A^S.FIELD
espoir est le seul bien qui me reste.
LETTRE XLIL
AMÉLIE A ALBERT
Du château de Grandson , lo mni , six heures du matin.
0 mon frère ! sauve-moi , il est temps peut-être : je n'aime point encore , mais j'ai perdu ma tranquillité : insensée que j'étais de me confier au plaisir que j'avais à le voir ! Hélas ! je croyais que l'amitié seule en pouvait donner un si doux, j'ignorais que, pour s'emparer de nos coeurs , l'amour sait prendre toutes les formes, et que jamais il n'est si dangereux que , lorsque, s'insinuant dans l'ame sous un autre nom que le sien , il ne se découvre que quand il n'est plus temps de lui résister. IMon frère , ne t'alarme pas cependant, je ne crois pas être entièrement perdue; mais c'est un état si nouveau pour moi d'avoir à craindre l'amour, que la seule pensée d'en être atteinte a jeté mes esprits dans le désordre, et bouleversé tout mon sang.
D'après ma lettre d'avant-hier, tu devais m'en croire plus éloignée que jamais :
je te disais combien les accès d'humeur de ]\L Semler contre mon fils me refroidissaient pour lui; et, après la soirée dont je t'ai fait le récit ', il me semblait même ne plus retrouver d'amitié dans mon cœur. Depuis ce jour, nous nous parlions beaucoup moins, et nous paraissions également disposés à nous évi-; ter; mais mon oncle, que cette dispo-:
sition contrariait, nous a forcés hier à nous promener ensemble. En sortant de table, il a fait mettre ses chevauxi à sa berline, pour aller chercher à Bellinzonna mesdames d'Elmont et de Nogent, qui devaient venir coucher le soii au château, afin de partir avec nous h surlendemain pour notre voyage des île; Borromées. J'ai voulu monter cjieî moi; il m'a retenue, et m'a priée d'allei inviter les filles de notre bon curé < un bal champêtre qu'il donne ce soir " J'imagine, M. Semler, a-t-il ajouté
' Cette lettre, d'Amélie, a été supprimée.
AMl^LIE MANSFIELD.
que vous ne laisserez pas Amélie se hasarder seule dans une si longue promenade. — Ah ! mon Dieu ! mon oncle , ai-je repris, que pouvez-vous craindre?
je l'ai faite si souvent ! — N'importe, Amélie, vous savez que c'est" toujours malgré moi que vous allez ainsi courir les montagnes; je ne suis sans inquiétude que quand je vous sais avec quelqu'un.— Me défendrez -vous de vous accompagner? m'a demandé M. Semler, d'une voix suppliante. Hélas! c'est peut-
i être la dernière promenade que nous ferons ensemble. — Laissez-la donc tranquille, s'est écrié M. Grandson en colère; vous n'avez jamais que des choses tristes à lui dire : si c'est ainsi que vous comptez l'entretenir pendant la promenade, il vaut autant qu'elle aille seule. — Je ne peux pas vous promettre de la divertir, a repris IM. Semler en soupirant, je n'ai pas l'ame gaie. — Je m'en aperçois assez depuis quelques jours ; au lieu de continuer à être aimable, de chercher a plaire , vous devenez rêveur, contrariant; ce n'est pas amusant pour inui , et fort peu flatteur pour elle. » Ah ! mon frère! que;e pensais différemment!
M. Semler a souri tristement sans répondre. " Il me semble, a ajoute mon oncle avec humeur, qu'un autre aurait l'air plus saM'sfait de rester avec elle; sa société n'est pas faite pour affliger, je crois. ~ Peut-être plus que vous ne croyez, a prononcé M. Semler à voix basse; et le malheur de l'avoir connue » Son émotion ne lui a pas per-
I mis d'achever; sur son dernier mot, mon oncle a repris : « Si c'est là un compliment, je ne m'y connais point du tout. — Ah ! je ne sonse guère à lui en faire. — Et vous avez grand tort, mon cher monsieur; Amélie vaut bien la peine qu'on se félicite de la connaître, et qu'on s'occupe d'elle. — Et croyezvous que je ne m'en occupe pas ?» a repris M. Semler en le regardant fixement et d'un ton si extraordinaire , qu'il
, a porté le trouble dans mon ame. Les jambes m'ont manqué, je me suis assise : M. Semler, me voyant pâlir, est
accouru vers moi. « Vous m'entendez , vous, m'a-t-il dit d'une voix émue, c'est tout ce que je veux — Ma foi , monsieur , puisque vous vous passez si bien de mon approbation, a repris mon oncle, j'imagine que vous vous passerez aussi de ma présence : j'admire Amélie d'avoir assez d'esprit pour vous comprendre; pour moi, qui n'ai pas cet avantage, je vous salue très-humblement. " Il est sorti. Embarrassée de la situation où il me laissait, j'ai voulu me lever , je n'ai pas pu ; j'étais encore tremblante : !\I. Semler me considérait, il a vu mon trouble. « A présent, s'estil écrié , je ne pourrai jamais la quitter. Écoutez, Amélie, a-t-il ajouté vivement en se mettant à genoux devant ma chaise et m'entourant de ses deux bras , écoutez le serment que je fais de vous adorer
toujours malgré les obstacles » Il
a été interrompu par Eugène, qui accourait me demander la permission d'aller en voiture avec son oncle. A sa vue, M. Semler s'est relevé précipitamment, et portant la main à son front : « Insensé! qu'aliais-je lui dire? » J'ai pris mon fils par la main, et, me traînant hors du salon, je l'ai conduit à la voiture de mon oncle; je suis montée dans nia chambre chercher mon chapeau : tout cela m'a donné le temps de me remettre; et, quand je suis partie pour le presbytère avec M. Semler, j'étais assez calme. Il marchait à côté de moi , enseveli dans une méditation qui avait quelque chose de farouche. Nous avons fait toute la route en silence. Arrivés chez le curé, on m'a dit qu'il était allé dîner avec ses filles à la Grotte de l'Hermite, et que je l'y trouverais encore : j'ai hésité, car l'air de M. Semler me gênait singulièrement, et il me tardait de finir ce téte-àtête. Cependant j'ai sor gé qu'en retournant à la maison je serais encore seule avec lui, au lieu qu'en allant joindre le curé je me délivrerais plus tôt de la contrainte où J'étais. J'ai pris, pour me rendre à la Grotte de l'Hermite, la route la plus courte; mais elle est aussi la plus escarpée , et couverte de touffes d'her-
bes sèches et glissantes. J'ai fait un faux pas ; je me suis retenue contre un arbre : M. Seinier alors s'est précipité vers moi. c Est-il possible, a-t-il dit, qu'elle me fasse tout oublier, tout, jusqu'à ellemême? » Et me prenant le bras, sans m'en demander la permission, il m'a aidée à monter. « Vous étes-vous fait mal , Amélie? — Non. — Cette route est bien pénible pour une femme; n'y a-t-il que celle-là? -- Il y en a une autre;
mais elle est si longue! — O Amélie!
a-t-il repris en me regardant tristement, je n'aurais pas choisi C( nime vous. ■> INous avons continué a garder le silence jusqu'à un petit plateau d'un gazon doux et uni où on marchait plus commodément : cet endroit est extrêmement solitaire, et si sauvage qu'on n'y aperçoit aucune trace d'habitation ni de sentier fravé. M.Semler s'est arrêté tout-a-coup, et regardant autour de lui : <■ Aujourd'hui seul avec elle dans un désert, perdus tous deux pour le reste du monde, et dans que ques jours une séparation sans terme entre elle et moi; ici, loin des regards des hommes, sous une roche sauvage n'exister quepour elle....
oublier l'univers 0 ciel ! si tu me
commandes de renc.ncer à la félicité, pourquoi me la montres-tu ? » Il me tenait toujours par le bras; j'ai voulu me dégager; il m'a retenue. Non, Amélie, non, vous ne me quitterez pas : vous voyez bien que cela n'est pas possible : en vain tout me l'ordonne, en vain le devoir me crie de vous fuir : e ne le puis. Oh ! ne sois pas plus barbare que lui, femme adorée! ne t'efforce pas ainsi de t'arracher de mes bras ! »
Mon frère, un niiaiie était sur mes yeux; je sentais l'effroi dans mon cœur. « Laissez-moi, M. Semler, lui ai-jedit; vous abusez de la confiance de mon oncle, de la mieime, en me retenant ainsi. — Non, Amélie, vous serez toujours libre; si vous voulez me fuir, éloignezvous : je peux résister à tout, mais non à votre volonté. » J'ai marche très-vivement du c Ué de la grotte dans un saisissemeat inexprimable. Il ma suivie
ANSFTELD.
de loin. J'ai été bientôt rendue auprès de la respectable famille; mais sa joie, mais ses caresses, ne m'ont point calmée : je ne savais ni ce que e disais ni ce que je faisais ; et, si le bruit du bal ne s'était déjà répandu dans le village, et qu'une des jeunes lilles ne m'en eût pané, j'aurais oublié que c'était là ce qui m'amenait auprès d'elles. Pour dissimuler mon trouble, j'ai feint de vouloir aller visiter, au-dessus de la grotte, une cataracte où j'ai déjà été plusieurs fois : les jeunes filles m'ont suivie avec M. Semler; je marchais très-vite; je suis arrivée la première, et, poui mieux voir l'effet du torrent qui bouillomie entre deux roches vives taillées à pic, je me suis appuyée , le corps en avant, sur le tronc d'un vieux pin posé sur deux pieux pour servir de balustrade. Il était pourri sans doute : M. Semler l'ayant vu s'( branler, s'est élancé vers moi, m'a saisie par le milieu du corps, et m'a arrachée à une mort certaine, car l'arbre est i( inhe au même instant avec fracas dans le gouffre. « Ah ! je vous dois la vie, me suis-jc écriée. — Amélie, m'a-t-il dit d'une voix basse et oppressée, j'eusse été plus heureux de m'étre précipité avec vous. » O mon frère! que ne l'a-t-il fait? une pr> mpte mort m'eût épargné bien des douleurs, et le sort que je prévois me la feia regretter souvent. Les paroles de M. Semler m'avaient fait frissonner. Les jeunes filles du curé , en me voyant pâle et immobile sur iMie pierre, ont cru que la frayeur seule me jetait dans cet état : l'une m'a prodigué ses soins, l'autre a été appeler son père. Le bon pasteur, alarmé du danger que j'avais couru , n'a plus voulu me quitter : il m'a ramenée chez lui , m'a forcée à monter dans sa petite cariole, et m'a conduite lui-même au château. Mon once «enait d'arriver avec toute la conq)agnie qu'il ramenait : elle a bientôt été informée de notre aventure; à cette nouvelle, chacun a poussé de grands cris; mon oncle, tout en larmes, m'a serrée dans ses bras, et se jetant dans ceux de M. Semler :
Cl Vous avez sauvé Amélie , ô mon ami ! je ne connais qu'un prix pour un tel bienfait. » J'ai tremblé de ce qu'il pouvait ajouter. « ]\Ion oncle , je vous supplie, lui ai-je dit tout bas, épargnezmoi. — Vous avez raison, Amé.ie, m'at-il répondu du même ton , ce n'est pas le moment; il y a trop de monde ici; attendons à notre retour. IMais connue vous êtes pâle et défaite, mon enfant ! Ces dames permettront que vous alliez vous coucher : vous devez avoir besoin de "repos. » J'ai saisi prcniptement ce prétexte pour me retirer ch z moi : la société m'étourdissait, je ne distinguais personne; je n'entendais plus que les paroles de M. Semler; je le vojais sans cesse prêt à s'engloutir avec moi. Ah ! s'il n'eût été que l'honnne !e plus aimable, il n'aurait pas troublé ma tranquillité; mais il m'ainie, Albert, il m'aime avec excès. La mort lui eût été chère avec moi! quels droits ne lui a pas acquis un pareil gentiment? Albert, ne me demande pas ce que je veux et ce que je compte faire; je n'en sais rien : au milieu de l'épouvante que m'inspire la passion qui s'empare de moi, je ne puis suivre aucune pensée,
ni former aucun projet Oh! qu'il
parte, qu'il s'éloigne, qu'il me quitte pour jamais : voila le vœu le plus ardent de mon cœur; et ne crois-tu pas, mon frère , que la sincérité de ce désir doit me rassurer sur moi-même? Si j'aimais autant que je le crains, attacherais-je ainsi mon bonheur à son départ? au lieu de le souhaiter, ne fréniirais-je pas de son absence? Sans doute, je m'exagère et mon danger et mon impression ; mais l'image d'un nouvel amour me présente celle d'un si grand malheur, que l'excès de mon effroi ne peut que m'être salutaire. Cher Albert, si tu étais près de moi maintenant, avec ; quelle avidité j'écouterais tes conseils! avec quelle docilité je me confierais en ! ta sagesse ! O mon ange gardien ! pourquoi me suis-je éloignée de toi !
Je ne suis point encore sortie de ma ciiambre d'aujourd'hui; cependant le
château est plein de monde; il y aura grand bal ce soir ; mon oncle aime que je préside à tout, et n'approuve que ce que j'ordonne. Pour l'obliger et me distraire, je vais m'occuper de tous ces préparatifs, et rassembler autour de moi tous les objets qui pourront écarter une unique pensée.
LETTRE XLIH.
AMÉLIE A ALBERT
Du chàle.Tu de Grandson , lo mai , au soir
Je quitte un moment le bal pour venir me reposer, et te dire que je suis bien mieux que ce matin. Je ne sais ce que sont devenus mon agitation et mon effroi; mais, en voyant M. Semler, en trouvant sur sa physionomie une expression plus tranquille, j'ai senti la paix rentrer dans mon ame ; et, (;uand il m'a parlé, quoique ce fut avec une profonde tendresse, je n'ai été que doucement émue. A diner, mon oncle a exigé qu'il se plaça* à côté de nioi. « Le sauveur de mon Amé ie ne doit jamais la quitter, nous a-t-il dit tout bas, et en pressant nos deux mains dans les siennes. - O M. Grandson ! qu'osez-vous dire? s'est écrié M. Semler; ne jamais la quitter!
Non, elle ne le voudrait pas. — Répondez-lui, mon enfant, m'a dit mon onde.
— Vous voyez que je ne le puis ; madame d'Elmont m'attend, et madame de Nogent m'appelle. » Il nous a laissés alors; ma main était encore dans celle de M. Semler : il l'a serrée. « Amélie, m'at-il dit, pardonnez-moi ma conduite d'hier : je vous ai bien effrayée, je vous ai fait mal; j'ai passé les bornes que vous m'aviez prescrites; mais conunent vous voir, vous connaître, et demeurer votre ami? N'importe, j'aurais au moins du me taire. — Je vous pardonne, lui ai-je dit; mais, si mon repos vous est cher, jusqu'à votre départ, qu'il ne soit même plus question d'amitié ; vous avez su la rendre trc p dangereuse. — Je vous le promets, Amélie; il n'y a que ce sacrifice qui puisse réparer mes torts. » Je lui ai fait signe que j'acceptais son enga-
lO.
gement, et nous avons été nous mettre à table. Depuis ce moment, une aimable sécurité a remplacé !a confusion des idées : je me suis occupée de tout le monde sans effort, j'ai pris du plaisir à tout; il me semblait qu'en me récojiciliant avec M. Seniler j'étais contente de moi-même et en paix avec toute
la nature Mais j'entends la voix de
mon oncle; il s'inquiète de mon absence, il m'appelle. Adieu, mon frère.
P. S. Nous partons demain pour les îles Borromées : l'intention de mon oncle et de ces dames est, je crois , d'y passer une quinzaine de jours, afin de visiter h leur aise les bords charmants des lacs Majeur et Lugano : M. Seniler ne compte pas y faire un si long séjour, et je te promets de ne pas lui dire un mot qui l'engage à le prolonger. IMon frère, cette volonté me déchire le cœur; mais n'importe, elle m'est chère, car c'est à toi que je la dois.
LETTRE XLIV
ERNEST A ADOLPHE
Lugano ',11 mai , à minuit.
Elle m'aime, Adolphe; ne me parlez plus de devoir, d'avenir; le devoir est de l'adorer, l'avenir de conserver mon amour : elle m'aime,, cela me suffit, et je suis heureux. Après avoir passé la journée d'avant-hier dans un état assez violent pour croire que je lui inspirais de l'éloignement et de la terreur, l'excès de son émotion changea tout-a-coup mes idées, et ne put me laisser aucun doute sur la cause de son agitation : j'éprouvai alors une ivresse délicieuse qui dure encore, et dont je ne veux jamais softir. ]Ne craignez point, Adolphe, qae je cède à mon amour; non, j'ai juré à Amélie elle-même de ne lui en jamais parler : mais je le nourrirai en silène; mais, assis auprès d'elle, sans lui demander l'aveu de sa tendresse, j'en recueillerai l'expression , je la verrai dans ses yeux, dans son maintien, dans ses moindres
I Sur le bord du lac de ce nom, à une très-petite diitaac* du Uc Majeur.
gestes : que faut-il de plus à mon bonheur ? Ah ! la possession des plus belles femmes de la terre ne pourrait égaler celui-là. Je ne puis vous exprimer ce que je ressens ; je n'aurais jamais cru qu'on put se livrer à sa perte avec tant de ravissement : je vois bien le précipice vers lequel ma passion m'entraîne; oui, je le vois, et je me plais à y tomber: je fais mes délices de le creuser de plus en plus, et je ne serai parfaitement heureux que quand je serai perdu sans retour; alors il n'y aura plus de combat, plus de devoir, plus de conscience, je serai tout à elle : que manquera-t-il à ma félicité? Adolphe, ne venez point m'éclairer de votre funeste lumière; au nom du ciel , laissez-moi mon aveuglement, c'est mon unique bien, ne me l'enlevez pas; ne me |)arlez plus de rang, de naissance, Amélie est avant tout; ne me pariez plus de ma mère, je ne veux
aimer qu'Amélie 0 Adolphe ! si vous
saviez sous combien de formes elle sait se faire adorer; si vous saviez comme la noble pudeur, la tendre émotion, la touchante sérénité, se peignent alternativement sur ses traits célestes; si vous connaissiez le charme de son sourire, la puissance de son regard; si vous contempliez cette union de la mélancolie et de la vivacité, ce maintien si (îécent et ces formes si voluptueuses; si vous la voyiez rougir et s'effrayer au nom d'amour, tandis qu'elle le porte dans ses yeux , dans son cœur, que tout en elle le décèle et l'inspire; si vous saviez l'objet de cet amour, qu'elle ne repousse que par le pressentiment douloureux des maux qui attendent une sensibilité exquise; si vous étiez de toutes parts pressé d'une séduction telle, que nul homme n'a reçu du ciel assez de force pour y résiste'r, et que vous fussiez prêt à céder, croyez-vous qu'il fallût vous accuser d'être faible et sans courage.?
et pourtant, Adolphe, votre ami lutte encore. Si j'ai osé serrer cet ange entre mes bras, ce délire n'a duré qu'un instant, je lui ai juré de garder le silence sur ce qu'elle craint d'entendre ; et de-
AMÉLIE MANSFIELD
puis, fidèle à mon serment, je la vois, je la contemple, je l'adore et je me tais ; mais ce n'est pas l'effort d'une vaine et froide raison qui m'empêche de lui parler; non, ce qui me retient vient de quelque chose de plus tendre, de tendre comme tout ce qui émane d'elle. Ce soir, quand nous errions tous deux seuls au sem de ces montagnes majestueuses que rafraîchissent les plus belles eaux, (ju'ombrage la plus épaisse verdure, que tapissent le thym et le serpolet, et qu'enivré' des parfums de ces plantes aromatiques qui allument le feu de la volupté dans tous les êtres qui respirent la vie, je sentais, en touchant le vêtement d'Amélie, que mon cœur brûlant ne pouvait plus maîtriser son trouble,
et que ma raison allait s'égarer elle
m'a regardé, et ce regard touchant, cet œil humide, qui semblaient demander grâce, ont suspendu le cri qui allait m'échapper; je croyais l'entendre me dire : « Arrête, sauve-moi des douleurs « qu'une passion me prépare; il ne me « faut peut-être qu'un mot pourm'em- « porter loin de moi : ah ! je t'en con- « jure, par pitié ne le prononce pas. » Va , ne crains rien , femme angélique : de quelques désirs que je sois dévoré, en voyant ce besoin d'amour qui circule dans tout ton être et embellit ta beauté même, je me tairai : je ne suis qu'un mortel , et quel mortel oserait espérer te rendre tout le bonheur qu'il tiendrait de toi? Ah ! vis en paix, beauté céleste, les feux que tu allumes sont purs comme toi-même, et tcn amant saura sacrifier l'inexprimable félicité de te faire avouer ton amour à la crainte de voir couler une de tes larmes.
Lngano , 1 1 mai , quatre heures du matin.
C'est en vain (pie je cherche le repos : je n'en puis plus connaître; mon sang est embrasé, et la tranquillité de la nuit empire mon mal : je me figure qu'elle pourrait être là ; je crois la presser sur mon cœur, les cieux s'ouvrent..... mais je me trouve seul, et le désespoir s'empare de moi. J'ai voulu aller chercher
de la fraîcheur dans les ondes du lac qui coule devant nos fenêtres; mais tout dormait dans la maison; j'ai craint, en appelant, de troubler le repos d'Amélie, et le ciel sait si mon repos m'est cher : n'est-ce pas a lui que je sacrifie le plus ardent de mes vœux , ce besoin d'être
aimé d'elle, cette soif de la posséder.'
Mais, que dis-je? si ce n'est pas le devoir, si ce n'est pas ma mère, qui m'arrêtent, qui peut me retenir? En me donnant sans réserve à Amélie, pourquoi craindrais-je pour son bonheur?
O Adolphe ! je n'aime point Amélie comme elle mérite d'être aimée, puisqu'il est dans mon ame une autre puissance que la sienne : elle seule devrait y régner en souveraine. Oui, je hais, je déteste tout ce qui s'efforce de l'en chasser : la raison, l'honneur, ma mère
Ah ! malheureux ! qu'oses-tu dire ? Ta mère, qui, depuis ton enfance, n'a respiré que pour toi, dont la santé a été détruite en partie par la conduite de cette Amélie que tu ne crains pas de lui préférer; ta mère, qui t'attend, qui te donnerait sa vie avec joie, et que tu récompenses de sa tendresse en la trompant et la maudissant ! Adolphe ! je
me sens si combattu, si repentant, si déchiré, si faible, que le plus grand bienfait du ciel serait de m'ôter ce peu de raison qui me reste , et qui ne sert qu'à me montrer l'étendue de mes torts, sans me donner la force de les surmonter.
Sept heures dn matin»
Tout dort encore dans la maison : ce repos semble être éternel : moi seul je n'en puis trouver. En rejetant les yeux sur la lettre que je viens de vous écrire, je crains que ce que je vous dis sur ma promenade d'hier avec Amélie ne vous fasse supposer qu'elle se soit prêtée sans peine à ce tête-à-tête. Non, Adolphe, connaissez-la mieux : modeste autant que tendre, elle a mis tous ses soins à écarter ce que je recherchais toujours ; et, si un concours d'événements n'eût contrarié ses projets, je n'aurais pas été assez
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heureux pour être seul avec elle. C'est hier matin ([ue nous sommes partis de chez M. Grandson pour nous rendre au bord du lac IMajeur. La chaleur était accablante. Vers le milieu du jour, nous avons traversé une si charmante vallée, que chacun a désiré s'y reposer quelques li'ures : son aspect fertile et pastoral, ses torrents qui nVtaient plus que des ruisseaux, ses maisons blanches, répandues sans ordre sur une belle verdure, et de place en place de petits rochers élevés en forme de tertres et couverts de mélezes extrêmement touffus, faisaient de ce lieu la retraite que mon cneur voudrait choisir, s'il m'était permis de ne vivre que pour Amélie.
On a préparé le dîner sous l'ombre de superbes noyers, au|très descpieis coulait une source limpide. Quand le repas a été fini, chacun a parlé et joui h sa manière du site é2;alement pittoresque et champêtre qui frappait nos regards.
Amélie rêvait, à quelques pas, assise près du ruisseau. Je lui ai demandé tout bas ce qui l'occupait. « Je regardais couler cette eau, m'a-t-elle dit; à mon retour elle sera bien loin, et vous aussi : elle pour ne revenir jamais, et
vous » Sa voix s'est altérée et ne lui
a pas permis d'achever : il ne m'aurait pas été l'.ossible de lui répondre devant tant de monde ; je me suis éloigné : à mon exem|)le, tout le monde a quitte la table. iNladame de Nogent a pris le bras de M. "Watelin pour aller faire une promenade; madame d'Elmont a demandé qu'on la laissât errer s ule. Dès qu'elles ont été hors de la vue, je suis revenu sur mes pas; M. Grandson m'a dit qu'il allait dormir; Amélie a voulu rentrer avec lui; il s'y est opposé, et, connne elle insistait sérieusement, sans doute pour ne pas demeurer tête-à-tête avec moi , il lui a dit de l'attendre un moment, qu'il allait revenir, et que nous nous promènerions ensemble; alors elle a demandé son fds : son fils dormait auprès de sa bonne ; elle a donc été forcée de rester seule. Tant de précautions m'ont montré à quel point elle se redoii-
ANSFIELD.
tait elle-même, et le sentiment de sa faiblesse a fait naître des espérances que je n'avais pas conçues encore. Je me suis assis près d'elle, sur une roche couverte de mousse ; d'épais massifs de ciiàtaigniers chargés de touffes de liseron de vigne sauvage nous cachaient au reste du monde ; j'ai entouré sa taille d'un de mes bras, elle s'en est faiblement défendue : il semblait qu'elle craignît de m enhardir en me résistant ouveriement : e.le était oppressée; je distinguais les battements de son cœur à travers la mousseline qui couvrait son sein ; le même ruisseau qui nous avait désaltérés à dîner murmurait à nos pieds. « Amélie, lui ai-je dit, l'eau que vous voyiez tout-à-l'heure a fui loin de nous, mais, pour moi, le bonheur est encore là. » Elle m'a regarde d'un air significatif, conune pour me rappeler ma promesse : je n'ai plus osé parler, mais j'ai continué à la presser doucement : je sentais son souffle, je le respirais ; peu à peu mon agitation s'est accrue; les désirs frémissaient dans tout mon être; j'ai levé les yeux sur elle : non jamais rien de si beau , de si touchant, ne s'offrit aux regards d'aucun homme ! je croyais connaître Amélie; ah ! Dieu ! je croyais la connaître, et je n'avais pas vu encore sur son charmant visage ce mélange d'une pudeur souffrante et de la voliq)tueuse langueur. Entraîné par un mouvement iiresistible, je l'ai pressée contre mon cœur avec tant de violence, que je croyais impossible qu'elle s'en détach.àt jan)ais; mais, faisant un effort pour me repousser, elle
m'a jeté un regard suppliant Je n'ai
pas eu le courage d'y résister; je lui ai rendu sa liberté; elle s'est éloignée; et alors, me précipitant à genoux devant le siège qu'elle venait de quitter, je l'ai couvert de baisers, de larmes, j'ai exhalé mes douleurs par des phrases sans ordre; et, croyant toujours parler à Amélie, je lui jm-ais que je ne pouvais vivre sans elle, et la suppliais de ne pas s'éloigner, lorsque depuis long-temps elle n'était plus auprès de moi : y: n'ai
pu me résoudre à abandonner ce lieu que quand il a fal.u partir. En me revoyant, Amélie a rougi; mais elle a permis que je prisse sa main pour l'aider à remonter en voiture. « Etes-vous contente de moi ? lui ai-je dit tout bas. — Ail! m'a4-elle repondu du même ton, je n'ai pas un cœur ingrat. »
Pourquoi ne m'écrivez -vous plus, Adolphe.^ parce que vous avez toujours traite l'amour de folie, regardez-vous ceux qui lui cèdent comme indignes de communiquer avei- vous? ou bien votre austère probité vous a-t-elle commandé d'abandonner votre ami, lorsqu'il est dans la peine, plutôt que de lui écrire sous un nom supposé?
AMÉLIE A ALBERT
Lugano , 12 inai.
Ce matin, agitée et mécontente de moi; je suis descendue de bonne heure sur le bord du lac; j'ai côtoyé longtemps les borJs de cette magnifique pièce d'eau : peu à peu le charme d'une belle matinée, le frémissement harmonieux des feuilles et du mouvement des flots, la fraîcheur de l'air, le concert des oiseaux, ont réussi mieux que mes réflexions à apaiser le tuumlle de mes esprits; tant il semble qu'il y ait dans l'air du matin une sorte d'cdiégresse qui pénètre jusqu'au fond du cœur pour l'égayer, s'il est tranquille, et le câliner, s'il est souffrant. Vers l'heure du déjeuner, mon oncle est venu me joindre avec M. Semler, pour me ramener à la maison. PientCt je suis tombée dans un accablement qui a frappe tout le monde, et j'ai fui dans ma chambre des regards curieux qui me fatisjuaient , et surtout des regards trop tendres qui portaient le troible dans tout mon être. 0 mon frère ! ceci finira mal pour moi : ce n'est plus cette faible pré érence que m'inspira jadis i\I. ^lansfield : c'est uu sentinrent dévorant qui m'éijare , m'embrase, qui , dans tout l'univers, ne me laissant voir qu'un seul objet, et
AÎSSFTELD. 161
désirer qu'un seul bien, me fera mourir s'il s'éloigne, et lui appartenir s'il
demeure Lui apparte..ir! qu'ai-je
dit? sais-je s'il voudrait s'enchaincr?
sais-je seulement s'il est libre de le faire ? et quand cela serait, y voudraisje consentir? puis-je oublier la haine qu'il a pour mon fils? Quoi' je donnerais pour père à Eugène un honmie qui le déteste? Non, Albert, non, M. Semler ne sera jamais rien pour moi....
Rien, ai-je dit? insensée! quaiid il occupe, qu'il domine toutes tes pensées, que lu es t-ntierement sous sa puissarice, oses-tu assurer qu'il ne sera jamais rien pour toi? faible créature, qui n'a pas eu la l'orce de te défendre contre l'amour, pourras-tu seulement en renfermer le secret dans ton sein? et si tu laisses voir ta tendresse, que te restera-t-il pour résister a ses désirs ? Estce à ta force que tu te confieras ? malheureuse ! vois ce qu'elle est devenue ! Est-ce sa générosité que tu imploreras?
iras-tu à ses pieds, les mains jointes, la honte sur le front, le conjurer de t'épar?ner ? ÎSIais conmient espères-tu qu'il respectera celle qui ne se respecte plus? peut-être aura-t-il pitié de toi, et souscrira-t-il à ta prière, parce que tu ne lui sembleras plus digne de son amour! O déchirante et cruelle pensée! ô mon Dieu! ô mon frère! prêtezmoi des forces pour lui résister, afin qu'il m'aime encore : que la vertu me deviendra fai ile et me sera chère, si elle peut me servir à être toujours aimée !.... O Albert! ne me regarde |)as ains! ; mon frère, aie compassion de ta sonur; elle ne se dissinuMe pas ses fautes; elle prévoit tous tes reproches ; elle voudrait être digne de toi, elle ne le peut plus . une force inconnue l'entraîne, un esprit de vertige et d'erreur semble répandu autour délie; n'est-elle pas prête à donner sa main et à livrer son sort, sa volonté et sa vie, à l'ennemi de sou enfant ?
LETTRE XEVI
AMÉLIE A ALBERT
Lucarno i, minuit, i5 mai.
JNous nous sommes rendus ce matin de bonne heure à l'Isola-Bella ; nous l'avons parcourue, admirée, et vers la fin du jour , nous nous sommes rembarques pour venir coucher ici; je me suis assise à un bout du bateau , d'où je considérais le pays le plus enchanteur et le plus fertile de la terre. D'un côté , les flancs escarpés du mont Cenero, d'où sortent çà et là des touffes de figuiers et des bouquets de pins maritimes; sur l'autre rive, de vertes prairies parsemées de beaux chênes et de hauts peupliers , partout une variété de perspectives adoucies par les derniers rayons du soleil couchant. Mais que me faisait la magnificence de ce tableau ? je le regardais sans en jouir, j'étais insensible à tout, excepté aux moindres paroles, aux moindres mouvements d'un seul être : s'il faisait un pas de mon coté , mon cœur battait avec violence; s'il s'éloignait, je me sentais mourir; s'il fixait ses regards sur moi , je ne pouvais les soutenir; s'il les détournait sur d'autres objets, j'étais au désespoir : une place est demeurée libre un instant auprès de la mienne, il me semblait que j'aurais voulu éviter qu'il vînt s'y asseoir; mais quand M. ^Vatelin s'est hâté de s'en emparer, j'ai éprouvé un tel chagrin, qu'il ne m'en a pas fallu davantage pour m'appreudre que je la réservais en secret à un autre. Alors, M. Semler, qui avait paru désirer se rapprocher de moi, mais avec moins d'empressement que M. Wateiin, puisque celui-ci l'avait devancé, satisfait sans doute , et fatigué peut-être du faible effort qu'il avait fait, n'a plus tenté de le renouveler , et est allé s'asseoir sur le banc des rameurs jus(|u"au moment où nous avons débar{|ué. En sortant du bateau , il m'a donné la main , mais ne m'a point parlé ; depuis le ma-
^ L«««rno, à un cUroi-millc du lac Majeur.
AMÉLIE MANSFIELD
tin cependant, il ne m'avait pas adressé un seul mot : il n'a donc plus rien à me dire.? Se peut-il, mon frère, que quand on va se quitter, quand on a si peu de moments , on les laisse ainsi échapper ? J'étais oppressée, j'étouffais : cette journée si longue, cette soirée si belle , comme il les a gâtées ! elles ne reviendront plus; il partira.... Ah! il ne m'aime point; j'en suis sure, il ne
m'aime point Eh bien ! pourquoi
m'en affliger? qu'importe la cause qui me sauve ? O mon frère ! quel horrible combat dans mon cœur ! En vain je voudrais me cacher ce qui s'y passe, en vain je me détourne de moi-mênie , je sens, en frémissant, que je crains moins de me perdre , que d'être sauvée par son indifférence.
A ce mot, je tombe à genoux devant ce ciel que j'offense , devant toi , mon vertueux frère, qui dois rougir de me nommer ta sœur : je voudrais que la terre m'engloutît. Ah ! que ne s'est-il précipité avec moi dans l'affreux torrent de la grotte , j'aurais expiré digne encore de toi : maintenant, qui pourra me sauver.' Tu es absent, mes cris ne peuvent t'atteindre; cette lettre même que je trace dans l'angoisse de la douleur , qui peut dire si j'existerai encore lorsque tu la recevras.? Hélas ! faut-il que tu aies entrepris ce funeste voyage au moment où j'avais le plus besoin de toi ! tes lettres m'auraient secourue ; mais ton silence me laisse sans ressource : tu m'aurais conseillée, tu m'aurais donné des ordres , et je les eusse suivis : Amélie n'a-t-elle pas juré mille fois de n'y jamais désobéir?
LETTRE XLVn.
ERNEST A ADOLPHE
Lugano, huit heures du matin, i6 mai.
J'espère enfin que vous serez content de votre ami : je suis déterminé à ne pas rester ici un jour de |)lus ; je partirai cette nuit même, je partirai sans parler à personne , et sans dire adieu à Amélie; j'ai fait arrêter une voiture et
AMÉLIE MANSFIELD
transporter tous mes effets ; j'irai vous joindre à Constance, où vous devez être maintenant, et où je vous adresse cette lettre : attendez -moi quelques jours, afin que nous nous rendions ensemble chez madame de Simmeren, et de là à Dresde.
O Adolphe! que n'ai-je lu plus tôt l'histoire d'Amélie ! il y a long-temps que je ne serais plus ici : je ne la demandais pas; pourquoi son oncle me Pa-t-il donnée? Hier matin, après m'avoir parle de son amitié pour moi , avec une grande affection, il a tiré ce funeste cahier de sa poche. « Vous savez qu'elle l'a permis, m'a-t-il dit, mon ami : lisez cet écrit, je veux que vous connais- ■ siez parfaitement mon Amélie. » Au moment où j'ai pris ce papier dans ma main , j'ai senti un froid mortel se glisser dans mes veines; il me semblait que je venais de recevoir l'arrêt de ma mort , et que le moment de la séparation était là. De tout le jour je n'ai pu me résoudre à ouvrir ce sinistre papier : chaque fois que je le touchais , en mettant la main dans ma poche, je sentais le même frisson parcourir tout mon corps , et l'imagination frappée de tout ce qu'il contenait, à côté même d'Amélie, je croyais déjà avoir cessé de la voir; enfin, cette nuit, ne pouvant trouver un moment de sommeil, je l'ai
kl ]Ne me demandez point ce que j'ai
éprouvé ; il me serait impossible de le dire : ce n'est point de l'amour qu'elle a eu pour M. Mansfield , et je ne lui pardonne point de s'être livrée à un homme avec un sentiment si faible; mais helas ! si elle avait été entraînée par une passion violente, telle qu'elle l'éprouve peut-être à présent, je sens bien que je lui pardonnerais moins encore. N'importe , je n'épouserai jamais une femme qui a désiré l'amour d'un autre homme , qui a été émue par ses discours ; qui s'est vue dans ses bras sans chagrin , et qui a pleuré son inconstance. Qu'elle garde ses souvenirs, qu'elle pleure sur eux , qu'elle embrasse l'image de son époux dans le fils qu'il lui
a laissé; elle est libre, je ne lui reproche point ces plaisirs; mais je n'en serai point le témoin. Adolphe, je suis décidé à quitter Amélie, et je ne verse pas une seule larme : il y a tant d'oppression sur mon cœur, et une telle ardeur dans mon sang, que si cet état devait se prolonger au-delà de quelques jours , je ne crois pas que ma vie pût y résister.
LETTRE XLVni.
AMÉLIE A ALBERT
Lugaiio, 17 mai.
Quel nouveau jour m'éclaire ? et comment ai-je été transportée dans ce séjour de félicité? Pourquoi toute mon existence ne peut-elle pas s'écouler ainsi ? et pourquoi le temps ne demeuret-il pas nnmobile? Je me sens si heureuse ! cet autre cœur qui m'entend remplit le mien d'une si douce ivresse ! qu'est-ce donc qui m'effrayait, et comment avais-je peur du bonheur? pourquoi craigiiais-je d'être avec lui? ses paroles me font tant de bien ! Tout-àl'heure il était près de moi; il disait qu il m'aimait : ah ! comme il disait vrai ! comme j'en étais sûre ! avec quel ravissement je l'écoutais ! je me sentais renaître! je retrouvais la vie. Oh! ces instants où on s'apprend par un regard, par un soupir, tout ce qu'on est l'un pour l'autre, où on sent passer jusqu'au fond de son ame la certitude d'être aimé, où on inonde d'une si pure joie le cœur d'un objet chéri; oh! ces instants d'ineffables délices, quelle place ils tiennent dans la vie ! eux seuls la remplissent , eux seuls font vivre : tout le reste n'est rien; où sont les plaisirs, les événements , les siècles qui pourraient les effacer de la mémoire ? Albert , c'était la nuit dernière que M. Semler avait résolu de nous quitter (M. Semler, que je ne nommerai plus à présent que mon Henry). Hier au soir, pendant que j'étais seule sur le bord du lac, il s'est approché de moi pour me dire un dernier adieu ; j'ai cru
154 AMELIE M
avoir la force de le prononcer aussi ; et quand il a voulu parler , quand j'ai voulu répondre , le cri seul de l'am ur a pu se faire entendre. O mon Henry!
pourras-tu l'oublier ce moment où tu as lu pour la première fois dans le cœur d'Amélie? pourras-tu l'oublier ce bonheur dont nous ayons joui en apprenant combien nous nous aimions ?
l)oulieur si pur, si grand, si inespéré, qu'il ne laisse pas la possibilité d'en concevoir ni d'en d>\sirer un autre?
pourras-tu l'oublier jamais cet enivrement d'innocence et d'amour, cette félicité des anges qui est descendue un moment sur la terre? Non, mon Henry, les biens uniques sont inelfaçables; et maintenant, partout où tu porteras tes pas, en tous temps, en tous lieux, je te défie d'échapper à la puissance et au charme d'un pareil souvenir. Albert ! cher Alberl ! ne t'alarme pas de mon bonheur, iTne coûtera rien à la vertu. Si tu savais comme il m'a juré d'être soumis à mes lois, et de respecter toujours S(,n amie ! Albert, il m'a promis aussi d'aimer mon (ils : de tels serniPtits ont dû rassurer mon cœur et lui rendre la paix. 0 mon Henry! puisque tu consens à servir de père à mon enfant, le devoir ne me prescrit plus de te fuir; et je puis pnfiii me livrer, avec confijmce, au bonheur d'aimer et d"ptre aimée sans cesser de mériter l'estime d'Albert.
LF/lTRl': XIJX.
ERNKST A ADOLPHE.
Lugnno , i8 mai.
Écoutez, mon ami, maintenant les représentations et les reprcches seraient inutiles, mon parti est pris : je serai à Amélie, ou je ne serai jamais à personne; non, je ne tromperai pas sa confiance, je ne tromperai pas son amour : je l'ai juré; en vain toutes les puissances de la terre, orgueil, devoir, mère, amitié, se ligueraient pour me faire enfreindre mon serment, mon cœur sera plus fort qu'elles et demeurera Gdèle à Amé-
AlSSriELD.
lie. .le vous écrivais, avant-hier, que j'étais décidé à partir la nuit même; de tout le jour je ne chancelai point dans ma résolution; mais il y avait apparemment sur ma physionomie une telle empreinte de douleur, qu'elle ne put échappera Amélie. A près le dîner, ÎSI. G randson fut dormir, comme à son ordinaire; et ces dames, couchées sur des lits de repos, écoutaient une lecture que leur faisait M. "Watelin. Vous croyez bien qu'avec les projets qui m'occupaient je n'étais pas en état de prendre part à ce plaisir. Je fus m'asse ir contre une fenêtre à l'autre bout de l'appartement; et là, ma tête appuyée sur mes deux mains, je me perdis dans une foule de réflexions qui m'ôtèrent jusqu'au sentiment de ce qui se passait autour de moi : je n'entendais plus aucun bruit, je ne savais où j'étais, et j'ignore C( nibien de temps je serais resté dans cet état, si la voix d'Amélie n'était Venue m'en arracher. « Qu'avezvous donc?» m'a-t-elle dit avec douceur. » .l'ai levé la tête brusquement, je l'ai regardée sans lui répondre. « Mon Dieu ! qu'avez-vous ? a-t-elle répété d'un air inquiet; vous êtes agité par quelque chose d'extraordinaire? quels funestes projets méditez-vous? » Mu tête est retombée entre mes mains : pour l'empire du monde je n'aurais pu articuler un seul mot. Amélie a gardé le silence; elle est demeurée debout auprès de moi ; j'ai entendu qu'elle pleurait; j'ai senti ses larmes tomber sur mes mains : j'ai envié son sort : une seule larme m'eut fait tant de bien! M. Grandson est entré.
« Qui est-ce qui part? a-t-il dit en s'adressapt aux dames et à iM. "Watelin, qui étaient à l'autre extrémité du salon ; je viens de voir une malle qu'on emporte : il y a parmi nous un coupable. — J'en étais sure, » a dit Amélie d'une voix étouffée. Et puis un instant après, elle a ajouté en se penchant vers moi : «Je ne sais quel jour vous avez (ixé, mais il est impossible que vous songiez à partir sans nous dire adieu. » En finissant ces mots, il lui est échappé un sanglot , et craignant sans doute de se tra-
AMl^LTE M
hir en parlant davantage, elle est sortie précipitamment de la chambre.
Je suis resté dans l'incertitude. « Quel parti prendre? me demandais-je à moimême; partirai-je en effet sans lui dire adieu? Elle dit que c'est impossible : il est donc impossible que ce soit bien ; j'avais cru cette résolution-là meilleure; mais elle ne Test pas puisqu'Ainélie la blâme. Cependant, si elle savait qui je suis, que; devoir m'appelle, quelle séduction m'arrête, et quel danger el!e court, ne serait-elle pas la première à fm'r, à fuir avec horreur sans daigner
me jeter un seul , im dernier regard?
Il faut la prévenir, il faut faire ce qu'elle
ferait à ma place » M. Grandson m'a
appelé, e m'a dit quelques mots ; je n'ai rien entendu; j'ai quitté la chambre sans lui répondre; je suis descendu au bord du lac; j'y ai promené mes rêveries jusqu'cà la nuit sans avoir pu résoudre à quoi je m'arrêterais, lorsqu'enfin, poussé par ime fatalité, eu plutôt par un dieu bienfaisant, je me suis avancé vers un enfoncement où quelques roches sauvages forment une retraite propre à la méditation. Amélie était Là; j'ai voulu me retirer ; elle a tourné la tête; je suis resté. « Eh bien! me suis-je dit, n'ai-je pas décidé tout-à-l'heure qu'il y aurait de l'ingratitude à partir sans lui dire adieu? Voyons, sachons résister à la séduction, soyons le digne ami d'Adolphe, son^tpons que ma mère me regarde. »
J'ai fait ouelques pas en avant; elle est restée assise et n'a rien dit; je me suis appuvé sur la roche debout et en silence. La nature était dans un calme parfait; DP n'entendai que le doux fiémissement des vagues, et dans le lointain, le bruit monotone des rames et le chant des bateliers : tout cela formait un concert mélancolique qui affaiblissait malgré moi les forces dont je cherchais à m'armer pour prononcer ce mot terrible d'adieu.
A la fin, craignant que ma rés; lution ne m'abandonnât, j'ai fait un effort, et baissant la tête vers elle, je lui ai dit d'une voix étouffée : « Ami lie, le moment est venu , il faut vous quitter; c'est
AASFIELD. 155
demain » Je n'ai pas pu achever. Elle
est demeurée immobile. La lune jetait assez de clarté pour que je ne perdisse aucun de ses mouvements; j'ai vu qu'elle pâlissait; des larmes abondantes sont tombées sur son sein; sa poitrine s'est oppressée; mais elle n'a pas essayé de me répondre. « Amélie, lui ai-je dit, si vous ne voulez pas me parler, donnezmoi du moins votre main; que ce dernier signe d'anntié » Elle me l'a
donnée; elle était froide et mouillée de ses pleurs. «Oli! s'il était vrai q^i'eile m'aimât! me ^uis-je écrié hors de moi, quelle puissance pourrait m'arracher d'ici? — S'il était vrai? a-t-elle interrompu douloureusement en élevant son autre main vers le ciel ; il le demande..,.» A ces mots, je suis tombé a ses pieds, et j'ai juré de ne pas partir.
Adolphe, aimé d'Amélie! je ne pourrai jamais recevoir la main d'une autre femme; cependant je n'unirai pas mon sort au sien malgré la volonté de ma mère : ne suis-je pas sur qu'elle-même n'y consentirait pas? Oh! quelle serait sa douleur si , en me nommant à elle, je lui avais montré les obstacles qui nous séparent! Douce et adorée créature! tu ne le sauras ce nom fatal que quand, à force de prières, de combats et de persévérance, je pourrai, sans craindre de donner la mort a ma mère, venir ressaisir le trésor qui me fut destiné jadis. Crovez-vous , Adolphe, que ma mère ne se laissera pas fléchir par mon desespoir? Lne illustre alliance la touchera-t-elle plus que la conservation de son fils, et peut-il y avoir p: ur sa tendresse quelque chose lie plus affreux que de craindre ma mort? Quand elle me verra à ses pieds, suppliant, désolé, lui demander Amélie, mon Amélie, mon épouse, le seul ien dont mon cœur soit jaloux, ia seule femme qui existe pour moi sur la terre; quand elle sera sure que de son consentement dépend, non - seulement mon bonheur, mais ma vie, elle, de qui je la tiens, aura-t-elle la barbarie de me l'arracher? Non, je ne puis le croire, elle s'attendrira; cette Amélie qui lui
AMÉLIE MANSFIELD
fut si chère reprendra tous ses droits sur son cœur; elle oubliera son mariage; je l'ai bien oublié, moi : quels prodiges ne ferait point cette femme angélique ! Que peut-il y avoir d'impossible pour elle, et quel cœur pourrait se défendre de l'aimer? Ma mère, j'en suis sûr, ne la hait pas plus que je ne la haïssais moi-même; et cependant vous voyez comme elle s'est jouée de ma vengeance, comme elle a domj)té ma colère, vaincu mon orgueil, et comme je suis prêt enfin à adopter pour mon fils le fils de M. Mansfield!
LETTRE L
ERNEST A ADOLPHE
Lugano, 19 mai , a une heure du matin.
Toute la société était réunie, nous soupions au bord du lac; la lune brillante, sur un ciel d'azur, nous éclairait suffisamment. Amélie !.... oh ! comment peindre la céleste expression de sa physionomie! quel doux contentement se peignait dans ses regards et dans tout son maintien! combien l'amour heureux l'embellissait! et dans quelle extase me jetait la vue de cette beauté ravissante, qui m'offrait h la fois et mon bien et mon ouvrage! M. Grandson, charmé de l'air satisfait d'Amélie, lui a demandé si elle avait reçu des nouvelles d'Albert; car, lorsqu'elle paraît heureuse, c'est toujours dans le bonheur de son frère qu'on en va chercher la cause. « Kon , a-t-elle dit, je n'en ai point depuis longtemps, et j'en serais même inquiète si je ne le savais dans sa terre de Boliême, dont la position sauvage et presque inaccessible rend les communications au dehors aussi longues que difficiles.— Ma chère enfant, a repris M. Grandson, avant peu ce bon frère sera marié, et s'il vient nous voir avec sa femme, comme il vous l'a promis, il faudra revenir ici avec lui. — O mon oncle, s'estelle écriée en posant sa tête charmante sur l'épaule de !M. Grandson, de quel doux espoir vous pénétrez mon cœur!
Ah ! si mon Albert était ici , que man-
querait-il à votre Amélie? » Ces derniers mots ont été prononcés si bas, que moi seul je les ai entendus, parce que seul je pouvais les comprendre. M. Grandson, tout ému, a embrassé sa nièce, et puis, se tournant vers la société, il a rempli tous les verres d'un vin doux d'Italie, en invitant chacun de nous à boire avec lui à l'heureux et prompt mariage du comte de Lunebourg. « Ah ! de tout mon cœur, s'est écriée Amélie; mais puisse celui de mon cousin Ernest ne pas tarder long-temps; car, tant qu'il conservera sa liberté, je ne sais s'il sera permis à mon frère de recevoir la main de Blanche. — Fort bien ! a repris l'oncle. Alors commençons par boire en son honneur ; mais si nous unissons dans nos vœux mademoiselle de Geysa à votre frère, qui associerons-nous à votre noi)le cousin.^ quelque vieille électrice, quelque reine douairière. » Elle a ri.
«Non, mon oncle, mais celle que sa mère lui destine, afin que tout le monde soit heureux et satisfait. » Tand s qu'elle parlait, je la regardais tristement, et avec une sorte d'inquiétude : son erreur me faisait mal. et ses vœux me remplissaient d'effroi ; je tremblais que le ciel ne les entendit : si elle avait su de quel sort elle disposait si légèrement Innocente créature! avec quelle tranquillité, quelle ferveur, quelle joie tu demandais à Dieu ton malheur et le mien ! un jour peut-être, trop éclairée, tu le supplieras, en génu'ssant, de rejeter ta téméraire prière : ah! puisse-t-il, mon Amélie, ne t'exaucer qu'alors! Après souper tout le monde s'est promené sur le sable qui borde le rivage : Amélie donnait le bras à son oncle; j'étais auprès d'elle : j'ai voulu entrevoir s'il serait possible de la détromper sans lui porter un coup mortel, et je lui ai dit : « Amélie, quand vous étiez chez madame de Simmeren, si votre cousin Ernest y fut arrivé tout-à-coup, que vous l'eussiez trouvé aimable , et qu'il vous eut adorée, qu'auriez-vous fait?— Quelle question bizarre, INl. Semler! et comment pouvez-vous être en doute sur la con-
AMÉLIE MANSFIELD
Ul
duite que j'aurais tenue ! Dans la position où je me trouve avec le comte de Woldeniar, qu'aurait-il pu y avoir de plus funeste pour tous deux qu'un attachement mutuel ? — Pourquoi ? puisque vous lui fûtes destinée, que cette alliance fut regardée jadis comme un bonheur pour les deux familles, et que vous êtes redevenue libre, votre premier mariage serait-il donc un obstacle insurmontable? — Je vois bien, m'a-t-elle répondu en souriant, que vous ne connaissez ni les préjugés de la noblesse saxonne , ni le caractère de la baronne de Woldemar. Assurément ma tante est bonne et généreuse, susceptible de pitié pour le malheur, et aimant son fils avec idolâtrie; mais, plutôt que de laisser rentrer dans sa famille la veuve de M. Mansfield, elle verrait, sans s'attendrir, mon désespoir, ma mort, et peut-être celle de son fils. » J'ai fait un mouvement d'effroi. «Vous êtes étonné, je le vois, INI. Semler, d'un orgueil aussi forcené; mais il est la pre- ' mière passion de madame de Woldemar:
son amour pour son fils ne vient qu'a-
■ près. Ahi j'ai si bien appris, à mes dépens, à connaître toute l'inflexibilité de cette ame hautaine , que s'il était possible que, sans connaître Ernest, je l'eusse vu , je l'eusse aimé , dès que j'aurais appris son nom , j'aurais appris mon arrêt, et je n'aurais eu qu'une ressource. » Le ton sinistre dont elle a pro-
■ nonce ces paroles m'a fait frémir ; j'ai cru qu'elle m'avait deviné; j'ai baissé les
' yeux comme un criminel ; mais bientôt, " les relevant vers elle, la douce sérénité ' de ses regards m'a dit assez combien la
■ vérité était loin de sa pensée. Croyez- ' vous maintenant que je sois tenté de lui
■ dire qui elle aime? moi, porter le désespoir dans le sein d'Amélie! lui faire envisager son amour comme la plus grande des adversités! Non, non; épais-
^ sissons au contraire le bandeau qui cou-
■ vre ses yeux; qu'il ne tombe que quand toutes les oppositions seront détruites; qu'elle n'apprenne mon nom que quand
' je serai libre de le lui faire porter et
ce moment viendra , n'en doutez pas ,
Adolphe : je sens là dans mon sein une force que rien ne saura vaincre, une volonté capable de tout surmonter : ce qu'on veut bien, ce qu'on veut sans cesse, ce qu'on veut plus que tout au monde, on finit toujours par l'obtenir : il n'est point d'obstacle pour celui que les obstacles ne découragent pas, et l'impossibilité même s'évanouit devant quiconque ose lutter contre elle.
LETTRE LL