‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 98 sur 188 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

ALBERT A AMÉLIE

Dresde, 23 arril , quatre heures du matin.

Je pars dans deux heures pour ma terre de Bohême ; mais, avant de m'enfoncer dans ce lieu sauvage, d'oii il me sera si difficile de te donner de mes nouvelles et de recevoir des tiennes, je veux réjouir ton cœur en t'apprenant que tous

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les obstacles qui m'interdisaient l'hymen (le Blanche s'aplanissent tous les jours. Hier au soir, j'étais chez le baron de Geysa, quand madame de Woldemar y est arrivée. « J'ai reçu enfin des nouvelles de nos voyageurs, a-t-elle dit en entrant; voici une lettre d'Adolphe, datée de Milan. — Vous n'en avez point d'Ernest? lui a demandé madame de Geysa. —Non, et Adolphe dans la sienne ne me dit pas un seul mot de mon fils.

— Ce silence est extraordinaire; voilà plus de deux mois, je crois, qu'Ernest ne vous a écrit. — Il est vrai, a repris la baronne en s'efforcant de cacher son chagrin ; mais mon fils sait qu'il est libre, et que jamais je n'ai prétendu l'assujétir à une correspondance régulière.

— Cependant, a continué madame de Geysa, depuis plus de dix ans qu'il voyage, vous vous êtes toujours louée de son exactitude... — N'importe, a interrompu la baronne , mon fils a sans doute de bonnes raisons pour y manquer, et, quand je ne le blâme pas, nul n'a droit de le faire. D'ailleurs, a-t-elle ajouté en s'iidoucissant, il est possible et même très-vraisemblable qu'Ernest ait devancé son ami , qu'il veuille me surprendre, et que d'un moment à l'autre nous le voyions arriver ici. — D'un moment à l'autre? ai-je répété en regardant Blanche avec inquiétude. — Eh bien ! Albert, m'a demandé la baronne, est-ce que mon bonheur vous afdigerait?

— Non, madame; mais vous savez que tout le nu'en va se fixer ou se détruire par ce retour. — Il est certain , a-t-elle repris, que votre sort dépend de la décision d'Ernest; mais, croyez-moi, M. de Lunebourg, vous n'avez pas affaire à un homme peu généreux, et, d'après ce que mon fils m'a dit sur tout ceci dans sa

dernière lettre —Eh bien! madame? —

Eh bien! Albert, je dois croire que jamais il ne disputera un cœur qu'un autre que lui aura pu toucher. << Je ne sais, « m'écrivait-il de Rome, si je suis trop « fier ou frop difficile; mais, de quelque « beauté, de quelques vertus qu'elle soit « pourvue, jamais je ne pourrais aimer

« ni regretter une femme dont je n'au- « rais pas été le premier et l'unique « amour. » — Ainsi je puis espérer qu'il abandonnera ses droits à la main de mademoiselle de Geysa? — Je crois (juc vous pouvez en être sûr. — O ma Ulanche ! ai-je dit en me précipitant aux pieds de cette lille charmante, il ne manque à ma joie que de vous la voir partager. » Blanche, tout émue, a caché sa rougeur dans le sein de son père. IM. (le Geysa nous a serrés tous deux dans ses bras en disant : « Mon cher Albert ! qu'il me tardait de voir ma Blanche heureuse et de vous appeler mon fils! — (Cependant, avant de lui donner ce titre, r. repris madame de Geysa , il faut savoii' comment cette affaire se terminera : je peux consentir à ce que ma fille renonce à riiymen du comte de Woldemar, mais non à la fortune qu'elle a droit d'attendre. — A cet égard, vous pouvez être parfaitement tranquille, a répliqué la baronne; les amis que j'ai à Vienne, et que j'ai consultés sur cette affaire, m'ont assurée que nous pouvions tout espérer de la bcnté et de la protection de l'empereur : il annullera le testament de mou beau-père, et alors mon fils gardera son titre, et Blanche son héritage. — Si les choses en sont à ce point, a dit alors M. de Geysa en s'adressant à moi , je ne vois pas ce qui nous enipêchera de conclure votre mariage aussitôt qu'Ernest sera arrivé. — Je pense comme vous, a ajouté madame de Geysa, et c'est pour cela que je serais d'a\is qu'Albert profitât du temps qui lui reste pour aller faire un tour dans sa terre de Bohême, qu'il a furieusement négligée depuis plusieurs années. — Quoi! a repris M. de Geysa, c'est quand on vient de lui promettre la uvdin de votre fille que vous voulez l'envoyer loin d'elle perdre son temps dans un désert? — On ne le perd jamais quand on s'occupe de ses affaires, lui a répondu vivement sa femme; il n'a pas n.is les pieds dans cette terre depuis le mariage d'Amélie —Ma sœur,

a interronq)u madame de Woldemar, je vous avais pr.ée de ne jamais prônoncejr

ce nom-là devant moi. — J"ai tort assuréjiient, ma sœur; mais comment m'ex- Çijquer autrement? — Au reste, a continué la baronne, puisque vous avez ouvert la bouche sur ce sujet, et que nous voila tous rassemblés , je saisis cette occasion pour déclarer que, quand mon fils sera ici, j'exige qu'aucun de vous ne lui rappelle l'existence d'Amélie , soit en la louant, a-t-elle dit en me regardant , soii même en la condamnant!

— Je puis bien promettre pour nous, mais non pas pour celui-ci , a répondu M. de Geysa eu me frappant sur Tepaule avec amitié ; c'est un anicle sur lequel il n'entend pas raison. — Se pourrait-il , Albert , m'a demandé la baroime , que vous vous refusassiez à ce que je désire.'

— Comme je présume que le comte Ernest aura la délicatesse de ne point parler de ma sœur devant moi, je m'engage sans peine a ne jamais entamer ce sujet avec lui; mais, s'il lui échappe un mot contre eile, ou qu'il me questionne sur son compte, alors, madame, je répondrai ce que je pense. -— Je n'en demande pas davantage; car j'ose croire que, si vous attendez qu'il vous interroge pour lui parler d'Amélie, il se respectera assez pour ne pas souiller ses lèvres d'un pareil nom. — Et croyez-vous, madame , que vos bienfaits vous donnent le droit de m'insulter ainsi ? lui ai-je demandé vivement. » blanche, sans attendre sa réponse, s'est levée, m'a pris par la main, et m'a entraîné vers la fenêtre. « Que faites-vous, Albert? m'a-t-elledit tout bas; une dispute pareille peut nous perdre sans servir Amélie : ne sont ils pas assez a plaindre de la mécoimaitre et de la haïr? et nous, qui l'aimons , ne sommes-nous pas trop heureux de savoir qu'avant la On de l'année vous serez le maître de lai amener une sœur ? » Cette espera^ice d'aller te voir quand elle sérail a moi a porié dans mon c(eur une émotion si délicieuse, que je n'ai plus senti ma colère. <^ Et ce voyage de Bohème, lui ai-je demandé, faudra-t-il le faire ?— Oui; vous voyez que ma mère l'exige; il ne faut pas la contrarier:

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partez le plus tôt possible. — Je partirai cette nuit. — Fort bien. Allez le (Jireà ma mère, et, pour nous consoler de ce voyage, pensons toujours à celui que nous ferons ensemble après. »

Je suis revenu, auprès de madame de Geysa, lui faire part de mes projets : elle lès a approuvés. IM. de Geysa a fait quelques plaisanteries sur le pouvoir de Blanche, qui n'a besoin que d'un seul mot pour me calmer. Madame de Woldemar n'a rien dit, et s'est contentée de me saluer très-froidement quand je suis sorti; mais que me font maintenant ses froideurs et ses dédains? Je suis sur de la main de Blanche, je suis sûr avant peu de favoir pour témoin de mon bonheur; et, ce qui complète ma félicité, c'est la certitude qu'elle te rendra, avec la paix de ta conscience, la faculté d'être heureuse encore. J'imagine qu'au moment où je t'écris M. Semler a quitté ton oncle, et je t'avoue que je n'en suis pas fâché : je ne partirais pas tranquille si je le croyais encore près de toi. Mais, dismoi, ma douce, mon indulgente amie, m'as-tu pardonné la lettre un peu sévère que je t'ai écrite le courrier dernier ? elle aura fait couler tes larmes; et, malgré mes bonnes intentions, quand je t'afflige, je me trouve sans excuses.

LETTRE XL

AMÉLIE A ALBERT

Du château de Graiidson, 5 mai.

]\Ion frère, sans doute tu as raison de ne pas t'inquieter : ce que j'éprouve n'est assurément que de l'amitié; jamais l'amour n'eut cette pure tranquillité, cette pénétrante douceur qui fait qu'on se parle saiiS trouble, qu'on se cherche sans rougir, et qu'on s'oublie ensemble sans danger. Auprès de M. Semler je n'ai point cet embarras qui étouife les idées et oppresse le cœur; au contraire, un invincible attrait me porte a lui confier toutes mes pensées : je me sens plus à mon aise quand il e'st là; sa voix endort mes douleurs, et, quand je lui parle, il me semble qu'étant avec lui plus libre

AMÉLIE MANSFIELD

qu'avec personne, je suis aussi plus aimable. Comment pourrait-ce être autrement, Albert? Si tu savais quel doux accord unit nos opinions et nos sentiments ! On dirait qu'une secrète sympathie a tellement empreint dans mon ame la ressemblance de la sienne, que je ne peux rien lui confier qu'il n'ait déjà senti, et que nous nous rencontrons jusque dans les expressions. Oh! que l'amitié serait douce avec lui! et que j'aimerais à m'y livrer, si sa jeunesse et l'extrême vivacité de ses sensations pouvaient laisser sans inquiétude sur l'avenir! Jusqu'à présent je n'ai aucune raison de craindre, car il aime, m'a-t-il dit, il aime depuis l'enfance; et, quoique l'objet de ce long amour soit perdu pour lui, il en parle avec trop d'émotion pour croire qu'on le puisse effacer aisément de son cœur. Heureuse femme, d'être aimée avec une telle constance! faut-il qu'elle ignore ou qu'elle n'apprécie pas son bonheur? Ah! M. Semler, si l'amour a survïcu à l'espoir dans votre ame, sans doute la jouissance ne l'aurait pas éteint; auprès de vous une femme aurait pu croire à la félicité, et réunir la

vertu a l'amour Toujours des retours

sur toi-même, me diras-tu? Albert, comment s'en empêcher, comment ne pas comparer le sort qu'on a eu à celui qu'on aurait pu avoir? comment, en voyant dans un cœur d'homme la passion unie à la constance, et la vivacité à la délicatesse, la triste victime de l'infidélité ne dirait-elle : Si j'eusse été à celui-ci, j'aurais eu des jours plus heureux? Albert, sois-en siir, je n'ai point d'amour pour M. Semler : une longue peine m'a ôté la possibilité d'être sensible encore; mais comment s'empêcher de rendre justice à un homme aimable, qui seul eût réalisé les chimères que je me figurais jadis, lorsque, dans la solitude de Lunebourg, ma jeune imagination peuplait le monde d'êtres formés selon mon cœur?

Son départ a été retardé de quelques instants : mon oncle a exigé qu'il nous accompagnât aux îles Borromées, où

nous allons faire un petit voyage avec mesdames de INogent et d'Elmont; c'est là qu'il nous quittera : il ne compte pas revenir ici. Albert, j'y reviendrai sans lui. O mon ami! mon frère! ce n'est pas à toi que je tairai ma peine : l'image de cette absence m'épouvante; je me suis trop accoutumée à lui : hélas! l'amitié a donc aussi ses dangers ! Ce départ afflige mon oncle autant que moi peut-être; il a pris M. Semler dans une affection extraordina're; il m'en parlait encore toutà-l'heure, et d'un ton qui m'a surprise; il semblait qu'il en pensait plus qu'il n'en voulait dire. « Ne le laissez pas partir, mon Amélie; croyez-moi, engagez-le à attendre encore, cela dépend de vous ; il fera tout ce que vous voudrez, n'en doutez pas : il sent bien ce que vous valez; et, dites-moi, Amélie, ne vous plaît-il pas aussi ? il n'y aurait pas grand mal ; je vous assure que je le voudrais. >- Et puis il a ajouté en riant : « Mon enfant, je vous le répète, croyezmoi, ne le laissez pas partir. — Pourquoi m'opposerais-je à son départ, mon oncle? Depuis long-temps il est avec nous ; sa famille l'attend avec impatience sans doute, et il ne peut pas passer sa vie ici?— Pourquoi pas? » .J'ai été étonnée. Il a continué d'un air satisfait : « Oui, pourquoi pas? Enfin, s'il se plaisait ici, et que vous l'y vissiez avec plaisir, je ne serais pas du tout fâché de le garder. Pauvre Amélie! vous ne m'entendez pas; nous causerons de cela une autre fois : ce n'est pas encore le moment. « Que signifie ce discours, mon frère? Formerait-il des projets d'union ? Ah! mon cœur les repousse; et je n'ai pas même besoin du souvenir de mes malheurs pour rejeter M. Semler; il me suffit d'être mère : ce n'est pas à l'homme qui marque autant d'éloignement pour mon (ils que je voudrais donner aucun pouvoir sur moi. Le croirais-tu, Albert? il n'a pas pu s'accoutumer encore a la vue d'Eugène; et moi, je l'avouerai, soit faiblesse, soit amitié, depuis qu'il est ici je suis moins souvent avec mon enfant, ïout-à-l'heure encore, ne m'a-t-il pas

AMELIE M I conjurée de le laisser à sa bonne pendant notre voyage aux îles Borroniées ?

n'ai-je pas été prête à céder à sa prière? Ali! il est bien temps qu'il parte.

Au moment de fermer ma lettre, je reçois la tienne du 23 avril; j'apprends en même temps la nouvelle de ton bonheur, de ton voyage, et la secrète inquiétude que te cause le séjour de ]M. Semler chez mon oncle. Cher Albert, elle n'aura bientôt plus d'objet, puisqu'il part dans peu de jours. A présent que te voilà en Bohême, je vais être privée de tes nouvelles ; mais celles que tu me donnes sont si douces à mon cœur, qu'elles doivent le fortifier contre tous les chagrins; et, si je suis destinée à en éprouver encore, je trouverai un abri contre eux dans la certitude de ton bonheur et l'espérance de te revoir.

LETTRE XLL

ERNEST A ADOLPHE

Du château de Grandson , 7 mai.

Ce matin , je suis descendu de bonne heure dans le salon; Amélie y était déjà: assise près de la fenêtre, devant un métier de brcderie dont elle ne s'occupait pas, la tête languissamment appuyée sur une de ses mains, et tournée du côté de la campagne, elle semblait plongée dans une profonde rêverie. Je me suis approché doucement : combien je désirais savoir quel objet l'absorbait aussi entièrement! j'ai osé croire qu'elle me le dirait. « A quoi pense Amélie.^ » liii ai-je demandé. Elle a été surprise de me voir si près d'elle : une subite rougeur a couvert son visage ; elle n'a pas répondu. « Si je vous interromps , je m'en irai. » Elle a avancé la main en me faisant signe de rester : j'ai saisi cette main chérie. « Amélie, pardonnez-moi, je vous ai vue pensive, et je n'ai pu me résoudre à vous laisser; pardonnez-.moi, je vous détourne de vos réflexions. — 1 Non. » Elle a prononcé ce non d'un tel ton, que, quand elle m'eût dit que c'était moi qui l'occupais, je n'en aurais pas été plus silr. « Vous regardiez ces inon-

A^SFIELD.

tagnes ? — Je le crois. — Pensiez-vous que dans huit jours je ne les verrai plus?» A cette question , elle a promptement caché son visage dans ses mains : j'ai vu des pleurs s'échapper entre ses doigts; mon cœur a battu avec violence. « Amélie, me suis-je écrié en pressant sa tête

contre mon sein, Amélie! » Je ne

sais ce que j'allais dire; ses larmes avaient confondu tous mes projets. J'ai entendu venir M. Grandson, ce bruit m'a rendu à moi-même, et, pour lui dérober mon trouble , j'ai feint de regarder par la fenêtre. Il s'est avancé vers nous en nous souhaitant le bonjour avec amitié; mais en apercevant des pleurs dans les yeux de sa nièce : » Qu'estce, Amélie? s'est-il écrié ; qu'avez-vous, mon enfant? M. Semler, pourquoi pleure-t-elle? que lui avez-vous dit?— Ce n'est pas lui , mon oncle, s'est-elle hâtée de répondre; ce n'est pas lui qu'il faut accuser : il ne sait pas ce qui m'afflige.

— Vous avez reçu hier des nouvelles de votre frère; votre orgueilleux cousin serait-il arrivé? aurait-il voulu forcer mademoiselle de Geysa à l'épouser? — Ah ! mon oncle , ne prononçons plus maintenant le nom d'Ernest qu'avec reconnaissance : il n'est point à Dresde encore , mais il écrit à sa mère qu'il se désiste de tous ses droits, qu'il cède la main de Blanche à mon frère, et qu'il est trop fier pour vouloir crun cœur qu'un autre que lui a pu toucher : il a raison , et j'applaudis à sa délicatesse.

— Voilà de bonnes nouvelles, Amélie!

pourquoi donc pleurez-vous? Il n'y a plus rien qui s'oppose au mariage de votre frère. — On ne pourra le conclura qu'après le retour d'Ernest. — Hé bien! qu'est-ce qui l'arrête? n'y a-t-il pas assez long - temps qu'il court le monde? pourquoi ne va-t-il pas joindre sa famille? Dit-on encore que c'est vous qui l'en empêchez ? — Quand j'étais à Dresde, quelque invraisemblable que cela fût , ma tante pouvait avoir un motif de le croire ; mais à présent elle n'en a plus. » Ces réponses, si simples, si vraies dans la bouche d'Amélie, étaient

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en telle opposition avec ma présence et le sentiment de mon creur, que je suis demeuré confondu de la bizarrerie de notre situation, et oppressé d'une fouie de pensées qui m'ont tait perdre la suite de a conversation. Je souffrais de voir Amélie dans une si grande erreur, et cependant je sentais qu'il fallait la détromper moins que jamais; car, si elle savait que M. Seinler n'est au ire qu'Krnest, j'en suis silr, être n'est pas la vanité qui me fait parler ainsi, j'en suis sûr, elle pleurerait trop amèrement son premier choix.

A la fm , je me suis arraché à mes réflexions, j'ai regardé autour de moi:

Amélie travaillait en silence à son métier, M. Grandson lisait des papiers en se promenant dans la chambre : je me suis appuyé le dos contre la croisée, les yeux attachés sur Amélie : je crois qu'elle s'en est aperçue, et que mes regards l'ont embarrassée, car elle s'est levée un moment après. « Sonnerai-je, mon oncle? a-t-elle dit; ne voulez-vous pas déjeûner? — Pas encore; j'attends M. Watelin. — M.Watelin! — Oui; cela vous fàche-t-il? — Cela m'est égal.

— Et a moi aussi; j'ai abandonné mes projets sur lui ; je crois qu'il ne vous convient pas. » Elle a souri tristement : et pressant la main de son oncle : « Personne ne me convient, lui a-t-elle dit.

— Bah ! voilà encore de vos sottises.

Hé bien ! moi je vous dis que je connais quelqu'un qui vous convient à merveille » Elle s'est hâtée d'interrompre son oncle en rougissant beaucoup, et lui a demandé depuis quand !\I. Watelin était arrivé, quoiqu'elle le sût fort bien, puisqu'il le lui avait dit peu de jours auparavant. Cet air d'embarras m'a surpris : d'où peut- il venir? saitelle de qui son oncle voulait parler? O

Dieu! se pourrait-il se pourrait-il

que deux fois Amélie me fût destinée, et que, regardant sa possession comme la suprême félicité, deux fois je la visse s'éloigner de moi ? Trop ému par cette idée, j'ai quitté brusquement le salon Vour venir m'enfermer dans ma cbam-

ANSFIELD.

bre : en vain depuis deux heures je cherche à calmer mon agitation : ce fantôme enchanteur d'Amélie erre autour de moi; je vois son sourire, je vois ses larmes, je tombe à ses pieds, je jure

d'être à elle Bientôt, effrayé de ce \

téméraire serment, je me rappelle tout ce qui doit nous séparer. Ernest deWoldemar cffrir pour belle-fdie à sa mère la veuve de M. IMansfield ! Il me semble la voir, l'œil enflammé de courroux, le coeur déchiré, maudire en gémissant un fils dont elle faisait sa gloire et toute sa consolation. Oh! non, ma mère, ne le craignez pas : entre nous deux ce n'est pas vous que je sacrifierai ; soyez heureuse, s'il se peut, et je ne me plaindrai pas d'avoir dévoué tous mes jours au malheur.

Le 7 au soir.

Il m'en coûtera moins que je ne croyais : l'idée d'Amélie sensible pouvait seule m'ôter mon courage; mais elle aime trop son fils pour regretter quelque chose; elle serait même capable de se laisser toucher uniquement par l'affection qu'on marquerait à cet enfant : ah.» plutôt sa haine que de chercher à l'attendrir par un semblable moyen ! Ce matin , après vous avoir écrit , je me suis rendu dans le-salon, où on m'attendait pour déjeiiner; j'ai trouvé INl.AVatelin établi auprès d'Amélie, et ayant sur ses genoux le petit Eugène, auquel il faisait mille caresses; elle était si occupée du plaisir de son fils , qu'elle ne m'a seulement pas regardé entrer. Imaginez , Adolphe , si vous avez à craindre que je veuille jamais m'unir à une Jémme dont le cœur serait partagé entre le fils de M. Mansfield et moi, et qui pourrait même m'oublier pour lui? Ah ! vous me connaissez trop pour n'être pas tranquille! .le partirai, Adolphe, ma mère m'appelle, et il est temps de volei- dans ses bras; mais en vérité je pourrais rester ici , je n'y cours aucun danger.

Le reste de la matinée s'est passé , de la part d'Amélie, dans la même occupation : elle s'est amusée à traîner son

AMÉLIE M fils dansungfândbàn-ossequeM. Grandson avait chasgé M. vrateliii de lui acheter a Paris. Pour plaire à l'entant, elle a même souffert que M. 'Watelin les traînât tous deux dans l'avenue du château; et pourtant elle aurait du penser que cette complaisante familiarité pouvait confirmer les espérances d'un homme à qui son oncle a permis d'en avoir; mais que lui importe? y a-t-il rien au monde qu'elle ne sacrifiât au plaisir de son Eugène? Si ■\l. Watelin était digne d'elle, et qu'il put lui plaire un jour, elle serait plus excusable, et je n'aurais rien à dire; mais, pour le plaisir d'entendre louer son enfant, prodiguer les plus flatteuses attentions à un homme dont elle ne se soucie pas, le placer si près d'elle, et avoir l'air de recevoir ses soins, c'est un oubli des bienséances qui la dépare entièrement à mes yeux. Ah ! une femme ne sait pas tout ce qu'elle perd en altérant la noble dignité de son sexe! Je l'avoue, tandis qu'elle jouait ainsi avec M. Watelin, qu'assise à ses cotés, elle faisait répéter des fables à son fils , je ne pouvais m'empêcher de regarder ce tableau avec une sorte de mépris; mais un instant après, lorsque, dans un transport d'admiration pour la mémoire de son enfant, elle s'est précipitée pour l'embrasser avec tant d'ardeur, qu'elle ne s'est point aperçue que M. Watelin se penchait aussi, et que, dans ce mouvement, ses lèvres ont effleuré la joue d'Amélie, je , n'ai plus été maître de moi, et, m'avancant derrière sa chaise, j'ai voulu lui , aire quelque chose d'amer, qui peignit ; l'opinion que j'avais d'elle; mais l'agi- : tation a étoutTé ma voix , et , hon- . teux de montrer tant de trouble, j'ai j quitté brusquement le salon pour aller

m'enfoncer dans les bois.

^1 Je savais que M. Watelin devait pasj ser la journée au château ; je ne suis rentré que le soir : j'ai trouvé .M. Grandson dans la cour : il m'a demandé aus- , sitôt ce que j'étais devenu ; je n'avais . pas eu le temps de répondre encore, j lorsque Amélie est accourue. «Vous voilà

A^SFIELD. IJ.1

donc de retour? s'est-elle écriée; nous étions bien inquiets de votre absence. » J'ai souri amèrement sans lui répondre, et m'adressant à .M. Grandson : « Je savais que vous aviez du monde, que par conséquent vous vous apercevriez peu de mon absence, et j'ai profité de cette journée pour aller visiter un pays superbe que je dois quitter si tôt. — Demandez à Amélie comment on s'aperçoit peu de votre absence : depuis le dîner,

la pauvre enfant est hors d'elle —

Conune monsieur ne nous avait pas prévenus de ses projets, a interrompu Amélie, il était permis de s'alarmer. » Le ton froid dont elle a prononcé ces paroles m'a montré combien elle avait été blessée de mon accueil : je n'en ai pas été fâché. « J'ai laissé madame si occupée, ai-jedit, que je ne puis attribuer qu'à un excès de politesse l'inquiétude qu'elle veut bien dire avoir éprouvée. » Elle m'a regardé d'un air surpris, et puis, sans daigner répondre, elle a fait quelques pas pour se retirer. « Où a'Iez-vous donc? lui a demandé son oncle. — INe gênez pas madame , ai-je dit; il serait indiscret de la retenir si long-temps loin de son fils. — Quel caractère ! » s'est écriée Amélie en levant les yeux au ciel; puis elle a ajouté d'un ton grave , en s'adressant à moi : <> Oui, M. Semler, je vais le retrouver; en vain on tenterait de me le faire oublier : l'amitié n'y réussirait pas , et l'Iiumeur encore moins. — Mais qu'avez -vous donc tous deux? s'est écrié M. Grandson surpris; on dirait qu'ils se querellent : de quoi otst-il question ? Expliquez-vous; en vérité je ne vous comprends pas. — ■ Eh ! qui pourrait se flatter de comprendre monsieur? a repris Amélie : conçoit-on comment on peut en vouloir à une mère parce qu'elle chérit son enfant? Peut-on deviner par quelle bizarrerie un travers aussi révoltant s'unit à l'esprit le plus juste , à l'ame la plus excellente? Ah! M. Semler! il est des sentiments auxquels on tient beaucoup sans doute; mais crovez qu'on les sacrifierait sans peine s'ils devaient nuire

à d'autres plus anciens et bien sacrés. » El!e s'est retirée. M. Grandson m'a parlé long-temps : je ne sais pas un mot de ce qu'il m'a dit ; je ne Técoutais pas; je ne pensais qu'à Amélie. En vous écrivant tout ceci, Adolphe, je m'aperçois pourtant que j'ai été injuste, et qu'elle était plus raisonnable que moi. Ai-je le droit de l'empêcher d'aimer son enfant.^ La meilleure des femmes peut-elle être mauvaise mère? et, s'il était possible que je lui devinsse assez cher pour lui faire oublier son fds, oserais-je l'estimer encore? oserais-je compter sur celle qui aurait sacrifié son premier devoir à l'amour? O Adolphe! combien ces réflexions me confirment le funeste arrêt qui me sépare à jamais d'Amélie ! Les obstacles que son mariage a élevés entre nous ne peuvent pas être renversés , il n'est point d'amour qui osât lutter contre eux. Voici le moment propice où je vais lui demander à lire son histoire : jusqu'à présent je n'en ai point eu le courage; la certitude qu'elle avait adressé des expressions passionnées à M. Mansfield edt excité ma jalouse rage : je ne voulais point céder a mon amour, mais je n'en voulais point guérir. Maintenant qu'il faut à tout prix surmonter ma faiblesse, il est temps de tout savoir, de tout apprendre, et de ne craindre aucun des moyens qui pourront me donner la force de partir. Je lirai les amours d'Amélie, je frémirai de l'abîme où j'ai été prêt à me perdre , et je la fuirai ; mais en la fuyant ce sera pour aller hâter l'union d'Albert et de Blanche, et, en assurant le bonheur de son frère, contribuer au sien autant qu'il m'est permis désormais de le faire: peut-être la félicité de ses amis lui rendra-t-elle mou nom moins odieux; et, si jamais l'avenir lui dévoile qui je fus, en apprenant que, pour l'avoir connue, je vis mes jours s'user dans la douleur et s'éteindre misérablement, peut-être pensera-t-elle alors que le cœur seul d'Ernest avait été créé pour l'aimer, et donnera-t-elle quelques larmes à ma mémoire: hélas! en la quittant, cet

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