ce projet, et surtout de l'invitation qu'elle avait osé m'envoyer, je lui ai répondu que le sujet de son allégresse en étant un de deuil pour moi, deux personnes qui s'entendaient aussi peu devaient éviter de se rencontrer jamais, et que dorénavant je fuirais sa présence pour ne pas avoir à rougir pour elle, et à souffrir pour moi de la cruauté avec laquelle elle insultait à l'infortune de la sœur et à la douleur du frère.

Ma lettre ne l'a point offensée, elle en a senti la justesse; je sais même qu'elle s'est repentie, et de m'avoir engagé à venir participer à sa joie, et de l'avoir manifestée aussi publiquement; mais néanmoins elle n'a pas voulu revenir sur ses pas, et la fête a eu lieu. Monsieur et madame de Geysa y étaient; Blanche les a suivis: ne lui en fais pas un crime, Amélie; je sais bien qu'au premier moment j'aurais voulu qu'elle déclarât hautement qu'elle n'irait point; mais en y réfléchissant mieux, j'ai pensé qu'il était possible que son devoir lui en fit une loi , et que l'obéissan'ce fdiale devait aller avant l'amitié même; mais je sais du moins qu'elle a été fort triste; et, dans

un caractère comme le sien, tu penseras peut-être que c'est une plus grande preuve de tendresse que ne l'eût été le refus même d'acccm|)agner ses parents chez madame de "Woldemar.

LEITRE XV.

ALBERT A AMÉLIE

Dresde , 20 juillet.

Madame de Simmeren a fait une indiscrétion en te communiquant la lettre que tu m'envoies ; mais c'est une femme qui, dans toutes les occasions de sa vie, n'a jamais cédé qu'à son premier mouvement, et qui n'a prévu les conséquences du mal qu'elle faisait que quand il était sans remède; cependant je désirerais, pour son bonheur, qu'elle n'eût jamais commis d'imprudence plus grave que celle-ci. Qu'as-tu trouvé dans cette lettre pour t'affliger si vivement.^ La haine de madame de AVoldemar t'était bien connue; et quant au mouvement de peine que j'éprouvai en apprenant ton mariage , c'est une de ces faiblesses de l'orgueil dont ton frère n'est pas exempt, et qu'il faut bien que tu lui pardonnes. Toi, qui te plais à me croire parfait, tu n'aurais jamais pensé que pendant quelques instants je fus plus touché de la honte de ta mésalliance que de la crainte de ton malheur; et si je t'ai toujours caché l'état où je fus alors, c'était moins pour me montrer à tes yeux meilleur que je ne suis que pour ne pas t'affliger en te laissant voir combien il m'en coûtait de donner le nom de frère à M. Mansfield. Ah! si j'avais cru n'empêcher que ce mariage, en te confiant mon attachement pour Blanche, je t'aurais ouvert mon cœur ; mais je te connaissais : tu n'aurais cru assurer mon bonheur qu'en t'unissant à ?j'nest, et maigre la répugnance qu'il t'inspire, tu l'aurais fait. J'ai redouté ta générosité, et je ne sais si ce n'est pas une grande consolation dans nos peines qu'elles ne nous soient venues que pour nous être trop aimés.

Mais calme ton repentir, mon amie : à qui ton mariage a-t-il plus nui qu'à toi-

même? Pourquor, dans le souvenir des maux dont il fut la source, n'oubl:es-tu que ceux qu'il ta faits.^ Ah! ce n'est pas à la victime a éprouver des remords'

Je connaissais l'histoire de madame de Simmeren : quelques années avant la mort de mon père , je fus mis dans cette conlidence par madame de AVoldemar, qui avait besoin d'un ami sûr pour envoyer chez sa cousine certains détails relatifs à la naissance d'Adolphe. Ce fut là le véritable motif de mon voyage en Souabe, et la seule occasion que j'aie eue de voir madame de Simmeren. Je la jugeai à peu près comme toi , mais elle me plut beaucoup moins. Je n'ai jamais pu souffrir ces gens dont la conscience vit en paix avec leurs fautes, surtout lorsqu'ils se donnent aux caractères faibles et aux imaginations vives connue un modèle à suivre. J'avoue que la tranquillité de madame de Simmeren , au milieu du désordre de sa conduite, m'a toujours indigné. C'est le dernier degré de la corruption que d'y vivre sans honte, et de prétérer cette paix criminelle, qui est comme la mort de l'ame, au remords salutaire qui nous repousse vers la vertu, et en est le supplément , si la vertu peut en avoir.

Tu demandes où sont les punitions du vice et les récompenses de la vertu , et tu n'espères les trouver que dans le ciel : sans doute, Amélie, tu les y trouveras; mais elles sont aussi sur la terre : attends encore quelque temps pour juger cette grande question; attends d'avoir lu au fond des âmes, si ce n'est pas là que le vice nouri'it en silence ses plus cuisantes douleurs, et que la vertu a placé ses plus doux plaisirs; attends d'avoir vu un coupable sur son lit de mort, et d'avoir comparé sa fin avec celle de mon père; attends, Amélie, attends les derniers jours de madame de Simmeren, et alors seulement tu pourras juger si Dieu nous a trompés en écrivant ces mots dans nos cœurs : Sois sage, et tu sei^as heureux!

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