‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 92 sur 188 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

ALBERT A AMÉLIE

Dresde, 1 5 septembre.

Ne vante plus la force de mon ame, car je suis tourmenté plus sans doute que je ne devrais l'être. On parle du re-

' Saadi,.

tour d'Ernest, et je vois que Blanche, tout en m'assurant qu'elle n'aime que moi, sourit à l'idée de se faire regretter par son cousin. Je sais bien qu'il faut que quelques ombres se mêlent aux charmes - de cette Glle adorable ; mais pourquoi sont-elles dans son cœur plutôt que dans son caractère? Que n'ai-je à lui adresser les mêmes reproches qu'à toi ! Oh ! que le ciel ne lui a t-il donné ton cœur, mon Amélie, ton cœur tendre, qui fut la cause de tes erreurs, sans doute, mais qui en est aussi l'excuse!

Quoi que tu en dises, mon Amélie, un amour véritable n'est pas aveugle, et les défauts de Blanche ne peuvent m'échapper : je vois trop qu'il est des moments où le désir de piaire l'entraîne si impérieusement, que la crainte de blesser l'amitié, l'amour même ne l'arrêterait pas : le repentir viendrait bientôt, j'en suis sûr; mais le mal serait fait, et un mal dont elle ne concevrait peut-être jamais la profondeur. Quelquefois elle se fait un jeu d'exciter ma jalousie ; il est rare qu'elle réussisse : je l'estime trop pour la soupçonner; alors elle augmente d'efforts, et, quand elle est parvenue à ébranler ma conliance, il semble qu'elle soit plus satisfaite d'eile-méme. Ainsi donc se rabaisser dans Topinion de son amant en déchirant son cœur, donner de fausses espérances à des êtres qu'on n'aime pas, se perdre dans leur estime et exciter leur vengeance , voilà ramusement d'une coquette et ce qu'elle appelle son triomphe; encore estce le beau côté de ce caractère, puisque ce manège n'est employé que pour s'assurer la tendresse d'un amant : que serait-ce donc si , n'aimant rien et s'amu-

sant de tout ? mais Blanche en est

incapable. Hclas ! qu'il est cruel d'accuser de pareils torts la femme à laquelle on a attaché invariablement sa destinée ! Pourquoi recourir à la ruse quand on a tant de charmes ? préférer à la touchante dignité de la franchise le misérable emploi de la finesse? et à cette pure confiance qui augmente l'amour en nour- ♦ rissaut l'estime cette inquiétude perpé-

ANSFIELD. 101

titelle qui ne l'excue qu'en le corrompant? Je sais que Blanche t'écrit; elle croit avoir à se plaindre de moi : après avoir supporté quelque temps ses radleries et son persillage, je lui ai répondu sur un ton peut-être trop sévère; mais je souffrais cruellement de lui voir gâter à plaisir un si charmant naturel : entraine par l'ardente affection qu'elle m'inspire, j'ai laissé échapper des vérités qui l'ont blessée. Hélas 1 si son intérêt ne m'occupait pas bien davantage que le mien , et si je ne cherchais qu'à lui plaire, j'aurais été plus adroit; mais elle m'est si chère, que plutôt que de lui nuire en la flattant, je m'exposerais à perdre sa tendresse. Adieu, ma sœur bien-aimée; tu vois que je ne te parle que d'elle aujourd'hui.

LETTRE XIX

BLA^XHE DE GEYSA A AMÉLIE.

Dresde, i5 septembre.

Hé bien , pauvTe cousine I te voilà donc tout-à-fait perdue pour moi ; je ne -puis espérer de te revoir de long-temps, et il ne m'est pas même permis de t'écrire. ^otre hautaine et despotique tante ayant donné à mon père, en manière de conseil, l'ordre positif de m'interdire toute communication avec toi, il a obéi; et ce n'est qu'à force de supplications et de caresses que j'ai pu obtenir de lui de te dire en secret un dernier adieu. Aussi quelle folie à ton âge de t'aller enterrer dans de tristes montagnes ! Tu n'y verras que des ours ou des hommes qui ne valent guère mieux; mais ne sait-on pas que tu n'as jamais rien fait comme une autre ? Depuis ton départ je suis triste; ton frère n'est plus aimable; il me prêche, je le raille; il se fâche, je le boude, et nous n'avons personne pour nous raccommoder. Je te vois d'ici prendre ta mine dédaigneuse, et, du moment que j'ai nommé ton frère, méjuger coupable sans m'entendre; mais que veux-tu, Amélie? les choses sont arrangées tout de travers' : quand tu éprouves pour lui l'aveuglement, l'enthousiasme,

radorqtion, que peut-il rester à mon amour? ton amitié lui a tout pris. Ne me gronde pas aussi, cousine, laisse ce soin à ton frère; il s'en acquitte si bien, et c'est un rôle si convenable pour un amant ! Je ne puis rien faire qui le contente, et je ne comprends pas qu'il puisse toujours aimer quelqu'un qui lui plaît aussi peu : si je plaisante, je manque de tendresse; si je me plains, je suis injuste; si je me résigne, je suis froide; si je me distrais, je suis coquette; et, à l'entendre, c'est toujours moi qui ai tort et lui qui a raison. Au reste, si depuis quelques jours je me suis donné un peu le plaisir de le tourmenter, c'est que j'ai en réserve de quoi guérir ses légères blessures. Je suis presque assurée du consentement de mon père- en faveur d'Albert, et je crois que madame de Woldemar, à qui ma gaieté n'a pas le bonheur de plaire infiniment, et qui d'ailleurs a en vue l'alliance la plus illustre pour Ernest, ne serait pas éloignée d'un arrangement qui nous rendrait libres tous deux. Vois un peu ce que ton frère gagne à se mettre mal avec moi, c'est d'ignorer encore un secret qui, j'ose le croire, ne lui est rien moins qu'indifférent; mais, je veux le lui faire acheter, et il ne l'apprendra qu'en me permettant de paraître aimable à d'autres yeux qu'aux siens. Je veux bien lui plaire plus qu'cà personne, mais c'est tout, et exiger davantage, c'est vouloir plus que la nature ne permet aux femmes de donner. Tu souris ; mais il n'est pas question de toi ici ; on sait bien qu'Amélie est une exception; et, dis-moi, qu'as-tu gagné à l'être.^ En renonçant à cette douce et innocente coquetterie que je défends ici, as-tu été plus aimée? as-tu été plus heureuse?

Crois-moi, cousine, c'est être ingrate que de ne i)as bénir cette mobilité de sensations et cette envie constante de plaire, qui est pour notre sexe le préservatif des grandes passions, c'est-àdire des grands malheurs et des grandes sottises; et, lors même que la coquetterie serait un tort, il faudrait encore

ANSFIELD.

l'admettre, parce qu'au fond il vaut mieux être heureux que parfait, et que d'ailleurs Dieu nous a créées pour elle : pour elle ! vas-tu t'écrier en reculant d'effroi à la vue du monstre hideux. Oui, mon Amélie, pour elle, je le répète,^ sans son secours , quel serait notre sort? qui nous apprendrait que nous ne pouvons garder l'empire qu'en ayant l'air de le céder, et que les hommes nous laissent toujours faire lorsque nous les laissons ordonner?

Chère Amélie \ si je ne m'afflige pas plus sérieusement de mes démêlés avec ton frère, tu me pardonneras, parce que tu sais bien que, dans le fond, je l'aime avec plus de solidité et de tendresse que je n'en ai l'air. Quelquefois, lorsque je à pense qu'avec ton caractère je rendrais * Albert plus heureux, je suis tentée de te l'envier, quoique bien sûre qu'il fait le malheur de celle qui l'a. Ts'est-ce pas une véritable preuve d'attachement, Amélie? car, enfin, si le ciel te créa pour le bonheur des autres, il me créa, moi, pour le mien; et je ne sais si je ne perdrais pas au change. Bien des gens diront qu'oui. J'aurais pensé connue eux il y a un moment; mais, à mesure que j'écris, je sens que mes dispositions changent; je crois t'entendre me parler en faveur d'Albert; mon cœur s'attendrit à ta voix, et je ne peux plus garder ma légèreté ni ma colère. Je suis convaincue que, s'il m'eut été permis de passer ma vie auprès de toi, j'aurais fini par céder au charme irrésistible de ton éloquence, qui, sans jamais disserter sur le bien, oblige à le faire en forçant à l'aimer Bonne cousine ! c'est Blanche seule qui a commencé cette lettre ; mais c'est ta douce influence qui en a dicté les dernières lignes, et tu vois comme je vaux mieux en la finissant.

Adieu, chère amie, adieu jusqu'au jour où, déposant mon empire et ma liberté entre les mains d'Albert, je pourrai te nommer ma sœur.

AMELIE M LETTKE XX.

Page 1