AMÉLIE A BLANCHE
Du château de Grandson , le 5 octobre.
Me sera-t-il permis d'adresser à l'aimable amie dont le cœur généreux est venu me chercher dans mes montagnes quelques lignes qui lui peignent tout le bien que je pense d'elle, et toute la reconnaissance qu'elle m'inspire? Chère Blanche! pourquoi te gronderais-je? que me fait ce que tu dis quand je vois ce que tu es? Tu parles de ta légèreté, et ni l'absence ni l'adversité n'ont pu te détacher d'une amie malheureuse. Va, tant que tu aimeras Albert, ce sera en vain que tu chercheras à me faire mal penser de toi : tu n'y parviendras jamais. Pour oser associer son ame à la sienne, il faut se sentir bien des vertus : on ne s'attache qu'à ce qui nous ressemble. C'est toi, Blanche, c'est toi qui feras le bonheur du meilleur des hommes , et qui répareras tout le mal que je lui ai fait. Je te regarde comme l'ange sauveur destiné à arracher de mon sein le cruel remords d'avoir nui à mon frère.
Tu tiens entre tes mains notre sort à tous deux : d'un mot tu peux faire sa félicité et me rendre la paix, et ce mot, tu le diras, j'en suis sûre : nul obstacle ne t'arrêtera. Ah ! Blanche ! au lieu de te gronder, laisse-moi te bénir; laissemoi te dire que celle qui joint au pouvoir de répandre tant de biens la volonté de le faire ne doit point en être crue sur sa parole lorsqu'elle se peint comme une jeune fille vaine et coquette, dont le plus doux passe-temps est d'affliger son amant, et de calculer jusqu'à quel point elle lui fera acheter le bonheur qu'elle lui destine.
Kon, Blanche, je ne croirai jamais que tu aies eu des torts volontaires avec Albert; s'il était même possible que quelques-uns de tes avantages pussent nuire à son bonheur, ton cœur est trop sensible pour n"v pas renoncer, et te faire préférer aux vains plaisirs de l'amour-propre un moyen d'être plus
aimée, et de rendre ton époux plus heureux. Le monde même, qui connaîtrait bientôt tes motifs, ne te trouverait-il pas plus aimable, précisément parce que tu ferais moins de frais pour le paraître? A l'exception de quelques hommes sans mœurs , dont l'approbation est presque une insulte, tous les autres te sauront gré du sacrifice de tes succès à ton devoir. Sois-en sûre, ma Blanche, en réunissant toutes les jouissances que peut donner l'amour-propre à une belle femme et à une femme d'esprit, elles ne vaudront jamais celles que trouve une femme de bien dans l'intérieur de sa maison.
Je ne te parle point de moi , aimable aiîiie, mon frère te communiquera tous les détails que je lui donne sur ma nouvelle situation. Si, comme tu le dis, les hommes sont un peu ours dans ce pays-ci, ils ne m'en dé|;la iront pas plus pour cela, car tu sais que je suis assez sauvage; mais malheureusement je ne les ai pas trouvés tels. Bellinzonna est une petite ville charmante sur la route de France en Italie ; presque tous les voyageurs s'y arrêtent, beaucoup y séjournent; cela a donné au ton de la société une élégance, et aux mœurs une urbanité, qu'on ne trouverait peut-être pas dans la plupart des autres villes suisses. Dans les premiers temps de mon séjour ici, mon oncle attirait beaucoup de monde, et Albert aura pu te dire que, pour la première fois de ma vie, je me suis vue avec plaisir au nn'Iieu d'un cercle nombreux, parce que, en comparant les prévenances que j'y recevais avec l'éloignement qu on me mai'quait à Dresde, il me semblait tout composé d'amis; cependant j'ai été assez promptement fatiguée des continuelles visites que nous recevions, j'ai senti une vive impatience d'èti'e seule avec mon oncle : heureusement il l'a partagée. Dès que nous avons été rendus à nous-mêmes, il m'a fait faire connaissance avec le pasteur du lieu. A la un d'une vie sage et laborieuse, cet homme respectable attend en paix la récomoense de ses ver-
AMÉLIE MANSFIELD
tus : il a auprès de lui deux filles, l'une âgée de seize ans, et l'autre de quinze. Toutes deux sont vêtues îi la mode des paysannes du pays, et partagent joyeusement entre elles les soins de la piété filiale et ceux des travaux rustiques. Je dirige souvent mes promenades de leur côté, et, d'aussi loin que ces aimables, filles m'aperçoivent dans le chemin, bordé de chênes et de peupliers, qui conduit au presbytère, elles courent au-devant de moi avec transport, me comblent de leurs innocentes caresses, me racontent toutes leurs petites histoires, et ne me laissent jamais aller que je n'aie goûté leurs raisins et leur crème. Bientôt je me verrai forcée d'interrompre ces courses champêtres : nous entrons dans la mauvaise saison, les chemins deviennent difficiles,, la neige commence à couvrir les hauteurs, l'abondance des pluies fait déborder les torrents, et le vent, qui retentit dans les montagnes avec plus de violence que partout ailleurs, enlève chaque jour un charme à la campagne; les fleurs tombent oubliées sur le sol qu'elles embellissaient, et le rameau de verdure qui nous couvre encore aujourd'hui, demain jonchera la terre : ainsi se détruisent peu à peu tous les liens qui nous attachent à la vie. O ma Blanche ! en voyant avec quelle effrayante rapidité le temps entraîne tout avec lui, laisseras-tu échapper le bonheur tandis qu'il est en ton pouvoir ? iSe hàteras-tu pas le moment où tu pourras jouir avec Albert des pures et ineflables délices d'une union assortie.'' Se donner à ce qu'on aime. Blanche, ce n'est pas perdre son indépendance, c'est en user. Qu'Ernest, en revenant dans sa patrie, sache bien que ce n'est point par haine pour lui, mais par amour pour Albert, que tu as formé tes liens, et que, si le cœur de Blanche fut trop tendre pour ne pas aimer, il fut trop fier pour ne laisser à personne le droit de disposer de lui.
LETTRE XXI
AMÉLIE A ALBLRT.
Du château de Grandson, le i4 novembre.
Cher Albert, mon temps de bonheur n'a pas duré beaucoup; depuis quelques jours surtout je me sens accablée d'une mélancolie que je ne puis surmonter :
faut-il l'attribuer à l'iniluence d'une saison qui amène avec elle les idées tristes, ou plutôt au continuel chagrin d'être séparée de toi , chagrin sur lequel le temps est sans puissance, et qui ne se montre moins peut-être que parce qu'il s'enfonce plus avant dans le coeur.' Ah! les peines qui usent la vie sont presque toujours celles qui se cachent, et tel qui a résisté à leur violence succombera à leur durée! ne va pas croire, cher Albert, que cette disposition vienne d'aucun mécontentement sur ce qui m'entoure : de qui, bon Dieu! pourrais-je me plaindre.' Mon oncle ne m'aime-t-il pas comme sa fille.' ne suis-je pas siîre que ma présence le rend heureux? chacun ici ne s'empresset-ilpasde prévenir mes moindres désirs.' ]Non, rien n'al'flige mon cœur, mais rien ne le remplit; j'aime mon oncle comme un bienfaiteur, comme un père : chaque jour me découvre en lui de nouvelles vertus; mais il ne m'inspire pas la confiance de lui parler de tout ce que j'éprouve ; loin de lui avouer la tristesse qui m'obsède, je la lui cache: il ne la comprendrait pas; il croirait que c'est l'ennui qui la cause; et pour la dissiper, il m'arracherait à ma solitude, et me forcerait à aller passer l'hiver au milieu du monde, soit à Bellinzonna, à Milan ou à Turin. Albert, je ne sais si dans ton cœur même il peut y avoir plus de bonté que dans celui de M. Grandson; mais cet homme excellent ne sera jamais pour moi un ami comme Albert, .l'ai été tentée un moment de former une liaison particulière avec madanie d'Elmont :
cette jeune femme exprimait avec tant de grâce des goiits et des sentiments analogues aux miens , que je croyais avoir rencontré une amie; mais heureu-
sèment je me suis aperçue à temps que mon oncle l'avait bien jugée; j'ai vu que tout en vantant les charmes de la solitude , elle recherchait le monde qu'elle voulait avoir l'air de dédaigner; depuis que nous sommes seuls ici, elle n'a trouvé le moment d'y venir qu'une journée, non sans se plaindre de me voir si peu , et sans se desespérer des chaînes qui la retiennent. J'ai cru remarquer dans le contraste de ces expressions si vives et de cette conduite si froide une sensibilité dont l'esprit faisait tous les frais, et j'ai renonce a cette liaison avant que sa perte fût pour moi une douleur. Je vois plus souvent M. Watelin; mais il va partir pour Paris, et il fait bien : ce séjour lui convient infiniment plus que celui-ci. ]Ne prenant nul intérêt à lui, je l'écoutais avec assez de plaisir, lorsque je me suis aperçue que mon oncle avait des vues secrètes en nous réunissant souvent ; dès lors j'ai apprécié cet homme ce qu'il valait : j'ai vu un esprit sans fond , qui ne saisissait que les superûôies ; qui , disant d"un air lin les choses les plus communes, en imposait quelquefois a ceux qui ne se souciaient pas d'y regarder de plus près. Ajoute à cela cette vanité misérable qui, mesurant le mérite sur quelques succès , les recherche a tout prix, les suppose même sans les avoir, et tu jugeras si ta sœur pouvait courir le moindre danger auprès de cet homme-là. jMais eût-il possédé de véritables avantages, je n'en aurais pas été plus touchée". Se peut-il que mon oncle me connaisse assez peu, méjuge assez mal pour concevoir l'idée de me marier? Moi, Amélie Mansfield, m'engager dans de nouveaux liens, quand tous mes souvenirs vivent encore; quand tous les mariages ne me présentent que l'image d'un ingrat et d'une victime; (juand mon cœur, flétri par le chagrin, se sent dégoûté de tout, même du bonheur! Ah! mon Albert, je ne me relèverai jamais du coup dont un amour trahi m'a frappée; et si je ne retrouvais quelquefois des larmes en pensant à toi et en embrassant mon fils, je croirais,
AMELIE MANSFIELD. 105
dans l'anéantissement qui m'accable, que mon ame est morte avant moi.
LETTRE XXII
AMÉLIE A ALBERT
Du château de Grandson, le 21 décembre.
Albert, je m'attache à mon oncle de plus en plus , et ma tendresse s'accroît avec sa bonté. Depuis que l'hiver règne ici , que les neiges couvrent toutes les routes, que les avalanches emportent souvent dans leurs chutes les arbres, les cabanes, et même les habitants, mon oncle ne s'occupe que de prévenir et de réparer les funestes accidents dont les montagnes sont souvent la cause et le témoin. Dans un voyage qu'il Ut l'hiver dernier à travers les Alpes, il s'arrêta plusieurs jours chez les hospitaliers du. mont Saint-Bernard : il fut si charmé de l'utilité de leur établissement, qu'il prit des lors tous les renseignements nécessaires pour en former un pareil ici, et il s'occupe chaque jour d'exécuter son projet. Il a fait élever de distance en distance, sur la grande route qui passe devant le château, de hautes perches pour indiquer le chemin à travers la neige : à ces perches on a attaché de grosses cloches, afin que les voyageurs égarés puissent avertir plus sûrement de leur détresse , et trouver plus tôt un asile. Nous avons un chien dressé a la quête des voyageurs perdus dans ces immenses plaines de neige, et durant la nuit et le jour, six hommes veillent alternativement, prêts à voler au secours de ceux qui sont en péril. L'argent seul pourrait payer de pareils soins, je le sais, et quoiqu'on dût applaudir celui qui en ferait un tel usage, s'il se contentait de donner ses ordres sans veiller lui-même à leur exécution, il ne vaudrait pas M. Grandson : plus d'une fois je l'ai vu , en entendant la cloche de détresse, ne pas craindre de se mettre à la tête de ses guides, afin de les encourager; aussi chaque jour il reçoit chez lui des gens égarés : s'ils sont pauvres, il leur donne de l'argent; s'ils sont riches, il leur
prête des mulets pour les conduire jusqu'à Bellinzonna : tous le bénissent et le nomment l'ami des malheureux et leur seconde providence. Je ne p;iis te dire combien une bonté si active, en me pénétrant d'affection et de respect pour mon oncle, me rend ce séjour-ci agréable. J'avoue que la froideur que m'a inspirée madame d'Elinont est venue en partie du peu de cas qu'elle faisait de mon oncle : elle lui reprochait de manquer de délicatesse et d'esprit, et prétendait que sans cela on ne pouvait avoir de véritable bonté. Eh quoi ! peut-on si mal apprécier cette précieuse vertu ! et la bonté, pour n'avoir point de grâce, n'en est-elle pas moins la bonté.'' D'ailleurs , si mon oncle n'a pas tout l'esprit que peut donner une éducation soignée, il possède celui qui vient d'un Jugement droit et d'un continuel désir d'obliger; et je ne sais si ce n'est pa^ là le meilleur. Quoi qu'il en soit, il n'y a que toi au monde, Albert, dont la société me fut plus douce que la sienne : le bien qu'il fait me redonne du goiit à la vie, et le rôle de sœur hospitalière, que j'exerce ici, pouvait seul satisfaire mon cœur.
Quelquefois, en dépit de la bise qui souffle avec violence, nous allons, mon oncle et moi, à la découverte à travers la neige durcie, et il est enchanté de me trouver autant de force avec un air si délicat, rvous gravissons les roches nues et pyramidales qui entourent le château, et dont les flancs chevelus sont rayés de neige : dans leurs profondes cavités , nous découvrons, parfois, quelques mousses échappées à la destruction universelle, et ce reste de verdure me rend à lui seul tout le printemps. Mais rien n'est beau, rien n'est sublime comme de voir le soleil, à son couchant, colorer des plus belles nuances de rose et de carmin ces neiges d'une blancheur virginale, et ces glaces d'un bleu transparent ; tout l'horizon de l'Italie paraît bordé d'une large ceinturede pourpre ; et quand la lune s'élevant au-dessus vient verser sa lumière argentée sur cette vaste enceinte de neige, et sur ces immenses
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rocs de granit découpés avec tant de hardiesse , l'air acquiert alors un degré de pureté qui semble être le partage du ciel. Au milieu de ce silence si profond, si majestueux, si universel, auprès duquel le silence d'une nuit d'été semblerait un joyeux concert, l'ame s'élève, s'agrandit, interroge son créateur, aspire à l'entendre, sent toute sa puissance, espère tout de sa bonté, et se livre avec transport au sentiment d'adoration et de reconnaissance qu'inspire cet être infini de qui émanent tous les biens. Pure et sainte religion! toi qui, veillant sur notre bonheur, défends à la haine de durer un jour, et prescris à l'amour d'être éternel, c'est toi qui soulages du poids de leur sensibilité ces créatures délaissées qui n'ont plus rien à aimer sur la terre; toi seule es leur recours, puisque seule tu les sauves du malheur de n'exister que pour soi, et qu'en offrant un objet à leur amour, tu leur permets de chérir de toute leur puissance un autre être ou'elles-mêmes.