LIVRE DEUXIEME
iV PEINE les premiers rayons du jour a,yaient-ils blanclû les cimes sourcilleuses du mont Garizim ^ que le br^VQ Horam et le jeune Issaciiar s'avauçèient V( rs le Jourdain : tous deux^ i^ers de la i on fiance de leur chef et soumis aux ordres de Dieu ^ marchaient avec intrépidité au-fjevant du danger, et ut' pensaient qu'à la glo re. Horam , chargé de jour^ et d'expérience, témoin^ depuis quarante ans qu'il errait avec ses frères dans le dés( ri , de tous les miracles que Dieu avait faits en leur faveur, ( t des terribh\s vengeances dont il avait puni leurs iniquités , se plaisait à éclairer la jeunesse d'Issachar, en lui racontant ce qu'il avait vu. « Le )) vaste et fertile pays que nous traver- » sons, lui disait-il, appartenait jadia )> à l'infidèle Amorrbéen*, maintenant il j) est devenu le patrimoine de nos frères^
t2^6 LA PRISE
)) Ruben, Gad et Manassé^ établis sur )> le bord oriental du fleuve, y recueil- 3) lent tranquillement leurs moissons, » et font couler l'huile et le vin, à )) flots précipités ; dans des caves spa- )) cieuses. Au-delà du Jourdain, vous )) voyez s'étendre de vastes plaines cou- )) vertes de lin, de beaume et de patu- )) rages , ombragées d'oliviers et de cè- » dres ; c'est là que s'élève la ville des )) palmes, la superbe Jéricho , dont les )) tours orgueilleuses semblent toucher )) ce ciel qu'elles outragent ; plus loin^ » vos regards embi'assent tout cet im- }) mense pays, depuis Ségor, sur les » frontières d'Idumée, jusqu'aux sour- » ces du Jourdain , au pied des monta- 3) gnes du Liban. Voilà l'héritage pro- 3) mis à nos pères , et que le Seigneur ^) nous donnera , si nous marchons » avec une foi vive et sincère au-devant » de nos ennemis. Eh! que nous fait )> qu'ils couvrent la plaine de leurs in- )) nombrables bataillons, quand le Dieu » fort est avec nous? Quel est l^indigne » Israélite qui , en se rappelant le pas- » sage de la mer Rouge , l'eau jaillissant
ïi An roclier d'Oreb, et la loi donnée 3) par Dieu même au mont Sinaï , ose )) douter du succès d'une entreprise )) commandée par l'Eternel ? N'oubliez )) pas, Issacliar, que c'est pour avoir » chancelé un moment dans sa foi , que » Moïse ^ le plus grand prophète qui se )) soit jamais levé dans Israël, fut con- )) damné à ne point entrer dans la terre )) de Canaan. Ayez toujours cet exemple )) présent ; et, dans les péxnls qui nous )) attendent sans doute aux murs de Jé- )) richo y si vous sentez votre âme prête )) à défaillir , tournez les yeux vers la )) montagne de Nébo, et songez que » c'est là où , pour expier une seule fai-= )) blesse, expira notre saint législateur, )) après quatre-vingts ans de traveaux )) entrepris pour la gloire du Seigneur. )) — Je sais que les maux comme les » biens procèdent du Très-Haut^ ro- » pondit Issachar : toujours soumis à » ses lois , toujours l'cconnaissanl de ses » dons , la vue du plus affreux trépas » n'ébranlerait pas ma foi , et pourtant )) Dieu m'avait promis, par la voix de )) Moïse , qu'avant la fin de l'année ; il
)) me ferait voir l'épouse qù'îl nie (Îe5-
» tîne, celle qui portera daris ses flancs
» la glorieuse lignée d^où do't desf^eri-
» dre le Sauveur du monde. Nous tou-
» clîons aujourd'hui au dernier jour de
)) l'année, je m'éloigne des jeunes vier-
» ges de Juda pour aller chez les idolâ-
)) très : est-ce donc dans ce sang impie
» que Dieu choisira celle qu'il veut éle-
>) ver au-dessus de toutes les femmes
j) d'Israël ? — Ne jugeons point ainsi
)) ce qu'il ne nous appartient pas de
5) connaître, reprit Horam ; car les pen-
)) sées de Dieu ne sont point nos pen-
» sées, et ses voies ne sont pas nos voies;
:î) ce qu'il a promis, il le tiendia-, ce
j) qu'il ordonnera, vous l'exécuterez.
3) Gai:dez seulement votre cœur droitet
)) vos mains pures ; soumettez - vous
3) sans reserve, et rEternel saura bien
» trouver le moyen d'accomplir ses pro-
3) messes. »
En parlant ainsi, les deux voyageurs àiTÎvèrent sur le bord du grand fleuve , dont les eaux débordées inondaient les campagnes. Soit qu'ils s'approchassent du torrent de Jaser ; soit qu*ils desce»-
dissent veis )e lac Aspl allite , ils ne pouvaieiittrouver aucun passage. « Dieu I) nous aurait-il abandonnés, s'ccrià 3) Horam en élevant ses mains vers le 3) ciel? — Est-ce vous qui cloutez , s'é- » cria Issacîuir, surpris, et est-ce moi 3) qui vous apprendrai comment une 3) foi sincère triomphe d'un pareil obs- 3) tacle? » Il dit , et se précipitant dans le fleuve, il se débat contre les vagues qui le repoussent vers le rivage , triomphe de la fureur des flots, al teint l'autre bord , met le pied sur la terre de Canaan , et rend grâce à l'Eternel.
En l'apercevant sur la rive opposée > Horam s'encourage à l'imiter *, il lutte péniblement contre le courant qui rentrai ne; il arrive enfin, confus qu'un vieil ami de Moïse se soit laissé devancer par un enfant du désert. Prêt à livrer son coeur à l'envie, il réprime bientôt ce vil sentiment; il se soiivient qu'Issachar est destiné à être la tige du sang royal de Juda , et se plaît à le voir s'élever par la beau lé et le courage audessus de tous les mortels.
La nuit commençait à étendre ses
aZo LA PriSE
voiles sur toute la nature , lorsque les deux Israélites entrèrent dans Jéricho.
Troublés de se trouver seuls, loin de leurs frères, au milieu d'une nation idolâtre, il$ ne savaient ce qu'ils devaient faire ^ ni à qui recourir pour demander l'hospitalité. Dans cet embarras , ils se tenaient à l'écart , près de la porte de la ville , lorsqu'ils virent passer près d'eux une jeune fille qui venait puiser de l'eau à la fontaine. Un long voile retenait une partie de sa blonde chevelure, l'autre s'échappait sur un cou plus blanc que l'ivoire ; elle était belle , mais l'éclat de sa beauté semblait terni par les larmes qui coulaient sur ses joues. Pâle et abattue, elle s'avançait, et elle était semblable au jasmiu qui incline doucement sa tête chargée de la rosée du matin. A l'aspect des deux voyageurs , elk rougit, s'arrête et paraît incertaine ; cependant, t)ientôt après , elle s'approche , et levant sur eux un œil timide ^ elle dit : Élran- » gers, j'ignore quel projet vous cou- » duit dans nos murs ; mais ^ quel qu'il » soit , la maison de Rahab vous est ou- » verte ^ venez vous y reposer sans
Ï5E JERICHO, ùKi
» crainte : vous n'aurez point à tous » repentir d'y être entrés. » Les deux Israélites, charmés de sa proposition ^ uTiésilent point à l'accepter^ Issacliar «urtout, ému de la beauté de cette jeune fille, et touché de sa pudeur^se sent entraîné par une puissance invisible qui agit sur lui à son insu. « Qui êtes- » vous, lui demanda-t-il, vierge char- » mante , vous dont la charité ne dé- » daigne point deux malieureux voya- » geurs? — Je ne suis point une vierge^ j» répondit - elle en soupirant amère- » ment ; les odieux prêtres de Baalabu- » sèrent de ma jeunesse et de mon in- » nocence ; et quand je me souviens de » ces jours d'égarement, qui n^étaient ■w qu'absinthe et que fiel ^ mon âme de- » meure abattue en dedans de moi. Ah ! j% si le Dieu d'Israël voulait prendre pi- » tié de mon repentir et me laver n démon opprobre, je le prierais sur » les hauts lieux ^ et je m'offrirais jy moi-même en holocauste pour apaii> ser sa colère. — Ah ! reprit vivement » Is^char^ puisque votre âme s'est » conservée pure, et que vous gémissea
252 l'A PRISE
p sur vos fautes, vous trouverez grâce )) devant TEteruel. — Oui, ajouta Ho- )) ra m à voix bas-e ^ si vous sauvez les » fils d'Israël et les aidez dans leur en- )> trepri.se, tous vos pécliés vous seront » remis, et le Seigneur vous absoudra. )i A ces mots, la jeune fille se rassura, S(S yeux brillèrent d'un doux éclat , et elle se mit en devoir de conduire les voyageurs dans sa maison : Issachar lui prit la main ; tous deux mai'chaient à pas lents devant Horam , en soupirant involontairement. La nuit était belle et fraîche , un vent léger agitait le feuillage des palmiers ; les fleurs qui naissent sans culture autour de Jéricho exhalaientdans Pair leursplus doux parfums ; on entendait les gémissemens de la colombe amoureuse, et dans le lointain, Pimpétueux Jourdain faisait retentir le bruit de ses flots. Issachar contemplait en silence la touchante timidité , la grâce modeste de la jeune Cananéenne, et une sorte d'enchantement s'insinuait par degrés dans son cœur, comme la douce vapeur du sompicil s'insinue dans des yeux appesantis.
DP. JÉRICHO. 233
Il se disait en lui - même : cf C'est au- » jourd'hui que Dieu a promis cju'il me j) montrerait Tepouse qu'il me destine^ » mais Dieu agréera-t-il pour sa ser- 3) vante celle qui fut profanée par Pim- » pie? Oh ! puisse-t il pardonner à Ra- » Fiab comme je lui pardonne ! — Dieu » d'Israël^ disait de son côté la jeune » fille, si un t>onge ne m'a pas trompée, » un de tes eiifans est destiné à sauver j) mon âme, et moi à sauver sa vie. Oh! » que ce soit celui-ci , et je n'aurai pas j> imploré ton nom en vain, w
Cependant ils arrivent bientôt à la maison de Raliab. Elle est simple et commode ; on nW voit point briller le marbre, For ni la soie ; mais une jeune vigne en tapisse le mur, en couvre le toit, et un épais berceau de platanes et de citronniers en ombrage l'entrée : située près du rempart, elle s'élève audessus et domine sur la campagne. Aussitôt que les voyageurs ont passé le seuil de sa porte , la jeune Cananéenne s'empre»8se auprès d'eux, et leur prodigue tous les devoirs de l'hospitalité; elle Tcmplit un grai^d vase d'airain d'une
eau tiède et odorante ;, afin de lâvet elle-^ même leurs pieds fatigués; elle couvre une table de gâteaux de pur froment, de dattes , d'olives et d'un rayon de miel doré , et verse ^ dans des coupes couronnées de fleurs^ du lait pur et du vin doux. Dans tous ses soins, dans tous ses mouvemens , la jeune pécheresse à tant de simplicité et d'abandon, le sentiment de ses fautes imprime un caractère si touchant à sa physionomie, qu'Issachar, de plus en plus enflammé, lui donne déjà dans son cœur le nom de sa bien-aimée ; mais, soumis à la volonté du ciel, il attend que le Seigneur ait parlé pour oser expliquer ses vœux. Avant que le sommeil vienne fermer la paupière des voyageurs, Rahab, attentive à tout ce qui peut levir plaire, prend nn cistre d'or, et mêlant sa voix mélodieuse à Tinstrument, elle chante un cantique sacré. Horam et Issacliar ont entendu souvent les cliœurs des filles d'Israël, mais jamais une si ravissante harmonie n'a frappé leurs oreilles, jamais la piété n'honora plus dignement le nom du Seigneur. Horam étonné s'é^ crie : « O fille de Canaan ! par quel
DÉ JERlCKor, ir35
V prodige, au printems de l'âge, sé- » duite par les plaisirs^ plongée dans » les voluptés, au sein d'une nation j^ idolâtre^ avez-vous eu connaissance » du vrai Dieu ^ et avez-vous appris à y» chanter ses louanges au milieu des » cris Hasphémateurs des infidèles ?
z> — Hélas ! reprit humblement Rahab> j> sans doute que le Tout-Puissant a vm :ir que j^e péchais par ignorance ^ et qu'il » n^a pa» voulu me laisser à jamais dans 3) les ténèbres de l'erreur. Je me sou- ^ viens qu'Hun jour^ la tête couronnée » de roses ^ je formais avec mes com- « pagnes des danses licencieuses autour » des idoles de Baal^ qnand je fus ji saisie tout à coup d'une froide » sueur et d'un frémissement involon- > taire ; je ne vis plus le temple qu'avee » horreur, et je m'en éloignai précipi- » tamment. Je sortis de Jéricho, et me 7> misa courir dans la campagne comme n nne insensée^ sans prendre aucun » repos la nuit , et ne cherchant le jour î> que l'eau 'de quelques fontaines^ qui » calmait à peine la soif ardente et la j) fièvre intérieure qui me dévoraienU » Effrayée de mon ctat^ je m'écriais,
» les yeux baignés de larmes : N'est-ce
5) pas à cause que le Dieu fort n'est pas
)) avec moi , que ces maux-ci m'ont
)) trouvée ? Enfin , un jour , lasse d'errer
» dans les lieux sauvages, )e vins ra'as-
» seoir sous les grands sycomores qui
» ombragent le bord du fleuve , et de là
)) apercevant la pointe du Phasga, un
)) trouble confus s'éleva au - dedans
)> de moi ; mes sanglots redoublèrent ,
)> et l'Eternel parla à mon cœur. C'est
0) là qu^estle peuple d'Israël, me disais-
)) je , ce peuple aimé du seul vrai Dieu ,
)) et dcvstiné à régner sur l'héritage de
M nos pères; c'est là que réside l'éternel
» roi des siècles et la source de toute
» lumière ; c'est là que Rahab voudrait
» être, non pour séduire les serviteurs
» de Dieu, comme l'ont fait les filles
)> de Madian, mais pour se convertir à
)) sa parole , et retrouver le repos qui
)) la fuit. Alors le m'endormis ; et ^ du-
)) rant mon sommeil , il me sembla
» qu^un ange m'apparaissait, — Rahab,
)) me disait-il , tes cris ont été jusqu'au
M trône du Très Haut , et il t'a regardée
» avec compassion; non seulement il
5) l^exccpte de la réprobation dont il a 3> juré dVnvelopper tous tes frères, 3) mais il veut que de ton sang naisse » le Messie , qui doit apprendre au » monde qu^il y a plus de joie au 3) au ciel pour un pécheur qui s'amende 3) que pour dix justes qui n'ont jamais )) failli. Purifie tes désordres passés par i) une vie austère et chaste , et prends 3) confiance en la miséricorde divine.
3) Un jour, le plus beau des fils de Ja- » cob te prendra dans ses bras et te » nommera son épouse.... )> A ces mots Rahab ne put s'empêcher de lever les yeux sur Issachar, mais les baissant aussitôt, elle rougit comme la nue transparente dont le soleil s'enveloppe en quittant l'horizon; sa voix tremblante expira sur ses lèvres entr'ouverles, et elle n'exi! pas la force d'achever son récit. A cet instant, un bruit tumultueux se fit entendre à la po» te. « Ce sont sans » doute les envoyés du roi , s'écria Ray hab effiayée ; depuis long-tems on 3) craint ici l'irruption de vos frères; )) on se tient sur ses gardes; il y a des » espions partout, et la vue de deux
» étrangers aura inspiré des soupçons; )) mais ne craignez rien , je saurai vous » sauver , dussé-je perdre la vie. » Eti parlant ainsi, elle les fait promptement monter au haut de la maison^ les couvre de paille de lin , et court ensuite ouvrir aux troupes du roi. « On a vu, lui dit » le chef , deux Isï'aélites entrer ce soir )) dans nos murs; on sait qu'ils sont » chez vous : il faut les livrer sur-lei) champ. — Il est vrai, dit-elle, qu'à j) l'entrée de la nuit deux étrangers » sont venus me demander un asile; )) mais sans doute ils ont craint de ne )) pasyêlre en sûreté, car ils se sont )) hâtés de quitter la ville avant l'heure » où l'on ferme les portes. — Rahab , » reprit le chef d'un ton menaçant^ les » yeux sont ouverts sur vous : on vous )) accuse d'honorrr en secret îe Dieu )) d'Israël ; tremblez , si on découvre ?) que vous avez caché ces perfides étran- )) gers. — Je vous ai déjà dit, répondit- » elle tranquillement , qu'ils ne sont » plus dans ma maison; sans doute ils » ont pris la route du grand fleuve, f) aûn de se rendre à leur campe — Je
)) cours à leurs poursuite^ s'écria le cliefj )) mais s'il nous échappent, tremblez, )? vous dis-]e, votre vie nous répond 3) d'eux ; et si la fuite vous dérobait à j) notre vengeance, votre famille en- )) tière, traînée au supplice , expierait )) votre trahison. — Soyez sûr que je ne » Toublierai pas, lui dit-elle en croi- )) sant ses deux mains sur sa poitrine , }) et baissant humblement la tête. )> Alors le chef la quitta. A peine Rahab Teut-elle vu s'éloigner avec sa troupe , qu'elle se hâta d'aller délivrer ses deux captifs. « Le roi est instruit de votre )) arrivée dans ces murs , dit-elle , vous » n'y êtes pas en sûreté ; fuyez, prenez )) cette corde , glissez-vous dans la cam- )) pagne le long du mur. Tandis qu'on )) vous cherchera au bord du fleuve, )) gagnez la vallée de Janoé, traversez ^ le torrent de Carith , enfoncez-vous » dans les cavernes de Salim. Dans trois :> jours je vous y porterai , avec quelque » nourriture fraîche , tous les détails )) que votre général vous a chargés de )) recueillir. — Non , charmante et gé- » néreuse Rahab; s'écria vivement Is-
aiÙ I^A PRISE '
)) sacTiar, nous ne partirons pas sans
;> vous. Venez dans les plaines de Moab^
» recevoir les bénédictions de nos frères,
» et montrer aux filles d'Israël l^épouse
)) que r Eternel destine à Flieureux Is-
)) sachar. — Je ne puis croire, reprit-
)) elle en baissant les yeux, qu'une
)) semblable gloire soit jamais le par-
)) tage d'une pauvre pécheresse comma
)) moi. — L'Eternel Ta juré , interrom-:
j) pit Issacbar : celle qui sauvera Israël.
» verra sa postérité régner sur toute la:
3) Palestine , et partagera la couche
» d'Issachar. Venez donc avec nous, 6
)) Rahab ! venez , ne craignez point la
i) fatigue^ ni le passage du fleuve im-Œj
)> pétueux ; je vous porterai dans mea^
» bras , heureux de marcher chargé
)) d\in faï*deau si doux. — Non^ reprit^
» elle , je n'abandonnerai pas mon
)) vieux père, ma mère et mes sœurs ^
)) à la colère du roi ; il faut même que
)) vous me promettiez de respecter leur
» vie quand vos frères entrei^ont dans
j) Jéricho. — Nous le juro^is , ô géné-
» reuse fille ! s'écria Iloram . Quand vous
3> verrez Israël en armes ; ayez soin de
5) lier un cordon pourpre à la fenêtre )) que voici ; ensuite vous retirerez tous » vos pareils dans votre maison , et » quiconque y demeurera , son sang » sera sur nous , si un des nôtres le ré- » pand ; mais aussi quiconque en sori) tira, son sang sera sur lui , et il ne )) nous en sera pas demandé compte.
)) — - Que ce soit ainsi que vous Pavez a dit, reprit Rahab ; maintenant par- » lez , entans de Jacob , pi'ufilez de Tins- }i tant où la lune , obscurcie par ie» ^> nuages, vous dérobe aux espions qui )) nous environnent. — Mais, dit Issai> char, qui sait si les impies de Jérin cho , nous voyant échappés à leur* i) poursuites, ne tourneront pas leur » colère contre vous? Quoi! je vous » abandonnerais â leur furie, vous, là » libératrice d'Israël , l'élue du Seii) gneur , labien-aiméed'Issachar ! Non, }i non, viens avec nous, ô la plus belle j) des filles , viens trouver le bonheur » sous ma tente ; je ne t'offrirai pas la i» pourpre, les riclies broderies, les i' mets exquis dont Jéricho s'enorgueillit , mais des fleurs fraîche»
» comme ton teint, et du lait pUf
V comme mon cœur. Ali ! lu n'as pas
» besoin d'ornement pour être belle :
)) viens, l'Eternel l'a dit; il n'est pas
» bon que l'iiomme soit seul : consens
» donc à être mon épouse. — O fils
i) d'Israël ! répondit Raliab émue ^ le
)> murmure subit d'une fontaine est
» moins doux à l'oreille du voyageur
>) altéré, que tes discoui's ne le sont à
» mon cœur, et depuis long-tems je
» soupirais après toi comme l'enfant
y nouveau né après le sein de sa mère ;
» mais^ je te l'ai dit, je n'abandonnerai
» point pour ton amour ceux de qui je
M tiens la vie ; pars cependant sans in-
» quiétude, et confie-toi au Tout-Puis-
» sant : il veillera sur nous, et saura
» bien me sauver de la main de l'impie.
» — Assuï-ément, s'écria Horam, l'E-
» ternel ne délaissera pas celle dont la
)) foi est si vive et si sincère. Mais nous,
» Issachar, partons sansdiflerer, notre
» présence accroît les dangers de notre
» libératrice ; et , en nous livrant
» comme elle à la bonté du Seigneur,
)> nous mériterons d'être sauvés comma
» clic, >;
DE JEIUCHO. ^AS
Horant , ayant parlé ainsi > se glissa îe long de la corde, et descendit dans la campagne. Issacbar le suivit à regret. « Adieu, Kabab ^ dit-il^ je cède à la » crainte de nuire à ta svireté ; mais dans » trois jours tu viendras me rendre la » vie dans la vallée de h noë. J'irai au* » devant de tes pas ; je Técouterai ve- » nir ; ta vue sera pour moi comme » l'herbe tendre à l'agneau affamé. Ne » tarde pas à nous rejoindre; si je ne te » voyais pas venir, je croirais que les » infidèles ont attenlé à ta vie, et je » reviendrais mourir avec loi. — Gé- » néreux Issacliar , reprit-elle en lui » tendant les bras , qui suis-je pour mé- » ri ter un pareil sacrifice? Non, quoi » qu'il m'arrive, je t'ordonne de re- » joindre tes frères et de respecter tes » jours; ils appartiennent au Seigneur, » — Adieu, adieu, s'écria-t-il de loin, » en s'agenouillant devant Rahab , » adieu, ma bien-aimée; mon âme ne » te quitte pas^ elle reste attachée aux » lieux oii tu es; et si l'Eternel enlend » ces vœux, il veillera bien plus à ton )) salut qu'au mien. » Rahab aurait
voulu répondre , mais la douleur affaiblissait sa voix , dont le son mourant ne frappait plus que le vague des airs ; car Issachar, entraîné par Horam ^ dont reflrOi précipitait la marche, était déjà loin dans la plaine. Quelque tems elle le distingue encore; bientôt Tobscurité le dérobe à sa vue, et ses regards inquiets se perdent dans la vaste nuit.
Elle retient son haleine, elle prête une oreille attentive aux pas des deux Israélites, qui retentissent sourdement dans le silence^ peu à peu déci oissent , se confondent avec le bruit de l'air, et se perdent enfin tout à fait. Mais lors ïnême qu'elle a cessé d'entendre^ elle écoute encore, et si le vent, en s'élevant, agite dans le lointain les flots du Jourdain , éperdue, il lui semble qu'elle a reconnu les gémissemens de son bienaimé que les soldats du roi sniprennent et arrêlent. « O Eternel ! s'écrie- 1- elle , » la face prosternée contre tene, et la » poitrine oppressée de sanglots , sauve » l'ami de Rahab; que mes membres ♦) sanglans soient déchirés par l'infidèle, #> mais qu'Issachar soit en sûreté. Hélas !
jj il fuit , et mon bonheur s'cloigne avec » lui. Parce que je ne le vois plus, mes )> yevix versent des larmes amères , » et tout est en désordre an-dedans de ;î) moi. Ah ! qu'il puisse trouver sur sa w route des fruits pour satisfaire sa » faim, une fontaine pour étancher sa » soif, et au pied des cèdres un gazon i) frais pour favoriser son sommeil !
}) Puissant Dieu d'Israël ! qne tous tes » bienfaits tombent sur lui ! donne-moi î) toutes ses peines, et donne-lui tous }) mes plaisirs, carje l'aime plus que le » ramier n'ai me la jeune couvée qu'il ré- » chauffe de ses ailes et de son amour. » Tels étaient les vœux et les sentimens de la jeune Cananéenne, qui se laisse asservir par de terrestres désirs, sans chercher à les réprimer , car elle ne sait point encore que le culte du Seigneur demande un cœur plus épure , dans lequel l'amour de l'homme ne balance point celui du Créateur. Mais, au sein d'une nation idolâtre , c'était encore beaucoup que d'avoir su s'élever à la connaissance du vrai Dieu , de se dé-^ vouer avec joie et résignation au salut
j2i6 rÀ PKisÈ
d'Israël , et de sacrifier une passioïl naissante à la sûreté de ses parens. Aussi l'Eternel la regarda-t-il avec complai- ;?ance, et du plus haut des cieux , où il réside dans un océan de lumière dont le soleil du monde n'est qu'une faible étincelle^ il dit aux archanges qui l'entouraient dans un respcctueuji silence^ en le couvrant de leurs ailes resplandissantes : « En vérité, voici celle que » j'élèverai au-dessus de toutes les filleâ » d'Israël 5 car elle m'a connu et m'a » invoqué dans sa détresse -, aussi je me » suis approché d'elle , et je bénirai son » hymen et les fruits de son hymen, )) qui donneront des rois à mon peuple î) et un sauveur au monde (i). »
(i) De rhymen de Rahat naquit une fille dn Même nom qu'elle , qui épousa Saluion , fils dé JVaasson . et qui donna le jour a Boor , père d'Obed; Qbed le fut de Jessé ou d'Isaï , et celui-ci eut pour fils le grand David ^ premier roi d'Israël, de la tribu de »Tuda , duquel descend, selon la chair, le Messie , fils de Dieu et médiateur de la nouvelle alliance. (Histoire du peuple de Dieu , t. 3 , p, 4^. )
riN DU LIVRE SECOND,
i)E jIbictio.' aij